Les Forces canadiennes ont des raisons d’être optimistes

Encore une fois, la réunion annuelle du Congrès des associations de la défense à Ottawa a servi de forum où les gens de la défense canadienne ont pu s’assembler, parler de la façon dont ils voient les choses et partager leurs plans d’avenir.

En théorie tout au moins, le colloque avait été organisé pour traiter de la transition de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord et de l’impact qu’elle va avoir sur le Canada. En fait, les conversations s’étendaient sur toute la gamme, du nouveau rôle de combat pour le Canada en Afghanistan dont on a beaucoup débattu jusqu’aux détails sur les efforts que font les Forces canadiennes pour se transformer. On a beaucoup parlé des nouvelles capacités : les nouvelles structures de commandement, les nouvelles unités de forces spéciales, une marine pour trois océans, une aviation revitalisée; et puis on a aussi beaucoup parlé du nouvel équipement. Les Forces canadiennes ont une longue liste d’approvisionnement, dont entre autres des avions, des hélicoptères et des camions.

Il s’agissait d’une assemblée impressionnante, à laquelle participaient des douzaines d’officiels du gouvernement, des ministres, des anciens ministres et plus d’officiers généraux qu’on ne pouvait recevoir comme il faut dans la grande salle de bal du Château Laurier les 23 et 24 février. Ils ont donné des discours, ont siégé dans des groupes d’experts et partagé des renseignements à tour de rôle. De la vision confiante du chef d’état-major de la défense du Canada, le général Rick Hillier, jusqu’aux annonces tout aussi audacieuses du nouveau ministre canadien de la défense, il était clair qu’on pouvait s’attendre à d’importants changements pour le militaire canadien.

Lors de la réunion du CAD de l’an dernier, nombre de participants avaient le sentiment que les Forces canadiennes sortaient du tunnel, que pour la première fois en vingt ans elles allaient commencer à obtenir le soutien dont elles avaient besoin.

Un des moments les plus remarquables a eu lieu lors du discours du ministre de la Défense nationale Gordon O’Connor. En plus d’annoncer une importante augmentation des troupes (les forces régulières et les réserves vont obtenir 10 000 membres de plus) O’Connor était enchanté de se présenter et de faire part quelque peu de son point de vue en ce qui concerne les Forces canadiennes.

“Les gens qui me connaissent savent que j’ai été soldat pendant 32 ans et que mes père, oncles et frère ont tous porté l’uniforme”, dit O’Connor, établissant sa crédibilité au tout début. “Alors, je sais très bien que plusieurs gouvernements successifs ont déçu nos hommes et femmes militaires. Le manque de financement, le manque de personnel, l’équipement inférieur, le logement qui laisse à désirer […], tout cela devenait une réalité institutionnelle pour ces hommes et ces femmes.”

Là-dessus, O’Connor s’est penché sur les thèmes les plus récurrents du colloque, le rôle du militaire et des organisations de la défense en ces temps qui changent, et surtout le fait que l’environnement actuel de menaces, le terrorisme mondial, nécessite de nouvelles solutions basées sur la propagation de la stabilité : “Je sais fort bien que, depuis la fin de la guerre froide, le Canada n’a pas fait l’objet de menace militaire conventionnelle. Et je pense que nous sommes tous d’accord que, pour autant qu’on sache, il n’y a guère de risque de conflit global entre grandes puissances. Mais il est clair aussi que le monde est toujours un endroit très dangereux et imprévisible.

“La priorité du ministère de la Défense nationale et de nos forces armées doit donc être la défense du Canada. En d’autres mots, protéger les Canadiens ici au pays.

Défendre le Canada, ça veut dire que les Forces canadiennes doivent remplir des responsabilités nationales essentielles, comme la surveillance et la protection du territoire et de leurs abords.

“En plus de l’Amérique du Nord, la défense du Canada est aussi liée à la stabilité du reste du monde.

Le Canada doit s’occuper directement des menaces à notre souveraineté et à notre sécurité avant qu’elles n’atteignent nos côtes. C’est ce que des générations d’anciens combattants canadiens ont fait quand ils ont porté l’uniforme et sont allés outre-mer défendre nos intérêts, nos valeurs et notre mode de vie.”

O’Connor a aussi parlé de l’Afghanistan, un autre des principaux thèmes du congrès, et donné une opinion plutôt directe de pourquoi le Canada est là-bas et pourquoi nous devrions rester là-bas : “Nous allons continuer jusqu’au bout parce que notre mission en Afghanistan est importante. Elle est importante pour l’avenir de l’Afghanistan. Elle est importante pour la stabilité de la région. Et elle est importante pour la sécurité internationale. Mais surtout, notre mission en Afghanistan est conforme à notre intérêt national. Le 11 septembre 2001, des terroristes ont attaqué l’Amérique du Nord et des Canadiens ont été tués. Je le dis franchement : quand des terroristes attaquent des Canadiens, le Canada va se défendre. C’est pourquoi nous sommes en Afghanistan.”

Le général Rick Hillier a continué à améliorer son record de victoires en ce qui concerne les discours publics, amusant la foule grâce à son charme, dont on a souvent parlé, tout en transmettant quelques messages intenses en choisissant ses mots. En plus de demander à Tim Hortons de s’installer à Kandahar (ce qui a été accepté car la société annonçait quelques jours après qu’elle allait envoyer quelqu’un là-bas), Hillier a aussi donné une vue d’ensemble de la nouvelle mission de combat en Afghanistan.

“Nous sommes en Afghanistan d’abord parce qu’en tant que pays, en tant que Canadiens, nous n’acceptons pas le terrorisme et sa violence aveugle comme manière d’apporter des changements. Ce qui est tout aussi important, toutefois, c’est que nous sommes en Afghanistan pour aider les Afghans”, dit Hillier. “Nous ne sommes pas là pour bâtir un empire. Nous ne sommes pas là pour occuper un pays. Mais nous sommes là pour aider les hommes, les femmes et les enfants afghans à reconstruire leur famille, ce qui n’est pas facile quand, sur une population d’environ 27 millions d’habitants, plus de deux millions ont été tués et plus de huit millions ont été chassés de leur pays. Nous sommes là pour aider ces familles à reconstruire leur collectivité au point où les normes médicales soient suffisamment améliorées pour que deux enfants sur cinq ne meurent plus avant leur cinquième anniversaire, où il y a suffisamment de sécurité pour qu’il soit possible de ne pas se faire tuer par un plastiqueur suicidaire en faisant le marché, où les écoles sont ouvertes et où les enseignants apprennent aux élèves, garçons et filles, sans avoir peur de se faire tuer et décapiter, des collectivités où les femmes peuvent avoir un rôle égal dans la société.”

Hillier, ayant peut-être ressenti qu’il était temps de présenter son cas en ce qui concerne les articles à prix élevé, a dit clairement que de toutes les choses dont les Forces canadiennes ont besoin, les plus importantes sont les nouveaux avions et d’avantage de fonds.

“Sans remplacer les Hercules C-130 très bientôt, nous risquons d’avoir une flotte qui ne peut plus voler et que notre capacité de mener des opérations soit très restreinte, ou même stoppée, aux niveaux international ou national. Dans le triage de la vie militaire c’est urgent.

“Nous avons besoin d’argent. Pour que vous compreniez bien quel est notre défi en ce qui concerne le dollar, il nous manque toujours à peu près trois-quart d’un milliard de dollars rien que pour soutenir les Forces canadiennes actuelles, il nous faut de tout, des quartiers pour les gens mariés jusqu’aux pièces de rechange, en passant par l’utilisation des simulateurs, l’essence, l’huile et les rations, et tout ce qu’il faut pour marcher, voler ou voguer.

“Le retard accumulé est énorme, en ce qui concerne les choses que nous n’avons pas faites, que nous avons remises à plus tard, que nous avons mises de côté mais qui sont encore à faire, qu’il s’agisse de l’entretien des édifices ou qu’il s’agisse de l’équipement des flottes à remplacer ou de l’équipement qu’on doit actualiser et, sans exagérer, il va nous falloir des milliards de dollars pour sortir de ce trou.

Le général Ray Hénault, l’ancien CEMD qui est actuellement le militaire le plus haut placé à l’OTAN, était aussi présent au colloque pour rapporter la situation actuelle de l’OTAN. Avec 30 000 soldats déployés sous son commandement, sur trois continents, l’OTAN, que Hénault appelle “la force de rétablissement de la paix la plus expérimentée au monde”, n’a jamais été plus occupée. Hénault, poursuivant sur le thème de l’Afghanistan, a expliqué un raisonnement stratégique d’après lequel l’OTAN a entrepris des opérations de combat là-bas.

“Depuis la destruction du mur, afin de garantir notre sécurité au pays, nous sommes obligés d’aller bien plus loin”, dit Hénault. “Il n’y a plus guère de distinction entre la défense de la patrie et la défense avancée. Alors qu’une force passive-réactive pouvait être appropriée à l’époque de la guerre froide, ce n’est certainement plus le cas maintenant. La posture a changé, de la défense statique à l’allonge globale.”

Et à propos de ce débat concernant la nature de cette ‘allonge globale’ qui a lieu à travers le Canada, l’invité spécial Omar Samad, l’ambassadeur de l’Afghanistan au Canada, a fait un discours intéressant en ce qui a trait à son pays et ses ennemis.

“Nous savons très bien que leur vision sombre et accablante, où les écoles sont incendiées et les femmes asservies, où le patrimoine culturel est détruit et le pays changé en camp d’entraînement pour terroristes, n’est pas représentatif des aspirations de notre peuple, de notre culture et de notre religion. Contrairement aux principes islamiques, leur vision en est une de violence, d’extrémisme et d’intolérance”, dit-il.

“Malheureusement […] les réactionnaires qui continuent de recruter, regrouper, réarmer et s’infiltrer de nouveau à travers nos frontières ont pour but de saper les efforts que nous faisons dans le but d’apporter une stabilité durable au pays. Leur but est de profiter du temps et d’une guerre des nerfs pour nous fatiguer, nous intimider, nous faire douter de nos objectifs, semer la discorde et causer un débat politique querelleur.

“En Afghanistan, ce débat n’existe pas. Les Afghans sont d’accord qu’on doit préserver tout le pays, préserver nos frontières autant que possible, stabiliser la situation pour qu’il puisse y avoir une croissance économique, la reconstruction et l’investissement afin d’améliorer les conditions du peuple qui vit dans la misère.”

Le point de Samad semblait bien s’accorder avec la pensée des gens assistant au colloque, comme raison principale de la transformation des Forces canadiennes et de l’OTAN, pour apporter la sécurité et la prospérité aux endroits comme l’Afghanistan. Et vu la promesse que Stephen Harper a faite d’augmenter encore les dépenses de la défense, qu’un ancien militaire a été choisi comme ministre de la défense et que l’incomparable Hillier tient le gouvernail, tout indique qu’on puisse s’attendre à ce que les Forces canadiennes aillent bien.

L’Année de l’ancien combattant a été célébrée de bien des façons

Ça a commencé tout doucement, une idée pour une année spéciale, mais quand elle est arrivée à la fin, l’Année de l’ancien combattant avait vraiment été quelque chose. Dans tous les coins du pays, d’Inuvik à Corner Brook, en passant par Comox, les Canadiens se sont présentés en nombre record pour soutenir leurs anciens combattants durant 2005. Qu’il s’agisse des foules immenses de Canadiens respectueux qui les acclamaient ou d’un jeune scout qui distribuait des timbres, les anciens combattants qui participaient à ces manifestations ne pouvaient faire autrement que de s’apercevoir que les Canadiens se souviennent de ce qu’ils ont fait, et ils sont reconnaissants.

L’année 2005 ne pouvait être qu’importante. C’est durant cette année-là qu’allait avoir lieu le 60e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le nouveau Musée canadien de la guerre allait ouvrir ses portes. Un nouveau Livre du Souvenir allait être dédié. En Europe, les Hollandais préparaient une dernière grosse célébration pour recevoir leurs libérateurs. Mais, grâce surtout à la Légion royale canadienne, 2005 est devenue davantage qu’une simple année pleine de moments historiques, elle est devenue l’Année de l’ancien combattant.

“L’Année de l’ancien combattant est une idée de la Légion qui a prospéré jusqu’à devenir une année de célébrations et de commémoration après avoir été proclamée par le gouvernement du Canada”, dit la présidente nationale Mary Ann Burdett.

C’est en novembre 2004, que la ministre des anciens combattants Albina Guarnieri a fait l’annonce officielle que 2005 allait être dédiée à tous les hommes et femmes militaires du Canada qui ont servi leur pays à la guerre, aux conflits militaires et en temps de paix. C’était évidemment une bonne cause, et les filiales de la Légion ont partout répondu en organisant des manifestations et en participant de toutes les manières qu’elles l’ont pu.

“C’était l’année parfaite pour le faire et les filiales de la Légion ont vraiment relevé le défi en célébrant les gens les plus chéris au Canada, ceux qui ont fait de cette démocratie ce qu’elle est aujourd’hui : nos anciens combattants”, dit Burdett.

La première manifestation importante de l’année a aussi été une des plus grandes. Le 8 mai, le jour de la victoire en Europe, quelque 100 000 personnes se sont rendues au centre-ville d’Ottawa pour voir des milliers d’anciens combattants défiler du Monument commémoratif de guerre du Canada, en passant devant les édifices du Parlement, jusqu’au Musée canadien de la guerre qui ouvrait officiellement ses portes pour la première fois. Qu’ils fussent sur des chars d’assaut de la Seconde Guerre mondiale, qu’ils défilent en formation, ou même qu’ils aillent en autobus, les anciens combattants présents ce jour-là étaient traités comme des vedettes, et beaucoup ont été approchés par des Canadiens, jeunes ou vieux, qui désiraient les remercier de ce qu’ils ont fait.

Trois mois après, le 14 août, des anciens combattants, les membres de leur famille et des Canadiens s’assemblaient à nouveau, cette fois-là pour commémorer le 60e anniversaire de la victoire en Extrême-Orient et la fin de la Seconde Guerre mondiale. À peine quelques jours avant ça, le 9 août, des centaines de personnes s’étaient assemblées au parc Buffalo, à Calgary, pour commémorer la Journée des gardiens de la paix relativement nouvelle. C’est un signe des temps qui courent, vu que les vétérans de la Seconde Guerre mondiale sont moins nombreux chaque année, que notre attention se porte davantage sur les gardiens de la paix et sur les vétérans de la guerre froide.

“Lors de toutes ces activités, nous nous sommes toujours assurés d’être des représentants. Nous nous sommes toujours assurés d’inclure des bérets bleus et des membres actuels des Forces canadiennes, car ce sont les anciens combattants de demain”, dit Suzanne Sarault, la coordinatrice exécutive de l’Année de l’ancien combattant à Anciens combattants Canada.

Il est possible que l’événement de l’Année de l’ancien combattant qui a eu le plus d’importance soit l’adoption de la nouvelle Charte de l’ancien combattant. Ce fut certainement le bon moment pour voter une législation si importante.

“Une des manifestations les plus caractéristiques, du point de vue du service, a été l’adoption de la Charte de l’ancien combattant”, dit Sarault. “C’est une très bonne coïncidence que ce soit arrivé durant l’Année de l’ancien combattant. En fin de compte, l’adoption de la législation a eu lieu très rapidement. D’après moi, c’est très significatif, à mes yeux c’est la reconnaissance de leur contribution et c’est dire aux anciens combattants encore en service que le pays reconnaît aussi leur contribution.”

Par la suite, en automne, juste avant le jour du Souvenir, il y a eu un voyage exceptionnel de retour aux champs de bataille européens qui a donné l’occasion aux Canadiens d’apprendre les sacrifices et les accomplissements des peuples autochtones à la guerre. Le voyage spirituel autochtone en Belgique et en France a honoré les membres des Premières Nations, Métis et Inuits qui ont donné leur vie à la guerre et il a été très remarqué partout au pays.

En plus des grandes manifestations historiques, il y a aussi eu des efforts plus petits mais tout aussi importants durant toute l’année. À partir du 22 mars, Scouts Canada a commencé son projet Invitation au Souvenir, dans le cadre duquel 150 000 timbres où était inscrit Merci ont été distribué aux anciens combattants à travers le Canada. Les timbres ont été distribués individuellement aux anciens combattants par les jeunes scouts.

Le but de ce programme allait toutefois plus loin que le remerciement aux anciens combattants, il faisait partie d’un effort plus global ayant pour objet d’éduquer la jeunesse canadienne en les exposant aux anciens combattants et en leur donnant l’occasion d’écouter des histoires sur la vraie histoire vivante.

“Il existe un but plus important, de rappeler à la nation que nous avons encore une dette envers une génération de Canadiens désintéressés”, dit Guarnieri durant la cérémonie du lancement du projet. “C’est une dette que nous ne pouvons pas rembourser, alors on ne peut que rendre la pareille à quelqu’un d’autre.”

L’archive vidéo Des héros se racontent créée et publiée par Anciens combattants est aussi un projet de l’Année de l’ancien combattant qui va durer. Dans ces interviews, des vétérans de toutes les guerres du Canada décrivent leurs expériences en détail, offrant ainsi le patrimoine militaire du Canada à toute personne qui ait accès à la toile. Des héros se racontent se trouvent en cliquant le lien Le Canada se souvient au site d’ACC www.vac-acc.gc.ca.

La Monnaie royale canadienne aussi a joué un rôle, émettant plusieurs pièces commémoratives, dont une pièce de 25 cents de l’Année de l’ancien combattant qui a été émise peu de temps avant le jour du Souvenir. Auparavant, la Monnaie avait émis une nouvelle pièce de cinq cents en commémoration du 60e anniversaire du jour de la victoire en Europe. Les Forces canadiennes et la Gendarmerie royale du Canada se sont aussi mises de la partie, portant une épingle à insigne spéciale en 2005.

L’Année de l’ancien combattant ne s’est toutefois pas passée sans des moments de tristesse. Le dernier récipiendaire vivant de la Croix de Victoria, Smokey Smith, a trépassé en août. Après les funérailles que méritait ce héros national, on lui a rendu les honneurs funèbres en mer, comme il le désirait.

De plus, plusieurs autres des derniers vétérans de la Première Guerre mondiale du Canada sont morts en 2005, ne laissant que bien peu de survivants canadiens de cette guerre.

Quand on pense à toute l’année, ce ne sont pas les cérémonies particulières qui semblent si importantes, mais plutôt la synthèse de tous les efforts qui ont été faits pour organiser des centaines, peut-être même des milliers de manifestations.

“On aurait pu avoir un pique-nique, on aurait pu avoir une petite cérémonie musicale. Ce sont tous ces milliers d’activités qui sont mémorables, pas une seulement. Mais c’est ce qui a fait de l’Année de l’ancien combattant une année spéciale”, dit Sarault. “D’après mois, c’est de ça que je vais me souvenir, que tout le monde s’est rassemblé pour célébrer les anciens combattants.”

Bien que l’Année de l’ancien combattant ait inévitablement eu un terme, on n’est pas près d’en oublier l’esprit. Elle fait maintenant partie de notre patrimoine, tout comme les anciens combattants eux-mêmes.

La mission de l’ONU au Soudan

Sur un sentier défoncé à trois heures au nord-ouest de Juba, profondément dans l’intérieur du territoire soudanais encore livré à l’anarchie, le lieutenant-commander Hugh Son voit le premier groupe de guerriers dinkas de Bor. Ces membres de la tribu nomade Dinka, grands et débraillés, sont bien armés et imprévisibles. L’un d’eux porte un AK-47 à l’épaule et il tient une longue lance argentée, un autre a un AK-47 au dos et à la main une hache noircie, l’acier de la lame étant aiguisé et luisant.

Son, en tenue de corvée du désert des Forces canadiennes, conduit lentement le camion blanc des Nations unies. Les Dinkas s’arrêtent et le regardent fixement. Le navigateur de Son, le lieutenant-colonel Edwin Sanchez d’El Salvador, sourit aux terroristes. Ils restent de marbre. Tous dans le camion font silence. En tant qu’observateurs des Nations unies, ni Son ni Sanchez ne sont armés.

Quelque part, peut-être à deux minutes derrière le véhicule de Son, la force de sécurité bangladaise bien armée s’efforce de les rattraper.

Le gros tout-terrain de Son avance au ralenti devant le premier groupe. À droite il y a d’autres membres des tribus qui se tiennent quelque peu stratégiquement dans l’herbe haute à une certaine distance de la route. Personne ne bouge et il n’arrive rien.

Son a passé les premiers guerriers dinkas de Bor mais sa mission est loin d’être terminée. Il a encore deux heures de route à faire dans cette savane ondulante avant d’atteindre le village de Rokon qui se trouve en première ligne où il va discuter de l’avenir avec un colonel de l’armée soudanaise nommé Ali.

Il savait depuis le début que cette patrouille serait dangereuse. Les Dinkas de Bor, déplacés par la guerre, conduisaient quelque 1,5 million de bestiaux à travers le Sud du Soudan lors d’une longue marche jusqu’à chez eux. La veille de la patrouille, les Dinkas participaient à une fusillade durant laquelle plusieurs personnes de la localité ont été tuées. De plus, les routes sont minées et selon les rumeurs, le groupe rebelle terrifiant du nom d’Armée de résistance du Seigneur (ARS) serait dans les parages. Deux agents de police de l’ONU ont refusé d’accompagner la patrouille de Son, soutenant que le risque d’une attaque de l’ARS était trop grand.

Rien de simple au Soudan. Du Nord arabe poussiéreux au Sud luxuriant, le plus grand pays d’Afrique est déchiré par les tensions religieuses, ethniques et économiques. Un petit peu plus grand que le Québec, le Soudan a 40 millions d’habitants, 134 langues et des douzaines de tribus dont de nombreuses ont une longue histoire d’animosité. Non seulement le pays est-il vaste mais, situé en Afrique du Nord-Est, il chevauche la division entre l’Afrique du Nord islamique et le Sud tribal chrétien.

Toutefois, la tension entre le Nord et le Sud n’est pas seulement causée par la religion et l’ethnie. La découverte d’importants gisements pétroliers au Soudan, et les revenus générés par les pays voulant exploiter ces nouvelles ressources à n’importe quel prix, a jeté de l’huile sur le feu. Le gouvernement islamique de Khartoum, qui a appuyé l’Iraq à la première guerre du Golfe et donné asile à Oussama ben Laden durant les années 1990, a une longue histoire de marginalisation des régions isolées, comme le Sud, et il réserve les ressources nationales pour la population concentrée dans la capitale. La situation à Darfur, au Soudan de l’Ouest, où les conflits ont causé la mort de centaines de milliers de personnes ces dernières années, est la plus longue des guerres civiles brutales.

Il y a à peine plus d’un an qu’une paix fragile s’est installée au Sud-Soudan. Après presque 50 ans de guerre sporadique et plus de deux millions de morts, les combats entre le gouvernement du nord et les rebelles du sud ont quasiment arrêté. L’accord de paix signé en janvier 2005 est la raison pour laquelle des troupes canadiennes sont actuellement au Soudan.

En mars 2005 l’ONU acceptait d’envoyer 10 000 mainteneurs de la paix pour surveiller l’accord, faciliter la démobilisation paisible de soldats et aider des millions de personnes déplacées, comme les Dinkas de Bor, à retourner chez eux.

Lorsque le déploiement sera terminé, il y aura 750 observateurs militaires de l’ONU (OMONU) et une force de protection de quelque 4 500 soldats. Le reste des 10 000 font partie du personnel de soutien, logistique et civil.

L’ONU va être au Soudan au moins durant les prochains six ans. Actuellement, des soldats de plus de 50 pays sont déployés tranquillement à travers le Sud. Il y a des Mongols, des Égyptiens, des Boliviens, des Chinois, des Russes, des Grecs et beaucoup d’autres. Vers la fin de 2005, quand la première vague de soldats y sont allés, c’était clair aux yeux de beaucoup d’entre eux que la situation était encore instable. On a simplement un sentiment, tout au moins à Juba, la capitale du Sud, que le conflit n’est pas complètement terminé. Tous les jours les deux côtés apportent les mortiers, s’approchent de leurs canons et se préparent à défendre leur territoire. “Ils ont une longue histoire de guerre, c’est tout ce qu’ils savent”, dit le capitaine Sam Perreault, un OMONU d’Ottawa. “Ils sont armés et ils sont agressifs. Il ne manque qu’une étincelle.”

Son, Perreault et plus de 20 autres OMONU sont aux premières lignes de l’effort ayant pour but d’empêcher cette étincelle de rallumer le Sud-Soudan. Les OMONU, vivant en petits groupes parmi les Soudanais, sont les yeux et les oreilles du Conseil de sécurité de l’ONU. Les OMONU vérifient que les deux anciennes parties du conflit obéissent à l’accord de paix et que d’autres groupes armés, comme les Dinkas de Bor, ne causent pas trop de problèmes, en patrouillant, en parlant aux soldats locaux et en inspectant les sites militaires.

Mais les OMONU ont un autre rôle à jouer qui est peut-être plus important que la collecte de renseignements. Ils sont une indication pour les gens de la localité qui ont souffert si longtemps, rien que par leur présence, que la communauté internationale est vraiment là, qu’elle aide vraiment. “La situation est vraiment compliquée ici”, dit Alan Bones, un chargé d’affaires de l’ambassade canadienne à Khartoum. “La guerre civile vraiment horrible qui a eu des conséquences dévastatrices pour le Sud a duré longtemps. Il est dépourvu d’infrastructure et plusieurs générations ont perdu leurs moyens d’existence, leur éducation et leurs familles. Alors c’est vraiment important que la communauté internationale soit considérée comme servant à consolider la paix maintenant que les parties se sont mises d’accord de déposer les armes.

Malheureusement, le groupe le plus hostile au Sud-Soudan, l’ARS, n’a pas accepté de déposer les armes. Surnommé ‘tong-tong’ dans la région, l’ARS est un retour de souffle d’un ancien effort européen qui devait servir à stabiliser le Soudan. Leur leader, un sauvage messianique appelé Joseph Kony, croit qu’il est possédé par l’esprit d’un missionnaire italien qui a vécu dans la région. L’ARS, renommée pour son barbarisme incroyable (ses membres attaquent les bébés à la machette, sont cannibales et forcent des enfants à tuer leurs parents), est un résultat qu’aucun missionnaire n’aurait désiré.

Le but supposé de Kony est de renverser le gouvernement de l’Ouganda, le pays voisin, et d’y imposer une sorte de fondamentalisme chrétien. Kony, basé au Sud-Soudan depuis le début des années 1990, a formé une armée en kidnappant des milliers d’enfants et commencé à attaquer des cibles de l’ONU, ayant tué dernièrement un démineur suisse. “L’ARS est un élément dévoyé particulièrement brutal qui, d’après moi, devrait être supprimé”, dit le brigadier-général canadien Greg Mitchell, qui a passé six mois en 2005 au poste de commandant de la mission de l’ONU au Soudan. “Mais ce n’est pas facile à faire parce que le territoire est vaste, les capacités de l’ARS sont plutôt grandes et ses capacités de terrorisme sont encore plus grandes, alors ses membres ont une réputation qui fait que les gens en ont peur; même les militaires ont peur d’eux. Mais il faut qu’on s’en occupe, d’une façon ou d’une autre, et le plus vite possible.”

La mission de l’ONU au Soudan est essentiellement d’empêcher le chaos de gagner du terrain. Dans n’importe quelle situation d’après-conflit, il y a une période où l’espoir point et où la paix est possible. Si le progrès est lent ou irrégulier, l’espoir risque de disparaître et les nations de l’Ouest ne veulent absolument pas faire partie des hostilités au Soudan. C’est pour ça que le rôle des OMONU est si important. Ils sont, chichement éparpillés à travers toute la largeur du Soudan du Sud, des présages de paix sans armes qui se servent de raisonnement et de bienveillance pour amener les anciens combattants réticents et des fois méfiants à renoncer à se battre. Ses OMONU sans armes vont dans les endroits où les armées ont peur d’aller, littéralement. “Normalement, on voit les militaires comme des gens porteurs de fusils et tueurs, alors que quand on est OMONU, on n’a pas ce sentiment-là, on nous considère comme des gens qui essaient de leur apporter de l’aide”, dit Son, qui était officier naval de lutte au-dessus de la surface avant d’être muté au directorat de la politique d’instruction et d’éducation des Forces canadiennes à Ottawa.

“Nous sommes ici pour les aider à maintenir la paix. Nous ne les obligeons pas à faire quoi que ce soit. Nous voulons simplement les aider à rétablir leur pays, les aider s’il y a un désaccord entre deux factions, les aider à aplanir les difficultés, sinon ils recommencent la guerre.”

Ce n’est pas la première fois que les Canadiens ont montré le chemin au Soudan. Durant les années 1880, quand le Soudan était une frontière de l’empire britannique, un groupe de quelques centaines de voyageurs canadiens ont été engagés pour diriger une colonne le long du Nil dans le but de relever un général anglais du nom de Charles Gordon. Malheureusement, Gordon a été transpercé d’un coup de lance et décapité avant que les Canadiens n’arrivent pour lui sauver la mise. Les Britanniques se sont vengés quelques années plus tard quand ils ont repris Khartoum, cette fois-là avec l’aide de la nouvelle mitraillette Maxim et un jeune soldat de cavalerie du nom de Winston Churchill.

Il est clair que cette mission de l’ONU au Soudan n’est pas la première fois que des étrangers ont essayé de rétablir l’ordre dans cette partie de l’Afrique. Les Européens ont essayé de sauver le Soudan de temps en temps durant plus d’un siècle. Durant le règne britannique jusqu’en 1956, le Soudan était officiellement divisé en Nord et Sud. En conséquence, il y a eu une guerre périodique entre les deux moitiés du Soudan depuis que les Britanniques sont partis.

Mais maintenant l’ONU est arrivé à Khartoum et cette fois-ci on a l’intention de faire les choses comme il faut. Bien entendu, l’Afrique fait de drôles de choses aux meilleures intentions des étrangers.

Khartoum, où le Nil blanc et le Nil bleu se joignent, tout juste au sud du désert du Sahara, est une ville de 4,5 millions de personnes. Bien qu’elle soit loin de la guerre qu’il y a à Darfur, de l’agitation tribale du Sud et de la violence de l’Est, la tension est encore évidente. À l’extérieur des édifices du gouvernement il y a des camionnettes Toyota dans la benne desquelles une mitrailleuse lourde a été boulonnée. Il y a partout des gens mystérieux et pressés. C’est le genre d’endroit où les journalistes se font arrêter par la police secrète pour avoir photographié des arbres.

Dans la partie particulièrement ensablée de Khartoum absurdement appelée la ville jardin, la mission de l’ONU au Soudan (UNMIS) s’est installée et y a grandi jusqu’à devenir un enclos cerné de fil de fer barbelé et d’un mur très haut. Sous une tente à la cafétéria extérieure, des soldats et des employés de l’ONU venus du monde entier s’assemblent pour boire un thé laiteux et penser à leurs options. Le nombre de motifs de camouflage est déroutant. Indien, bangladais, australien, pakistanais, rwandais. Certains des dessins les plus intéressants semblent servir à se faire remarquer plutôt qu’à se cacher. Le bleu et le violet vifs des paramilitaires soudanais en sont un bon exemple. Au milieu de ce cirque multinational se trouvent les Canadiens, portant un uniforme conçu par ordinateur comparativement raisonnable.

Un réserviste aimable et énergétique du King’s Own Calgary Regiment, le major Joe Howard, au quartier général de l’UNMIS à Khartoum, travaille aux relations civiles-militaires. Tous les jours il marche 40 minutes à travers la circulation folle de la ville pour arriver à son bureau à air climatisé, dans un conteneur d’expédition, au milieu de l’enclos des Nations unies. Quand cela faisait deux ou trois mois qu’Howard était là, il a entrepris une nouvelle routine où il s’arrête prendre le thé avec une dame édentée, pourchassé par une meute de chiens et se fait souvent apostropher par un gars du coin qui crie “Yankee go home”.

“Il n’y a pas de problème au Soudan”, dit l’aimable Howard, qui n’a pas encore réussi à empêcher le servant de son propriétaire à utiliser sa salle de bain. “Tout est simplement ‘pas de problème’. Et on n’a qu’à adopter cette attitude parce qu’il se pourrait fort bien qu’on n’ait pas les moyens de résoudre le problème de toute façon.”

Le major-général bangladais Fazle Akbar est probablement d’accord avec Howard qu’il n’existe pratiquement rien de plus difficile qu’un problème soudanais. En tant que commandant de l’UNMIS, Akbar, en fin de compte, est responsable de toutes les opérations militaires de l’ONU au Soudan, y compris le déploiement des OMONU.

Vers la fin de 2005, l’UNMIS avait 60 pour cent de retard en ce qui concerne le déploiement et Akbar commençait à s’inquiéter que l’UNMIS perdait de sa crédibilité sur les lieux. Un des problèmes principaux était que l’équipement pour les milliers de soldats de l’ONU qui attendaient d’être déployés devait être transporté par voie terrestre du Kenya. Mais les routes sont minées et un vrai bouchon avait été créé à cause des attaques des démineurs par l’ARS. “C’est un effet séquentiel”, dit Akbar. “Si le déminage est arrêté, nous ne pouvons pas dégager la route, alors nous n’avons pas l’équipement, alors nous ne pouvons pas avoir les soldats. Actuellement, nous n’avons qu’une seule compagnie de soldats et nous devons nous occuper de la protection des démineurs, et bien entendu, celle des OMONU, vu qu’on ne peut pas les laisser aller n’importe où se faire attaquer ou tuer par l’ARS. Alors nous sommes plutôt handicapés.”

Effectivement, il y a toute une liste de problèmes dont Akbar a la responsabilité mais dont il n’a guère le contrôle. Il lui faut des hélicoptères, mais très peu sont disponibles. Il lui faut des fonds pour financer les nouvelles unités militaires mixtes, mais il n’y en a pas. Il lui faut se débarrasser de l’ARS, mais il ne peut trouver de façon de le faire. Parmi tous ces problèmes, toutefois, en l’occurrence, rien ne frustre Akbar davantage que l’inefficacité de l’ONU elle-même. “Le système de l’ONU a sa propre logistique, qui fait partie de la division du soutien des missions, et la responsabilité de déployer les gens sur le terrain lui appartient. Savez-vous, dans l’armée, tous les éléments sont sous un même commandement, et quand un commandant fait un plan, il s’assure qu’il y ait le soutien dont il a besoin et ensuite il peut réguler le plan. Mais ici je n’ai pas les services de soutien dont j’ai besoin sous mon commandement, alors il ne s’accorde ni ne fonctionne jamais en tandem. C’est ça qui m’a frustré le plus.”

Cette division de la logistique de l’ONU a eu une conséquence directe pour plusieurs OMONU canadiens, car Akbar a ordonné une modification de la procédure qui risque de s’avérer dangereuse à cause des retards constants. “D’après le concept opérationnel, les éléments de protection sont les premiers, les éléments médicaux suivent et les OMONU sont les derniers. Dans une telle situation, je ne pouvais pas attendre infiniment pour arriver sur le terrain, pour faire acte de présence”, dit Akbar. “Alors j’ai pris le risque de mettre les OMONU en premier, le médical ensuite et la force de protection en dernier. Si j’avais suivi le concept opérationnel, croyez-moi, nous ne comprendrions qu’un dixième de ce que nous comprenons maintenant en ce qui concerne la situation.”

Conséquemment, quand le capitaine Sam Perreault a été déployé en octobre à Maridi, à l’ouest de Juba, les autres OMONU et lui vivaient dans des huttes précaires sans force de protection ni de soutien médical rapproché.

Les gens de Maridi se sont révélés extrêmement aimables envers Perreault et les autres OMONU, et pas une seule fois n’a-t-il senti qu’ils étaient dangereux. Les mines, d’un autre côté, l’ont inquiété; mais même les mines n’étaient pas aussi mauvaises que la perspective d’une attaque de l’ARS. “Je ne pouvais faire autrement que d’y penser, à la situation concernant l’ARS, parce qu’elle a attaqué une ou deux fois pendant que j’étais à Maridi, à 20 ou 30 kilomètres de là-bas”, dit Perreault, qui vient de finir ses études de droit et pour qui c’était le premier déploiement dans les Forces canadiennes. “Pendant la journée, quand on était en patrouille, je n’y pensais pas beaucoup. Même si au fond de moi-même c’était comme, est-ce que c’est aujourd’hui mon dernier jour sur terre? La nuit, le seul temps où je pensais à l’ARS c’était quand toutes les lumières étaient éteintes et qu’on allait se coucher, et que la seule chose entre elle et nous c’était un mur en bambou.”

Avant d’être déployés au Soudan, les OMONU canadiens ont un mois de préparation intense au Centre de formation des Forces canadiennes pour le soutien de la paix à Kingston (Ont.). C’est là que Perreault a appris les trucs du métier : quoi dire pour traverser les postes de contrôle, désamorcer les situations hostiles, mériter la confiance des combattants locaux et des douzaines d’autres habiletés. “Je crois que tout pays qui désire la paix, mérite la paix. Nous sommes chanceux au Canada, alors il faut que les gens comme moi et tous mes collègues viennent le faire, quelqu’un doit le faire. Et si c’est la manière qu’il faut le faire, sans armes, eh bien c’est comme ça qu’on va le faire. C’est pour ça que je me suis engagé.”

Bien que l’idée d’envoyer des soldats en uniforme sans arme à des endroits comme le Soudan soit un peu étrange, il y a peut-être de bonnes raisons de le faire. D’après la théorie, tout au moins, donner des armes courtes ou des fusils aux OMONU ne ferait qu’augmenter les risques. Afin de les protéger vraiment contre une force armée hostile, il leur faudrait bien plus qu’une arme personnelle. “Les observateurs sont sans arme par exprès et militaires par exprès”, nous explique le brigadier-général Mitchell. “Il faut une expertise militaire, mais en étant sans arme, on ne constitue une menace pour personne. Quant aux individus eux-mêmes, leur protection c’est qu’ils ne sont pas une menace. C’est la théorie et ça marche dans bien des endroits et il y a des endroits où ça ne marche pas.”

Quant à la patrouille du lieutenant-commander Hugh Son devant les guerriers dinkas de Bor et jusqu’à Rokon, personne n’était désireux de tester la théorie selon laquelle être désarmé est une protection. À la place, deux camions de soldats bangladais avaient reçu l’ordre d’accompagner la patrouille. Chose inquiétante, ils avaient 40 minutes de retard au début de la patrouille. “Ce n’est pas la meilleure chose que d’avoir un contingent de la force de protection en retard”, dit Son, “car ce sont là les gens sur qui il faut compter. Alors le simple fait qu’ils ne pouvaient pas être à l’heure m’inquiétait; pouvons-nous compter sur ces gars au moment crucial?”

Après cinq heures de soubresauts le long des chemins de terre, Son a finit pas arriver à Rokon, un petit village qui est essentiellement une base de l’armée soudanaise. Là, après quelques civilités tendues, Son est allé faire une petite promenade avec le commandant de la base, le grand et énigmatique colonel Ali. Ils ont parlé de la force des troupes, des redéploiements et aussi de ce que l’avenir pouvait réserver à Ali. “Un des messages que j’espérais lui transmettre, et je le lui ais réellement dit, c’est qu’un jour lui et moi pourrions peut-être aller en mission pour l’ONU ensemble, qu’un jour le Soudan pourrait envoyer des troupes, tout comme le Rwanda envoie des troupes au Soudan”, dit Son.

Selon un autre exemple de procédures opérationnelles de l’ONU qui risquent d’être désastreuses, après être revenu de patrouille, Son est harangué dans la cafétéria par une Australienne véhémente du bureau de l’ONU qui s’occupe de l’alerte au danger des mines à Juba. Elle prétend que la route vers Rokon n’était pas déminée et que l’on y avait découvert des mines à peine quelques jours avant. Bien sûr, Son était passé par le bureau avant d’aller en patrouille, mais l’Australienne n’y était pas et il semblerait qu’elle n’avait dit à personne, pas même à son patron, qu’elle savait que la route de Rokon était dangereuse. Selon un hasard étrange, aucun des membres du personnel de l’alerte au danger des mines ne pouvait préciser où et pourquoi les communications avaient été interrompues, ni qui avait la responsabilité de faire en sorte que ça ne se renouvelle plus jamais. “Au moins maintenant nous savons que la route était dégagée jusqu’à Rokon, en ce jour particulier. Je ne sais pas si on peut dire la même chose pour demain, mais au moins nous savons qu’en ce jour-là il n’y avait pas de mines”, dit Son en grommelant, visiblement mécontent à propos de l’incident.

Ce n’est pas facile de s’imaginer le Soudan. Les mots nous font défaut pour décrire ce qui se passe aux abords d’un endroit comme Juba. Tout est bouleversé et raté. Il y a des ordures et des eaux-vannes partout, les maisons sont en boue, et beaucoup d’entre elles sont brisées. Les enfants, bien dans la troisième génération de guerre brutale, vous dévisagent avec un mélange d’incompréhension et d’émerveillement. “C’est tout à fait différent du Canada”, dit le lieutenant-colonel Michael Goodspeed, un OMONU de Kingston qui a un poste d’officier d’état-major au quartier général de l’ONU à Juba. “Le degré de souffrance et de douleur est incroyable. Je vois des gens qui ont évidemment très faim et qui sont malades.”

Goodspeed, comme nombre de soldats à Juba, est très dévoué quand il s’agit d’aider les enfants aux deux orphelinats locaux. Mais même maintenant, après toute l’assistance, ces gamins vivent encore dans des conditions sordides. Ils sont couverts de crasse et de mouches, ils n’ont que très peu de nourriture et la maladie est vraiment un problème. Goodspeed fait tout ce qu’il peut pour les aider, mais les fonds sont peu abondants. Au plus petit orphelinat, où les gamins font des sculptures pour le commerce touristique inexistant, Goodspeed a passé une grosse commande pour des sculptures servant de cadeaux officiels de l’ONU. “Ce sont certainement les populations les plus vulnérables. Ces enfants, pour diverses raisons, ont vécu des horreurs terribles et maintenant ils se retrouvent complètement seuls. Et on peut faire quelque chose durant nos heures libres, alors c’est ce qu’on fait. On est en train de réparer leur orphelinat”, dit Goodspeed.

Voir ces tout petits, des bébés avec le ventre gonflé et des petites filles en robes sales et déchirées, nous fait voir d’un autre oeil la réalité que sont les efforts du Canada en vue d’aider un endroit comme le Soudan. La nouvelle politique officielle d’Ottawa c’est que le Canada est responsable de la protection des innocents en danger. Elle est basée sur le principe que nous devons les aider parce que nous le pouvons. Quand on voit ces orphelins, il est clair que c’est une bonne idée, mais dans un cas comme à Darfur, où la protection des civils risque de vouloir dire qu’il faut se battre, les conséquences ont une grande portée. “Sans trop y réfléchir, j’ai beaucoup d’affinités avec la responsabilité concernant le projet, mais je pense que la guerre, comme le disait Lénine, est un pas dans la noirceur”, dit un Goodspeed pensif, qui a publié un livre sur la guerre moderne. “Quand on va en guerre, et admettons-le, quand on protège quelqu’un, il s’agit de combattre, on réalise à quel point la guerre est complexe, qu’on vient de multiplier toutes les variables et, sans mentionner spécifiquement le Soudan, je pense qu’il faut faire très très attention à la façon dont on choisit les combats où s’engager.

Au Sud-Soudan tout au moins, le combat a déjà commencé. Malgré la bureaucratie de l’ONU, il est tout à fait possible qu’avec l’aide des OMONU, le Sud finisse par passer à travers et devenir un endroit où un jour les touristes pourront aller faire un safari. Bien entendu, en premier lieu il faut s’occuper de l’ARS.

En plus des défis pratiques, toutefois, il y a aussi, en arrière-plan qui persiste, l’histoire des tentatives manquées de faire le bien au Soudan, et ailleurs en Afrique. Les problèmes dans ces endroits ont tendance à être tenaces et les meilleures intentions ne suffisent pas. “C’est un pays aux complexités infinies et subtiles”, dit Bones, le chef de l’ambassade du Canada au Soudan. “S’il existait des réponses faciles aux problèmes d’ici, on les aurait trouvées il y a longtemps. La raison pour laquelle le Soudan est toujours un problème à tous points de vue c’est parce qu’il n’existe pas de réponse facile. Ce qu’on doit faire c’est le mieux qu’on puisse dans les circonstances et espérer, comme les médecins, que ce qu’on fait n’empire pas les choses.”

Le Soudan soulève des questions importantes. Des millions de personnes y sont déjà mortes et la violence continue. Qu’est-ce que les Canadiens représentent? Pour quelles causent accepteraient-ils de se battre? Les Canadiens ont-ils la responsabilité de protéger les petites filles africaines du mal?

Pour les soldats canadiens au Soudan, ceux qui se sont portés volontaires et qui ont accepté de risquer leur vie, les réponses franches à ces grandes questions sont crues. “Dans ce monde”, dit Goodspeed, “dans ce monde globalisé où nous vivons, on ne peut pas se détourner en disant ‘Il y a un trou dans votre côté du bateau, qu’est-ce que vous allez faire?’ Nous sommes dans le même bateau.”

Aux yeux des soldats, il s’agit d’un devoir qui ressemble beaucoup au sauvetage de l’Europe contre les nazis ou de la Corée contre les communistes. Il s’agit de protéger l’innocent du mal et de le libérer de l’oppression, malgré les risques. Il s’agit d’un travail pour des soldats. “D’après mois, tout ceci fait partie de la mission des Forces canadiennes qui est d’apporter la paix et la sécurité dans le monde”, dit Son. “Si on ne s’en mêle pas, personne d’autre va le faire. C’est comme si vous voyez quelqu’un qui se fait attaquer et que vous ne fassiez rien, parce que vous ne voulez pas vous en mêler, parce que vous ne voulez pas vous faire faire mal. Voyez-vous, ces gens ont besoin d’aide et on doit contribuer, on ne peut pas en parler seulement, on doit vraiment faire quelque chose.”

Un jour du Souvenir cérémoniel

Pour les Canadiens qui ont servi dans des endroits comme Ortona, Caen, Kap’yong, Nicosie, Bihac et Kandahar, la cérémonie du jour du Souvenir de 2005 à Ottawa a été un moment historique d’une année importante, l’année de l’ancien combattant.

Ce fut une cérémonie classique, pleine de rituels familiers. Un obusier du 30e Régiment d’artillerie de campagne a détoné un salut craquant, les voix hautes et douces du Central Children’s Choir d’Ottawa se sont élevées vers le ciel et, lors de ce qui était peut-être la manifestation de commémoration la plus éloquente, une foule, la plus grande de ces derniers temps (plus de 25 000), s’assemblait autour du Monument commémoratif de guerre du Canada pour présenter ses respects en ce jour automnal venteux.

De là où se trouvaient les anciens combattants, près de la base du monument, il y avait foule à perte de vue. Les spectateurs étaient serrés les uns contre les autres, le long de la rue Sparks, massés autour des édifices du Parlement et le long de la rue Elgin. “Je ne connais pas de meilleur endroit où rendre hommage aux disparus. Ottawa est fermée, ni plus ni moins. Tout le monde s’arrête pour se souvenir”, dit Albert Vollick, un membre de la filiale Long Branch de Toronto qui a servi dans l’Artillerie royale canadienne à des batailles allant de Monte Casino en Italie à Apeldoorn aux Pays-Bas.

Non seulement la foule rendait-elle hommage aux morts, elle reconnaissait aussi les vivants. Des milliers d’anciens combattants, de cadets et de membres des Forces canadiennes ont participé au défilé qui a passé devant la foule assemblée. Les applaudissements et les acclamations retentissaient autour de la place.

En plus du vent froid, de la grande foule et des anciens combattants qui défilaient fièrement, de la vraie histoire canadienne était créée en ce 11 novembre à Ottawa. Avec la dédicace du septième Livre du Souvenir, de nouvelles générations de morts ont fait leur chemin jusqu’à la Chapelle du Souvenir dans la Tour de la Paix, et dans la mémoire officielle du Canada. Le livre contient actuellement les noms de 1 300 membres des Forces canadiennes qui sont morts au service de la patrie depuis 1947.

La cérémonie du dévoilement du livre a eu lieu avant la cérémonie du jour du Souvenir. Elle avait lieu dans le Hall d’honneur des édifices du Parlement. Bien que ce soit la Gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, qui ait célébré la dédicace officielle, c’est la mère de la croix d’argent Claire Léger et son époux Richard qui ont fait de la manifestation qu’elle était fortement significative.

Quelques instants après le dévoilement, les parents étaient menés au livre où ils ont versé des larmes. “L’ouverture du septième Livre du Souvenir est ce dont je vais me souvenir le mieux parce que le nom de notre fils y est écrit”, dit Claire dont le fils, le sergent Marc Léger, a été tué près de Kandahar (Afghanistan) en 2002 quand son unité a été bombardée par erreur par un pilote états-unien. “Marc disait souvent que les Canadiens n’avaient aucune idée de ce que font les casques bleus, alors c’est très très spécial parce que ça sert à démontrer qu’ils ont obtenu la place qui leur revient de droit : ils vont se trouver à la Tour de la Paix pour que tout le monde puisse s’en souvenir et c’est très très important à mes yeux.”

Pour Claire, qui a été choisie par la Légion royale canadienne en tant que mère de la croix d’argent, représenter toutes les mères canadiennes était un fardeau que l’on pouvait lire sur son visage tout au long de la cérémonie au Monument commémoratif de guerre du Canada. Avec son mari à ses côtés, et la Gouverneure générale qui lui offrait son soutien, Claire en pleurs était le portrait de la grande tragédie de la guerre. “Nous sommes reconnaissants et extrêmement tristes pour tous les parents qui ont perdu leur fils ou leur fille”, dit Claire. “C’est presque comme un gros poids sur les épaules parce qu’on sait qu’on se tient là pour leur fille ou pour leur fils. C’est comme des funérailles et mes larmes coulent pour tous leurs enfants autant que pour le nôtre.”

Durant la cérémonie, les Léger étaient au milieu et devant. À leurs côtés, il y avait le Premier ministre Paul Martin, la Gouverneure générale, la présidente nationale Mary Ann Burdett, le général et chef d’état-major de la défense Rick Hillier, la ministre des anciens combattants Albina Guarnieri et le président de la Chambre des communes Peter Milliken. Au fur et à mesure que la cérémonie allait de l’avant, chaque membre du groupe vice-royal déposait une couronne devant la tombe du Soldat inconnu.

Sept jeunes hommes et femmes étaient aussi au centre et en avant, qui avaient été choisis par la Légion pour représenter la jeunesse à la cérémonie. Les quatre gagnants des concours nationaux littéraires et d’affiches de la Légion (Nathan MacLeod, Mari Sakamoto, Angela Malec et Melanie De Andrades) se sont joints aux trois premiers cadets : la cadette de la marine Christine Robidoux, la cadette de l’armée Shannon Potvin et le cadet de l’air Danilo Jankovic. Ensemble, ils ont déposé une couronne de la part de la jeunesse du Canada.

À part la cérémonie, il y avait un certain nombre d’autres manifestations dans et autour d’Ottawa durant la semaine du souvenir. En plus du dévoilement du septième Livre, il y a eu une veillée funèbre à la chandelle, un dîner spécial pour anciens combattants auquel assistait également le Premier ministre, et l’arrivée d’un Train de la journée du Souvenir appartenant à Via Rail, un voyage singulier qui amenait 275 anciens combattants à Ottawa.

L’événement solaire au nouveau Musée canadien de la guerre, qui n’a lieu qu’une seule fois par année, augmentait le sentiment événementiel à la cérémonie de cette année. La foule silencieuse qui entourait le Monument commémoratif de guerre du Canada a regardé l’événement sur de grands dispositifs d’affichage alors que le soleil, à 11 heures précises, illuminait l’artefact isolé dans la Salle du Souvenir du musée : la pierre tombale du Soldat inconnu de la Première Guerre mondiale.

Ce jour du Souvenir était celui du 87e anniversaire de la fin de la Grande Guerre. Bien que cinq Canadiens vétérans de cette guerre fussent encore vivants, aucun n’avait pu se déplacer jusqu’à Ottawa. Malgré cela, il y avait des milliers de vétérans de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre de Corée et d’anciens combattants des temps plus modernes qui se tenaient debout côte à côte à la cérémonie. Il était clair que c’était le moment de s’unir. “N’importe où l’on a servi”, dit Vollick. “Quand on offre sa vie, cela n’a pas d’importance où l’on arrive à la fin.”

Robert Waudby, âgé de 81 ans, habite à Lindsay (Ont.), mais il est membre de la filiale Peterborough depuis longtemps. Cet ancien membre de la Royal Hamilton Light Infantry, qui est allé se battre en France, en Belgique et en Hollande, s’était rendu à la cérémonie nationale du jour du Souvenir pour la première fois, et il dit que c’était pour une raison en particulier : son fils lui avait demandé de venir.

Pour Waudby, le jour du Souvenir n’est pas seulement une manifestation symbolique, c’est une occasion de rendre hommage à ses amis qui ne sont jamais revenus, des gars comme le caporal Schwartz de la Colombie-Britannique qui a mis le pied sur une mine près de Bergen op Zoom, aux Pays-Bas.

Dans son discours au groupe assemblé, la présidente nationale Burdett reliait parfaitement les deux thèmes que sont la jeunesse et la commémoration. “Smokey Smith VC nous disait autrefois que les vrais héros sont ceux qui sont morts”, dit-elle, dirigeant son regard vers les Léger, “et votre fils est un héros, pour tous les Canadiens, à jamais”. Ensuite, Burdett s’est tournée vers les cadets et les gagnants des concours “et vous, les jeunes, allez vous assurer que ce sacrifice vive à jamais et que personne n’oublie jamais”.

Pour MacLeod, dont l’affiche en couleurs comportant les yeux d’un ancien combattant lui a valu le voyage à Ottawa, maintenir l’esprit du souvenir parmi les jeunes du Canada est une mission en laquelle il croit. “C’est la principale occasion que nous avons d’honorer les gens qui se sont battus pour nous donner la liberté”, dit MacLeod.

Les Léger ont été occupés durant toute la semaine du souvenir, bien sûr, mais on leur a aussi demandé plusieurs fois durant l’année de l’ancien combattant d’assister à des cérémonies et à des manifestations. Heureusement qu’ils se passionnent pour l’éducation des Canadiens à propos du rôle et de l’histoire des mainteneurs de la paix. Les deux parents pensent qu’on ne fait pas assez pour reconnaître les sacrifices que les gens comme leur fils sont en train de faire. “Je pense qu’à moins que la personne qui est tuée soit un être qui leur est cher, la plupart des Canadiens ne reconnaissent pas ça”, dit Claire.

Claire est d’accord avec Burdett que c’est la jeunesse du Canada qui va vraiment faire une différence pour ce qui a trait au souvenir. “Il ne s’agit que d’éduquer les gens, comme pour n’importe quoi. Richard et moi avons décidé de nous-mêmes d’aller dans les écoles parler de ce que les mainteneurs de la paix sont en train de faire et nous espérons que ça va servir, parce que les enfants sont excellents quand il s’agit d’éduquer leurs parents. Mais bien entendu, il faut plus que cela, il faut beaucoup plus que cela, mais c’est un début et nous essayons; nous savons que c’est ce que Marc aurait voulu.”

Une autre indication que les temps changent, cette année et plus que jamais auparavant, les Léger ont agit tous les deux en tant que parents de la croix d’argent; ce n’était pas seulement une mère de la croix d’argent que nous avions. Bien que ce soit vrai que Richard et Claire semblent exceptionnellement près l’un de l’autre (l’un termine souvent la phrase de l’autre) les deux sont d’accord qu’il faut deux parents pour élever un enfant, et c’est pareil quand il s’agit d’en pleurer un. “C’est très dur pour moi d’être reconnue et que Richard ne le soit pas, parce que nous avons élevé Marc ensemble”, dit Claire. “Ce n’est pas que nous n’apprécions pas, et ce n’est pas que je me sente exclus. C’est simplement qu’il est notre enfant”, dit Richard.

“Nous l’avons élevé ensemble”, dit Claire. “Nous sommes mariés depuis 32 ans et nous n’avons jamais été séparés. Nous l’avons élevé en couple. Mais la tradition ne se termine pas facilement.”

La cérémonie de cette année a aussi donné lieu à une certaine controverse. Il y avait un petit groupe, y compris des anciens combattants, le long de la route du défilé, qui croient que Michaëlle Jean n’est pas acceptable en tant que Gouverneure générale. Ces gens, environ 25 d’entre eux, ont tourné le dos à Jean quand elle est passée.

Bien avant la cérémonie, la Légion avait clairement indiqué son point de vue concernant une protestation possible lors du jour du Souvenir qui s’adresserait à la Gouverneure générale. “Une telle façon d’agir serait une honte, ainsi qu’une offense à l’endroit de Sa Majesté et à la mémoire de nos camarades tombés au combat”, écrivait Mary Ann Burdett dans un communiqué de presse annoncé à grand renfort de publicité. “L’objet de la cérémonie nationale du jour du Souvenir est de permettre aux gens de rendre hommage aux morts de guerre du Canada et non de protester une nomination amorcée par le gouvernement du Canada sans égard à la façon dont elle pourrait être inacceptable d’après certains individus. Tourner le dos à la Gouverneure générale, c’est tourner le dos à tout ce que cette fonction représente et profane la mémoire des morts et le pays pour lequel ils ont combattu. La Légion royale canadienne croit qu’une protestation individuelle est l’un des droits pour lesquels nos anciens combattants se sont battus, mais elle croit fermement aussi qu’il existe un moment et un endroit pour protester, et que la cérémonie nationale du jour du Souvenir n’est ni le moment ni l’endroit de le faire.”

En fin de compte, toutefois, ce petit incident n’a pas déconcerté Jean, dont l’excellent et éloquent discours sur le septième Livre a sûrement fait plaisir aux anciens combattants qui assistaient à la cérémonie. “Ce livre est exceptionnel en ce qu’il ne sera jamais fermé. Il va servir à commémorer ceux qui ont donné leur vie pour le Canada durant les générations à venir”, dit-elle. “Ce (livre) comporte aussi une note d’espoir, parce que c’est un testament à la volonté de nos militaires, femmes et hommes, d’apporter la paix et la sécurité à un monde troublé.”

Gloria Frazer était une des autres invités d’honneur au dévoilement du livre. Le capitaine Keith Mirau, qui est mort en même temps que huit autres casques bleus en 1974 quand son avion a été abattu au-dessus de la Syrie, était son mari. Frazer résumait les sentiments de nombre de mainteneurs de la paix, et d’autres, à Ottawa, le 11 novembre. Il s’agissait d’un jour du Souvenir important, pas seulement pour les anciens combattants et leur famille, mais un jour dont les meilleurs historiens, les jeunes, vont se rappeler pendant des années. “Il a fallu bien des années pour en arriver à cette reconnaissance”, dit Frazer, “mais je me sens très honorée d’être ici”. C’est la vraie histoire canadienne, ce sont là des choses que ma petite-fille va savoir.”