Le pays accueille les vétérans d’Afghanistan

Si vous êtes passé par la filiale de la Légion au mois d’aout, vous avez peut-être été témoin d’une scène inspirante : une fête donnée en l’honneur du retour au pays des vétérans de la guerre du Canada en Afghanistan.

De Kamloops à Port-aux-Basques, le 20 aout a été le jour où l’on a reconnu les militaires canadiens ayant pris part loyalement à la mission de combat effectuée dans la province de Kandahar entre 2006 et 2011.

Sous la direction de la présidente nationale, Pat Varga, la Légion avait mené une campagne à l’échelle du pays visant à remercier les vétérans d’Afghanistan. Plus d’une centaine de filiales de tous les coins du pays ont officiellement pris part à l’initiative.

« C’est une excellente occasion pour la Légion de prendre la tête encore une fois quand il s’agit d’offrir nos remerciements à nos troupes, dit Varga. « Maintenant que la mission de combat en Afghanistan fait place à d’autres activités militaires, la Légion royale canadienne aimerait remercier de tout cœur les hommes et les femmes qui ont servi avec distinction et qui ont tant sacrifié au nom des Canadiens pendant les dernières années, ainsi que leur famille. »

La Direction nationale a fait un effort particulier, de concert avec les Forces canadiennes, pour faire en sorte qu’à chaque filiale, un vétéran d’Afghanistan assiste à l’évènement de reconnaissance afin d’y raconter ses souvenirs de la mission en Afghanistan. La Direction nationale a aussi fait publier des annonces dans les journaux du pays afin d’attirer l’attention du public sur les évènements.

Quant aux anciens combattants qui s’y sont présentés, non seulement ont-ils reçu de petites attentions comme des casquettes commémoratives d’Afghanistan produites en nombre limité, mais ils se sont vu offrir une adhésion d’un an gratuite à la filiale de la Direction nationale, leur donnant ainsi droit à six numéros gratuits de la Revue Légion.

Les filiales participantes avaient obtenu l’autorisation d’utiliser une petite partie de leurs fonds fiduciaires du coquelicot pour cette fête.

Une page spéciale a aussi été publiée à www.facebook.com/#!/pages/The-Royal-Canadian-Legion/ 147392072004980. Cette initiative de reconnaissance avait été conçue « pour commémorer ceux qui sont tombés et pour remercier ceux qui sont revenus, ainsi que pour célébrer la fierté d’être Canadiens que vous et vos familles nous avez fait éprouver », déclara Varga.

La mission de combat étant terminée, les Forces canadiennes se concentreront sur la formation des forces de sécurité afghanes dans la région de Kaboul, capitale de l’Afghanistan. Cette mission, confiée à quelques centaines de troupes qui serviront surtout derrière les barbelés, durera jusqu’en 2014.

On gagne aux fléchettes en se concentrant

Les fléchettes sont un jeu exaspérant. Ce qui devrait être simple — lancer un projectile à pointe en acier dans une cible en liège à 2,37 m — est parfois incroyablement complexe. Faire faire à une fléchette ce qu’on veut, quand on veut, encore et encore : c’est plus difficile qu’on ne le croirait.

Tout au moins, c’est difficile pour la plupart d’entre nous. Il y a des gens — comme les concurrents des 37es Championnats nationaux de fléchettes de la Légion tenus du 13 au 15 mai à la filiale Col. Fred Tilston VC d’Aurora, en Ontario — qui ont maitrisé presque parfaitement la complexe technique de faire faire ce qu’ils veulent à la simple petite fléchette.

Pourtant, le tournoi n’a pas été complètement dépourvu de drame, car la pression due à la compétition rend le jeu encore plus difficile. Les concurrents, comme Jim Long de la filiale ontarienne Newbury, ont passé d’innombrables heures dans les tournois de district, de zone et de province, se sont exercés sans cesse, ont pris congé du travail et, en règle générale, ont fait énormément juste pour venir ici. Et tous ces efforts reposent maintenant dans leur bras et leur main, en rendant le moment plus intense et en exacerbant la tension alors que la détente serait de mise.

« Il y a tant de pépins qui peuvent arriver », déclare Long, qui a remporté le championnat dans la catégorie des simples d’une manière spectaculaire. « Des fois, mon bras se crispe quand je m’apprête à lancer », dit-il, et il fait un bruit grinçant en étirant son bras. « Il faut se concentrer sur le lancer, au-delà des nerfs. Souvent, la pensée “Je ne veux pas manquer” nous vient à l’esprit, surtout quand c’est un lancer important; il s’agit de se concentrer sur ce qu’on doit faire plutôt que sur ce qui arrivera si on manque. Le gagnant, c’est celui qui a maitrisé ses nerfs. »

Long lui-même est un de ces maitres. Le duo néoécossais, Chris Steiger et Jerry Myles, chez les doubles et l’équipe terre-neuvienne composée de Thomas Organ, Adam Bullen, Brian Joy et Leslie Hulan font aussi partie de la petite liste des champions nationaux de cette année.

Ces joueurs, et bien d’autres encore, sont venus jouer à la filiale Col. Fred Tilston VC, à Aurora, une banlieue plutôt somnolente au nord de Toronto.

Tôt le samedi matin, les joueurs se sont tenus à l’extérieur de la filiale et ont enduré stoïquement une légère bruine pour assister à une cérémonie de dépôt de couronne, puis ils ont écouté le président du Comité national des sports, Dave Flannigan, leur souhaiter la bienvenue.

« Je suis heureux de vous transmettre, du fond du cœur, les salutations de la présidente nationale, Pat Varga, et les mien­nes aussi, dit-il. Quand les membres parlent des sports natio­naux, ce sont les fléchettes qui viennent d’abord à l’esprit. Les fléchettes y ont probablement la première place, et elles l’auront probablement toujours. Alors je vous félicite d’avoir atteint ce jalon, où vous représentez votre province, et j’espère que vous aurez de très bons résultats. »

Juste après les présentations eut lieu une réunion des capi­taines où une modification importante a été apportée aux règles. Ils votèrent à l’unanimité en faveur de jouer une poule comme éliminatoire, deux sur trois, au cas où il y aurait des joueurs ex æquo. Ainsi, le format de l’épreuve aurait une poule comme stade initial, suivie des éliminatoires pour les deux équipes classées au premier rang. En cas d’égalité, les équipes concernées participeraient à une éliminatoire avant le championnat.

Quoi qu’il en soit, les fléchettes ont commencé leur vol peu après. Après les premières parties de la compétition des simples, peu de spectateurs voulaient se risquer à prédire le gagnant.

Cependant, à peine passé le milieu du tournoi, Long et John Markham de la filiale Cloverdale de Surrey (C.-B.) étaient en première place, bien que leur avance ne fut qu’à peine d’un ou deux points.

À la dernière rencontre de la poule, les deux premiers ont été rattrapés par Fred McKinnon de la filiale néobrunswickoise Carleton de Saint John. Vu qu’il y avait trois joueurs ex æquo, il a fallu des éliminatoires en poule afin de décider des deux joueurs qui se disputeraient la première place au championnat des simples.

McKinnon et Markham ont joué d’abord, et McKinnon a vite gagné. Ensuite, Long s’est mesuré à Markham et l’a battu, supprimant effectivement du tournoi le joueur de la côte ouest. Après une partie de la poule sommaire entre McKinnon et Long, que ce dernier a remportée, les deux joueurs ne se sont reposés que quelques secondes avant le match décisif.

En finale, Long et McKinnon se sont partagé les deux premières parties, entrainant une confrontation à la dernière partie où ils ont joué le tout pour le tout. Long a réussi un double d’accès à son premier lancer, et la foule a été ébahie quand McKinnon a manqué le sien quand ce fut son tour. Long a continué sans tracas, jouant fermement jusqu’à remporter le championnat.

Long joue aux fléchettes à la Légion depuis à peu près 1998, et bien qu’il ait participé aux championnats nationaux plusieurs fois auparavant, c’est la première fois qu’il gagnait chez les simples.

Il dit que son secret est un mélange de concentration et de persévérance. « L’important, c’est que vos lancers doivent être tout le temps pareils, votre bras et vos gestes doivent être mécaniques. Quand je lançais pour gagner le championnat, savez-vous à quoi je pensais? À rien. »

Peu après la victoire de Long, les fléchettes ont recommencé à voler, à la compétition des doubles.

Après la fin des lancers règlementaires, Chris Steiger et Jerry Myles de la filiale Centennial de Dartmouth étaient clairement les gagnants. John Markham et Jim Hooker de la filiale Cloverdale de la Colombie-Britannique étaient ex æquo avec Jason Hurley et Gerald Hull de la filiale LaSalle du Québec en deuxième position, ce qui signifiait qu’il y aurait une éliminatoire avant la finale. La Colombie-Britannique a gagné grâce à quelques lancers rapides de leur joueur étoile, Markham.

Au dernier tour, la Colombie-Britannique a remporté la première partie grâce, à nouveau, à l’œil perçant de Markham, mais la Nouvelle-Écosse, dirigée par le grand marqueur Steiger, s’est rattrapée à la deuxième partie, forçant une autre finale où l’on jouerait le tout pour le tout. La Nouvelle-Écosse a ouvert le jeu par le lancer le plus près du centre, puis Myles a rapidement inscrit les joueurs de l’Est au tableau. Ils ont continué sans tracas et Steiger est arrivé en fin de course et donné la victoire à la Nouvelle-Écosse.

Après s’être bien diverties à la filiale le samedi soir, les équipes ont recommencé leur compétition le lendemain matin, une compétition qui a duré une bonne partie de la journée.

L’équipe de la filiale torontoise Swansea composée de Roy Jacobs, Paul Carlson, Andy Rust et Gary Robinson était toute seule en première place après les lancers règlementaires. Elle s’est mesurée en finale à l’équipe de Terre-Neuve-et-Labrador, de la filiale Stephenville, composée de Thomas Organ, Leslie Hulan, Adam Bullen et Brian Joy.

Le dernier match a été pratiquement aussi bruyant et agité que peut probablement l’être une partie de fléchettes. Les joueurs de l’Est étaient excités jusqu’à la frénésie lorsque les équipes ont remporté une partie chacune. À la dernière partie, l’Ontario a été en avance tout le long depuis le 701 et quand le tireur d’élite ontarien s’est présenté pour essayer d’obtenir un double victorieux, il semblait que le match était terminé. Mais il a raté sa cible. Le Terre-Neuvien Organ s’est dépêché de prendre sa place et l’effervescence des lancers de fléchette s’est soldée par un cri victorieux : « Oui, les gars! » Terre-Neuve-et-Labrador avait remporté le tournoi national de fléchettes de 2011.

« On espérait vraiment qu’ils ratent leur coup, dit Joy après le match. On ne veut pas souhaiter de mauvaises fléchettes à qui que ce soit, mais on espérait qu’on aurait une chance. »

Et ils l’ont eue.

« Le chemin a été long jusqu’ici, voyez-vous? Et pour réussir, il nous fallait cette chance. On savait que ce serait la seule. Mais il fallait qu’ils manquent leur coup. C’était vraiment serré, leur équipe aurait pu tout aussi bien gagner. »

Là-dessus, il ne restait plus qu’à aller au banquet de clôture traditionnel et à rentrer chacun chez soi.

« La compétition a été excellente, dit Rick Preston, président du Comité des préparatifs locaux et président de la filiale Col. Fred Tilston VC. Il y a eu beaucoup de parties épatantes jusqu’à la finale […] L’Ontario avait sa chance — il lui fallait son double — et il n’a pas réussi. Et les Terre-Neuviens l’ont gagnée avec le leur. »

Résultats

ÉQUIPES : T.-N.-et-Lab. (fil. Stephenville), 18; Ont. (fil. Swansea de Toronto), 20; Qc (fil. LaSalle), 16; N.-B. (fil. Carleton de Saint John), 16; N.-É.–Nt (fil. Centennial de Dartmouth), 15; Man.–N.-O. O. (fil. Selkirk), 13; Î.-P.-É. (fil. Charlottetown), 11; Sask. (fil. Moose Jaw), 9; C.-B.–Yn (fil. Cranbrook), 9; Alb.–T. N.-O. (fil. Ogden de Calgary), 8.

DOUBLES : N.-É.–Nt (Chris Steiger et Jerry Myles, fil. Centennial), 20; C.-B.–Yn (John Markham et Jim Hooker, fil. Cloverdale), 19; Qc (Jason Hurley et Gerald Hull, fil. LaSalle), 19; Man.–N.-O. O. (David Hendy et Scott Sansom, fil. Selkirk), 18; T.-N.-et-Lab. (Leslie Hulan et Brian Joy, fil. Stephenville), 15; Ont. (Nickolus McCoy et Dave Richardson, fil. Wiarton), 13; N.-B. (Kerry Way et Rick McIsaac, fil. Oromocto), 11; Alb.–T. N.-O. (Garth Lamb et Rick Woppel, fil. Ogden), 10; Sask. (David Propp et Earl Sterling-Brown, fil. Nipawin), 7; Î.-P.-É. (Peter Holden et Darren MacNevin, fil. Charlottetown), 3.

SIMPLES : Ont. (Jim Long, fil. Newbury), 17; N.-B. (Fred McKinnon, fil. Carleton), 17; C.-B.–Yn (John Markham, fil. Cloverdale), 17; Î.-P.-É. (Frank Cudmore, fil. Charlottetown), 15; T.-N.-et-Lab. (Thomas Organ, fil. Stephenville) 14; N.-É.–Nt (Rod Snow, fil. Centennial), 13; Man.–N.-O. O. (Ryan Tkach, fil. West Kildonan, Winnipeg), 12; Qc (Sébastien Gagnon, fil. LaSalle), 12; Sask. (Curtis Gamble, fil. Moose Jaw), 9; Alb.–T. N.-O. (George Rowland, fil. Ogden), 9.

AFFECTATION AFGHANISTAN : LE VILLAGE DE LA MISE À MORT SALAVAT

Il a eu un bel été. Il est fort, un bon combattant.

Il pourrait s’appeler Mirwais, ou Muhammad, ou peut-être même Zalmai. Il n’est pas originaire de Salavat, petite agglomération du centre du Panjwaii, mais il est Afghan et il est venu ici se battre contre les étrangers : nous.

Tôt le matin du 14 aout 2010, il court de par le dédale des allées de Salavat, s’apprêtant à prendre position pour tendre une embuscade. Il se penche en se déplaçant, de peur que sa tête ne dépasse les murs de terre battue. Il porte un shalwar kameez, le pyjama brun poussiéreux, dans lequel il a passé la nuit dans un champ avoisinant.

Affectation Afghanistan: Suivez Le Cauchemar

Ils savaient qu’il y aurait des bombes cachées sous terre. Ils savaient que leurs détecteurs à métaux ne décèleraient pas leurs plateaux de pression en bois. Ils savaient qu’après les bombes, ils seraient pris en embuscade et que des morceaux de métal vole­raient de tous côtés à toute vitesse.

Les Canadiens savaient qu’ils s’avançaient vers les détonations, que certains d’entre eux tomberaient, qu’il était improbable qu’ils revinssent tous à la base.

Ils savaient qu’il y aurait du grabuge et des explosions cauchemardesques, et la peur atroce de mourir.

Ils y allèrent quand même.

Ils marchèrent à travers champs jusqu’à la guerre et tout ce qu’ils avaient anticipé se produisirent.

Le combat pour Salavat -Partie 5

Le 1er Peloton gravit Salavat Ghar au petit matin. [PHOTO : ADAM DAY]

Les villageois décident

Le présent fascicule est le dernier de notre série sur les efforts déployés par le 1er Peloton de la Compagnie Alpha du 1er Bataillon de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (PPCLI) dans le but de gagner la confiance des villageois de Salavat, une petite collectivité du district de Panjwai de la province de Kandahar, en Afghanistan. Tout ce qu’a fait le 1er Peloton au cours des semaines passées a donné lieu à une réunion de plus avec les ainés de la localité, au cours de laquelle les villageois devraient annoncer s’ils ont décidé de coopérer avec les Canadiens ou de fuir la région pour chercher la sécurité dans un endroit où il n’y aura pas de forces de la coalition.

XIe et XIIe jours : Les interminables patrouilles avant l’aube pendant que XIe et XIIe jours : Les interminablespatrouilles avant l’aube pendant que les villageois décident ce qu’ils vont faire

Lors de la choura tant attendue des ainés de Salavat, il y a quelques jours, le capitaine Bryce Talsma, commandant du 1er Peloton, a entendu les villageois dire plusieurs fois qu’ils n’étaient pas très contents que les Canadiens parcourent le village fréquemment avec leurs armes et leurs blindés, prêts au combat. Le point de vue des villageois n’est pas difficile à comprendre : la présence de tant d’étrangers casqués portant autant de fusils et de roquettes bouleverserait n’importe quel quartier au monde.

Talsma ne voulait quand même pas arrêter les patrouilles, de peur que l’ennemi crée du désordre pendant la période cruciale où les villageois allaient prendre leur décision. Ainsi, après avoir bien réfléchi au problème, il arriva à une solution : minimiser les perturbations en patrouillant Salavat avant l’aube, puis, au sud de la ville, passer à côté par Kharo Kala avant de retourner à la base.

Ces patrouilles devaient quitter la base vers 4 h et se poursuivre jusqu’à tout juste avant le diner. Dans le jargon des fantassins, ces sorties s’appellent des bag drive (battue de sac).

Toutefois, même les fantassins les plus bougonneurs de la PPCLI ne ronchonnaient pas beaucoup à la perspective de se lever à 3 h. Le temps ne semblait plus avoir grande importance. Ce n’est pas qu’il n’existait plus, mais les soldats ne pensaient plus à un avenir lointain. Il leur semblait contreproductif, peu judicieux de le faire, comme présumer qu’on va survivre au-delà des prochains instants porte malchance.

Ainsi, les soldats semblaient parvenus à un état rare, la paix que l’on ressent quand on vit au moment présent. Si l’on peut dire d’un groupe de biffins demeurant dans des conditions difficiles, dans un tout petit fort entouré par l’ennemi, qu’ils sont sereins — même s’il s’agit d’une sérénité de condamnés possibles — c’est quand même chouette. Les soldats dorment quand ils sont fatigués, ils mangent quand ils ont faim et ils s’occupent de ce qu’il se passe sur le moment. Les théories superficielles mises à part, cette sérénité apparente pourrait tout aussi bien être le résultat à la fois de l’adrénaline, du manque de sommeil et de la déshydratation chroniques. Difficile de savoir.

De toute façon, il se trouve que les longues marches à l’aube en Afghanistan sont bonnes pour le moral, bien qu’elles soient certainement inconfortables pour le corps. Le soleil s’y lève rapidement et de bonne heure, mais sa lumière est faible et il n’y a pas du tout de chaleur pendant plusieurs heures. Et puis tout à coup, on dirait qu’il s’allume : tout le monde arrête de greloter et se met à transpirer en quelques secondes.

Une des principales tâches des patrouilles du 1er Peloton était d’explorer les abords de leur nouveau domicile. Salavat Ghar est la ville adjacente, au sud. Il s’agit d’un ensemble de sommets découpés qui s’élèvent à plusieurs centaines de mètres et d’où l’on a une excellente vue non seulement de tout Salavat, mais également de Nakhonay, « l’antre de la chicane » comme dit Talsma, de l’autre côté d’un ruisseau tari.

Une de ces patrouilles doit se faire sur cette montagne, bien sûr. Après plusieurs heures passées à tituber dans le noir jusqu’à la montagne, personne ne se réjouit à la pensée de l’escalader. « Si je ne suis pas revenu dans 20 minutes », dit le caporal-chef Paul Guilmane en regardant vers le sommet, « attendez plus longtemps ».

Guilmane et un petit groupe de soldats finissent par gravir la montagne en serpentant. Or, d’après une histoire militaire très récente que j’appris par la suite, un soldat canadien a été tué au petit jour au sommet de Salavat Ghar quelques mois auparavant, en juillet. Le soldat Sébastien Courcy, membre du 22e, a mis le pied sur une mine près du sommet et l’explosion l’a propulsé dans le vide.

Toutefois, Guilmane et son équipe ne furent pas victimes de violence et, bien que souvent tendus, confus, éreintés, les patrouilleurs revinrent tous au camp en vie.

De retour à l’intérieur de l’enceinte de la petite école, le combat le plus féroce de la rotation du 1er Peloton a été celui où Talsma et ce qui était probablement un petit serpent extrêmement venimeux se sont mesurés sur la terrasse du poste de commandement. Au début, le serpent a pensé s’enfuir, mais il a vite changé d’idée; il a rebroussé chemin et a dressé une embuscade féroce. Talsma a poignardé le serpent qui grondait terriblement et essayait de le mordre. Le sergent C.J. Flach est arrivé par la suite avec un balai et en a donné de grands coups au serpent. Alors que les deux techniciennes médicales encourageaient les hommes, le caporal John Little, surnommé l’ambassadeur, trouvait que ce n’était pas le moment d’être héroïque : « Je n’aime pas les serpents, se lamentait-il à voix haute. Regardez-moi, ici, sur la boite. » En effet, il dansait et tressautait sans vergogne sur une boite en bois en espérant se faire épargner une morsure. Le serpent réussit à s’enfuir, bien que gravement blessé.

Le vendredi, à la veille du jour où les villageois devaient prendre leur décision, le vieux problème du lieutenant Saed réapparut quand le commandant de son bataillon ainsi que le commandant de l’ELMP — le major Steve Macbeth — arrivèrent pour essayer d’apporter de la clarté et de l’harmonie au conflit qui bouillonnait entre Talsma et Saed.

Bien que les détails de ce qui s’est passé à la réunion aient été gardés plutôt secrets, Talsma avait espoir, au moins un peu, que les choses allaient s’améliorer. « Saed a changé de ton, mais je pense que c’est parce qu’il reconnait que la dynamique de la collaboration avec la PPCLI n’est pas du tout la même que celle qui existait avec le 22e. Il est devenu bien plus accommodant.

« Toutefois, le sort en est jeté en ce qui me concerne, dit-il. Il y a de sérieux problèmes. Au début, je me le représentais comme s’il était Canadien, alors qu’il est évident que ses motivations et ses perceptions sont complètement différentes des miennes. »

La question de Saed, comme tant d’autres questions sur lesquelles bute le 1er Peloton, est emblématique de l’Afghanistan lui-même, où il semble qu’aucune crise n’est jamais réglée : elle est simplement remplacée par une autre.

Les ainés de Salvat considèrent leur sort à la choura. [PHOTO : ADAM DAY]

De toute façon, il se pourrait que la maison du peloton de Salavat ait été une ruse, un geste de contrinsurrection pour la forme, alors qu’en réalité, on avait l’intention de créer un désordre cinétique à Nakhonay. Des tireurs d’élite, qui étaient venus pour ce faire, avaient hâte de commencer à tirer. Quelques heures après leur arrivée au camp, l’un d’entre eux est venu me voir pour me demander si j’avais des photos « d’objectifs de grande importance ».

« Je suis un reporter », lui répondis-je.

« Oh », dit-il, et il partit rapidement.

En outre, le peloton de reconnaissance devait arriver. Et le 2e Peloton, le « peloton d’attaque », campait dans l’allée derrière l’école. Le commandant de la compagnie et l’équipe de son poste de commandement tactique étaient revenus aussi. La maison du peloton semblait être devenue une base de rassemblement pour l’invasion de Nakhonay.

En début de soirée, un message radio du haut commandement provenant du terrain d’aviation de Kandahar nous amusa. Lors des consignes semi-régulières passées à toutes les positions canadiennes, quelqu’un à Kandahar a cru bon — et peut-être avec raison — de rappeler à tout le monde que les communications par l’Internet pouvaient être surveillées par l’ennemi. Alors, à la tombée de la nuit, Talsma appela ses commandants pour leur lire la consigne selon laquelle tout le monde devait faire attention à ne pas compromettre la sécurité opérationnelle sur Facebook ou sur Twitter. Les soldats, perplexes, regardèrent tout autour. Il n’y avait la lumière qu’en quelques rares endroits à Salavat, la situation concernant l’eau était souvent désespérée et on faisait ses besoins dans des seaux. L’accès à l’Internet était inexistant.

XIIIe jour : Le jour de décision à Salavat

Le matin du jour de décision, le camp était frénétique, la cuisine était plus que bondée et les soldats avalaient les toutes dernières rations. « Dans l’armée, de toutes les habiletés, celle qu’on apprend le mieux, c’est comment souffrir », dit Talsma d’un air pi-teux alors qu’il se préparait à manger froide une omelette à la sauce aux champignons sortie d’un sac.

Juste avant la choura, alors que les ainés commençaient à arriver dans l’enceinte voisine, le major Ryan Jurkowski, commandant de la compagnie Alpha, prit quelques minutes pour penser tout haut à ce que tout cela signifiait.

La décision de ce jour-là était des plus importantes à presque tous les points de vue. Si les gens décidaient de partir, c’était une perte. Une perte presque totale. S’ils décidaient de rester, c’était une victoire. Le dénouement allait être à peu près aussi décisif que n’importe quelle bataille de contrinsurrection. « S’ils décident de partir, c’est symboliquement une motion de censure, dit Jurkowski. C’est un référendum sur notre capacité à les protéger. »

Et il était intéressant, pour une fois, de se trouver de l’autre côté d’une action pressante et probablement inutile. C’était normalement la coalition qui se trouvait dans cette position. Mais cette fois-ci, c’étaient les villageois qui n’étaient vraiment pas suffisamment renseignés pour faire un bon choix sur ce qu’ils devraient faire et, plutôt que d’essayer de se renseigner davantage, ils avaient simplement décidé d’agir. « Que les gens de la place s’en aillent ou qu’ils restent, cela ne change en rien ce que nous devons faire, dit Jurkowski. Même s’ils s’en vont, nous devons montrer que nous sommes résolus. Nous ne partirons pas de Salavat, quelle que soit leur décision.

« S’ils s’en vont, cela veut dire que nous avons mal évalué l’influence des talibans à Salavat, poursuivit-il. Mais c’est un monde ni blanc ni noir; rien n’a échoué, c’est ainsi qu’on résout les problèmes en Afghanistan : on s’en va. Et même s’ils s’en vont, ils finiront par revenir. C’est simplement une manière de survivre dans la région. Je ne considère pas ça comme un échec. Je considère que nous devons rajuster notre approche.

« L’état du village s’occupe de lui-même. Les étrangers — qu’ils viennent d’un autre pays ou d’une autre vallée — ne devraient pas lui donner un coup de main; et quand on admet qu’on a besoin d’aide, on est redevable envers la personne qui aide.

« Il y a autre chose d’intéressant. Il revient au dirigeant du district de faire le nécessaire pour que ses gens restent. Si c’est un jour si important pour Salavat, où est Hajji Baran? »

Le dirigeant du district était absent. À la place, quand les ainés du village s’assirent, c’est Saed qui se leva en premier à nouveau, offrit ses salutations et fit un (long) discours.

Même si c’était une petite victoire, une victoire compliquée étant donné la complexité de Saed, il était remarquable de finalement voir un membre de l’Armée nationale afghane (ANA) dans une position de chef.

Un des ainés se leva après le discours de Saed, durant lequel il promettait à nouveau aux villageois des panneaux solaires, des tapis pour leurs mosquées et d’autres choses sûrement difficiles à obtenir. « Je n’écouterais jamais le discours d’un diable; jamais », dit l’ainé, impassible, fort probablement à propos des Canadiens. « Mais je suis avec vous. »

Il était clair à ce moment-là que les villageois allaient rester.

Le caporal-chef Paul Guilmane à Salavat Ghar observe la ville de Nakhonay. [PHOTO : ADAM DAY]

Une autre chose était claire : Saed avait atteint son but apparent de devenir l’homme fort de la localité.

C’était donc le moment de négocier. Les villageois, puisqu’ils allaient rester, voulaient quelques concessions des Canadiens.

Ils voulaient une clinique médicale — et ils la voulaient dans l’école où étaient basés les Canadiens.

Cependant, plus que tout, ils voulaient que les forces afghanes et canadiennes arrêtent de s’introduire dans leurs enceintes et qu’elles arrêtent de patrouiller dans leur village.

Ils se levèrent un par un et dirent avoir peur que si les patrouilles n’arrêtaient pas de passer par le village, il finirait par y avoir de la violence. Ils ne s’inquiétaient pas outre mesure de savoir qui avait le contrôle de la région : tant qu’on ne tirait pas sur leur village, tant qu’il n’y avait pas d’explosions tuant leurs enfants, ils étaient satisfaits.

Le commandant de la compagnie Alpha interrompit la litanie de plaintes afin de se présenter.

« Je vous remercie de votre accueil, et je remercie Saed de m’avoir expliqué tant de problèmes. Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis le major Jurkowski; je travaille avec le commandant de Saed. Je suis très heureux que nous soyons tous ici, que nous discutions de ce que nous devons faire ensemble, sous la direction de Saed de l’ANA. Il y a deux observations que j’aimerais faire, une sur le développement et l’autre sur la sécurité. Nous sommes la Force internationale d’assistance à la sécurité, nous travaillons pour l’ANA. Nous sommes venus maintenir la sécurité du village de Salavat. Et cela touche au développement, car la sécurité et le développement vont de pair. Quand je pourrai rapporter à mes chefs que Salavat est en sécurité, le développement suivra. Jusqu’alors, on ne peut travailler que sur de petits projets ici et là.

« On voudrait l’aide des gens d’ici pour nos petits projets. On a actuellement un projet de mettre du gravier dans le stationnement de l’école, mais aucun travailleur de Salavat n’est venu. Amenez-moi donc des travailleurs et j’annulerai ce projet-là pour les faire travailler à celui-ci. Il y a autre chose que je pourrais faire : vous aider à hiverniser votre village. »

Ensuite, Talsma se leva pour s’adresser aux ainés, dont il avait rencontré un bon nombre au cours des dernières semaines dans la ville et devant leurs enceintes. Il ne parla pas longtemps, mais il mentionna plusieurs points importants, disant aux villageois que « la peur, c’est la noirceur, et le mal triomphe dans le noir. Ensemble, nous pouvons repousser la noirceur et apporter de la lumière à Salavat ».

L’interprète, qui avait oisivement arraché des herbes pendant que Talsma parlait, attendit la fin du discours et en fit un résumé extrêmement bref. Talsma lui jeta un coup d’œil interrogateur.

On apprit par la suite que l’interprète avait fait un très mauvais travail en ce qui concernait les discours de Jurkowski et de Talsma. Il avait notamment dit aux villageois que Jurkowski voulait les aider à apporter l’hiver à leurs villages et que Talsma voulait apporter la lumière dans leurs foyers. Cela expliquait l’air quelque peu perplexe qu’on pouvait lire sur le visage des villageois.

Il faut le dire, l’incapacité des Canadiens de communiquer de manière fiable avec les villageois rend la tâche de gagner leur confiance bien difficile. La langue est une arme très puissante dans ce combat. Ce n’est pas que les atouts n’existent pas — il existe des interprètes assez habiles pour s’occuper de manifestations complexes comme les chouras et les négociations — mais il n’y en a pas suffisamment avec les soldats qui en ont besoin sur le terrain pour mener à bien leur mission. Que les soldats fussent envoyés à la guerre sans les outils dont ils ont besoin, ce n’avait rien de nouveau, mais ça fait toujours mal de voir une mission minée par quelque chose de si fondamental et de si prévisible que la langue.

Le major Ryan Jurkowski (à d.) et le lieutenant Saed (à g.) s’asseoient près des ainés de Salavat à la dernière choura. [PHOTO : ADAM DAY]

Immédiatement après la choura, Talsma envoya un détachement faire un grand arc dans Salavat et dans le village avoisi-nant de Khairo Kala, résolu à montrer aux villageois, ainsi qu’à l’ennemi, que le 1er Peloton était toujours actif.

Il y avait une différence remarquable dans les villages pendant cette patrouille. C’étaient les enfants; ils n’acceptaient plus nos bonbons. Chaque fois qu’on leur en offrait, ils gardaient les mains fermées et regardaient autour d’eux d’un air coupable, peu disposés à prendre le risque de se faire attraper par les gens — probablement des ennemis — qui les avaient avertis de ne pas s’approcher de nous.

La contrinsurrection, c’est un peu ça aussi : une tentative de leur faire manger des bonbons. Pour bien des raisons, c’est beaucoup plus difficile qu’on ne le croirait.

Finalement, la patrouille tourna le dernier coin en direction de la base —tout près du magasin où tant de bienveillance avait été engendrée lors de la frénésie d’achats du sergent Dwayne MacDougall quelques jours auparavant — et là se trouvait « la punition du nord », l’ainé intolérant du nord de Salavat qui avait fait tout ce qu’il pouvait pour éconduire le 1er Peloton au cours des deux dernières semaines. Il nous fixa d’un œil impassible lorsque nous nous approchâmes de lui. MacDougall lui cria gaiement « Manana », sa fameuse salutation et, incroyablement, le visage du vieux grincheux s’éclaira d’un large sourire. Il se leva, serra la main de MacDougall et lui offrit du thé.

Personne ne s’attendait à une si grande réussite.

Peu après, la patrouille fut de retour dans l’enceinte bondée, saine et sauve. Les tubes à pipi étaient surchargés, toutes les tasses avaient disparu et l’unique téléphone satellite était brisé.

Tout le monde s’assit par terre pour raconter des blagues.

XIVe jour : Le 1er Peloton se retire pour se reposer

Le dernier matin avant le repos et la remise à neuf de l’équipement, un hélicoptère américain Blackhawk survola la base à toute vitesse, à environ 30 pieds du sol, lançant des fusées éclairantes à profusion qui bien sûr frappèrent les tentes et les soldats à grande vitesse, toujours en feu. Un soldat du 2e Peloton fut atteint à la jambe, ce qui le rendit très mécontent. Des sacs de sable furent enflammés. C’était simplement un incident parmi d’autres.

Quand on pense au fâcheux passage du Blackhawk au-dessus de la maison du peloton, il est évident que le déploiement terrifiant des machines de guerre, sans raison, rend les villageois méfiants, pour ne pas dire farouches.

La violence, imprévisible, menace constamment.

Quant à Talsma, il comprend les problèmes des villageois clairement, mais pour lui, les résultats potentiels valent les risques. « D’après moi, nous déstabilisons la région où nous allons — avec les hélicoptères, les tirs d’éclairage, les soldats en patrouille, tout ça — de manière temporaire. Les villageois se disent : « vraiment, je ne me sens pas plus en sécurité » et ils n’ont peut-être pas tort. Cependant, tout irait mieux pour tout le monde à long terme, parce qu’il y aura des routes, des cliniques, bref une meilleure vie. Mais on ne va pas amorcer la construction avant que les combats ne soient finis. Et nous ne permettrons pas aux talibans de prendre le pouvoir. »

Talsma, assis, avait un large sourire, son fameux sourire. Il ne faisait que commencer. « Je suis un idéaliste. Je crois vraiment en la liberté; c’est une valeur que l’on devrait rendre universelle. Je ne blague pas quand je dis que la peur, c’est la noirceur, et que le mal triomphe dans le noir. Si on reste fidèle à cet idéal, je pense qu’on peut apporter des changements positifs; peut-être pas pour une nation, mais pour une personne ici et là. Je dois croire que c’est vrai. Et je pense que c’est une corruption de notre caractère national que d’avoir si peur d’imposer notre volonté à quelqu’un d’autre. Je pense que les talibans sont dans l’erreur et que chaque personne devrait être libre de vivre sa vie comme bon lui semble.

« Et, bien entendu, l’ironie, c’est qu’on les y oblige par la violence », ajouta Talsma.

« Mais c’est la nature de la guerre, j’imagine. On a une intention en arrivant : l’intention de fixer des limites, de dire non au terrorisme. Et maintenant, dit-il en regardant autour de lui, cet endroit n’est pas le meilleur pour l’entrainement et l’exportation du terrorisme. C’est donc une victoire.

Les résidants de Salavat observent le 1er Peloton en patrouille. [PHOTO : ADAM DAY]

« Mais maintenant on doit faire face aux conséquences à la fois de nos actions, de n’avoir pas suffisamment de troupes pour commencer, et du fait que c’était un État en déroute au départ. Maintenant que le lait de Perrette est renversé, adieu veau, vache, cochon, couvée; personne ne pourra se tenir la tête haute si on ne va quelque part que pour rouer les gens de coups et repartir, car non seulement l’Afghanistan reviendrait au point de départ, il serait encore pire. »

Comme le chef militaire canadien en Afghanistan, le perspicace général Jonathan Vance, le fait remarquer, c’est « comme si on fabriquait un cube de Rubik et qu’on essayait de le résoudre en même temps ».

Sauf que ce n’est pas un jeu. C’est un conflit ethnique dont la violence empire, dans un pays qui semble fait pour la guerre civile, où nos bonnes intentions ne semblent vraiment pas être très bien traduites dans sa langue vernaculaire.

Seul l’avenir nous dira si la petite tête de pont prise par le peloton à Salavat donnera lieu à quelque chose de plus grand et de meilleur. Les chefs du 1er Peloton ont un rêve; c’est le rêve d’un Salavat prospère. Dans ce rêve, il y a une grosse génératrice d’électricité dont se charge un Afghan de la localité; il y a une école pleine d’enseignants et de petites filles; il y a une clinique médicale; il y a la confiance entre les gens de l’endroit et les forces de sécurité; il y a le bonheur.

Pendant quelques jours à la fin d’octobre 2009, le rêve ne paraissait pas complètement impossible.

C’était le premier stade de la bataille de Salavat et pas un coup de feu n’avait été tiré. Qui avait gagné? Le 1er Peloton.

Mission Afghanistan : Le combat pour Salavat – Les cinq articles de la série se trouvent à legionmagazine.com.

43e Congrès national: Lieu de la naissance de la Légion

Le samedi 12 juin, exactement au bon moment, la pluie arrête de tomber sur la rue Smith. Les dignitaires, dont la plupart sont vêtus d’un veston bleu, s’éloignent de l’auvent pour défiler sur la scène. Le soleil se met à briller un peu, rayonnant sur le berceau de la Légion royale canadienne, l’hôtel Marlborough de Winnipeg.

Les joueurs de l’Est remportent le tournoi de fléchettes

L’Est du Canada a fait montre de sa supériorité au Championnat de fléchettes de la Légion royale canadienne de cette année, qui a eu lieu du 7 au 10 mai à la filiale F.E. Butler de Chester, en Nouvelle-Écosse.

Le tournoi a commencé le samedi matin par un petit défilé, dirigé par un cornemuseur autour de la filiale et qui a abouti au cénotaphe du stationnement inférieur. La présidente Marion Fryday-Cook y a alors lu l’Acte du souvenir. Le représentant de la Direction nationale, Ed Pigeau, vice-président du Comité natio­nal des sports et président de la Division de l’Ontario, a déposé une couronne.

Les fléchettes ont commencé à voler peu après, quand la compétition des doubles a débuté, à la salle supérieure de la filiale. L’équipe de l’Ontario a remporté le championnat l’an dernier, mais cela n’a pas empêché les équipes de la côte est d’engager rapidement le combat.

Le duo de Terre-Neuve-et-Labrador, John Anderson et Richard Leriche de la filiale Channel de Port aux Basques, et le duo néo-brunswickois, Jeff Smith et Tom Vaughan de la filiale Carleton de Saint John, étaient en avance après quatre parties. À la cinquième partie, l’équipe en troisième place, Dale O’Brien et Gilbert Guindon de la filiale britanno-colombienne Cranbrook, s’est mesurée aux Terre-Neuviens lors d’une partie tout à fait fébrile.

Les autres parties étant toutes terminées, ces quatre joueurs ont essayé un lancer de la victoire au moins trois fois chacun. C’est Anderson qui a finalement réussi le double, ce qui a donné la victoire aux joueurs des Maritimes. Ainsi, à la fin de la cinquième ronde de parties, les Néo-Brunswickois étaient au premier rang à 13 points et les gars de Port aux Basques en avaient 11. Seuls deux duos avaient un score à deux chiffres.

À la fin de la septième ronde, l’équipe ontarienne, formée de Jim Long et James Hind de la filiale Newbury, avait obtenu la troisième place, un seul point derrière Terre-Neuve. À la huitième ronde, le hasard a voulu que l’Ontario et Terre-Neuve jouent ensemble. Les joueurs des Maritimes se sont mis à faire d’excellents lancers et ils ont remporté les deux premières parties coup sur coup. Ils ont aussi dominé la troisième partie et Leriche a lancé le double de la sortie.

Il y a donc eu une dernière ronde de conte de fées : les Terre-Neuviens en deuxième place, à deux points seulement derrière les Néo-Brunswickois. Si les Terre-Neuviens réussissaient à gagner les trois manches, ils rempor­teraient l’évènement. Tout autre score signifiait une égalité ou une victoire pour le Nouveau-Brunswick.

Le Nouveau-Brunswick a pris de l’avance à la première manche et l’a gardée jusqu’au bout, quand Smith a lancé un double pour la victoire. La même chose est arrivée à la deuxième manche : Terre-Neuve avait une avance prometteuse au début, mais c’est le Nouveau-Brunswick qui a terminé par un double gagnant : Smith encore une fois. À la dernière manche, Smith, de façon atypique, a chancelé et manqué trois lancers sortants, donnant une occasion à Leriche qui en a profité. Mais cela ne suffisait pas : Smith et Vaughan du Nouveau-Brunswick avaient gagné le championnat.

Par la suite, en après-midi, après un bon repas à la filiale, c’était le tour des simples. Il y a eu une égalité après quatre parties : Guy Bobbett de la filiale Channel de Port aux Basques (T.-N.) et le Néo-Brunswickois Robert Fougere de la filiale Sunny Brae de Moncton étaient ex aequo en première place. Le Néo-Écossais Chester MacKenzie de la filiale MacDonald Memorial de Lakeside était ex aequo en deuxième avec Bernard Miller de la filiale Col. Fitzgerald d’Orangeville (Ont.), tous deux à un seul point derrière les premiers.

Au début de la dernière partie, l’Ontarien Miller et le Néo-Écossais MacKenzie étaient tous deux en première position, quatre bons points devant le reste du peloton. MacKenzie s’est mesuré au Saskatchewanais Moff Kay de la filiale Coleville pendant que Miller jouait avec Elvis Beaudoin de l’Alberta–Territoires du Nord-Ouest, de la filiale Vincent Massey de Yellowknife. Celui qui terminait avec le plus de points allait gagner, mais une égalité était toujours possible.

MacKenzie a remporté la première manche contre Kay. La foule a rugi et, peu après, la fléchette de Miller ayant manqué la cible, Beaudoin a remporté la victoire sans hésitation. Miller est revenu à la charge et a remporté la deu­xième manche, mais MacKenzie aussi a obtenu une deuxième manche. Le tout se décidait à la dernière partie. Miller remporta la sienne avec une rapidité impressionnante, mais si MacKenzie réussissait aussi à gagner, il avait le cham­pionnat en main. Sinon, il y avait égalité.

MacKenzie se préparait à lancer alors qu’il ne lui restait que 32 points à faire. Observé par toute la foule, il réussit son dernier lancer et remporta le championnat.

« C’était vraiment extra de jouer dans ma propre province, dit MacKenzie tout de suite après sa victoire. C’était comme si le sort l’avait voulu. J’ai certainement eu la chance de mon bord. »

MacKenzie est l’ancien champion national des simples et il représentera la Nouvelle-Écosse aux nationaux canadiens de 2010; il a aussi représenté le Canada aux championnats du monde en Angleterre et à la coupe du monde en Australie. « Toutes ces épreuves sont des préparatifs parfaits pour une compétition comme celle-ci. Les autres joueurs sont formidables; on ne peut qu’espérer qu’on va bien jouer. Quand on joue dans une épreuve comme ça, avec les meilleurs joueurs du pays, ça nous pousse à mieux jouer. »

Après une séance de karaoké exal­tante à la filiale, le samedi soir, les joueurs se sont réchauffés lentement pour la compétition du dimanche ma­tin. L’équipe québécoise formée de Jason Hurley, Kevin MacArthur, Gerald Hull et Sébastien Gagnon de la filiale LaSalle était bien en avance après quatre parties, Terre-Neuve, l’Ontario, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard sui­vant à égalité à sept. À partir de ce moment-là, chaque partie était cruciale.

Au sixième tour, le Québec a subi sa première défaite de la journée aux mains de l’équipe ontarienne formée de Harold Martin, Paul Poirier, Jarvis Payne et Vince Kennedy de la filiale Maj. W.D. Sharpe de Brampton. Ce fut un match serré et les deux équipes avaient la fléchette de la victoire en main, mais c’est l’Ontario qui eut la main heureuse. Après la septième partie, le Québec était en première place à 16 points, l’Ontario en deuxième à 14, Terre-Neuve en troisième à 13 et la Nouvelle-Écosse en quatrième à 12.

Le Québec avait une bonne avance au début de la huitième partie et une seule manche gagnée contre le Manitoba lui suffisait pour remporter le titre.

Et il l’a bien remporté. Sans même faire de mélodrame.

« Le secret de notre victoire, c’était le double d’entrée, dit le joueur québécois Kevin MacArthur après le match. Sébastien (Gagnon) ne l’a raté que trois fois. On était donc toujours en avance et il suffisait de jouer avec constance.

« De plus, ajouta-t-il, le Québec était le tenant du titre chez les équipes. On avait une mission en arrivant : on voulait ga­gner deux championnats coup sur coup. »

Pendant ce temps, après une dernière partie délirante, l’Ontario est arrivé ex aequo en deuxième place avec l’équipe néo-écossaise formée de Willie MacIsaac, Mark MacIsaac, Dave Cameron et Lew Francis de la filiale Calais de Lower Sackville, ce qui a donné lieu à des éliminatoires. Les gars de l’Est ont gagné haut la main.

Quand les fléchettes ont toutes été lancées, il ne restait plus que le banquet de fermeture, qui a été organisé de manière exceptionnelle par le Comité des préparatifs locaux présidé par David Hume.

« Le Comité des préparatifs locaux mérite toutes nos félicitations pour un tournoi national incomparable », dit Pigeau lors du discours de fermeture au banquet, avant de parler du tournoi lui-même. « La compétition a été solide et la camaraderie évidente […] je crois que la marque des sports de la Légion, c’est la camaraderie et c’est une camaraderie qu’on ne voit pas souvent ailleurs qu’aux sports. »

Les championnats de 2011 auront lieu du 13 au 15 mai à la filiale Col. Fred Tilston VC d’Aurora (Ont.).

Résultats

Équipes : Qc (fil. LaSalle), 21; N.-É.–Nunavut (fil. Calais de Lower Sackville), 17; Ont. (fil. Maj. W.D. Sharpe de Brampton), T.-N.-et-Lab. (fil. Channel de Port aux Basques), 16; Î.-P.-É. (fil. Charlottetown), 14; N.-B. (fil. Sunny Brae de Moncton), Alb.–T. N.-O. (fil. Vincent Massey de Yellowknife), Man. –N.-O. O. (fil. Selkirk), 13; C.-B.–Yukon (fil. Okanagan Falls), 6; Sask. (fil. Moosomin), 5.

Doubles : N.-B. (Jeff Smith, Tom Vaughan, fil. Carleton de Saint John), 22; T.-N.-et-Lab. (Richard Leriche, John Anderson, fil. Channel), 18; N.-É.–Nunavut (Jerry Myles, Chris Steiger, fil. Centennial de Dartmouth), 17; Ont. (Jim Long, James Hind, fil. Newbury), C.-B.–Yukon (Dale O’Brien, Gilbert Guindon, fil. Cranbrook), 15; Man.–N.-O. O. (Lorne Heinrichs, Dwayne Heinrichs, fil. Elmwood de Winnipeg), 13; Qc (Kevin MacArthur, Gerald Hull, fil. LaSalle), 12; Alb.–T. N.-O. (Dean Willis, Norman Sanderon, fil. Vincent Massey), 11; Î.-P.-É. (David Ling, Robert MacKinnon, fil. Charlottetown), 7; Sask. (David Propp, Bill Cragg, fil. Nipawin), 6.

Simples : N.-É.–Nunavut (Chester MacKenzie, fil. MacDonald Memorial de Lakeside), 21; Ont. (Bernard Miller, fil. Col. Fitzgerald d’Orangeville), 20; N.-B. (Robert Fougere, fil. Sunny Brae de Moncton), 16; C.-B.–Yukon (David Veach, fil. Okanagan Falls), 14; T.-N.-et-Lab. (Guy Bobbett, fil. Channel), 13; Man.–N.-O. O. (Lorne Heinrichs, fil. Elmwood), Î.-P.-É. (Rodney MacKinnon, fil. Charlottetown), 11; Alb.–T. N.-O. (Elvis Beaudoin, fil. Vincent Massey), Qc (Jason Hurley, fil. LaSalle), 10; Sask. (Moff Kay, fil. Coleville), 9.

Le Combat Pour Salavat – Partie 2

Le soldat Brian Makela (devant) et l’adjudant Dan Eisan en patrouille à Salavat. [PHOTO : ADAM DAY]

LE 1er PELOTON ACCULÉ DANS LES CORDES

Le présent article est la deuxième partie de notre série sur les hommes et les femmes du 1er Peloton de la compagnie Alpha de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (PPCLI) qui foncent à corps perdu dans leur nouvelle mission en vue de conquérir la ville de Salavat, au fin fond du fameux district de Panjwai. Le 1er Peloton, basé dans la petite enceinte d’une école réquisitionnée, comprend maintenant ce qu’on appelle des quartiers de peloton : la cheville ouvrière d’une nouvelle stratégie procédant de Kaboul dans le cadre de laquelle les soldats de l’OTAN quittent leurs grandes bases et vont dans les villages.

Toutefois, étant donné l’arrivée du major commandant de compagnie, Ryan Jurkowski et de l’unité tactique de son poste de commandement (la compagnie Alpha du 2e Peloton commence à arriver aussi), des rumeurs circulent comme quoi il va y avoir des combats dans les environs, à Nakhonay. Les quartiers du peloton d’autrefois semblent donc se transformer rapidement en une sorte de base d’étape improvisée et grandement surpeuplée, pour la bataille à venir. Quant à ce qui a brièvement été un effort contrinsurrectionnel, il risque de se transformer en une partie de frappe-les-taupes, le jeu mortel où les Canadiens pourchassent les ennemis fantômes à travers un territoire infesté de bombes.

Pendant ce temps, le combat pour l’appui des villageois en est encore à ses balbutiements et la tentative faite pour s’adjoindre à Saed, le commandant de l’armée nationale afghane de la localité, va baisser à son point le plus bas. Pour lire la partie 1, consulter legionmagazine.com

Le problème avec la guerre

Dans cette partie de l’Afghanistan, on dirait que tout est barbelé, pointu, piquant, acéré, empoisonné, débilitant, difficile et s’oppose généralement à l’existence des autres choses d’une façon ou d’une autre. La poussière a l’air d’être mortelle. Les plantes font saigner. La terre aride et chaude assèche les gens par osmose. Leurs pensées sont agressives sous un épais nuage de mauvaise information et d’ignorance.

Tout cet endroit-ci, au bord du désert, procède d’une époque médiévale, sauf les téléphones cellulaires, les Toyota et un très grand nombre d’AK-47. C’est un endroit de mysticisme inflexi-ble, où notre rationalité souriante ne risque pas de battre en brèche les croyances.

Les enfants de la localité font voler des cerfs-volants quand une patrouille passe près d’eux et des hommes illettrés arrivent à tuer des Canadiens avec une bombe à 10 $. Les Forces canadiennes se servent de satellites et d’armes téléguidées par laser, et certains de leurs officiers ont des doctorats.

À qui l’avantage?

L’ennemi poursuit un objectif qui n’a rien de compliqué — débarrasser le pays des étrangers — et il a tout le temps pour le faire ainsi que des millions d’endroits où se cacher.

Les soldats du 1er Peloton en patrouille à Salavat. [PHOTO : ADAM DAY]

Pour confronter l’ennemi, les Canadiens doivent entrer dans son monde, ils doivent tisser des liens, bâtir la confiance. En d’autres mots, pour gagner leur combat, les Canadiens doivent mettre en œuvre une stratégie de contrinsurrection.

Cette situation ne convient pas à tout le monde se trouvant au Kandahar en octobre 2009. Beaucoup de soldats rêvent encore de résultats obtenus par les armes. Mais il est improbable que les armes aient la haute main sur la situation.

Presque exactement comme en 2008, c’est de Nakhonay que tout le monde parle. L’ennemi s’y trouve en grand nombre, disent les tireurs avec une ferveur évidente.

Mais ce n’est pas vrai. Si l’ennemi s’établissait dans des emplacements fixes, ici, il serait mort avant la fin de la semaine.

Nos armes sont meilleures, mais ils se montrent plus futés. Quant aux villageois, ils veulent simplement survivre.

IVe jour — Opération Deep Thrust (grande poussée)

Le matin, un mini-conflit éclate à propos de qui a le droit de boire quel sachet de café instantané et qui, de manger les rations fades de quelle pile de rations fades. L’adjudant et gardien général du 1er Peloton, Dan Eisan, accroche une affiche à la tente des approvisionnements : « Voir l’adjudant Eisan pour les rations ou pour l’eau, s’il vous plait. Ne vous servez pas tout seul. » Les soldats du poste de commandement élèvent le ton : le café et l’eau qu’ils boivent viennent de leurs propres véhicules.

Plus tard cette journée-là, Eisan éprouve une grande frustration quand des provisions qui arrivent à la base incluent des produits comme l’eau Perrier et des croustilles Doritos, mais pas certains articles comme les sacs chauffants pour les rations ou les accessoires d’hygiène qu’on appelle communément « sacs à merde » et sans lesquels l’hygiène serait pénible.

Quiconque a essayé de stocker un appartement ou une maison sait ce qu’Eisan ressent. Même dans un petit ménage, il y a toujours des choses qui se cassent, qui ne fonctionnent plus et qu’il faut réparer, des provisions qu’il faut remplacer. Imaginez-vous que vous dirigez un ménage de 100 jeunes soldats agressifs en plein désert. « Les provisions que nous demandons, ce ne sont pas des souhaits, ce ne sont pas des friandises pour nous, dit Eisan. Il y a plus de 100 gars dans cette petite enceinte et si on ne reçoit pas les sacs à merde bientôt, ça va aller très mal bientôt. »

Les soldats du 1er Peloton en patrouille à Salavat. [PHOTO : ADAM DAY]

Le caporal John Little, jeune homme moustachu de 24 ans qui, de bien des façons, est l’ambassadeur et l’amuseur général du peloton, est nettement décontenancé depuis que le personnel du poste de commandement est arrivé. Il admet qu’il ne se sent plus aussi vivace. « Je n’y peux rien; les mauvais chenapans se sont emparés du camp », dit-il.

Avec le temps, l’ambassadeur devient une sorte de créature binaire : il est soit contrarié, soit amusant; soit qu’il abandonne l’idée que la vie est une farce, soit que sa raison de vivre est d’inventer des farces.

Par exemple, Little a inventé un nouveau concept de jeu vidéo. Il est fondé sur la contrinsurrection et, d’après lui, il y a « un million de façons de perdre et aucune façon de gagner ».

Bien que l’ambassadeur ait été houspillé trois fois pendant ces dernières 24 heures, d’après ce qu’on nous a dit, cela ne le dérange pas. « En’oye, dit-il en se penchant en arrière, en plein soleil et en écartant les bras. Renvoie John Little chez lui! »

« P’tit Jean est triste », dit le sergent Dwayne MacDougall qui vient d’arriver et s’aperçoit que Little est mécontent. « Étreins le rêve. Étreins la saleté », dit MacDougall d’un air d’encouragement.

Toutefois, il faut dire que le mécontentement à ce niveau-là semble faire partie de l’uniforme des soldats de la PPCLI; c’est comme une tradition. Il nous semble que si l’on pouvait extraire l’essence d’un biffin de la PPCLI, on découvrirait qu’elle consiste de deux tocades à parts égales : « le réflexe à conneries » et « voyons voir si on peut faire des ennuis à quelqu’un ».

Comme si c’était une tradition, les premiers mots prononcés par le chef du peloton, le capitaine Bryce Talsma, à l’occasion d’une séance d’information, sont accueillis par le refrain « c’est d’la bullshit » ou des fois, peut-être pour ne pas perdre de temps, simplement « bullshit ».

Cette même matinée-là, je m’assoie au soleil pour discuter de la guerre avec un inconnu, une de ces figures qui vont et viennent dans les zones de combat sans qu’on sache exactement qui ils sont.

Omar (ce n’est certainement pas son vrai nom) se présente en tant que conseil culturel canadien-afghan. Et bien qu’il soit né près de Kaboul, qu’il ait l’air afghan et qu’il parle pathan comme un indigène (vraisemblablement avec le même accent), il a grandi principalement au Canada et parle anglais comme si c’était sa langue maternelle.

Omar observe de près la situation en Afghanistan depuis longtemps. « La société est en morceaux, dit-il pour commencer. Les relations entre les gens, leurs relations avec le gouvernement, avec l’économie… tout est brisé.

« Les gens de Salavat ont besoin d’emplois […] Les talibans ne pourraient plus leur faire faire des choses s’ils pouvaient pas les payer.

Un jeune Afghan et un soldat canadien se mesurent l’un l’autre. [PHOTO : ADAM DAY]

« Mais en fin de compte, si on veut vraiment apporter la paix, c’est ce qu’on doit faire. Je suis sûr qu’on peut. On avait la paix et la démocratie avant, en Afghanistan, on avait la démocratie depuis belle lurette. Ce qu’on appelle Loya Jirga. »

À 11 h 25, l’air se transforme soudainement en une vague qui frappe et aspire à cause de grosses bombes qui explosent au nord, dans le district de Zhari. Il est à noter que la bande sonore naturelle de la guerre est envahissante, une symphonie technique, furieuse et brise-tympan. Il y a le hurlement insensé d’un chinook qui passe à 10 pieds au-dessus de nos têtes, le grondement diesel des VAL et, comme toujours, à tout moment, les explosifs puissants qui retentissent intensément dans notre fiole.

L’après-midi, l’ambassadeur Little, étant arrivé à un stade de tristesse encore plus profonde, s’assoit sur le sable et lit de la poésie aux soldats qui passent. « Un singe effrayé pilote mon bateau dans les rapides », crie-t-il à un soldat qui s’enfuit : ce n’est pas un amateur du poète Gary Michael Dault ou de son œuvre The Milk of Birds (Le lait des oiseaux).

Dans l’esprit de la poésie de Little, le lieutenant Andrew Stocker, chef de l’Équipe de liaison et de mentorat professionnel (ELMP) attaché à l’unité de l’armée nationale afghane logée au même endroit, lance une strophe célèbre du poème de Rudyard Kipling The Young British Soldier (Le jeune soldat britannique).

« Quand tu es blessé et abandonné dans les plaines d’Afghanistan,

Et que les femmes sortent couper ce qui reste,

Roule vers ton fusil et fais-toi éclater la cervelle

Et va retrouver ton dieu comme un soldat.

Vas, vas comme un soldat…. »

Un soldat qui passe observe Stocker réciter des poèmes, et puis il le regarde d’un air désapprobateur, dirait-on. « Quoi? demande Stocker. Je viens de t’épargner six heures d’exercices de comportement après capture. »

Les projets de la journée sont une patrouille à l’est de Salavat, établir un poste de contrôle et rester après la tombée de la nuit.

Les rumeurs à propos de la nature exacte de la patrouille circulent toute la journée. Il s’agit d’une question très importante, alors les rumeurs se propagent plus vite que la pensée, semble-t-il.

En se préparant à sortir, la patrouille d’incursion minimale habituelle se transforme en patrouille bien plus profonde. « Maintenant, grogne le sergent Craig Donaldson à 13 h 30, on a une bonne patrouille. On va pas s’asseoir quelque part sur une route pendant des heures, on va au centre-ville, et il hausse les épaules. Pourquoi pas? »

La patrouille d’aujourd’hui est dûment renommée opération Deep Thrust (grande poussée).

« Quel interprète emmenez-vous? » demande le sergent C.J. Flach.

« Mania », dit Donaldson.

« Est-ce qu’il parle anglais? », demande Flach avec incrédulité.

« Pas vraiment, mais je pense pas qu’il parle pathan non plus, alors y a pas de problème », répond Donaldson.

À la tombée de la nuit, quand la patrouille se met à chercher un endroit pour faire une pause, la caporale Becky Hudson, âgée de 25 ans, se lie d’amitié avec une bande de gamins afghans.

Bien que la plupart des soldats se méfient un peu des enfants à ce point-ci, Hudson, non. C’est une curieuse qualité qu’elle a. En patrouille, quand les autres tressaillent autour d’elle, quand la confusion et la peur s’installent peu à peu dans leurs yeux, Hudson a l’air profondément sereine.

Par la suite, lorsque les fusées éclairantes explosent dans le ciel nocturne, Hudson nous explique son calme : « Je me suis enrôlée parce que j’aime les défis. J’aime faire ce que les gens disent que je suis pas capable de faire, dit-elle. Ça fait longtemps que je veux être assistance médicale dans une zone de guerre. Dans le désordre, les gens se tournent vers moi pour trouver le calme. C’est étrange, mais si ma figure est la dernière que vous allez voir, je ne veux pas que vous y voyiez la peur, vous comprenez? C’est comme ça même avec les gars, les gros machos que rien ne touche; quand quelque chose arrive, ils redeviennent des petits garçons. Il y a beaucoup de gens qui me demandent c’est quoi mon but, et je pense que je l’ai découvert, je sais pourquoi je suis ici. »

Peu après, n’ayant pas vu d’ennemi, la patrouille prend le chemin du retour dans le noir.

À un moment donné, un Afghan plutôt effrayant sort d’une allée, à quelques pieds de nous et nous dévisage, tournant la tête, un drôle de sourire aux lèvres.

Le caporal Jesse Evanshen pointe calmement son fusil sur lui. « Je ne prends pas peur facilement », dit Evanshen avec un sourire quelque peu effrayant aussi. Puis il baisse son arme et me regarde directement : « Il vous arrive d’avoir peur? » me demande-t-il. Je marmonne quelque chose à propos de mon audace au clavier et on n’en parle plus.

À l’issue de la patrouille, tard ce soir-là, un des soldats se dit consterné des nombreux retards que l’on subit parce que Talsma et l’interprète parlent aux villageois. « Il faut pas s’arrêter, dit-il. Si on s’arrête, on est des cibles faciles. »

Talsma a une curieuse expression quand un membre de la patrouille après l’autre émet son opinion. Beaucoup d’entre eux veulent que la patrouille circule, mais pas tous. « La raison qu’on est ici, c’est pour parler aux villageois, s’exclame Little finalement, quand le débat traine. Il faut qu’on laisse le capitaine faire ce qu’il faut. »

La discussion est intéressante en ce qu’elle met au jour les priorité des uns et des autres; les tactiques qui sont logiques en contrinsurrection ne le sont pas à la guerre classique et c’est là la difficulté.

Talsma est d’accord avec Little et il dit qu’il est important de se lier avec les villageois, mais il concède aussi que les haltes devraient être le plus court possible par mesure de sécurité.

Ve jour —  La patrouille aux réclamations de Flach

« Bien le bonjour Bryce, comment s’est passée la patrouille? » demande le major Jurkowski en arrivant au patio où Talsma mange une omelette avec de la salsa et de la sauce Tabasco arrosée de thé glacé Snapple.

Il trace les grandes lignes des principaux renseignements qu’il a obtenus : les gens de la place ne sont pas contents des tirs d’éclairage parce qu’ils ont peur des douilles qui revolent, et ils ont aussi peur des fusées d’éclairage mal réglées qui retombent au sol avant de s’éteindre et qui causent souvent des feux.

Jurkowski fait oui de la tête. Il dit à Talsma de ne pas oublier de tirer des cartouches éclairantes dans les secteurs où il n’y a pas de soldat en patrouille, pour que l’ennemi ne puisse pas prévoir le circuit.

Jurkowski passe alors à ce qu’on pourrait appeler la partie « réprimande » de la conversation. Il aurait entendu un soldat du 1er Peloton qui, au téléphone satellite, disait qu’il enseignait aux gamins à faire un doigt d’honneur et à jurer en anglais.

« Est-ce que nous protégeons inéluctablement la population si nous leur enseignons à jurer? » demande Jurkowski.

Talsma bafouille un peu.

« Je ne suis pas venu m’immiscer dans vos affaires, dit Jurkowski. Je suis ici pour vous appuyer. »

Talsma et Jurkowski, il faut le dire, souffrent d’une de ces relations étranges où aucun des deux n’est à son meilleur en présence de l’autre. Ce n’est pas qu’ils se rendent pires l’un l’autre, mais on peut dire, sans avoir peur de se tromper, qu’ils s’énervent de manières étranges.

Malgré tout, ils se mettent à discuter de ce qu’il faut faire pendant la journée. Il semblerait qu’il existe des renseignements comme quoi l’ennemi a une maison secrète à Salavat. « Je veux savoir où se trouve cette maison secrète des tali­bans, ensuite je veux que vous commenciez à l’interdire et dans quelques jours, on ira la frapper », dit Jurkowski.

Ce dernier est tout à fait conscient, bien sûr, que les soldats de l’ANA affectés aux quartiers du peloton de Salavat se sont avérés un facteur restrictif jusqu’à présent. « Je fais preuve d’un peu de patience là-dessus, dit-il, pour comprendre les particularités de la situation avant qu’on commence à chercher des moyens de pression. Je pense qu’il faut vraiment bâtir la con­fiance, et on le fera en discutant, en donnant des explications et en faisant des démonstrations.

« Les soldats afghans se sont restreints eux-mêmes et nous allons dépasser ces restrictions pour leur montrer ce qu’il est possible de faire. »

Tout de suite après que la patrouille s’est introduite profondément dans le sud de Salavat, un villageois bien habillé s’arrête en motocyclette à côté de nous. Il a un morceau de papier avec lequel il gesticule. Il a l’air sérieux.

Après avoir parlé à l’interprète, Mania, pendant un certain temps, il ressort que l’homme tient une demande d’indemnisation signée par quelqu’un d’une patrouille canadienne dont le char d’assaut a détruit une partie de son champ. Il cherche à se faire payer.

« Dites-lui de se rendre aux quartiers du peloton », dit Flach à l’interprète.

Les deux Afghans parlent entre eux. « Il dit qu’il ne veut pas aller là-bas parce que les talibans vont le voir », dit Mania.

Flach fait oui de la tête. « Dites-lui de passer par l’ainé du village, Hajji Pir Mohammed », dit Flach.

Ils se parlent un bon moment. « Il ne peut pas, dit Mania. Il dit que les ainés gardent l’argent. »

Flach fait oui de la tête. « Dites-lui de se rendre au centre du district. »

La discussion se poursuit. « Il refuse, dit Mania. Il dit qu’on ne peut pas faire confiance au chef du district pour quoi que ce soit. »

Flach fait oui à nouveau. Sa figure s’endurcit. Il est à bout de patience. « Eh bien, c’est pas nous qui avons détruit son champ et je ne peux rien y faire. »

Le fermier hausse les épaules.

« Bonne journée », dit Flach et il donne l’ordre à la patrouille d’avancer.

Par la suite, en ce qui concerne la rencontre avec le villageois, Flach pense que c’est une occasion manquée de créer un nouvel allié dans le village, et peut-être même d’obtenir des renseignements. « Notre mission principale était la reconnaissance des chemins autour de Salavat, dit-il. Et je croyais qu’on était restés trop longtemps au même endroit. Je lui ai montré trois façons de faire [relativement à sa demande d’indemnisation]; que pouvais-je faire d’autre? C’était une occasion, mais ce n’était ni le moment ni l’endroit. »

Ni Flach ni Talsma ne le savaient alors, mais un « jour des revendications » a lieu périodiquement à la base de l’Équipe provinciale de reconstruction du Canada à Kandahar, spécialement pour régler des problèmes tels que celui soulevé par le fermier lors de la patrouille de Flach.

Bien plus tard, Talsma lui-même dit regretter que personne ne les avait mis au courant du « jour des revendications ». « Le circuit des informations est rompu. Nous œuvrons dans notre petite bulle. Nous n’entendons par grand-chose par rapport au reste du monde. C’est un phénomène intéressant. En peu de temps, on ne voit plus que sa propre chambre. Le circuit des informations, c’est de la merde. Et je pense que ça commence à décourager les gens. On est ici depuis des années et ce n’est toujours pas mieux. »

De retour à l’enceinte, sans incident, la patrouille apprend que Jurkowski et la plus grand partie de la section de l’état-major doivent rentrer à Masum Ghar immédiatement, car les communications, ici, ne sont pas assez stables, ou pas assez sûres.

Une fois le commandant de la compagnie parti, les gars sortent de leur cachette pour célébrer leur liberté recouvrée; il y a des cris dans l’enceinte, des soldats sans chemise entourent le poste de commandement pour bavarder et ils jouent au baby-foot très tard, toujours sans chemise malgré le froid.

Très tard ce soir-là, un évènement clandestin, indescriptible parce qu’organisé par un homme clandestin que l’on ne peut pas décrire, fomente un peu de tension dans l’unité quand deux gars sont détachés de la 2e Section pour participer à l’opération. Ils sont assis au poste de commandement en tenue de combat, attendant l’ordre du départ, quand un autre soldat commence à leur poser des questions.

« Qu’est-ce que vous faites, les gars, demande-t-il en voyant leur tenue.

« Rien, on passe le temps, répond l’un d’eux, faisant comme s’il n’avait pas compris le fond de la question.

« Mais pourquoi vous êtes en tenue complète? » persiste-t-il.

« Occupe-toi pas de ça », répond le soldat.

« Non, mais vraiment, qu’est-ce qui se passe? » demande-t-il.

« Écoute, tu poses trop de questions », lui répond le soldat.

« Bon, d’accord », dit-il avant de jurer et de s’enfoncer dans le noir.

VIe jour — Un allié pénible

« Il me faut des sacs à poubelle », sont les premiers mots que j’entends au réveil le samedi matin. C’est la voix d’un jeune soldat contrarié et je suis prêt à parier que la personne à qui il parle, au poste de commandement, ne va pas lui donner une réponse qui le satisfasse.

« Les demandes concernant les provisions se font à l’adjudant », dit Talsma dédaigneusement.

« Je laisse les ordures par terre, alors », dit le soldat frustré.

« D’accord, assez bavardé », répond Talsma, mi-figue mi-raisin.

En descendant de mon lit de camp, je fais une découverte horrible. Depuis que le peloton s’est installé dans l’enceinte, l’abondance de résidus de cuisine et de déchets a attiré les rongeurs en très grand nombre. On dirait qu’une des créatures a décidé de se blottir à côté de moi pour se réchauffer pendant la nuit et je l’aurais écrasée en me retournant.

« Ouais, vous allez mourir, c’est sûr » dit l’assistante médicale, Hudson, d’un air moqueur quand je lui montre la souris morte que je tiens par la queue en faisant des jérémiades à savoir si je vais attraper quelque maladie infectieuse.

La patrouille de cet après-midi, c’est la bonne. Tous les soldats disponibles se préparent à entrer au centre du village de Salavat. Et il va y avoir une coordination telle que la patrouille se sépare en trois sections, chacune entrant au village par un endroit différent.

Pendant la première heure de la patrouille, Omar s’entretient avec un commerçant de l’est de Salavat. « Le village est vide, dit le commerçant. En vérité, ils sont partis à cause de vous. »

Les Canadiens font le contrôle de toutes les motocyclettes qu’ils voient parce que la main droite du commandant local des insurgés est mal en point et il a modifié sa moto de manière à ce que l’accélérateur soit à gauche.

Les soldats afghans font flipper tout le monde en permettant aux villageois de se mêler à la patrouille sans les fouiller.

Avant d’arriver au centre du village, La punition du nord (cf. partie 1) apparait de nouveau et dit aux Canadiens de ne pas entrer dans le village. « C’est un intégriste », dit Omar, dédaigneusement.

Lors du retour vers la base, MacDougall s’arrête à un ma­-ga­sin où il planifie l’achat de légumes et d’œufs.

De bien des façons, MacDougall est devenu le centre d’intérêt des Afghans. Non seulement semble-t-il trouver moyen de prendre part à toutes les patrouilles, sans exception, il tend aussi à se trouver devant où il lance constamment des Manana! (« bonjour » en pachto) à pleine voix, de tous côtés et avec affabilité. Les villageois se sont mis à lui crier la même chose quand ils le voient.

D’une façon ou d’une autre, MacDougall tend à donner tant de conseils tactiques pénétrants qu’il devient le chef de facto de beaucoup de patrouilles. Et, il faut le dire, il n’obéit pas exactement aux ordres. Ses patrouilles ont leur propre circuit, leur propre objectif. Il s’écarte du plan s’il pense que cela vaut mieux, mais son agression brailleuse, tapageuse à souhait, ne déguise pas ses inquiétudes réelles, son désir évident de faire ce qu’il faut, pour ses hommes autant que pour les Afghans.

Quand la patrouille est revenue à la base, quelques sergents tiennent une séance de stratégie avec Talsma. « Nous cherchions des moyens de nous intégrer à la collectivité, dit MacDougall relativement à son nouvel effort qui est d’acheter des produits locaux. « Jai remarqué le bazar à la première patrouille et je me suis dit tout de suite qu’il fallait contribuer en achetant des produits agricoles locaux, ou même une chèvre si on peut.

« Nous avions comme idée de faire les achats au bazar pour la grande fête qu’on a eue. Mais on a laissé les soldats de l’ANA s’en occuper; on leur a donné l’argent et ils sont allés au Bazaar-e-Panjwai parce que le marché y est meilleur, mais c’est pas ce qu’on voulait.

« Alors je suis entré dans leur magasin, au bazar, et on a eu une interaction, une rencontre de commerce et même un moment de liaison amicale. Les hommes poussaient leurs gamins pour qu’ils viennent me voir, et même si ça fait seulement une semaine, on peut déjà voir les fruits de nos labeurs; ça commence à paraitre.

« Le propriétaire m’a dit qu’il est désolé de ne pas avoir les œufs qu’il me faut, mais qu’il en aura demain matin. C’est comme quand on établit les relations chez nous.

« Je pense que ça commence. Mes jeunes gars essaient d’apprendre la langue à la base. On commence à se faire des relations.

« Quand on s’entrainait et qu’on parlait de venir ici, on n’a rien dit de tout ça; il n’y a pas eu beaucoup de préparation, s’il y en a eu, pour une mission comme celle-ci. Mais on s’adapte. »

MacDougall passe ensuite à un autre problème. Étant donné qu’une grande opération se prépare à Nakhonay, le peloton va probablement quitter Salavat; bientôt, peut-être. « On devrait pas être déracinés. Ça serait nul; je pense qu’on a commencé à avancer ici. On fait des progrès même si on n’en est qu’au début. »

Les longues discussions sont interrompues parce qu’un gamin malade est arrivé à l’entrée. Le poste de commandement se met en branle soudainement, et Talsma, Eisan, Hudson et Omar vont voir l’enfant. Peu après, ils l’introduisent dans l’infirmerie. C’est un moment important : la première fois qu’un villageois ose venir demander de l’aide à la base.

Malheureusement, Hudson ne peut pas faire grand-chose pour aider le gamin qui, d’après elle, souffre d’un trouble neurologique.

Quand la séance de stratégie reprend, Talsma dirige la conversation sur un problème récurrent : celui de la route de combat reliant les quartiers du peloton au principal axe de ravitaillement que les constructeurs canadiens ont fait passer à travers un des principaux fossés d’irrigation de Salavat — plutôt inconsidérément — retranchant ainsi une section importante de l’approvisionnement en eau du village. « Je comprends la nécessité militaire, dit Talsma en secouant la tête, mais si on leur enlève l’eau, à une communauté du désert, c’est pas mal sûr qu’ils seront furieux. On est comme un aveugle avec les culottes à terre […].

« De plus, on aurait jamais dû venir ici. On aurait dû bâtir les quartiers du peloton au [vieux] PO (poste d’observation) soviétique. C’était juste plus facile ici. Mais, comme ça, on leur a aussi enlevé la seule école du village.

« On dirait qu’on veut aller vite plutôt que de régler la situation à long terme. On dirait que tout le monde pense “j’ai six mois pour faire quelque chose de marquant”, mais ça ne suffit pas, il nous faut un modèle de 25 ans.

« Ça va être difficile de se battre avec un ennemi qui planifie une campagne de 100 ans. Ça va être difficile de battre ça avec une stratégie de six mois. »

À ce moment-là, Stocker arrive au pas de gymnastique. Il a l’air mal à l’aise.

« Ouais, tu peux t’attendre à te faire passer un savon », dit-il à Talsma. Saed serait « furieux » parce qu’il pense que la partie ouest de la patrouille s’est désorientée, qu’elle a dévié du plan et qu’elle est allée voir Hajji Pir Mohammed chez lui.

« Pourquoi serait-il furieux qu’on soit allés chez Hajji? » demande Talsma.

« Parce que c’était pas prévu », dit Stocker.

« Non. Non », Talsma n’accepte pas ça. « Il y a autre chose. Il est furieux parce qu’il ne veut pas qu’on ait des contacts avec Pir Mohammed. »

Stocker n’a pas l’air convaincu. « Je pense que c’est à cause du vieux système soviétique dans lequel il a été formé; on suit le plan ou on se fait tirer. »

« Il ferait mieux de suivre le programme; on va pas suivre le vieux modèle soviétique. Il peut manger de la merde s’il veut… »

« Bon, espérons que son commandant sera bientôt ici », dit Stocker.

Et, là-dessus, il y a une pause dans la conversation. Talsma et MacDougall se regardent d’un air entendu à quelques reprises. Stocker regarde surtout le sol.

« Non; c’est une affaire de contrôle », dit Talsma. « Je pense qu’il veut profiter de la force canadienne pour s’établir en tant que seigneur de guerre. »

Stocker continue de fixer le sol. « C’est possible », dit-il.

« On serait naïfs de ne pas voir ça comme une possibilité, dit Talsma. Chaque fois qu’un ainé s’approche, Saed s’en va avec lui pour s’assurer qu’on ne sait pas ce qu’ils disent. Il y a beaucoup de contrôle ici que je vais devoir sonder davantage. »

« Eh bien, s’il explose ce soir, je vais faire venir mon commandant ici pour qu’il démêle tout ça, parce que ce n’est plus logique ici », dit Stocker.

« S’il veut se biler pour ça, ça va être un long tour parce qu’on n’est pas prêts de partir, dit Talsma, qui est évidemment agité. Je vais combattre le feu par le feu par rapport à ça; on verra. Il va s’apercevoir que les Canadiens ont le sourire facile, mais pas s’il essaie de nous manipuler. »

Eisan, en plein milieu du dortoir, lance un cri d’encouragement : « Houah! »

L’entretien entre Saed et Talsma ne se passe pas bien. Ils ne parviennent pas à s’entendre et l’acrimonie entre les alliés s’aggrave plus que jamais.

Ce n’est pas peu dire; c’est même beaucoup dire et Talsma double la garde des VAL stationnés dans la section du camp de l’ANA et poste une sentinelle armée devant le poste de commandement et dans son dortoir. Pour nous protéger de l’ANA.

VIIe jour — La confusion règne

La journée commence tôt par un accès de désordre à nouveau. Les soldats afghans devaient aller à Masum Ghar pour une journée de formation, mais ils n’ont pas fait les arrangements pour qu’une patrouille du 1er Peloton les précède pour fouiller les ponceaux à la recherche d’IED. Ils attendent dans leurs camions qu’une patrouille soit improvisée pour leur gratifier un passage sécuritaire.

À la sortie de la patrouille, par le portail principal, Talsma convoque une assemblée à laquelle tous les personnages principaux du peloton vont être instruits des révélations d’hier soir. « Nous avons découvert que l’ANA nous cache des renseignements et nous empêche de prendre contact avec les ainés du village », dit Talsma. Quand Saed a cru que nous sommes allés voir Hajji Pir Mohammed, hier, il a perdu la tête. Il se pourrait qu’il ait partie liée avec les talibans et c’est pour ça que tout est si calme actuellement. Il a certainement le numéro de téléphone du commandant taliban dans son téléphone. [Jurkowski] va venir aujourd’hui pour examiner le problème, ainsi que toute la direction de l’ELMP et de Kandak.

« Pendant que les gars du 22e étaient ici, ils n’ont remarqué aucun problème, et nous, en une semaine, nous avons remarqué quelque chose qui pourrait compromettre notre mission complètement », dit MacDougall à la foule.

À la fin de la réunion, Talsma tire une conclusion inquiétante. « Tous nos rapports relatifs au renseignement sont en train de se faire réexaminer d’après la nouvelle situation, dit-il. Et deux hommes seront de faction pour tenir constamment l’ANA à l’œil. Les gens font des folies quand ils se font prendre la main dans le sac, et je veux pas me faire trancher la gorge à cause de ça. »

La journée ne faisait que commencer.

Au prochain numéro : Le capitaine Talsma et Saed parviennent à une nouvelle entente et les villageois de Salavat commencent à montrer leur jeu.

Le départ de l’Afghanistan est discuté à la Conférence de la défense

La liste des participants à la Conférence des associations de la Défense (CAD) de cette année, qui a eu lieu au Château Laurier, au centre d’Ottawa, les 3 et 4 mars, a été aussi prestigieuse que d’habitude.

Bien que la vedette était sans nul doute le général David Petraeus, commandant du Central Command des États-Unis, le général et chef d’état-major de la défense Walter Natynczyk et les chefs de l’armée, de la marine et de la force aérienne étaient aussi de la partie.

Le discours d’ouverture du séminaire de l’Institut de la CAD, dont le thème était « La protection des intérêts nationaux du Canada dans un monde instable », a été prononcé par Eliot Cohen qui a mis la table, pour ainsi dire, grâce à son discours sur la guerre et la sécurité dans un monde instable.

Il vaut la peine de remarquer, pour des raisons de fierté canadienne, qu’il a commencé son alloctuion en parlant d’un entretien qu’il avait eu avec l’ancien chef d’état-major de la défense, Rick Hillier.

Cohen se souvenait que Hillier lui avait dit de ne pas « nous remercier d’être en Afghanistan. Ce n’est pas une faveur, et ce genre de remarque a quelque chose de condescendant. »

« En tant que diplomate, poursuivit Cohen, je me suis senti chagriné, mais j’ai compris le message. »

Cohen a ensuite enchainé avec son argument, décrivant en termes élémentaires les différences entre les conflits du 20e siècle et ceux d’aujourd’hui, disant principalement qu’il « s’inquiète que les États ont perdu le monopole de l’utilisation efficace de la force ».

Il dit que (l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord), les Nations Unies, Al-Qaeda et Hezbollah sont toutes des entités qui font la guerre. Peut-être qu’à l’avenir l’Union européenne la fera aussi. Peut-être même que Google la fera.

Son point est que l’âge des guerres faites par les États a été remplacé par celui des guerres faites par de nombreux combattants qui se battent tous pour leurs propres intérêts. « Nous vivons dans un monde où il est difficile d’évaluer la puissance militaire : pas seulement les capacités de l’ennemi, mais les nôtres aussi », dit-il.

La nouvelle réalité du conflit entraine, d’après Cohen, la nécessité de redéfinir la guerre. Les termes comme « contrinsurrection », « maintien de la paix », « guerre conventionnelle » ne suffisent plus. Le nouveau terme est « conflit hybride ».

« Ces guerres peuvent durer très, très longtemps, dit-il. Rappelez-vous la guerre de Cent Ans. »

Pour finir, Cohen a fait quelques remarques pessimistes, mais intéressantes. « Si l’Iran obtient des armes nucléaires, il y aura une course aux armements nucléaires au Moyen-Orient et ce sera terrible. »

Cohen a aussi mentionné la crise démographique à venir en Asie, notamment en Chine, où il y a beaucoup plus d’hommes que de femmes. « La testostérone est probablement la substance la plus dangereuse que l’humanité connaisse. »

La discussion la plus intéressante de la journée a peut-être été celle sur les leçons apprises en Afghanistan : toute la gamme des capacités, à laquelle a participé un groupe des plus grands
experts. Il s’agissait de Chris Alexander, ancien ambassadeur du Canada en Afghanistan et ancien représentant spécial adjoint aux Nations Unies; David Kilcullen, un des plus proches colla-borateurs de David Petreaus et auteur de The Accidental Guerrilla: Fighting Small Wars In The Midst Of A Big One (Le guérilléro accidentel : faire de petites guerres au milieu d’une grande); et le brigadier-général Jonathan Vance, commandant de la force opérationnelle afghane du Canada il y a peu.

Alexander a pris la parole en premier : « Il y a eu une pério­de de quatre ou cinq ans où les États-Unis et leurs alliés n’ont pas assez essayé de comprendre les talibans, les [autres militants], les Pakistanais, etc. C’est en partie à cause de l’Irak, mais il y avait aussi un désir de fermer les yeux », dit-il.

Alexander poursuit en disant qu’il y a plus de Pathans (le peuple d’où viennent la plupart des talibans et dont les terres tribales enjambent la frontière) au Pakistan qu’en Afghanistan. « Ça ressemble plus à une invasion […] qu’à une insurrection », dit-il en conclusion.

Ensuite, ce fut le tour de Kilcullen, par vidéoconférence, de Fort Bragg, en Caroline du Nord. « Nous avons commencé en disant qu’il fallait un commandement uni, mais en y réfléchissant bien, nous nous sommes aperçus que ce pouvait être contreproductif. Alors nous sommes passés à l’idée d’efforts unis, en vue d’un impact intégré. Ça aussi, ça s’est avéré une chimère. Alors nous en sommes venus à penser qu’il faut établir un diagnostic commun. […] Je pense que notre stratégie actuelle est la bonne, poursuivit-il, finalement. […]

« Aussi, dit-il pour conclure, il y a une certaine frayeur parmi les Afghans à la pensée que nous allons tous les quitter. »

Vance a parlé franchement de l’histoire récente des Forces canadiennes en Afghanistan. « L’insurrection a éclos plus vite qu’on pensait. Entre 2006 et 2009, nous savions tous que c’était une insurrection et nous savions qu’il fallait appliquer des principes de contrinsurrection, mais c’était une période où les ressources étaient insuffisantes. »

Toutefois, Vance soutient que les ressources actuelles sont meilleures. « Nous nous sommes concentrés sur l’Afghanistan et encore plus sur le Kandahar. La coalition fait feu de tout bois et elle va remettre les commandes au gouvernement afghan. »

Vance a quand même remarqué que le retrait des Forces canadiennes du Kandahar, qui doit avoir lieu en 2011, est considéré comme une sorte d’échec militaire, tout au moins par lui.

La conférence a changé de titre jeudi matin, bien que sa fonction soit restée la même, et le séminaire s’est transformé en assemblée générale annuelle dont le thème était « Ressources et capacités des Forces canadiennes lors de l’exercice de leur puissance ».

Le discours de Natynczyk a commencé par un aperçu des opérations des Forces à Haïti et aux Jeux olympiques, ces derniers ayant été une réussite grâce au fait que les Forces ont fait profil bas.

À propos de l’Afghanistan, il dit qu’il a « des raisons de se sentir un peu optimiste. L’année 2010 va être difficile, mais c’est aussi l’année où on va y tourner une page.

« Il y a un an, il n’y avait que deux bataillons au Kandahar, maintenant, il y en a quatre et un autre se prépare à y aller. L’OTAN, pour la première fois, a les forces qu’il lui faut au Kandahar. »

Après la réunion d’un groupe d’experts sur les médias et l’armée et une présentation de James Soligan sur l’OTAN, il y a eu la réunion d’experts sur les intérêts nationaux et la projection de force du Canada et les capacités requises.

Le vice-amiral Dean McFadden, chef maritime, dit que nous sommes au bord d’un « siècle de la marine […] Tout ce qui défie […] les lois de la mer menace les intérêts du Canada ».
Ensuite, ce fut le tour du lieutenant-général Andrew Leslie de l’armée de terre, puis celui du lieutenant-général André Deschamps de la force aérienne, qui ont tous deux donné des aperçus de leur service.

Le général David Petraeus dit avec sérieux : « Le Canada fait toujours partie des quelques rares pays que nous, militaires américains, voulons le plus à nos côtés quand les choses se compliquent », dit-il, et puis il a exhibé un drapeau canadien qui a flotté au-dessus d’un bastion au Kandahar et qui, ces temps-ci, flotte dans son bureau.

Effectivement, c’est surtout de l’Afghanistan qu’il a parlé.

« Les attaques ont atteint un nombre record (l’an dernier), dit-il et l’augmentation de la violence a miné le gouvernement afghan. »

Les propos de Petraeus auraient pu être compris comme établissant subtilement le bien-fondé d’une présence militaire en Afghanistan au-delà de 2011. « Pour empêcher les extrémistes transnationaux de prendre refuge en Afghanistan, il faut plus que des forces antiterroristes. Nous devons bâtir les forces nationales de sécurité afghanes, stabiliser le gouvernement, remplacer les narcotiques comme sources de revenus et rétablir les parties réconciliables de l’insurrection. »

Il est à noter que cette dernière expression est un bon euphémisme pour l’idée, qui prend de plus en plus de force, comme quoi les négociations avec les éléments talibans modérés sont la prochaine étape cruciale vers la stabilisation de l’Afghanistan.

Lorsque les discussions sont passées aux questions liées au retrait des Américains et des Canadiens, Petraeus a clairement dit que la position du gouvernement de Barack Obama n’était pas d’abandonner en 2011, « mais plutôt de commencer le transfert de l’autorité de la campagne […] Le processus de transition sera fondé sur l’évaluation des circonstances de chaque localité, et il s’agira alors de réduire les forces, pas d’abandonner ».