Le soutien de la Légion est vital pour les anciens combattants sans abri

Mettre fin à l’itiné-rance chez les anciens combattants exige un plan national coordonné, un financement ciblant les projets de logement, une aide au logement et la participation de la Légion.

« La Légion royale canadienne, de par son réseau national, est tout simplement irremplaçable comme intermédiaire permettant de traduire localement de tels objectifs nationaux », a déclaré le Comité permanent des anciens combattants du gouvernement fédéral présidé par le député Neil Ellis dans son rapport de mai intitulé Vers la fin de l’itinérance chez les vétérans.

L’itinérance chez les anciens combattants n’est pas un problème insurmontable, mais il est complexe.

Bien que les chemins qui conduisent à l’itinérance soient nombreux, ils trouvent souvent leur origine dans des difficultés d’adaptation à la vie civile.

Les foyers d’accueil civils n’offrent pas de logement stable ni de soutien à long terme aux 3 000 à 5 000 anciens combattants sans abri qui doivent refaire leur vie, et nombre d’entre eux les évitent.

Beaucoup d’organismes offrent une aide d’urgence aux anciens combattants sans abri. VETS Canada identifie les anciens combattants sans abri aux quatre coins du pays et les dirige vers les services locaux appropriés, en plus de leur fournir des logements de secours dans quelques villes. Le programme Leave the Streets Behind (laisser la rue derrière soi, NDT) de la Légion – lancé par la division de l’Ontario et qui s’est répandu dans tout le pays durant la dernière décennie – apporte son aide à des centaines d’anciens combattants. Anciens Combattants Canada a un fonds d’urgence, des programmes de transition et des services de santé mentale.   

« Pour sortir ces personnes de la rue, la véritable solution réside dans le passage de l’accueil d’urgence vers des solutions d’hébergement à long terme », lit-on dans le rapport.

Quatre organisations, dont la Cockrell House à Vancouver et la Multifaith Housing Initiative à Ottawa élaborent un modèle canadien pour le logement et le soutien des anciens combattants sans abri, caractérisé par des logements de transition à long terme qui s’accompagnent d’un soutien social intégré.

Les anciens combattants forment l’une des 11 populations vulnérables prioritaires citées dans la stratégie nationale du logement, qui prévoit de distribuer 20,5 milliards de dollars sur 12 ans, auxquels s’ajouteront les contributions des provinces et des territoires.

La division des domaines de compétences fait obstacle au financement. Les provinces et les municipalités rechignent à financer des projets pour l’usage exclusif d’anciens combattants. Certains ont refusé les demandes de financement en disant que le logement des anciens combattants était une responsabilité fédérale. Mais ce financement est nécessaire pour être admissible aux fonds fédéraux. Ayant réussi à obtenir un terrain fédéral où construire un établissement pour 40 anciens combattants et ayant beaucoup de soutien de bénévoles et de nombreux partenariats avec d’autres organismes, la Multifaith Housing Initiative a fait l’objet d’un refus de financement provincial et municipal et a donc dû entreprendre une campagne de financement de 5 millions $, a dit au comité sa directrice générale, Suzanne Le.

Un plan pour régler cette dispute de domaines de compétence est nécessaire.

Et bien qu’en 2016 ACC ait dit développer une stratégie pour mettre fin à l’itinérance, « à ce jour, nous n’avons vu aucun signe de progrès », a dit au comité Ray McInnis, directeur des Services aux anciens combattants de la Légion.

Le rapport contient les recommandations qui suivent :

qu’ACC travaille avec les groupes communautaires pour maintenir un contact permanent avec les anciens combattants à risque dans le but de prévenir l’itinérance;

qu’ACC soutienne la recherche, en particulier sur la surreprésentation des femmes et des anciens combattants autochtones dans la population des sans-abri;

que les vétérans de la GRC aient droit aux fonds d’urgence d’ACC;

qu’ACC collabore avec la Société canadienne d’hypothèques et de logement pour assurer un financement ciblant les anciens combattants sans abri dans le cadre de la Stratégie nationale sur le logement;

que le gouvernement fédéral crée un supplément au loyer pour les anciens combattants sans abri;

que les gouvernements de tous les ordres et les associations d’intercession en faveur des anciens combattants travaillent ensemble pour mettre en œuvre des plans d’action tels que la Stratégie nationale sur le logement.

« L’itinérance est un phénomène complexe dont la solution exige la coordination d’un grand nombre d’interventions dans chacune
des communautés, conclut le rapport. Il est concevable de mettre en œuvre un programme qui permettrait d’éliminer l’itinérance
chez les vétérans. »

Coup de balai chez les simples au cribbage

Bill Nelligan de la filiale Cranbrook, C.-B., est félicité d’avoir gagné le titre des simples par le conseiller municipal Jeff Leiper. [Sharon Adams]

Un exploit rare et remarquable a eu lieu au championnat de cribbage de la Direction nationale de la Légion qui s’est déroulé à la filiale Westboro, à Ottawa, du 26 au 28 avril. Bill Nelligan, de la filiale britanno-colombienne Cranbrook, a remporté le titre chez les simples en gagnant ses 18 parties.

« Quand j’étais à mi-chemin, je me suis demandé si quelqu’un avait déjà atteint la fin du championnat invaincu. Et je me suis dit : “J’espère que je peux y arriver.” »

Et, en effet, il y est arrivé, mais il attribue modestement son exploit à la chance.

« Tout est dans les cartes, dit-il avec un grand sourire, en particulier les coupes. L’habileté compte aussi, mais il faut surtout avoir de bonnes cartes. »

La chance s’est offerte à lui quand il a inséré une fiche dans le dernier trou alors que sa concurrente la plus proche, Linda Beckman, de la filiale saskatchewanaise Tecumseh-Stoughton, « se trouvait dans le “stink hole” », c’est-à-dire à un point de gagner la partie. Leur partie avait aussi été très serrée au championnat de 2018, quand Beckman lui avait pris la deuxième place de justesse.

Son habileté s’est développée au cours de toute une vie. « Je joue depuis l’âge de trois ans. Mes pa-rents m’ont appris, parce qu’ils avaient huit enfants. Nous jouions beaucoup aux cartes. »

C’était un divertissement bon marché. « Mon père (Doug Nelligan) était dans l’Aviation, et il n’était pas très riche. »

« J’aime beaucoup ce jeu », dit Nelligan. Il aime aussi le fait que le cribbage de la Légion permet de nouer des amitiés partout au pays. Il est allé en Nouvelle-Écosse à l’invitation du champion des simples de 2018, Gary Moore et il a l’intention de lui rendre la pareille. « Je lui ai dit de passer me voir, qu’il y a toutes sortes d’endroits intéressants à voir. Ma porte arrière donne sur les Rocheuses. »

Le championnat des doubles a fini par un bris d’égalité, et il y a eu une victoire inattendue lors de la dernière série de la catégorie des équipes.

Au milieu de leurs parties, les duos de Terre-Neuve-et-Labrador et de la Nouvelle-Écosse–Nunavut étaient en lice pour la première place, et ceux de l’Alberta-Territoires du Nord-Ouest et de la Colombie-Britannique–Yukon s’affrontaient en les talonnant de près.

En arrivant à la dernière série, le sort aidant, ces équipes avaient toutes les quatre la possibilité de remporter le titre.

La Colombie-Britannique et l’Alberta ont terminé le tournoi à égalité en troisième place, à 14 points, tandis que les tandems de Grand-Sault, T.-N.-L., et de Harding, N.-É., se sont affrontés lors d’un bris d’égalité.

Lors du décompte des points, Anne Dubuc et Dennis Fewer de Terre-Neuve qui se rendaient au niveau national pour la première fois, ont été fort surpris d’apprendre qu’ils étaient en lice. « Nous ne faisions pas attention aux scores, alors nous ne savions pas où nous en étions », a déclaré Dubuc.

« Nous gagnions une partie, puis nous en perdions deux, et puis nous en gagnions une autre, a mentionné Fewer. »

Richard Falle (à g.) et Barry Dillon (à d.), qui ont remporté cinq fois le titre, remettent le trophée de 2019 aux champions des doubles, Dennis Fewer et Anne dubuc de la filiale Grand Falls. [Sharon Adams]

Le duo de la Colombie-Britannique, Barry Dillon et Richard Falle, qui a gagné l’épreuve cinq fois, a présenté le trophée des doubles.

« Nous sommes heureux que ce soit au tour de quelqu’un d’autre », a déclaré Dillon, qui a porté ses doigts à ses lèvres et les a frottés sur son nom gravé dans la plaque avant de la remettre aux nouveaux champions.

La compétition des équipes s’est déroulée toute la journée de dimanche. Celle de l’Alberta, formée de Cherry Baird, Andy Gauthier, Dwight Baird et Arnie MacAskill de la filiale albertaine Lacombe, est la seule qui ait remporté les quatre jeux dans la première série, mais comme un blanchissage donne un point supplémentaire, trois équipes étaient à égalité à quatre points.

L’équipe de Lacombe était arrivée troisième aux nationaux deux fois auparavant, et ses membres espéraient que leur troisième tentative serait la bonne.

À mi-chemin du tournoi, l’Alberta avait 17 points et James McCaffry, Ronald Sherwood, Edward McFadzen et Kathryn Sullivan de la filiale Fredericton en avaient 14. Seulement, la chance a tourné. À la fin de la huitième série, l’Alberta avait un point d’avance, à 24. Lors de la dernière manche, l’Alberta a perdu les quatre matchs, tandis que le Nouveau-Brunswick en a remporté quatre.

Les membres de l’équipe du Nouveau-Brunswick ont tous été surpris de remporter le titre.

« Même en rêve, je n’aurais jamais cru pouvoir obtenir de si bons résultats », a déclaré Sullivan.  Aucun membre de l’équipe ne faisait attention aux scores. « Nous étions concentrés sur le jeu, et nous avons gagné 12 parties sur 18 ».

« Ce n’est pas bon de comptabiliser les points, a ajouté Sherwood.  Car c’est là qu’on devient nerveux et qu’on fait des erreurs. » Il dit qu’avoir remporté le titre national était encore plus excitant que la fois où il avait joué une main parfaite de 29 points. « J’ai perdu cette partie-là », dit-il en riant.

La concurrence était féroce, mais amicale, a déclaré Lia Taha Cheng, secrétaire du Comité national des sports, lors de la cérémonie de clôture. « Félicitations aux concurrents […] et merci à la filiale Westboro de s’être surpassée […].

Le nom de cette filiale, dont la charte date de 1948, a été changé de Nepean à Westboro en 1985.

T.-N.-L. Le commandant de la zone G-5, Frank Stacey (ci-contre, au centre), présente le trophée à l’équipe de Fredericton formée de (de g. à d.) Kathryn Sullivan, Ronald Sherwood, Ed McFadzen et James McCaffery. [Sharon Adams]

Pour accommoder ses membres de plus en plus nombreux, elle avait acheté et rénové une ancien-ne épicerie en 1973, et ajouté un deuxième étage cinq ans plus tard. Aujourd’hui, le nombre de ses membres s’élève à 240. Le tournoi a eu lieu dans la grande salle du bas, les divertissements, à l’étage, dans le salon qui comprend une piste de danse entourée d’une fresque fantastique sur l’histoire militaire.

« Nous envisagerions de le faire à nouveau, mais pas de sitôt », a plaisanté le président, Doug Cody, qui était également président du comité local des préparatifs.

Le tournoi était une première pour la filiale, qui sort juste de la tutelle d’un conseil de gestion. « Nous avons failli fermer nos portes, a déclaré Cody. Mais il y a des gens qui se sont dit que “on peut empêcher ça” et qui se sont retroussé les manches. Nous sommes en effet sur une meilleure assise financière. »

La conductrice Cindy Clyne, le président sortant, Brent Craig, le président du coquelicot, Eugene Lavigne et la première vice-présidente, Evelyn Brunton étaient présents durant toute la fin de semaine, tout comme les scouts de l’Alliance de service du Conseil des voyageurs qui ont préparé les repas; Fred Quigg de la Zone G-5 a été codirecteur et chronométreur du tournoi, et la première vice-présidente de la filiale Winchester, Janine Fawcett, a fait fonction d’arbitre.

« Cet événement montre que nous pouvons gérer quelque chose de cette envergure, a déclaré Cody. Nous nous montrons à nous-mêmes et nous montrons à notre collectivité que nous savons ce que nous faisons. »

Bras Bioniques

Le prothésiste Mike Stobbe, la Dre Jacqueline Hebert et l’amputé Larry Hayes-Richards rient pendant la mise en place d’une nouvelle emboiture de bras prothétique. [Sharon Adams/Revue Légion]

« C’est   incroyable », dit Larry Hayes-Richards en regardant les doigts de son bras bionique se plier, une prouesse qu’il réalise par la seule pensée.

À 72 ans, cet ancien combattant de Sherwood Park, en Alberta, est un pionnier de l’utilisation des prothèses de bras myoélectriques au Canada. Nous nous trouvons au laboratoire Bionic Limbs for Improved Natural Control (BLINC) de l’Université de l’Alberta à Edmonton, où le prothésiste Mike Stobbe et la docteure Jacqueline Hebert rajus-tent l’emboiture de sa prothèse.

L’étonnant, c’est à quel point la science a avancé depuis que son bras droit a été amputé, en 2005. Il est passé d’une prothèse retenue par un harnais de sécurité, qu’il contrôlait par les mouvements de son torse et de son épaule, à une prothèse qui s’ajustait sur son moignon et contrôlée par les flexions musculaires de ce dernier et maintenant, à un bras expérimental qui réagit à ses pensées.

Il essaie un prototype qui « apprend » ses mouvements afin de les rendre plus fluides, moins robotiques. Et il attend avec impatience de mettre à l’essai un modèle de pointe dont les capteurs placés au bout des doigts lui permettront, espère-t-il, de sentir les objets qu’il touche.

« Nous sommes à l’avant-garde, aux balbutiements de l’intégration des sensations », déclare la Dre Hebert, elle-même pionnière de la technologie médicale qui rend possibles les prothèses commandées par la pensée. Elle est également directrice du laboratoire BLINC. « Ça se passe encore entièrement dans le laboratoire. »

En fait, c’est dans de nombreux laboratoires que cela se passe. La docteure travaille avec des équipes de recherches dirigées par Jon Sensinger de l’Institute of Biomedical Engineering de l’Université du Nouveau-Brunswick et par Paul Marasco du Lerner Research Institute de la Cleveland Clinic. Ils font tous partie d’un vaste effort international qui a pour objet de créer un meilleur remplacement du bras humain, des recherches mobilisant beaucoup de matière grise. Reproduire les fonctions de la main, dit-elle, « c’est extrêmement difficile ».

Une foule d’obstacles ont été surmontés pour produire des prothèses myoélectriques commandées par la pensée humaine, notamment la manière dont le cerveau communiquerait avec un bras artificiel, la conception d’une prothèse pouvant capter ces messages et les traduire en action, et le fonctionnement du « partenariat »entre la personne amputée et la prothèse. Et ce n’est là qu’un début.

Le prochain grand défi consistera à restaurer le sens du toucher dans un bras artificiel, étape nécessaire pour « faire en sorte que les personnes amputées arrivent au point où elles sentent que leur
prothèse fait partie de leur corps. »

Cela nécessite le développement de techniques chirurgicales :la réinnervation musculaire ciblée (TMR ou Targeted Muscle Reinnervation) pour la commande de la prothèse et la réinnervation sensorielle ciblée (TSR ou Targeted Sensory Reinnervation) pour la transmission du sens du toucher provenant de la prothèse.

Tout cela, c’était de la science-fiction quand M. Hayes-Richards a rejoint le Black Watch (Royal Highland Regiment) au milieu des années 1960, des années avant que La Guerre des étoiles popularise l’idée des bras de rechange parfaits.

Son service militaire de huit années lui a donné confiance en lui, le gout de l’athlétisme et un sentiment d’engagement. Mais il a aussi causé des problèmes de santé persistants à cause de l’exposition à l’agent Orange, une névrose posttraumatique et des blessures morales lors de son affectation à Chypre, et des blessures physiques qui ont endommagé ses articulations. Les opérations chirurgicales qui ont suivi ont créé les conditions propices à une infection staphylococcique résistante aux antibiotiques qui a abouti à l’amputation de son bras droit, et lui ont coûté le plein usage sans douleur de ses jambes et de son dos. En tout, M. Hayes-Richard a subi plus de douze opérations, dont celles qui ont servi à remplacer les articulations du coude et du genou, puis à les enlever quand elles se sont infectées et bien sûr, une amputation.

En 2006, l’année suivant celle où M. Hayes-Richards a perdu le bras, la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) des États-Unis a entrepris de créer un bras prothétique commandé par le cerveau qui fonctionnerait comme un vrai.

« Les technologies qui s’en dégageront pourraient améliorer la réhabilitation des combattants, rétablir la fonction et l’indépen-dance […] et offrir aux soldats blessés la perspective de porter
à nouveau l’uniforme », lit-on sur le site Web de la DARPA à propos du programme Revolutionizing Prosthetics [révolutionner les prothèses, NDT]. Un de ses programmes finance maintenant des recherches « pour créer une prothèse de main qui bouge et procure des sensations comparables à
celles d’une main naturelle ».

Les injections de fonds de la DARPA ont stimulé les recherches, souvent coopératives, dans les domaines des neurosciences, de l’ingénierie, de la conception, de la chirurgie et de la réadaptation. Chacun de ces domaines se penche sur une pièce d’un casse-tête très complexe. « Nous essayons de collaborer entre plusieurs sites, déclare la Dre Hebert, parce que nous avons tous de très petites populations. »

En dix ans, le bras myoélectrique commandé par la pensée est passé de la planche à dessin à la fabrication. Ces prothèses révolutionnaires ont d’abord été adaptées à d’anciens combattants américains en 2017, et plusieurs modèles sont maintenant en vente ou en cours de développement. Les anciens combattants et militaires ne représentent qu’une petite partie des 100 000 amputés en Amérique du Nord (dont quelque 10 000, au Canada), mais la commercialisation profitera également aux milliers de civils qui ont perdu un bras à cause d’une maladie vasculaire, du diabète, du cancer, d’un traumatisme ou d’une infection.

La Dre Hebert a parlé à M. Hayes-Richards des prothèses opérées par la pensée peu de temps après son amputation, ainsi que de la technique chirurgicale mise au point par Todd Kuiken à l’Université Northwestern de Chicago qui les rend possibles. Le Dr Kuiken cherchait des volon-taires pour des essais cliniques.

M. Hayes-Richards et l’agent forestier Rob Anderson de Grande Prairie, en Alberta, qui avait perdu un bras et une jambe en 2006 dans un accident d’hélicoptère, se sont portés volontaires. En 2008, ils étaient les premiers Canadiens à subir une intervention chirurgicale de TMR servant à détourner les nerfs du bras amputé pour leur permettre de fléchir leurs muscles de manière à commander des prothèses spécialement conçues à cet effet.

Après l’amputation d’un bras, le cerveau continue d’envoyer des signaux au bras et à la main, mais les nerfs qui transmettent les commandes étant tronqués, ces signaux aboutissent à une impasse. La chirurgie de TMR redirige les nerfs tronqués vers les muscles du haut du bras ou de la poitrine. En quelques mois, les nerfs se développent dans les nouveaux muscles, et ces derniers réagissent aux commandes du cerveau comme s’ils déplaçaient la main, le poignet, les doigts ou le coude.

Les muscles répondant à chaque nerf sont localisés individuellement et cartographiés, et les électrodes sont placées sur la prothèse en conséquence. « Lorsque la cartographie est faite correctement, dit M. Hayes-Richards, on peut installer l’emboiture de manière à ce que ces électrodes s’alignent parfaitement. »

Quand M. Hayes-Richards pense à « fermer la main, » le cerveau envoie un signal au nerf qui actionne le muscle correspondant, ce qui produit un petit signal électrique qui est capté par les électrodes de la prothèse, amplifié, et transmis par un processeur aux moteurs qui commandent la prothèse, et la main artificielle se ferme, le tout en un clin d’œil.

M. Hayes-Richards a participé à des essais de logiciels qui peuvent reconnaître les signaux nerveux modulés d’un mouvement particulier et qui peuvent les « apprendre » afin que l’utilisateur n’ait pas à toujours penser au fonctionnement de la main.

Ces logiciels fonctionnent de la même manière que le processus d’apprentissage chez les humains quand ils apprennent, par exemple, à jouer d’un instrument de musique ou à maitriser la dactylographie. Au début, nous devons réfléchir à la façon de bouger les mains et les doigts, mais avec la pratique, ces mouvements deviennent automatiques et notre attention se porte sur la musique, ou sur les mots à l’écran, et non pas sur la façon dont chaque doigt bouge.

Les logiciels de reconnaissance de formes reproduisent cet apprentissage par répétition, ce qui permet aux utilisateurs d’« enseigner » des mouvements à leurs bras. Le logiciel enregistre la manière dont les muscles bougent pour produire un certain geste, et quand cette séquence est reconnue, le logiciel dirige la prothèse pour poursuivre le mouvement sans que l’utilisateur soit obligé de penser à chaque étape.

« La reconnaissance de forme me permet de faire fonctionner le bras plus facilement, dit M. Hayes-Richards. Et si ça ne fonctionne pas correctement, je peux rectifier les choses en quelques secondes. »

Bien que Hayes-Richards ait pris part aux essais de cette nouvelle technologie, sa prothèse n’en est pas encore équipée, car elle n’est disponible au Canada que depuis peu.

Chaque nouveau développement nous rapproche d’une prothèse qui ressemblera au bras naturel et se comportera comme lui. La Dre Hébert ne pense pas qu’on arrivera un jour à l’idéal de La Guerre des étoiles, où le bras artificiel est impossible à distinguer du vrai, « mais il y a un point où l’on a l’impression qu’il fait partie de soi, » dit-elle.

Nous savons que nos doigts font partie de nous parce que notre cerveau détecte où ils sont et comment ils bougent, même dans l’obscurité ou lorsque nous ne les regardons pas. Cela nous permet, par exemple, de nous toucher le bout du nez avec un doigt dans le noir. Nous savons que nous sommes responsables du mouvement de la main. Notre cerveau commande, et la rétroaction sensorielle nous renseigne sur les mouvements. On sent que le doigt touche la peau du nez.

Les amputés savent qu’ils sont responsables de la façon dont le bras bouge, mais il n’y a pas de sensation leur indiquant la position ni le mouvement. C’est un peu comme utiliser un outil, un crayon, une scie, une souris d’ordinateur : nous les commandons, mais ils ne font pas vraiment partie de nous.

La réinnervation sert à produire cette rétroaction sensorielle. En chirurgie TSR, les nerfs sensoriels tronqués du membre amputé sont acheminés vers des nerfs situés dans la peau du bras ou de la poitrine. Lorsque l’on touche la peau à cet endroit, on a l’impression qu’on nous touche la main (manquante).

Une fois les terminaisons nerveuses correspondant à chaque doigt cartographiées, un stimulateur tactile (dispositif ressemblant à une antenne qui transmet la sensation tactile) peut être placé sur la peau réinnervée pour relayer au cerveau l’information transmise par les capteurs situés dans la main prothétique. Lorsque la main prothétique touche un objet, les sensations transmises donnent l’impression à la personne amputée qu’elle fait partie de son corps. Les chercheurs appellent cela l’« incarnation ».

Les chercheurs peuvent aussi procurer une sensation de mouvement en faisant vibrer le muscle environnant, ce qui donne l’impression que les doigts et la main fantômes bougent. Lorsque la personne amputée fait fonctionner le bras myoélectrique en même temps, la sensation correspondante est transférée à l’action, ce qui leur fait savoir qu’ils sont les auteurs de cette action.

Dans les essais, les amputés ont pu réaliser des saisies complexes avec une prothèse, aussi bien que des gens utilisant leurs propres membres, dit la Dre Hebert.

M. Anderson compare l’utilisation de son bras prothétique, avant les essais des prothèses myoélectriques, à l’utilisation d’une paire de pinces longues. Il y a un décalage entre
« ce que vous êtes en train de toucher physiquement et ce que votre corps est en train de faire », a-t-il dit lors d’un entretien accordé à CBC News.

« C’était un peu surréaliste, dit-il au sujet de l’essai. Je pouvais voir la main se tendre. Je touchais quelque chose, je la serrais et j’avais l’impression que ma main fantôme se fermait sur quelque chose qu’elle la serrait […]. C’était très étrange d’avoir cette sensation, parce que je ne l’avais pas sentie depuis 10 ans ».

« Il y a un point où l’on en arrive à avoir l’impression qu’il fait partie de soi. »

L’incarnation est importante, dit M. Sensinger, parce que « cela vous permet d’accomplir beaucoup plus de choses et de prendre con-fiance beaucoup plus vite, ce qui augmente la probabilité que vous continuiez d’utiliser l’appareil. »

Environ un quart des personnes amputées abandonnent leur prothèse à cause de la douleur résiduelle ou fantôme du membre, de l’inconfort, ou de la déconnexion psychologique. D’autres préfèrent les appareils plus rudimentaires parce que les modèles plus avancés ne conviennent pas à leur mode de vie (par exemple, ils ne sont pas pratiques pour un agriculteur qui aurait du mal à tenir sa prothèse loin de l’eau ou des salissures) ou parce qu’ils ne reproduisent pas assez fidèlement les mouvements naturels, ce qui cause des frustrations.

Les recherches à l’Université Case Western Reserve de Cleveland, en Ohio, indiquent que les amputés utilisent les prothèses qui reproduisent le sens du toucher plus souvent et plus longtemps que les autres types de prothèses.

Prouver que la technologique fonctionne et démontrer qu’elle améliore la vie des amputés est important, dit la Dre Hebert. « Tout ce que nous faisons s’applique à une population relativement peu nombreuse et il y a souvent une certaine réticence à offrir des dispositifs avancés aux gens parce qu’ils n’en voient pas les avantages. »

Les régimes de santé publics ou privés ne couvrent habituel-lement pas les prothèses de pointe, ou limitent leur accès, à cause de leur coût et des scénarios fantaisistes d’Hollywood.

« Nous pensons que les Canadiens seraient choqués d’apprendre que si vous perdez un membre, les prothèses nécessaires au rétablissement des fonctions ne sont pas adéquatement couvertes », déclare Mme Alexis McConachie, responsable de la communication et gestionnaire de cas chez les Amputés de guerre. « Pour les civils, la différence entre ce qui est couvert et ce dont ils ont besoin peut varier entre quelques centaines et quatre-vingt-mille dollars. »

Une des prothèses de membre supérieur que la DARPA finance est nommée Life Under Kinetic Evolution (vie sous évolution cinétique, NDT) formant l’acronyme LUKE en référence au héros de La Guerre des étoiles Luke Skywalker, dont le bras est tranché par un méchant et remplacé par une prothèse qui fonctionne exactement comme l’original. LUKE a des articulations motorisées, y compris une articulation de l’épaule qui permet aux amputés de saisir des objets au-dessus de leur tête, et une articulation du poignet qui leur permet de maintenir la main à l’horizontale. Les doigts ont de multiples positions de saisie complexes afin de se conformer à différents objets. Elle procure une sensation tactile limitée.

Et elle coute à peu près 150 000 $.

Au Canada, un bras cosmétique coute moins de 5 000 $, et le prix d’un bras équipé d’une pince double est d’environ 10 000 $. « Pour le dispositif myoélectrique le plus simple, dit la Dre Hebert,
la main coute probablement 20 000 $, le membre entre 50 000 $ et 60 000 $ et le coude peut couter jusqu’à 80 000 $. Le prix monte rapidement quand on ajoute
des parties. »

Même si davantage d’unités sont vendues et que les progrès technologiques, tels que l’impression 3D, réduisent les couts de fabrication, les prothèses myoélectriques sont faites sur mesure pour chaque amputé, alors elles coutent très cher.

Les assureurs et les régimes d’avantages sociaux tentent de maitriser leurs couts en imposant certaines limites : remboursement au pourcentage, types de prothèses couvertes ou restriction du nombre et de la fréquence des remplacements. Les prothèses myoélectriques sont souvent totalement exclues. Certains régimes ne couvrent qu’un seul membre à vie, bien qu’« en moyenne, une personne amputée nécessite une nouvelle prothèse tous les trois à cinq ans », dit Mme McConachie, car les composants vieillissent et le corps change.

De plus, la publicité faite à la recherche de pointe et les repré-sentations fictives à la télévision et au cinéma donnent l’impression que les prothèses peuvent faire beaucoup plus que ce qu’elles peuvent faire en réalité. Même les prothèses les plus perfectionnées sont encore loin de reproduire exactement les fonctions d’une main humaine, mais les assureurs n’approuvent souvent que les « prothèses de base », comme le simple bras équipé d’une pince double et actionné par le corps. On est loin de la dextérité nécessaire pour accomplir aisément des tâches quotidiennes comme attacher ses lacets ou boutonner sa chemise.

À ce jour, les prothèses ne permettent aux amputés que de ressentir un nombre restreint de sensations : chaud et froid, rugo-sité de surface, douleur « bien que nous ne provoquions pas celle-là intentionnellement, plaisante M. Sensinger. Nous ne sommes toujours pas au point où les sensations sont à 100 pour 100 naturelles », même si certains amputés disent qu’elles le sont. Mais « c’est beaucoup mieux que la stimulation électrique, par exemple, ou qu’un bourdonnement. Il y a encore beaucoup de détails pratiques à régler, mais les fondements scientifiques semblent robustes ».

En plus d’améliorer immédia-tement la qualité de vie, une prothèse réduit l’incidence d’autres pathologies qui risquent de se manifester après une amputation. Selon une recherche américaine récente, les amputés sans prothèse de bras surchargent le bras qu’il leur reste, ce qui mène à un surmenage qui leur cause des blessures comme l’arthrose, les tendinites, les entorses et les fractures de stress. L’utilisation d’une prothèse appropriée réduit le cout de tels traitements, réduisant ainsi les charges du système de soins de santé. « C’est une bonne mesure économique », dit
Mme McConachie.

Les régimes publics de soins de santé couvrent le cout total du remplacement du genou et de la hanche, « de véritables prothèses internes », déclare-t-elle, mais les amputés doivent « assumer les charges financières, les problèmes de santé et de fonctionnalité ». Les amputés du Canada, peu nombreux, pourraient acquérir des membres artificiels appropriés, précise-t-elle, pour « beaucoup moins que ce que coute le remplacement des genoux et des hanches. »

Pourtant, une étude réalisée par le ministère américain des Anciens combattants estime que le cout des prothèses, pendant toute une vie, pour un seul bras amputé à la guerre en Irak ou en Afghanistan s’élève à 823 299 $ US.

« Je me suis toujours senti chanceux », déclare M. Hayes-Richards, dont les prothèses ont été payées par Anciens Combattants Canada. « Chanceux qu’à mon âge, on m’ait permis d’avoir un bras, et qu’on ait permis de l’améliorer. Le bras et la main que j’ai maintenant coutent 150 000 $. C’est comme si on m’avait donné une Lamborghini. »

« Bien que leur cout initial soit élevé, les membres artificiels ne sont pas des articles de luxe », ajoute Mme McConachie.

Entre 2013 et 2018, Anciens Combattants Canada a fourni des prothèses à 35 anciens combattants, qui ont couté 617 000 $ en tout. Il n’y a aucune limite sur le prix des prothèses, nous dit Emily Gauthier des relations avec les médias d’ACC.

Les anciens combattants dont l’amputation est liée au service ont droit à un dispositif principal pour usage quotidien, à un membre de secours, à des dispositifs particuliers concernant les activités de la vie quotidienne (comme la douche) et à des dispositifs leur permettant « de participer à des activités sportives, récréatives, de loisirs, etc. ». ACC prend en charge les frais de réparation et de remplacement, estimant la durée de vie des prothèses de bras à cinq ans, pourvu qu’il n’y ait pas de dommages ni de perte.

Les prothèses de M. Hayes-Richards ont été remplacées à plusieurs reprises au fil des années, avec une amélioration régulière de leurs fonctions. Il mentionne par exemple le fait de ramasser le courrier. Une fois qu’on l’a en main, si on a un membre naturel, on cesse de penser qu’on l’a dans la main. Mais « avec mon premier bras myoélectrique … il fallait rester concentré ». Avec le dernier bras « je n’avais pas peur de laisser tomber les choses que je ramassais. Je savais que je les tenais assez serrées rien qu’en pensant à fermer la main ».

Des centaines de millions de dollars ont été dépensés pour le développement de prothèses de bras ultra sophistiquées actuellement à l’essai; une somme qu’on ne pourrait peut-être pas justifier en ne tenant compte que du petit nombre de personnes qui en bénéficieront, mais il s’agit aussi de l’engagement des gouvernements à faire de leur mieux pour les militaires blessés, et du fait que les nombreuses percées scientifiques auront d’autres applications, civiles ou militaires.

« Il n’y a pas que les utilisateurs de prothèse qui bénéficient de ces nouvelles connaissances sur la façon d’intégrer cette technologie au fonctionnement du cerveau, dit la Dre Hebert. Les exosquelettes motorisés pour les lésions de la moelle épinière, la roboti-que à distance et les systèmes virtuels pourraient bénéficier de la rétroaction sensorielle. »

Les innovations pour un meilleur contrôle des prothèses grâce à des interfaces cerveau/machine, par exemple, font avancer les recherches sur la technologie qui pourrait aider à rétablir la mobilité et le sens du toucher chez les victimes de lésion cérébrale, d’accident vasculaire cérébral ou de paralysie, à contrôler des robots qui font un travail trop dangereux pour l’homme, comme le déminage, à améliorer la communication silencieuse au champ de bataille ou les expériences de réalité virtuelle pour le vaste secteur des jeux sur console ou ordinateur et, bien entendu, à améliorer la formation militaire.

Tandis que l’équipe de la Dre Hebert cherche à intégrer un mécanisme de vibration dans les emboitures de prothèse pour améliorer la sensation et l’incarnation chez les amputés, des chercheurs suédois essaient de créer des nerfs artificiels qui amélioreraient les capteurs tactiles dans les prothèses pour enrichir les sensations en y incluant celles de la texture et de la pression, et pour communiquer ces renseignements au cerveau de manière à ce qu’il les reconnaisse.

Une technique chirurgicale qui consiste à transplanter des greffons musculaires autour de terminaisons nerveuses à l’endroit de l’amputation, moins invasive que celle qui consiste à relocaliser ces dernières, est en cours d’essai.

Une autre technique consiste à greffer des muscles opposés autour du nerf, de façon à ce que lorsque l’un se contracte, envo-yant un message à la prothèse, l’autre s’étire, envoyant un signal au cerveau. En prime, les muscles émettent des signaux électriques proportionnels à la stimulation, ce qui se traduit par des sensations plus intenses selon à la position, la vitesse et la force, et par une plus grande précision des mouvements pour l’amputé.

« L’extraction des signaux est l’autre défi majeur », nous dit la Dre Hebert. On utilise actuellement des électrodes cutanées, mais à l’horizon de la recherche se profilent des électrodes pouvant être implantées autour des nerfs, dans les muscles, ou même dans le cerveau.

Les recherches enrichissent les fonctions des bras et des mains prothétiques, et peut-être arrivera-t-on un jour à créer des mains articulées ou chaque doigt peut bouger individuellement, à des poignets plus souples et à l’intégration véritable de la rétroaction sensorielle.

Des chercheurs au Royaume-Uni sont en train d’intégrer la visionique aux prothèses de main. Lorsque la main prothétique se rapproche d’un objet, une caméra montée sur le poignet envoie des informations à un ordinateur qui évalue la meilleure façon de le saisir, puis il prépare la main en conséquence.

Des techniques d’insertion de greffons osseux auxquels des membres artificiels permanents pourraient être attachés sont à l’étude dans l’espoir d’obtenir une communication supérieure entre les muscles, les tendons et le système nerveux pour aider les amputés à situer leur membre artificiel dans l’espace. De nombreux défis restent à relever, comme la régénérescence des os et de la peau dans le matériau de l’implant et l’étanchéité du point de contact entre la peau et la partie saillante de l’implant, ce qui est crucial pour prévenir les infections.

Des chercheurs aux États-Unis tentent de développer une peau artificielle pour les prothèses afin d’améliorer la sensation tactile et de communiquer diverses sensations au cerveau. Cette technologie améliorerait le sens du toucher chez l’amputé, et pourrait servir à la création de capteurs portatifs qui détecteraient des choses comme la pression artérielle ou le rythme cardiaque.

M. Hayes-Richards est un bénévole enthousiaste. « Je me suis senti chanceux tout le long. Chanceux d’avoir l’opération [TMR], chanceux d’avoir pu aller à Chicago pour apprendre comment faire fonctionner le bras. Et puis je me suis mis à penser, eh bien, ce n’est pas vraiment de moi qu’il s’agit. Il s’agit de tous les gens qui auront le même problème à l’avenir et qui pourront obtenir un bras tout de suite et l’utiliser dès le début. »

Il y a dix ans, les anciens combattants amputés ne pouvaient que rêver à des prothèses aussi performantes que celles qui existent aujourd’hui. Pour atteindre le résultat imaginé par La Guerre des étoiles, il va falloir poursuivre des idées dont on n’a pas encore rêvé.

Échoués sur la grève

Des Banshee de la MRC en vol. [MDN]

Un pilote de la marine canadienne s’écrase au large de la Floride en 1958. En 2017, une partie de son équipement s’échoue sur une plage après le passage de l’ouragan Irma.

Quelque part au large de la côte de la Floride, le 25 février 1958, le lieutenant Barry Troy de Campbellton, Nouveau-Brunswick, âgé de 29 ans, dis-parut en mer.

Il faisait partie de l’Escadron 871 de la base NCSM Shearwater, qui était alors la base de l’aviation navale en Nouvelle-Écosse. Il avait décollé avec trois autres pilotes de la Naval Station Mayport près de Jacksonville, en Floride, aux commandes d’un McDonnell F2H Banshee. Leur objectif était d’apponter sur le porte-avions canadien NCSM Bonaventure, à environ 64 km au large.

« Beaucoup de bénévoles du musée connaissaient Barry Troy. Il fait toujours partie de notre communauté; il est toujours dans nos souvenirs. » — Christine Hines (ci-dessous), conservatrice, Musée de l’aviation de Shearwater. [Joanna Calder/ARC]

Les quatre pilotes furent surpris par un banc de brouillard; trois pilotes virèrent à droite et en ressortirent sains et saufs. Le lieutenant Troy, qui volait à quelque 150 mètres d’altitude seulement, vira à gauche, sans doute pour éviter d’entrer en collision avec ses camarades. Pilotant à l’aveugle, il interpréta peut-être mal les indications de ses instruments et s’écrasa en mer. Quelques débris furent récupérés peu après, mais les recherches n’aboutirent à rien de plus. Sa dépouille ne fut jamais retrouvée.

Le Bonaventure participait à des exercices d’entrainement naval conjoints Canada-États-Unis, au cours desquels les pilotes apprenaient à se poser sur le porte-avions, compétence essentielle pour les pilotes de la marine. Troy venait toute juste de réussir le 1000e appontage sur le Bonaventure, en service canadien depuis un an.

Un gilet de sauvetage font partie des artéfacts récupérés sur une plage de Floride, en 2017. [Joanna Calder/ARC]

Les deux premiers porte-avions du Canada furent mis en service au cours de la Seconde Guerre mondiale en tant que navires de la Royal Navy, et les pilotes de la Marine canadienne servaient sous les couleurs du Royal Navy Fleet Air Arm. En 1946, la MRC créa sa propre force aéronavale, mit en service le porte-avions NCSM Warrior, et forma deux escadrons aériens. Un an plus tard, la force fut rebaptisée Service aéronaval de la Marine royale du Canada (RCNAS). C’est au sein de ce RCNAS, qui a presque été relégué aux oubliettes de l’histoire, que servait Troy.

Après la seconde Guerre mondiale, le Service exploitait trois porte-avions, deux escadrons de chasse et un escadron d’hélicoptères anti-sous-marins, qui fut le premier au monde à apponter sur de petits navires de surface : des contretorpilleurs modernisés dans les années 1960 à l’aide de plateformes d’atterrissage pour hélicoptère. Les aéronefs utilisés par le RCNAS comprenaient le Hawker Sea Fury, le Firefly Fairey, l’Avenger Grumman, le Sikorsky Sea King et le Banshee.

Le lieutenant Barry Troy, pilote de la Marine canadienne (droite), avait accompli le 1000e appontage sur le porte-avions NCSM Bonaventure peu de temps avant sa disparition lors d’un vol d’entrainement. [Corps des cadets de la ligue navale de Chambly]

Le NCSM Shearwater à Dartmouth, Nouvelle-Écosse, servit de base jusqu’à ce que le Service aéronaval disparaisse à la faveur de l’unification des Forces armées canadiennes, en 1968. Le Bonaventure, dernier porte-avions du Canada, fut démobilisé en 1970.

Les ouragans qui ravagèrent la côte de la Floride en 2017 ramenèrent à la surface un parachute et d’autres articles appartenant au lieutenant, qui furent retrouvés sur une plage. Soixante ans et un jour après sa disparition, les objets sauvés des eaux – des morceaux de longeron d’aile de la taille d’un clavier d’ordinateur et quelques articles personnel, dont un gilet de sauvetage, des restes de parachute, et une sangle de harnais portant le nom du lieutenant – furent remis à l’Armée de l’air canadienne.

Un harnais portant le nom de Troy. [Joanna Calder/ARC]

« Il est toujours considéré comme l’un des nôtres », a déclaré Christine Hines, conservatrice du Musée de l’aviation de Shearwater, où certains des objets seront exposés après avoir été nettoyés, restaurés et stabilisés. « Il avait une équipe qui travaillait avec lui, qui s’entrainait avec lui, des camarades. Beaucoup de bénévoles du musée connaissaient Barry Troy. Il fait toujours partie de notre communauté; il est toujours dans nos souvenirs. »

Au parc Point Pleasant à Halifax, l’ancre et le câble du Bonaventure font partie d’un monument commémoratif où le nom de Troy figure parmi ceux des hommes et des femmes de la marine qui sont morts en temps de paix.

Modèle réduit

Un impact à très haute vitesse lors de son entrée dans l’eau a probablement causé la déformation du nez et les dommages à l’aile de ce modèle réduit d’Avro repêché dans le lac Ontario. [Musée de l’aviation et de l’espace du Canada/CR014577]

L’Arrow d’Avro, chef-d’œuvre aéronautique, a eu la vie courte. L’an dernier, un de ses prototypes a été repêché dans le lac Ontario.

Génération après génération, les Canadiens continuent d’admirer l’élégance de ses ailes delta et l’aspect futuriste de son nez pointu qui semblait percer le ciel. Hélas, l’Arrow d’Avro, objet de cette fascination, a été surnommé meilleur avion à ne jamais voler.

Lorsque le projet Arrow a été annulé, en 1959, le gouvernement fédéral a tenté d’éliminer toute trace de son programme canadien d’intercepteurs supersoniques de la guerre froide, de peur que la technologie ne passe aux mains des Russes. L’ordre fut donné de tout détruire : plans, dessins, maquettes, photographies, matériel de laboratoire. La demi-douzaine d’avions qui faisaient l’objet de vols d’essai, et qui devaient être suivis par au moins cent autres, furent découpés et vendus à la ferraille. Mis à part la grande collection de films conservés en dépit des ordres par des membres du département photo d’Avro Canada, il ne reste que quelques fragments des appareils, du moins sur la terre ferme.

Croquis du fuselage aérodynamique modifié qui fascina tant les Canadiens. [Raise the Arrow; BAC/R15525-111-8-E]

En effet, quelque part sous les eaux du lac Ontario gisent neuf modèles réduits à vol libre dont la taille est un huitième de celle de l’Arrow.

Beaucoup d’excitation a suivi l’annonce, en 2017, que l’un d’entre eux avait été localisé, puis une grande surprise a suivi quand on a vu ce qui a été remonté à la surface en 2018 : un des trois véhicules d’essai caractérisés par l’aile delta emblématique des premiers modèles de l’Arrow.

« Ces modèles et les modèles à vol libre suivants faisaient partie d’un programme qui visait à tester les aspects de la cellule et la conception de l’aile, ainsi que la fonction de la gouverne de profondeur et le comportement en vol, en particulier à très grande vitesse, » a déclaré Mme Erin Gregory, conservatrice adjointe du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, où des restaurateurs travaillent sur le modèle réduit. « Ces pièces racontent le façonnement de ce symbole canadien. »

Le musée possède plusieurs grands artéfacts de l’Arrow : une section du nez d’un avion, le bout des ailes d’un autre, et beaucoup de petits objets. Certains artéfacts sont entre les mains de particuliers, conservés par les concepteurs et les techniciens pour qui il s’agissait « de l’œuvre de toute une vie, de leur plus beau fleuron. »

L’ingénieur Ralph Stafford, concepteur du train d’atterrissage pivotant, eut la consigne de l’enlever de chaque avion, et il obtint l’autorisation d’en garder un, qui fait maintenant partie de la collection du musée, nous dit Mme Gregory.

Les passionnés de l’Arrow d’Avro ont hâte que la recherche des autres modèles à vol libre reprenne, cette année. Les chercheurs de l’équipe de repêchage de l’Arrow ont quatre cibles promet-teuses, a déclaré Mme Gregory.

Le premier Arrow d’Avro est lancé officiellement le 4 octobre 1957. [BAC/PA-210520]

L’Arrow d’Avro témoigne de ce qu’aurait été l’industrie aéronautique canadienne si le programme n’avait pas été annulé, si Avro Canada n’avait pas fait faillite et si le pays n’avait pas perdu quelque 30 000 chercheurs et techniciens au cours du célèbre « exode des cerveaux » qui a suivi le démantèlement du programme, et reste un objet d’admiration et de fascination depuis plus de soixante ans.

Plusieurs employés d’Avro ont plus tard fait carrière à la British Aerospace, et d’autres à la NASA, où ils prirent part à la mise en œuvre des programmes américains Mercury, Gemini et Apollo. L’ancien chef de la conception d’Avro, Jim Chamberlin, de Kamloops, en Colombie-Britannique, devint ingénieur en chef du projet Mercury qui envoya John Glenn en orbite en 1962. Il conçut également la capsule Gemini, fut un des dépanneurs du vaisseau spatial Apollo et prit part à la conception de la navette spatiale.


L’ARROW D’AVRO, CHIFFRES À L’APPUI

3,5 millions $
Cout de chaque Arrow d’Avro en 1957 (environ 31 millions d’aujourd’hui)

26,1 Longueur en mètres

15,2 Envergure en mètres

6,5 Hauteur en mètres

28 319 Poids maximal en kilogrammes

2 453 Vitesse en km/h

1 234,8 Vitesse du son en km/h

58 500 Altitude maximale en pieds

1 330 Autonomie en kilomètres

5 Nombre d’Arrows
(Mark 1 RL-201 à RL-205) à moteurs J75 de Pratt & Whitney

1 Nombre d’Arrows (Mark 2 RL-206) à moteurs Iroquois d’Orenda

4 Nombre de missiles AIM-4 Falcon qu’il pouvait transporter

2 Nombre de missiles Sparrow qu’il pouvait transporter

31 Nombre d’avions en production lorsque le programme fut annulé

Le 25 mars 1958 Date du premier vol

Le 20 février 1959 Date d’annulation du programme

Les anciens combattants bénéficient d’une correction et d’un règlement amiable

Jusqu’à 265 millions de dollars seront remis aux anciens combattants cette année, alors que le gouvernement fédéral rectifie une erreur comptable et règle un recours collectif relatif à la récupération de prestations.

L’erreur comptable commise de 2003 à 2010 et découverte par l’ombudsman des vétérans rognait les augmentations découlant de l’indexation des pensions d’invalidité d’anciens combattants et d’agents de la GRC à la retraite. Les augmentations ne tenaient pas compte d’une modification des crédits d’impôt provinciaux. Environ 270 000 anciens combattants, agents de la GRC à la retraite, survivants et héritiers sont touchés.

« Nous veillerons à ce que les personnes concernées reçoivent les indemnités auxquelles elles ont droit, » a déclaré le ministre des Anciens Combattants, Seamus O’Regan. L’erreur a été corrigée et les anciens combattants affectés, ou leur succession, recevront une rémunération rétroactive allant de quelques centaines à quelques milliers de dollars.

Toutefois, étant donné le nombre d’anciens combattants concernés, cela prendra un certain temps. « D’après nos prévisions, les paiements seront tous effectués d’ici 2020, » a déclaré M. O’Regan. Près de 120 000 pensionnés affectés sont décédés; ce sont donc leurs survivants ou leurs héritiers qui recevront les fonds.

« Je suis heureux qu’ACC travaille maintenant sur un plan pour rembourser les personnes touchées, a déclaré l’ombudsman des vétérans, Guy Parent. Quand les anciens combattants ne reçoivent pas ce qui leur est dû, cela a des effets négatifs non seulement sur eux, mais aussi sur leur famille, et risque d’engendrer beaucoup de mécontentement à l’égard du gouvernement. En l’occurrence, quel que soit le montant dont il s’agit, cet argent appartient aux vétérans. »

M. Parent a dit, lors d’une interview télévisée, qu’il espérait que les anciens combattants à faible revenu seraient en tête de la liste.

La Légion royale canadienne s’inquiète pour les anciens combattants âgés. « Nous sommes heureux que cette erreur ait été décelée, et que des mesures aient été prises pour rectifier la situation, a déclaré la Direction nationale dans un communiqué. Nous exhortons le gouvernement à accélérer le traitement de tout remboursement du aux milliers d’anciens combattants âgés, pour améliorer leur situation avant qu’il ne soit trop tard. »

Par ailleurs, le gouvernement fédéral a aussi accepté de régler un recours collectif de 100 millions de dollars, autorisé en 2016, contestant la récupération d’une partie de l’aide financière versée aux anciens combattants qui recevaient aussi une pension d’invalidité pour blessure liée au service.

Plus de 12 000 anciens combattants sont concernés par cette décision, qui devait être approuvée par la Cour fédérale en décembre.

Le montant des prestations versées au titre de l’Allocation pour perte de revenus (APR), du Soutien du revenu des Forces canadiennes (SRFC) ou de l’Allocation d’ancien combattant (AAC) a été déduit des pensions versées en vertu de la Loi sur les pensions entre 2006 et 2012. Plus l’invalidité était importante, plus l’était la déduction. La partie appelante a fait valoir que cette pratique constituait une discrimination fondée sur la déficience, à l’encontre de la Charte des droits et libertés. 

Une partie du total, 70 millions de dollars, a été allouée aux membres des FAC touchés par des prélèvements sur l’APR ou le SRFC entre le 1er avril 2006 et le 29 mai 2012. Les versements seront de 2 000 $ à 50 000 $ environ, selon la gravité de l’invalidité. Les 30 pour cent restants seront remis aux anciens combattants qui avaient droit à l’AAC en vertu de la Loi sur les pensions avant 2012; leurs paiements devraient être d’environ 2 500 $.

L’entente a été conclue après deux ans de négociations amiables, a dit Me Michel Drapeau, l’avocat des anciens combattants.

« Je crois que le règlement proposé est équitable et qu’il permet aux deux parties de tourner la page, »  a déclaré M. O’Regan.

Les chèques devraient être distribués dans les six mois suivant l’approbation du règlement par la Cour fédérale.

Blessures invisibles

[Robert Carter]

LORSQUE LA CONSCIENCE MORALE
       D’UN SOLDAT EST ATTEINTE,
           LE PROBLÈME ET SA SOLUTION 
  PEUVENT ÊTRE DIFFICILES À CERNER.

 

Depuis près de dix ans, le réser-viste James (pseudonyme) des Forces armées canadiennes est hanté par les souvenirs d’une de ses trois affectations en Afghanistan, hanté par une chose qu’il n’a pas faite. 

Un civil afghan lui avait rapporté qu’un membre des talibans avait mis un dispositif explosif de circonstance (DEC) le long d’une route où passeraient des soldats retournant à la base à la fin d’une patrouille. L’informateur lui avait dit qu’il pouvait voir le terroriste embusqué, prêt à faire sauter le prochain véhicule militaire qui passerait.

Bien qu’il fût en contact radio avec un convoi canadien qui passerait par cette route, James avait reçu l’ordre de ne transmettre de tels renseignements que par l’intermédiaire de la chaîne de commandement, qui les vérifierait et donnerait les instructions en conséquence. On l’avait averti que des accusations seraient portées contre quiconque transmettrait des renseignements autrement. « Ils disaient : “Nous sommes une unité, une organisation […] l’information viendra de nous, pas de vous seuls.” »

Alors c’est ce que James fit. Il transmit les informations à l’état-major. « Et j’ai attendu… et attendu… et attendu. »

Puis il a entendu les mots tant redoutés à la radio : « Contact IED. »

« J’ai tout entendu, seconde par seconde, minute par minute. » Il entendit que les munitions dans le VBL commençaient à cuire. Il entendit les cris de camarades qui tentaient désespérément de leur porter secours. « Je me suis toujours demandé si ce délai, à cause de l’orgueil de certains, à cause des sacro-saintes règles, si ça a couté des vies. […] Dans des situations comme celle-là, dans les situations de vie ou de mort, câlice, on s’en fiche, rien de tout ça compte. »

« Je dois vivre avec ça tous les jours. Chaque fois que je vois les photos de ces gars aux nouvelles, chaque fois que je pense à cette affectation, ça me bouleverse. Ces gars-là seraient peut-être encore avec nous; s’ils ne le sont pas c’est parce que j’ai suivi les règles. J’ai obéi aux ordres. Je me sens coupable. »

James, qui souhaite rester anonyme, est toujours en service. Il reçoit des soins pour stress post-traumatique, mais ces sentiments de culpabilité qui perdurent indiquent un autre genre de blessure, aussi vieux que les conflits armés.

La blessure morale. C’est une blessure non pas physique, ni psychologique, mais morale. C’est une atteinte à la conscience profonde ou même, pour certains, à l’âme.

La blessure morale peut coïncider avec une blessure de stress posttraumatique, mais elle est tout à fait distincte. Les gens qui ont un TSPT n’ont pas tous une blessure morale et inversement, les gens qui ont une blessure morale n’ont pas tous un TSPT. Mais certains ont les deux.

Les anciens combattants qui ont une blessure morale peuvent être hantés par quelque chose qu’ils n’ont pas fait, comme de n’avoir pas pu sauver quelqu’un ou empêcher des actes répréhensibles, ou par quelque chose qu’ils ont fait, comme avoir été contraint de choisir quelle vie sauver, ou avoir tué accidentellement un allié. Elle peut aussi être causée par le fait d’avoir été témoin ou d’avoir eu connaissance d’un acte qui allait à l’encontre de convictions profondes, comme le meurtre de civils ou d’enfants, un massacre, ou l’exécution par l’ennemi d’un civil qui avait coopéré, des vies inutilement sacrifiées, par l’ordre reçu de violer les règles d’engagement, les codes de déontologie militaires ou la Convention de Genève, par le mensonge ou autre conduite déshonorante d’une source qu’on croyait digne de confiance.

« La trahison est l’une des causes les plus fréquentes de blessure à l’âme, dit le psychologue Marv Westwood, de Vancouver. Se sentir abandonné par des camarades ou par des supérieurs alors que “j’assure tes arrières” est un mantra du service, être humilié et fui par les gens pour qui on était prêt à mourir. »

Au fil des ans, nous avons interviewé de nombreux anciens combattants qui ont subi des blessures morales. Un tireur d’élite en Croatie en 1993, qui avait observé le massacre de tout un village sans pouvoir intervenir à cause des règles d’engagement. Un sous-marinier qui avait survécu à l’incendie du NCSM Chicoutimi en 2004, et qui en avait conclu que la vie des marins n’avait guère d’importance aux yeux du commandement, et que la santé des survivants avait été mise en péril inutilement.

Un jeune soldat, pendant la crise d’octobre 1970, qui a vu sa foi en l’armée et son propre sens moral ébranlés par la possibilité de recevoir l’ordre de tirer sur ses concitoyens, ce qui le mène à se demander, aujourd’hui encore, s’il aurait appuyé sur la gâchette.

Une soldate, au début des années 2000, qui avait signalé l’agression sexuelle, en garnison, d’un officier dont le devoir était de la protéger, et qui subit en conséquence les moqueries et accusations de ses camarades et de ses supérieurs.

La blessure morale viole les valeurs
personnelles fondamentales 
du bien et du mal.


Honte et culpabilité
sont les maitres mots de la blessure morale, des émotions négatives qui deviennent les bruits de fond de la vie, des pensées intrusives et obsédantes, combinaison de souvenirs et d’autoaccusations que l’on a sans cesse à l’esprit. Elles conduisent à l’automédication par les drogues et l’alcool, et à des comportements nommés « parasuicidaires » dans les livres de psychologie. On peut devenir tellement abattu que l’on rejette tout ce qui pourrait remonter le moral, si désespéré et incertain qu’on ne peut faire con-fiance à personne. La honte et la culpabilité entrainent beaucoup de tentatives de suicide, et trop d’entre elles réussissent.

La blessure morale viole les va-leurs personnelles fondamentales du bien et du mal, du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste.

« Porter les armes est une profession hautement morale de par sa nature, dit Megan M. Thompson, chercheuse à Recherche et Développement Canada. Du déploiement de l’armée, à la planification stratégique des opérations et jusqu’aux actes du soldat au combat, les décisions à tous les niveaux concernent la justice, l’équité et le bien. Il s’agit d’enjeux extrêmement importants, de valeurs profondément ancrées, et du bien-être d’autrui. »

L’éthique distingue le combat et la guerre de l’assassinat et du massacre, et exige un comportement exemplaire chez les soldats, les marins et les membres de la force aérienne, qu’ils soient en uniforme ou non. Les militaires canadiens sont guidés par des règles écrites, et ils reçoivent une formation à l’éthique. « L’éthique est un principe fondamental de la culture de nos hommes et de nos femmes en uniforme, » affirme la porte-parole du ministère de la Défense nationale Ashley Lemire.

L’énoncé éthique de la Défense exige que les membres des Forces armées respectent la dignité de toute personne, servent le Canada avant eux-mêmes, et obéissent à l’autorité légale et l’appuient, agissent avec intégrité, loyauté et courage et veillent à l’utilisation efficace des ressources « en tout temps et en tout lieu ». C’est la pierre angulaire du Code de valeurs et d’éthique du Programme d’éthique de la défense, qui exige que les membres se comportent « d’une manière qui puisse résister à l’examen public le plus approfondi ».

Le code donne de nombreux exemples, mais dit que « les comportements attendus ne visent pas à tenir compte de toutes les questions de nature éthique pouvant se poser au quotidien. » Il encourage également les membres à demander aide et conseil à « des sources appropriées au sein de leur organisation ».

L’ancien aumônier Jim Short a été une de ces sources pendant 26 ans. La blessure morale « existe depuis le début des temps, le début de la guerre », dit-il.

Mais le terme n’était pas en usage au début de sa carrière, dans les années 1990, quand l’armée était aux prises avec les retombées d’une mission de maintien de la paix au cours de laquelle un citoyen somalien avait été battu à mort par des membres du Régiment aéroporté canadien, qui fut démantelé par la suite; ni en Bosnie, où des soldats canadiens ont été témoins de massacres, de génocides et d’autres atrocités; ni au Rwanda, où ils ont été confrontés à la réalité des enfants soldats. L’attention s’est portée pendant les années 1990 sur la nécessité d’une formation en éthique, dit M. Short. C’est aussi pendant cette décennie que le diagnostic, le traitement et la prévention du stress posttraumatique ont été développés.

Cependant, « quand j’étais en Afghanistan, les gens étaient angoissés, sans qu’on puisse cerner un incident traumatique particulier » comme dans le cas du stress posttraumatique. Parmi les âmes troublées, il y avait des soldats confrontés à des dilemmes moraux et éthiques liés à la mise à mort de l’ennemi, ou qui se sentaient coupables et honteux de célébrer la mort d’insurgés.

Bien que les aumôniers ne soient pas des combattants, ils font partie des déploiements, accompagnant parfois les soldats jusqu’aux bases d’opérations avancées pour donner aide et soutien à ceux qui se trouvent dans le feu de l’action. « Nous ne sommes pas armés, dit M. Short. Et nous ne donnons pas d’ordres. Notre profession nous donne accès à tous les rangs sans distinction. Un soldat anxieux ne peut pas simplement frapper à la porte d’un major et lui dire, “eh, j’ai besoin de parler”, mais à celle d’un aumônier, oui. Nous sommes disponibles. » Ils aident tous les soldats, quelle que soit leur confession ou leur religion, ou même s’ils n’en ont pas.

Les aumôniers savent déterminer les besoins de ceux qui ont vécu un traumatisme moral, et ils sont souvent les premiers à intervenir sur le long chemin du mieuxêtre. « Vous ne pouvez pas simplement leur dire ‘à la guerre comme à la guerre’. Parfois, ils ont besoin de retourner aux sources religieuses, ou de parler de leur concept du bien et du mal et de Dieu. Ils peuvent avoir besoin de parler à des gens qui ont vécu la même chose qu’eux. »

M. Short le sait parce qu’il l’a vécu : il a subi une blessure morale, et il reçoit des soins pour un trouble de stress posttraumatique.

De nombreux aumôniers ont une formation de thérapeute et travaillent au sein d’équipes de soins psychologiques, en clinique ou ailleurs. « L’identification du problème et l’aiguillage sont des fonctions vraiment importantes. »

La confidentialité est clé. « Les soldats savent que s’ils s’adressent au personnel médical, c’est consigné quelque part. » Les aumôniers reconnaissent qu’ils « peuvent être en difficulté même s’ils sont encore capables de fonctionner, alors il ne faut pas en faire des victimes », ni pendant leur déploiement, ni après.

Mais que peut-on et que doit-on faire pour aider les personnes qui souffrent d’une blessure morale? La question est brouillée par les divergences d’opinions au sujet de ce qu’est la blessure morale, du meilleur traitement, des mesures de prévention, du rôle des décideurs et responsables. La question est-elle juridique ou spirituelle? Quelle est la méthode de formation déontologique la plus efficace? Les recherches ne sont pas concluantes, en particulier au Canada, où soldats et chercheurs sont peu nombreux.

Les mesures de prévention et les soins fondés sur des preuves sont lents à venir, car il n’y a, pour l’instant, aucun critère diagnostique concernant les blessures morales. Certains font valoir que c’est une bonne chose, parce qu’il ne s’agit pas d’un trouble médical.

« Le problème, c’est : que peut-on faire pour soigner ou prévenir ces troubles quand ils n’ont même pas encore été définis, remarque le colonel Rakesh Jetly, psychiatre principal des FAC. Il serait risqué d’imposer un modèle médical sur ce qui n’est peut-être pas une maladie. Cela ne signifie pas que les gens ne souffrent pas, mais il est peut-être prématuré de parler de maladie quand il s’agit peut-être d’une partie sombre de la condition humaine. »

D’aucuns croient qu’une blessure morale est une maladie en soi; d’autres, que la culpabilité et la honte sont des complications d’une autre maladie ou affection, comme le TSPT. « Il y a des gens qui croient que cela expliquerait pourquoi beaucoup de gens ne vont pas mieux avec la thérapie traditionnelle [pour le TSPT], » dit le colonel Jetly. Les résultats de recherches effectuées récemment aux États-Unis indiquent que, bien que les symptômes se soient améliorés chez la plupart des patients à l’issue des deux thérapeutiques les plus répandues, ils persistent suffisamment pour justifier un diagnostic de TSPT chez les deux tiers d’entre eux.

Certains jugent que les traitements du TSPT où l’on rappelle le traumatisme à maintes reprises afin de normaliser la réaction de peur peuvent en fait aggraver une blessure morale. D’autres rapportent avoir adapté avec succès la thérapeutique du TSPT pour les personnes ayant une blessure morale.

Le MDN et les FAC sont très impliqués dans les recherches internationales qui ont pour but de définir la blessure morale militaire, d’établir un moyen de la mesurer, d’identifier les événements pouvant endommager la conscience morale, et de favoriser la prévention et la thérapie. Les recherches ont jusqu’à présent établi une relation entre l’éthique, la morale et la santé mentale, a déclaré Jetly. Souffrir de troubles de santé mentale augmente le risque de blessure morale, et les blessures morales peuvent causer des problèmes de santé mentale.

Pendant que le débat militaire international se poursuit, que les chercheurs tentent de donner un sens à tout cela, les soldats, les marins et le personnel de l’Aviation royale canadienne sont aux prises avec les effets des blessures morales et des situations qui les provoquent.

Selon les données de l’enquête des Forces canadiennes sur la santé mentale de 2013, 58 pour cent des effectifs déployés à l’étranger entre 2001 et 2013 avaient été exposés à des événements qui augmentaient les risques de blessure morale; 39 % n’avait pas pu secourir des femmes ou des enfants blessés; 32 % s’étaient sentis responsables du personnel canadien ou allié; 6 % avaient eu du mal à distinguer les civils des combattants.

« Nous demandons à nos soldats de prendre les bonnes décisions dans des circonstances qui, parfois, mais pas toujours, posent un dilemme éthique, » dit Mme Thompson. En dehors des facteurs habituels de stress – les intempéries, les conditions de vie difficiles, la privation de sommeil, la faim, la soif, la peur –, les militaires doivent prendre des décisions rapidement, sous de fortes pressions et souvent sans informations suffisantes. La bonne décision à prendre peut ne pas être évidente à première vue. Certaines valeurs s’opposent à d’autres, et ils se trouvent dans une situation où, quelle que soit leur décision, elle aura un cout, même si leur décision est de ne rien faire. La mission peut avoir plusieurs objectifs de combat concurrents et incompatibles : combat, stabilisation de zone, composante humanitaire. »

Les conflits modernes présentent des difficultés particulières, affirme Mme Thompson. Les insurgés ne portent pas d’uniformes. Leurs codes moraux diffèrent grandement de ceux des forces occidentales, et ils profitent de cette différence pour provoquer des réactions disproportionnées.

Ces réactions disproportionnées, ainsi que d’autres inconduites et manquements à l’éthique qui entrainent une blessure morale, peuvent être limitées, réduisant les comportements déshonorants et les problèmes de santé mentale à long terme, y compris le suicide, a dit le colonel américain Christopher Warner lors d’un séminaire de l’OTAN sur les blessures morales.

Il y a dix ans, des recherches avaient montré que moins de la moitié des soldats américains servant en Irak et en Afghanistan croyaient que les non-combattants devaient être traités avec dignité et avec respect. Un tiers d’entre eux décrivaient les populations locales en termes désobligeants. Un sur dix avait endommagé des biens de civils, et cinq pour cent avaient frappé des civils. Un tiers d’entre eux croyaient que la torture était acceptable pour sauver un camarade. Moins de la moitié auraient signalé le comportement contraire à l’éthique d’un membre de leur équipe. « Une réduction de presque tous ces indicateurs comportementaux » a suivi l’institution de la formation éthique obligatoire, y compris pour les haut-gradés, sur les manières de préserver l’éthique au combat, dit le colonel Warner.

Le Canada investit dans la for-mation en éthique tout au long de la carrière militaire, dit Mme Lemire. La trousse pédagogique En route vers la préparation mentale vise également à améliorer la performance à court terme et la santé mentale à long terme.

Mais rien n’avait préparé Tim Garthside aux dilemmes moraux et éthiques auxquels il a été confronté en Afghanistan.

« La pièce importante de la blessure à l’âme, c’est la profondeur de la blessure, dit M. Garthside qui était opérateur de transmission au cours d’une journée d’échanges de tirs à Panjwaye, le 3 aout 2006, où environ 90 talibans furent tués au prix de quatre Canadiens morts et au moins 10, blessés.

Son travail, en cette très, très longue journée, était de relayer des messages entre l’infanterie qui se trouvait à Panjwaye et le quartier général des FAC. Son quart commença par un incident d’EEI.

« Il y a des gens blessés et un mort, et on leur tire dessus, nous a-t-il raconté. L’évacuation sanitaire n’aura pas lieu tant qu’ils sont sous le feu de l’ennemi; il faut une zone d’atterrissage sécurisée. D’une oreille, j’écoute l’infanterie qui demande l’évacuation sanitaire de toute urgence et de l’autre, le QG qui me dit que personne ne va les secourir. »

Ailleurs, les talibans étaient délogés et éliminés à l’aide de frappes aériennes dirigées par une source de contre-espionnage afghane sur place. Un pilote signala un homme sur un toit armé d’un fusil lance-grenades propulsées par fusées. Garthside demanda au commandement quoi faire et relaya l’ordre de tuer. « Ils l’ont coupé en deux, et dans les cinq secondes qui suivirent, le renseignement dit que son téléphone ne sonnait plus. Alors, en fait, j’avais tué un gars qui nous aidait à sauver des vies canadiennes. »

A la fin de son quart de travail, un officier lui demanda s’il allait bien. « J’ai dit que oui, » nous dit M. Garthside, ce qu’il a continué de dire pendant des années. Mais il n’allait pas vraiment bien.

À son retour chez lui, il avait du mal à dormir. « Je n’étais pas dans l’infanterie, et je n’étais pas aux premières lignes. Je croyais que je n’avais aucune raison d’aller mal, parce que je n’avais pas été la cible
de coups de feu ni d’explosions. » 
L’insomnie se transforma en dépression, en douleur physique et psychologique, en isolement, en automédication par l’alcool et les drogues.

« Il m’a fallu six ans pour arriver au point où je voulais me suicider, »nous dit-il. Il a alors obtenu un soutien immédiat à une filiale de la Légion royale canadienne, où il a rencontré un ancien combattant qui l’a aiguillé vers un psychologue et le Programme d’aide à la transition pour les anciens combattants, programme de soutien par les pairs qui aide des centaines d’anciens combattants atteints du TSPT depuis 20 ans.

« Ça m’a vraiment sauvé la vie, » dit-il. Tant et si bien qu’il est devenu bénévole pour le programme, participant à des vidéos de formation par dramathérapie. Au cours d’une séance, il s’est « aperçu [qu’il se sentait] coupable de la mort de cet Afghan. » Il appelle cela une blessure à l’âme. « C’était comme si j’étais coupé en eux, et cette souffrance allait au plus profond de moi. »

« Le degré de douleur qu’ils éprouvent est lié au degré de bonté », dit M. Westwood, cofondateur du programme qui a été modifié pour accueillir ceux qui ont une blessure morale. « Bien que les militaires qui souffrent de ce type de blessure morale se voient souvent comme des nullités, en réalité, ce que leur angoisse prouve, c’est à quel point ils sont honorables. »

Ce programme a aidé M. Garthside à combattre ses démons, mais peu d’essais contrôlés randomisés comparant l’efficacité des divers trai-tements ont été effectués, et aucune liste pratique de thérapies fondées sur des preuves n’a été établie.

« En fin de compte, il se peut qu’il n’existe aucun traitement qui soit efficace dans toutes les situations », a écrit Mme Thompson dans un rapport pour le compte des FAC. Étant donné que la blessure morale est sans frontières, un essai de contrôle randomisé multinational pourrait identifier les meilleures pratiques pour la prise en charge des blessures morales, qui pourraient être adaptées selon les pratiques nationales et culturelles et selon les besoins individuels.

Le soutien individualisé a aidé M. Garthside à reprendre sa vie en main. Il se prépare à un diplôme de travailleur social, et au moment où nous mettons sous presse, il s’apprête à devenir papa. Il consulte encore un thérapeute une fois par semaine pour son stress posttraumatique, et sa blessure morale lui cause encore des souffrances.

« Je ne pouvais réellement rien faire, à part de dire aux gars que personne n’allait venir. D’une certaine façon, je les trahissais. Même si c’est le quartier général qui avait pris la décision, c’est moi qui leur parlait. Et que j’aie bien fait mon travail ou que j’aie fait une erreur, le fait est que l’Afghan est mort. C’est ce qui me déchire l’intérieur, encore aujourd’hui. »

Pourtant, il a pris un peu de recul : « j’agissais pour le bien commun. Je ne suis pas guéri, mais j’ai beaucoup plus d’outils pour faire face. J’ai plus de profondeur de caractère où puiser des forces. Ce changement de perspective me permet de renouer avec la vie. Au lieu de revivre sans cesse ces situations, c’est plutôt comme si je regardais une photo. »

 

Une journée de guérison

Semblables à celles qui furent utilisées tout de suite après la Première Guerre mondiale, ont été placées par le cortège vice-royal. [Metropolis Studio]

Lors du 100e anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, des couronnes blanches ont évoqué le premier jour de l’Armistice à Ottawa

Les premières personnes d’une foule qui allait en rassembler 35 000 sont arrivées dès 7 heures pour le service du jour du Souvenir dans la capitale nationale. Beaucoup sont venues en l’honneur du 100e anniversaire de l’armistice qui mit fin à la Première Guerre mondiale; d’autres, apportant médailles, photos et souvenirs, pour honorer leurs parents ou leurs amis; d’autres encore, par estime envers les 117 000 militaires morts au service dans l’histoire du Canada, et en reconnaissance des vivants qui servent actuellement et des anciens combattants qui continuent de souffrir.

Une couronne spéciale représentant ceux qui ont servi pendant la Grande Guerre a été déposée pendant la cérémonie par John Goheen, directeur d’une école de Port Coquitlam, en Colombie-Britannique. « L’ombre funeste de la Grande Guerre a pesé sur tant de familles, dont la mienne », a déclaré M. Goheen, qui dirige aussi le pèlerinage du Souvenir de la Légion royale canadienne. Son grand-oncle Charles Goheen, tué en France avec d’autres membres de son unité dans des logements à proximité d’une gare de trains bombardée par les Allemands, est enterré au cimetière Communal de Wanquetin. Le cousin de Charles, Walter Goheen, fut atteint par le feu d’une mitrailleuse le 1er octobre 1918, et son corps n’a jamais été récupéré; son nom est inscrit sur le Mémorial national du Canada à Vimy, en France.

Des couronnes blanches avec des coquelicots rouges. [Metropolis Studio]

Le grand-père de M. Goheen, Francis Niles, était membre du 26e Bataillon qui combattait au sud d’Ypres en mars 1916, et comme il avait menti sur son âge, il était au front lors de son 18e anniversaire. « Une explosion lui a déchiqueté l’arrière d’une jambe quelques semaines après. C’était un fermier avant la guerre, et il ne put pas retourner à ses occupations. Sa vie en fut changée à jamais, et il en fut de même pour notre famille. Il était fermier durant la Grande Dépression, même s’il ne se déplaçait qu’à grand-peine. »

L’anniversaire « donne aux Canadiens l’occasion de se pencher sur la Grande Guerre pour savoir ce qu’il en était, ce qui s’est passé pendant ces quatre années, et comment le Canada s’en est trouvé transformé. Dans un pays d’un peu plus de 7,3 millions d’habitants, 600 000 personnes revêtirent l’uniforme, et sur les 345 000 d’entre elles qui servirent au front occidental, il y eut 173 000 victimes, dont 60 000, mortes au combat et 8 000 autres, au cours des deux ou trois années suivantes.

« Trois sur dix s’en sont tirés indemnes physiquement, mais qu’est-ce que cela leur fait, à eux et à leur famille? Mon grand-père en a porté les séquelles toute sa vie. »

Des couronnes sont déposées par (de g. à d.) le président national de la Légion royale canadienne,Tom Irvine, pour les anciens combattants du Canada, la Mère de la Croix d’argent, Anita Cenerini, pour les mères du Canada et M. John Goheen, en l’honneur de ceux qui ont servi à la Grande Guerre. [Metropolis Studio]

Les anciens combattants et les militaires en service de toutes les époques, ainsi que les membres de leur famille, ont été honorés tout au long de l’émouvante cérémonie qui s’est tenue rue Wellington, au Monument national de guerre.

Le Chœur d’enfants d’Ottawa, dirigé par Mme Allison Prowse, a ouvert la cérémonie en chantant Ô Canada, puis le sergent de l’ARC Frédéric Paci a joué la dernière sonnerie à la trompette. Quand, à la 11e heure, les cloches de la Tour de la Paix se sont fait entendre, le 30e Régiment a annoncé le début du silence de deux minutes, puis sa fin, en faisant feu des obusiers C3 placés derrière l’édifice de l’Est de la Colline du Parlement.

Pendant que les notes lugubres de L’élégie, jouée par le sergent Malcolm Odell, emplissaient l’atmosphère, cinq CF-18 Hornet de la BFC albertaine Cold Lake ont traversé le ciel en formation en hommage aux disparus, leurs moteurs faisant vibrer les fenêtres du centre-ville. Le sergent Paci a ensuite joué Le Réveil.

L’Acte du souvenir a été récité en anglais par le président national de la Légion royale canadienne, Tom Irvine, en français par le grand président de la Légion, Larry Murray, et en michif par l’ancien combattant autochtone Guy Mandeville, ponctué par les premiers des 21 coups de canon qui retentissaient à intervalle d’une minute.

« Nous rendons hommage à ceux dont nous connaissons les noms et à ceux dont les noms sont connus de Dieu seul, » a déclaré le major-général et aumônier général des Forces armées canadiennes, Guy Chapdelaine.

Au son d’une interprétation chorale d’In Flanders Fields, la cérémonie de dépôt de couronnes blanches et de coquelicots rouges (d’inspiration séculaire) par le cortège vice-royal a débuté. Le cortège était constitué cette année de la gouverneure générale, Julie Payette, de la Mère de la Croix d’argent, Anita Cenerini (représentant les mères du Canada), du ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, de la députée et ancienne combattante Karen McCrimmon (représen-tant Anciens Combattants Canada), du chef d’état-major de la défense, Jonathan Vance, du sénateur Peter Harder, de Mme Sophie Grégoire Trudeau (pour le gouvernement du Canada), et du président national, Tom Irvine (pour les anciens combattants du Canada). Sadie Vogel, Hannah Christensen, Maria Singson et Emma Cervinka, gagnantes des concours littéraires et d’affiches séniors de la Légion, ont déposé une couronne au nom de la jeunesse du Canada. Le cadet de l’armée Markus Valtonen, le cadet de la marine Shane Watson, la cadette de l’Air Angelica Filipe et la ranger juniore canadienne Shayden Younker ont porté des couronnes.

A partir d’en h. à g. : Un ancien combattant brave le froid; le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, serre la main d’un élève officier du Collège militaire Royal; une petite fille ajoute son coquelicot aux milliers qui recouvrent la Tombe du Soldat inconnu. [Metropolis Studio]

Dans le cadre de sa prière pour la paix et la tolérance, le général Chapdelaine a plaidé pour le souvenir de ceux qui sont revenus blessés des guerres passées, que ces blessures soient visibles ou invisibles, et en faveur de la « compassion pour nos frères et sœurs qui, pour des raisons connues ou inconnues, ont envisagé de mettre fin à leurs jours. Puissions-nous faire preuve de compassion envers les familles et les amis touchés par ces tragédies. »

Pour la première fois, la Mère de la Croix d’argent est mère d’un soldat qui s’est donné la mort. Mme Anita Cenerini avait visité la Chapelle du Souvenir dans la Tour de la Paix la veille, et elle y avait vu le nom de son fils, le soldat Thomas Welch, qui avait été ajouté à un Livre du Souvenir après une lutte de 13 ans pour que les FAC reconnaissent que sa mort, en 2004, résultait de son affectation en Afghanistan. Le nom de son fils ne devrait pas être le dernier inscrit dans les Livres, dit-elle.

« Quand je pense aux 117 000 hommes et femmes morts au service de notre pays, je ne peux que ressentir le chagrin, la douleur causée par la perte de vies prématurée, comme la ressentent les familles, et les frères d’armes, et les amis, qui pleurent et se lamentent, » ainsi que ceux dont le contact avec la famille militaire a également été rompu par le suicide. « Quand vous êtes mère d’un soldat, vous êtes mère de tous les soldats, » dit-elle. Depuis 13 ans, « il y a eu un abîme entre ma famille et l’armée, » des années où « j’étais coupée de ma famille militaire aussi. »

Mme Cenerini continuera son œuvre de protectrice de la santé mentale. « J’ai fait résonner la voix de Thomas au-delà de sa mort, et cela n’a pas été une tâche facile. Mais c’est une tâche importante, grâce à laquelle on peut espérer que les gens seront en mesure de parler de leur propre voix et que leur voix sera entendue. »

Elle a remarqué que, cette année, le sacrifice du lieutenant-colonel Samuel Sharpe, vétéran de la Première Guerre mondiale et député qui s’est suicidé, a enfin été officiellement honoré, un siècle après sa mort.

« La guérison a commencé, » dit-elle. Il s’agissait là un thème récurrent pendant la journée.

« Nous nous souvenons d’eux, alors nous leur sommes reconnaissants, » eux qui risquent leur avenir pour nous, sachant que certains d’entre eux reviennent du service entiers de corps, mais confrontés à des problèmes comme le trouble de stress posttraumatique, a dit dans sa bénédiction le rabbin Reuven Bulka, aumônier honoraire de la Direction nationale de la Légion royale canadienne. « Que ceux qui sont morts restent dans les cœurs; que ceux qui ont été blessés soient guéris dans le corps et dans l’esprit. »

« Comment montrer notre reconnaissance aux anciens combattants, en vérité les premiers intervenants contre le mal? » a-t-il demandé, et il a répondu ainsi à sa propre question : « En exprimant notre soutien […] en tout lieu et en tout temps; en enseignant à nos enfants que nous leur serons toujours grandement redevables. »

En plus de la cérémonie, il y a eu l’affichage de milliers de photos de soldats tombés au combat au Mur virtuel d’honneur et de souvenir; la pluie de 117 000 coquelicots représentant les morts projetée sur l’édifice du Centre et la Tour de la Paix, ainsi que sur la tour de verre du Centre national des Arts; et au crépuscule, la carillonneuse nationale Andrea McCrady a joué la Sonnerie aux morts avant que la cloche de la Tour de la Paix ne sonne 100 fois en l’honneur du centenaire de la signature de l’armistice qui mit fin à la Première Guerre mondiale.

L’ombudsman des vétérans a encore du pain sur la planche

Au moment où l’ombudsman des vétérans sortant, Guy Parent, se prépare à passer le flambeau à son successeur, son rapport de 2018 sur l’action du gouvernement montre que beaucoup d’objectifs ont été atteints, mais qu’il reste encore beaucoup à faire.

Le gouvernement fédéral a pris des mesures concernant les trois quarts des recommandations formulées par l’ombudsman depuis que le bureau a été créé, il y a dix ans. Mais il lui reste 18 des 64 recommandations à mettre en œuvre.

« Ces recommandations visent à améliorer le soutien et les services offerts aux vétérans et à leur famille, et sont fondées sur des données probantes », dit M. Parent.

La plus importante des recommandations restées lettre morte est celle de rembourser les frais de traitement de dossier, en vertu de la Loi sur le bienêtre des vétérans, rétroactivement jusqu’à la date de la demande, comme c’était le cas en vertu de la Loi sur les pensions.

Le remboursement s’effectue actuellement à partir de la date d’approbation, et il y a un arriéré important dans le traitement des demandes, a-t-il dit. Les retards de remboursement empêchent certains anciens combattants de demander des soins, et cela risque d’entrainer une détérioration de leur état de santé.

À la fin de 2017, environ 29 000 demandes de prestations
pour invalidité étaient en attente de traitement.

Le ministre des Anciens combattants, Seamus O’Regan, a expliqué dans un communiqué que les prestations de réadaptation étaient déjà remboursées avant la validation des dossiers.

L’ombudsman fait aussi pression pour modifier la législation afin de permettre aux membres des Forces armées célibataires et sans enfant de désigner un membre de leur famille comme bénéficiaire de la prestation de décès. L’avantage n’est actuellement offert qu’aux conjoints, mais dans bien des cas, l’aidant naturel, surtout pour les anciens combattants plus jeunes, est un frère, une sœur ou un parent.

Le bureau de l’ombudsman reçoit chaque année entre 5 000 et 6 000 appels d’anciens combattants ou de membres de leur famille qui ont besoin d’aide pour obtenir une prestation, qui souhaitent se plaindre d’un traitement injuste ou qui souhaitent simplement obtenir des renseignements. Le personnel de l’ombudsman intervient dans environ 1 700 cas par année.

Le bureau de l’ombudsman sert les anciens combattants individuellement en faisant pour eux des recherches et en faisant office d’intermédiaire en cas de difficulté à accéder à certains avantages et services, et collectivement en identifiant les problèmes systémiques et émergents. Son travail concerne surtout l’examen des prestations de soutien aux anciens combattants, pour savoir si elles sont suffisantes, si elles répondent à leurs besoins et à ceux de leur famille, et si elles sont accessibles rapidement et facilement.

L’accès aux prestations en temps opportun est toujours problématique. À la fin de 2017, environ 29 000 demandes de prestations pour invalidité étaient en attente de traitement, dont un tiers depuis 16 semaines ou plus. L’objectif du ministère est de rendre une décision sur l’admissibilité de 80 % des requérants dans les 16 semaines suivant la date du dépôt du dossier de demande complet. ACC avait plus de 100 000 clients en 2017.

Le bureau de l’ombudsman des vétérans a commencé son travail en 2008, pendant une période d’agitation marquée dans la communauté des anciens combattants. ACC s’efforçait de satisfaire deux groupes d’anciens combattants ayant des besoins très différents : les vétérans de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre de Corée ou des opérations de maintien de la paix d’une part, et une nouvelle génération de vétérans revenant des combats en Afghanistan de l’autre. En outre, des anciens combattants et des groupes défendant leurs intérêts trouvaient des lacunes et des incohérences dans la Nouvelle Charte des anciens combattants (officiellement la Loi sur les mesures de réinsertion et d’indemnisation des militaires et vétérans des Forces canadiennes).

En dix ans, l’ombudsman a connu plusieurs succès, dont la sensibilisation au sort des anciens combattants sans abri et l’accès pour un plus grand nombre d’anciens combattants à diverses allocations. Plusieurs rapports ont été publiés sur des questions systémiques telles que l’amélioration de la formation professionnelle, les soins de longue durée, les droits des anciens combattants à l’arbitrage équitable, les motifs des décisions d’ACC et les facteurs contribuant à une transition réussie du militaire vers la vie civile.

« Il est très difficile pour le gouvernement de rejeter des faits lorsque les faits qui lui sont présentés sont clairs, bien documentés et fondés sur des données probantes », a conclu M. Parent.

Le clairon de Mons

[Musée militaire du Loyal Edmonton Regiment]

« Il y a foule dans la Grande Place
de Mons. Ici, à 11 h… alors que sonne
le Cessez-le-feu, le maire présente
les clefs de la ville, en l’honneur
de sa reconquête ce matin, au
brigadier-général J.A. Clark de la 7e Brigade
d’infanterie canadienne. »

— J.F.B. Livesay, journaliste et écrivain canadien

Le cor en laiton qui a sonné la fin des combats en 1918 est aujourd’hui la précieuse propriété du Loyal Edmonton Regiment.

L’appel des clairons annonça le début ainsi que la fin des combats de la Première Guerre mondiale à Mons, en Belgique.

« Les clairons sonnaient l’appel aux armes […]. Les Allemands s’étaient avancés soudain à distance de frappe », écrivait Daniel Desmond Sheeham dans The Munsters at Mons. Surpassés en nombre et en puissance de feu lors de leur première bataille, le 23 aout 1914, les Britanniques et les Français se replièrent, et Mons fut occupée par les Allemands pendant plus de quatre ans. Le Corps canadien la leur reprit le tout dernier jour de la guerre.

Le 49e Bataillon (Régiment d’Edmonton) se rassembla à Mons le matin du 11 novembre 1918 au milieu d’une foule transportée. « Nous avons attendu pendant des heures, debout, l’arrivée du roi des Belges, écrivit par la suite le soldat Neville Jones. Le clairon a sonné après les discours », à 11 h. La guerre s’était enfin terminée.

Un clairon figure sur la couverture d’une partition de la Première Guerre mondiale. [Université McMaster]

Le nom du soldat qui a sonné le cessez-le-feu s’est perdu dans le brouillard de l’histoire, mais son instrument, précieux artéfact, se trouve dans le musée du Loyal Edmonton Regiment qui perpétue la mémoire du 49e Bataillon.

Rapporté au Canada, le clairon a orné le mess des officiers pendant des années, puis il a été remis au Musée régimentaire en 1982. Il servait à sonner les repas lors des réunions régimentaires.

Pendant des siècles avant l’apparition des montres-bracelets abordables, le clairon (ou la trompette) sonnait la routine de la journée en garnison ou les ordres sur le terrain. Il y avait des sonneries distinctes pour le réveil des troupes, l’appel au repas, le début ou la fin des corvées, le rassemblement et, le dimanche, la messe. Sur les champs de bataille, on se servait de cors et de tambours pour communiquer à cause du vacarme des combats et des longues distances. Ils signalaient le moment et la direction des déplacements, quand faire feu ou cesser de tirer.

Une inscription sur le clairon du 49e Bataillon indique qu’il a sonné à Mons lors d’une cérémonie de l’armistice. [Musée militaire du Loyal Edmonton Regiment]

Pendant les escarmouches qui ont suivi la bataille de Mons, dit le soldat britannique George Holbrook, « nous savions toujours quand les Allemands venaient parce qu’ils sonnaient un clairon. » À la bataille du Cateau, en 1914, des clairons allemands sonnèrent le cessez-le-feu britannique, mais la ruse échoua.

Le clairon a perdu de son importance dans le règlement de la vie militaire à mesure que les techniques de communication se sont améliorées et que les montres sont devenues abordables. Pourtant, on entend encore des appels de clairon (pour la plupart enregistrés) à certains moments de la journée dans les casernes et bases militaires américaines, pour promouvoir la discipline, maintenir la fierté et favoriser l’unité. « Ils offrent aux soldats et à leur famille l’occasion de se réunir plusieurs fois par jour pour saluer le drapeau qu’ils défendent », dit-on sur un site Web de l’armée américaine.

Un vitrail représentant un claironneur sonnant la Dernière sonnerie dans un monument aux morts du Collège militaire Royal. [Musée du Collège militaire royal]

Au Canada, la sonnerie de clairon la plus connue est probablement le Dernier appel, que l’on joue aux cérémonies commémoratives avant les minutes de silence. On l’appelait autrefois Setting the Watch (monter la garde, NDT), et il indiquait la fin des tâches de la journée. Au XIXe siècle, on commença à l’entendre lors de funérailles, pour signifier la fin des tâches de la vie. Il est traditionnellement suivi par le Réveil qu’on jouait autrefois pour faire sortir les soldats de leur lit. Aux cérémonies du Souvenir, il représente le réveil des morts dans un monde meilleur, et invite les vivants à retourner à leurs occupations.


LE CLAIRON EST UN DES INSTRUMENTS DE LAITON LES PLUS SIMPLES.

Il n’a ni piston ni moyen de modifier le ton à part les lèvres, les muscles faciaux, la langue et les dents du claironneur sur l’embouchure.

Les appels de clairon habituels ne se composent QUE DE CINQ NOTES.

Le clairon a d’abord été utilisé par les régiments d’infanterie, en remplacement du tambour, pour TRANSMETTRE LES INSTRUCTIONS DES OFFICIERS AUX SOLDATS PENDANT LA BATAILLE.

En moyen anglais, LE MOT « BUGLE »(cor, NDT) SIGNIFIE BOEUF. Les cornes de bœuf utilisées pour les signaux de chasse s’appelaient bugle-horns (cornes de bœuf, NDT); on s’en servait également pour boire et comme instruments de musique.