Mission Afghanistan: Opération Ateesh Bazi

Une petite résidente de Regay observe la patrouille qui passe. [PHOTO : ADAM DAY]

En début d’après-midi du deuxième jour de l’Opération Ateesh Bazi, alors que notre patrouille chancelait durant sa 10e heure à ce qu’on soupçonnait être, pour la troisième fois, un bastion d’insurgés, la chaleur était plus frappante et envahissante qu’un phénomène climatique devrait être.

Les chiffres ne comprennent ni ne racontent les effets du soleil de midi dans le désert afghan sur les cerveaux et les corps de Canadiens nés pour le froid. Il fait si chaud que le mot lui-même ne dit pas combien il fait chaud. On suce l’air. Le gilet de protection balistique nous fait cuire comme des plaques chauffantes fixées à la poitrine, au dos et à la tête, et on est à peine cons­­cient que nos systèmes sont surchargés. On se sent comme si on devrait griffer quelque chose.

Mais nous continuions la marche. Quelqu’un dit qu’il faisait 42° C; quelqu’un dit qu’il fait 44 à l’ombre. Le paysage de village et de murs en boue, de pavots et sable perdait tout contraste et saturation jusqu’à ce que tout ait l’air surexposé et indistinct.

Au début, on parlait de nombre de choses pour atténuer l’inconfort. Ensuite, on voyait des mirages. Et puis notre vision devenait trouble, alors on rêvait de mirages.

L’opération allait de l’avant. On nous a avertis que des hommes en âge de combattre se déplaçaient sinistrement devant nous. Les soldats canadiens haletaient littéralement. La sueur descendait jusqu’en bas de leurs pantalons lourds. Ils suaient tellement qu’ils arrêtaient de suer. À ce moment-là, ils ont commencé à cuire. Tout bavardage inutile s’est arrêté. La patrouille avance de 50 mètres et fait une pause de 30 minutes. La patrouille avance de 50 mètres de plus et fait une pause de 40 minutes. Ces distances ne sont pas grandes. Tout le monde s’affale dans n’importe quelle ombre qu’on peut trouver.

Des soldats afghans entrent dans le village de Regay, au district de Panjwai. [PHOTO : ADAM DAY]

Ce n’était pas facile d’arriver ici, au village de Khenjakak, au milieu du district de Panjwai de la province de Kandahar. Et maintenant que les Canadiens et tous les soldats afghans qu’ils ont réussi à rassembler sont finalement arrivés, la seule chose à laquelle n’importe qui peut penser c’est d’essayer de faire durer l’eau jusqu’à la fin du jour afin de ne pas s’écrouler.

Le contact avec l’ennemi, n’importe quand durant l’après-midi, aurait vraiment été un événement affreux et inopportun. Ça aurait été un chaos au ralenti; une course de 20 secondes aurait brulé l’homme dans la meilleure forme qui soit. Heureusement pour nous, ce n’est pas arrivé, bien que tout le monde s’attendait à ce que ça arrive. Plutôt que des talibans, les Canadiens ont surtout trouvé des villages déserts, comme si tout le monde était parti en vacances, probablement quelque part où il fait frais. Les talibans, s’il y avait des talibans ici, ont apparemment vu le grand nombre de soldats afghans et une certaine quantité d’armure canadienne convergeant vers eux à travers la province et les hélicoptères de combat décrivant des cercles au-dessus d’eux, et ils ont décidé que ce n’était pas le meilleur moment de se battre.

Malgré la chaleur, les talibans ont probablement bien choisi parce que personne n’était de très bonne humeur pour le combat.

* * *

Une unité d’Afghans de l’opération était menée par un homme que les Canadiens ont surnommé Al-Qaeda.

Le lieutenant Matiullah a ce surnom à cause de sa barbe menue, sa dévotion à la prière et son habitude de répondre « inshallah » — traduction : ça arrivera si Dieu le veut — à chaque déclaration ou demande, mais il ne fait que rire chaque fois que quelqu’un l’appelle Al-Qaeda.

Il a le commandement de la 1re Compagnie du 1er Bataillon, du 1er Kandak du 205e Corps de l’armée nationale afghane, une unité basée à la Base d’opérations avancée Sperwan Ghar, base dirigée par les Canadiens dans le district de Panjwai du Kandahar. Son autre surnom, c’est Shumps. En fait, personne ne l’appelle Matiullah; on l’appelle toujours Shumps, et personne ne m’a jamais dit pourquoi.

Shumps est un soldat afghan typique de bien des façons : il est fier et brave, habituellement jovial mais quelque peu impénétrable; n’importe à quel point on l’observe, on ne sait jamais à quoi il pense ou comment il se sent. Il sourit souvent quand il est contrarié et c’est quand il raconte des farces qu’il a l’air le plus fâché. Quatre Canadiens ont été attachés à sa compagnie de soldats afghans en tant que conseillers. Les Canadiens font partie de l’Équipe de liaison et de mentorat professionnel (ÉLMP), qui est formée de petits groupes de soldats canadiens affectés aux unités afghanes, des fantassins habituellement, mais des fois des unités de policiers ou d’autres.

Durant deux jours à la fin du mois d’avril 2008, Shumps et ses mentors canadiens ont rejoint une autre compagnie afghane et une grosse force de Canadiens lors de l’Opération Ateesh Bazi, une manœuvre compliquée de deux jours dans une région du Panjwai appelée « bastion d’insurgés », une série de villages où il n’y a pas eu de présence importante de l’OTAN depuis neuf mois. Bien que les villages ciblés par Ateesh Bazi, Adamzai, Khenjakak et Salavat, ne se trouvent qu’à quelques kilomètres au sud d’un axe de ravitaillement canadien important, l’OTAN ne se souciait pas de cette région auparavant.

Au cœur de ces villages se trouve un endroit appelé Nakhonay qui, au début du printemps 2008, était souvent le sujet dont s’entretenaient les soldats cana­diens autour du Panjwai. Nakhonay était un endroit dont les gens parlaient discrètement la nuit. Des centaines de talibans étaient là, le bruit courait, qui opéraient ouvertement dans les rues; ils avaient instauré un gouvernement parallèle, avaient leur propre monnaie et leurs propres tribunaux. C’était si farfelu, tout le monde était d’accord, qu’il fallait pratiquement que ce soit vrai.

En tout cas, Shumps n’était pas in­quiet. Ou bien il l’était. C’est difficile à dire. Des fois, il avait l’air impatient, mais il s’ennuyait peut-être. La barrière linguistique m’empêchait de le découvrir, bien que même là, à propos de la langue anglaise, Shumps était difficile à lire. Son aisance en ce qui concernait l’anglais laissait perplexe même le capitaine Matt Aggus, le mentor de l’ÉLMP assigné à Shumps depuis quelques mois et son ombre durant cette opération.

Aggus est un officier intellectuel, presque pensif, de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry et il croit que l’officier afghan comprend bien plus l’anglais qu’il ne le laisse entendre, mais qu’il ne réagit que si c’est quelque chose d’important qui arrive ou qu’il veut vraiment savoir. Par la suite, durant l’opération, par exemple, quand un des soldats de Shumps s’est mis à critiquer ouvertement l’aptitude d’Aggus en ce qui concernait la lecture d’une carte, ce dernier a réussi à très bien comprendre la situation sans interprète.

Aggus, qui semble être assez en forme pour pouvoir courir trois marathons d’affilée, n’était pas du tout dérangé par cela. Le bilinguisme étrangement inconstant de Shumps n’était qu’un fait de la vie pour Aggus, quelque chose à quoi réfléchir pendant qu’il observait l’horizon.

Diplômé de l’University Queen’s de Kingston (Ont.), le capitaine Aggus voulait à l’origine être médecin mais, comme il le dit, il a décidé de briser les gens plutôt que de les arranger. Il ne veut pas vraiment dire ça, bien sûr, il fait simplement preuve d’humour noir, mais c’est ce qu’il dit.

Son rôle en tant qu’officier de l’ÉLMP n’est pas facile du tout. Il ne commande pas Shumps. Et il n’est pas chargé de le former non plus. Il est simplement là pour le conseiller, peut-être pour lui servir d’exemple et peut-être, ce qui est le plus important, pour servir de liaison avec les autres forces de l’OTAN et le support aérien durant les opérations comme Ateesh Bazi.

Le plan de manœuvre général pour l’Opération Ateesh Bazi, c’était que le major de l’ÉLMP Mark Campbell et Aggus emmènent la force principalement afghane de Sperwan Ghar, à travers un village soupçonné d’appartenir aux insurgés, et de rejoindre la force canadienne de chars d’assaut et de blindés venant de la Base d’opérations avancée Masum Ghar. Après s’être rencontrés, les deux groupes devaient mener un exercice de tir réel à leur portée en fin d’après-midi avant de camper pour la nuit, à un certain endroit dans le désert, et puis prendre la route de Nakhonay à l’aube.

Le matin du 24 avril 2008, le 1er jour de l’Opération Ateesh Bazi, alors que la compagnie afghane de Shumps sortait de Sperwan Ghar pour ce qui allait être la plus grosse opération à laquelle elle avait participé, Aggus montait à bord d’un Nyala RG-31 avec le reste de son équipe d’ÉLMP à la recherche de la guerre. L’équipe comprenait un infir­mier et un chauffeur/tireur qui était aussi commandant en second d’Aggus, l’adjudant John McNabb.

Ce dernier, un ancien soldat du régiment aéroporté qui en est à son troisième voyage en Afghanistan, semble avoir découvert la façon dont on endure, avec beaucoup d’humour, n’importe quelle calamité ou malchance qui arrive. En plus de cela, surtout dans une opération comme celle-ci, on sent quand on se tient près de lui qu’il sait ce qu’il fait et, par conséquent, je ne le quitte pas d’une semelle pendant les deux jours qui suivent.

Bien entendu, aller à la recherche de la guerre comme Shumps, Aggus et McNabb en ont l’intention, n’a rien de facile, surtout en Afghanistan, où on peut être certain que les choses ne vont pas se passer comme on les a prévues et, en plus de tout ça, la manière parti­culière dont les choses arrivent est toujours surprenante, pour ne pas dire malicieuse.

Le premier arrêt de l’opération arrive au village de Regay qu’il faut nettoyer et qu’on a évalué comme ayant une certaine connexion avec les méchants qui se trouvent peut-être dans la région de Nakhonay. Lorsque le convoi prend le départ, McNabb claque la portière du Nyala et semble un peu confus en voyant la longue portière en acier se mouvoir librement avec sa main. Le loquet s’est brisé et il en vient à tenir à la main quelques kilogrammes d’acier, très important mais maintenant inutile.

Il secoua la tête et regarda autour de lui, comme s’il se demandait si quelqu’un était en train de faire une farce à ses dépens. « Oh ben, tabar—k », dit l’infirmier, assis en face de lui, qui regarde la portière qui va et vient. « C’est pas possible. »

Le capitaine Matt Aggus (à g.) et le lieutenant Matiullah (Shumps) discutent de leur traversée d'Adamzai. [PHOTO : ADAM DAY]

En peu de temps, l’adjudant avait trouvé une façon d’étirer la jambe pour coincer son pied contre un petit coffre et tenir ainsi la portière fermée, mais il était probablement extrêmement inconfortable, vu qu’il était bouclé fermement dans un harnais à cinq branches. Il ne dit pas un seul mot. Il ne faisait que secouer la tête et il semblait attendre la prochaine chose qui irait mal.

Il n’a pas eu besoin d’attendre longtemps. D’abord, les radios ne fonctionnent pas, ensuite, une couple de véhicules de l’armée nationale afghane (ANA) sont embourbés dans un oued, et puis il y a des rapports que la grosse force canadienne qu’on devait rencon­trer près de Regay avait déjà beaucoup de retard à cause de problèmes de navigation à quelques kilomètres à l’est et elle était en train d’envoyer des véhicules chenillés à travers des murs de boue pour trouver une issue. À la radio, on demandait le déploiement des spécialistes canadiens chargés de compenser les fermiers afghans quand leurs biens sont endommagés par l’OTAN.

Pendant ce temps, la portière du Nyala s’ouvrait toute seule durant notre tangage à travers les routes aux profondes ornières. L’adjudant McNabb ne pouvait que secouer la tête d’un air grave.

« Un soldat m’a enseigné un adage l’autre jour », lui dis-je.

Il me regarde et soulève son menton un millimètre à peine; à l’évidence, il voulait l’entendre. C’était un adage sévère, le genre de choses que disent les soldats quand il s’agit de décrire la vie à la guerre toujours accablante.

« F—kery knows no bounds (la putasserie n’a pas limites) », lui dis-je.

Il sourit en coin, évidemment très amusé. Et puis il a l’air de réfléchir. « Les Afghans ont un adage comme celui-là aussi », dit-il calmement. « C’est “inshallah”. »

Il ne faut pas oublier que cela se passe durant la première demi-heure de l’opération, quand la base Sperwan Ghar que nous venions de quitter était encore bien visible. La friction. C’est comme ça que les gars qui se spécialisent en planification appellent ça. Cela signifie que dans une manifestation aussi compliquée que l’Opération Ateesh Bazi, il y a toujours beaucoup de petites choses qui vont mal, alors il faut échafauder un plan robuste qui puisse supporter les petites éventualités sans se faire démanteler entièrement. Pour cette opération, les planificateurs devaient être bons, alors il n’y a pas eu de divagation malgré une friction importante.

Après quelques heures de retard et de battage, la grosse force afghane de deux compagnies s’est rendue à la périphérie de Regay, où elle descend des véhicules et se prépare à entrer au village à pied. Mais les soldats s’assoient un peu partout avant que les patrouilles prennent le départ, et se demandent ce qui va se passer durant les quelques prochains jours, si les talibans vont se battre ou rester tapis. En général, ils pensent qu’ils vont rester tapis, mais personne n’est vraiment sûr. « C’est la première fois qu’on va fouiller du côté sud-ouest de Nakhonay », dit le major Campbell. « On veut le définir d’abord, ou tout au moins essayer.

« Si on s’avance avec une puissance de combat écrasante, ils ne vont pas accepter le combat. Ils ne sont pas stupides », dit-il, finissant sa phrase presque comme si c’était une question. Là-dessus, l’opération était lancée officiellement et les soldats afghans, avec leurs mentors canadiens, commencèrent à marcher, en trois longues colonnes, vers Regay, le soleil déjà haut dans le ciel, qui tapait sur les montagnes découpées non loin de là.

Un soldat de la 1re compagnie avec son arme improvisée. [PHOTO : ADAM DAY]

Quant à Regay, comme cela se fait communément pour décrire un endroit dans un pays étranger, il est « au bord du désert ». En réalité, Regay est même encore plus au bord du désert que ça. Dans ce cas-ci, c’est le désert du Registan, qu’on appelle des fois le désert Rouge à cause de sa couleur ocre foncée, et le village de Regay en est à la fin du processus où il en devient une partie.

La périphérie de Regay est une série de dunes d’où sortent des murs en ruine. Il n’y a pas d’adultes autour, mais des enfants courent librement parmi les dunes, peut-être jouent-ils. À l’intérieur du village, des dunes plus petites couvrent les petites allées entre les enceintes et nombre d’édifices en ruines semblent avoir été décorés avec des gravures complexes par quelque force étrange d’une autre planète, et puis bombardés par une autre force. En général, l’endroit semble appartenir à un temps tout de suite après la fin du monde; ou peut-être avant elle.

Aggus et Shumps guident les soldats afghans dans la bonne direction. Shumps, bien qu’il semble être attentif, ne s’intéresse guère à la carte d’Aggus, ni aux plans tactiques dont il parle, ni aux conseils de navigation qu’il lui donne; à la place, il semble content d’aller dans le sens du courant, quel qu’il soit.

La patrouille s’avance en plein milieu du village et s’établit sur une dune, à découvert. L’autre compagnie afghane est visible au loin, qui contourne la périphérie de Regay et vient vers nous. « 7-1 Alpha », dit Aggus à la radio. « La 1re Compagnie a dépassé l’objectif Little Mountain et s’est disposée au point 31256. À vous. »

Le capitaine se laisse tomber, désireux de conserver son énergie dans cette chaleur accablante. « C’est insupportable », dit-il. « Il y a encore trois heures avant la partie la plus chaude de la journée; ça va être une h—tie de fournaise. »

Shumps n’est pas convaincu que ce soit une bonne idée de garder sa patrouille ici. Et vu que sa compagnie est étalée en petits groupes à des centaines de mètres dans toutes les directions, sa brève hésitation est cause de confusion, car nombre d’entre eux ont continué de marcher, ne sachant pas que nous avions atteint l’objectif que nous nous étions fixés.

L’interprète dit à Aggus que Shumps veut emmener la compagnie à la limite des arbres à 500 mètres de là, où des soldats afghans attendent déjà, et il semble déjà demander que sa compa­gnie prenne le départ. « Je sais qu’ils attendent », réplique Aggus immédiatement, « mais on ne peut pas y aller. On ne peut pas y aller avant d’avoir rejoint le commandant de Kandak et qu’il nous dise ce qu’il veut qu’on fasse. »

L’interprète dit ça à Shumps qui semble y réfléchir un instant avant de porter son regard à la limite des arbres avec indifférence. Il trouve probablement le besoin constant des Canadiens de tra­cer et contrôler les positions et de vérifier tous les mouvements avec les supérieurs, plutôt ennuyeux. La limite des arbres était sans doute une meilleure position que de rester assis à découvert, comme c’était le cas à ce moment-là, alors il lui a probablement semblé étrange que les Canadiens veuillent tenir cette position simplement parce que c’est la position choisie sur une carte quelques jours auparavant.

L’interprète, un jeune Afghan du Nord, ne parle probablement pas l’anglais beaucoup mieux que Shumps. Malgré cela, il prenait de grands risques en se trouvant ici, car les interprètes, au contraire des soldats de l’ANA, sont souvent injuriés par beaucoup d’Afghans. Quelques instants auparavant, l’interprète se vantait que même sa propre mère ne sait pas comment il gagne sa vie.

Shumps et l’interprète parlent quelques secondes et puis ce dernier dit à Aggus que la radio du commandant de Kandak est en dérangement, et que Shumps n’arrive pas à le joindre. Aggus soupire et appelle lui-même, sachant déjà la réponse qu’on va lui donner. « L’indicatif d’appel ici a l’intention d’avancer jusqu’à un bosquet au bord de l’objectif Big Mountain », dit-il au major Campbell par radio, « et je voudrais savoir si le commandant de Kandak est d’accord, vu que l’indicatif d’appel ici ne peut pas communiquer avec lui. À vous. »

La réponse embrouillée arrive tout de suite. Aggus transmet le message à Shumps par le truchement de l’interprète. « Alors on va rester ici jusqu’à ce que l’autre compagnie soit dans le village et on pourra alors aller jusqu’à la limile des arbres. »

Dans le but de donner une leçon suite à la petite conversation, il ajoute : « Si la 2e Compagnie vous dit d’aller la rejoindre dans le village, vous devriez lui dire que ça ne fait pas partie du plan, et elle n’a pas le droit de vous dire ça, et que vous allez obéir aux ordres de votre commandant. »

Shumps regarde le sol, et puis le ciel, presque comme un petit garçon quand son père essayait de corriger sa façon d’agir : il écoute peut-être, mais il n’est pas très content. Quoi qu’il en soit, en fin de compte, Shumps a fait ce qu’il voulait et la patrouille au complet s’est avancée jusqu’aux arbres où tout le monde s’assoit pour faire une longue pause.

Détendus sur le sable, Aggus et McNabb écoutent la radio où les « tankers » du Lord Strathcona’s Horse grommellent à propos de leurs chars Leopard qui sont coincés et de trouver une issue au terrain du Panjwai compliqué au point qu’ils en ont des cauchemars. Il y a des rires compatissants d’Aggus et de McNabb à l’occasion.

En attendant, la seule friction, pratiquement, à Regay arrive d’une manière des plus nonchalantes, quand la patrouille s’est arrêtée dans l’ombre en attendant qu’on vienne la chercher. « Est-ce qu’on a le temps de bouffer? » L’adjudant demandait cela à son capitaine.

« Probablement », répondit Aggus.

Mais, que pourrait-il arriver d’autre, aussitôt que McNabb avait mis sa ration de pain de viande avec sauce dans le sac de cuisson, les véhicules se pointent à l’horizon, venant nous chercher à toute allure. « C’est pas croyable », gronde McNabb pour rire. « Vous avez dit qu’on avait le temps. »

« Ben, c’est la guerre, vous prenez vos risques », répondit Aggus en gloussant doucement, tout en regardant McNabb enfoncer son sac à ration qui fumait encore dans son sac à dos.

Toutefois, il n’a pas fallu longtemps à la malchance pour rattraper McNabb, et au milieu du chemin vers la route où les tankers du Strathcona arrivent, notre Nyala subit une sorte de crise épileptique sur le sable brulant du désert. Quoi que fit le chauffeur, le Nyala refusait d’avancer. L’équipage au complet des­cend et de l’extérieur, il semble que les freins sont coincés. Chaque fois que le chauffeur appuyait sur l’accélérateur, le Nyala sautait verticalement sur le sable, tout en crachant de la fumée noire comme un animal de l’âge du pétrole qui se meurt.

Aggus et McNabb ont passé une grande partie de l’après-midi à observer leur Nyala d’un air triste, appelant à l’aide de temps en temps, une aide qui a fini par arriver grâce à un véhicule de dépannage du Strathcona d’où sort un mécanicien de chars du Strathcona déjà harcelé qui, après avoir entendu les symptômes de la panne du Nyala, admet tout de suite qu’il ne peut ni réparer le véhicule ni nous remorquer.

McNabb secouait simplement la tête.

Le mécanicien de chars demande quand même à Aggus de démarrer le Nyala, rien que pour voir le problème.

Comme prévu, le Nyala démarre et s’avance presque comme s’il n’avait jamais été endommagé.

McNabb secouait simplement la tête.

En conclusion, on pense que le pro­blème était causé par la chaleur, et nous avons tous hâte de rejoindre tout le monde pour faire le dernier exercice du jour, le tir réel de portée. Le major Campbell dit que « c’est toujours bien de savoir si les canons fonctionnent ».

Durant l’exercice sur cible, les armes lourdes de la compagnie de Shumps, des mitrailleuses de 12,7 mm et de 14,5 mm montées à l’arrière de camions Ford Ranger, ont des ratés et se bloquent au point où sur les quatre qui ont été apportées, il n’y en a qu’une qui tire et, on ne sait trop comment, elle manque complètement la montagne et les balles s’en vont vers le Pakistan. Les chars canadiens, quant à eux, lançaient des obus qui explosaient sur la montagne de façon impressionnante, faisant sauter des morceaux de pierre et donnant un spectacle de bruit et de puissance qu’on ne pouvait ignorer à des milles à la ronde.

À la fin du tir, le convoi au complet, qui avait alors plusieurs kilomètres de longueur et qui était plus large que jamais, s’élança en grondant autour de la montagne, en direction d’un emplacement près de Nakhonay.

* * *

La question qu’on se pose, bien sûr, c’est pourquoi il n’y a pas eu de présence de la coalition d’importance à Nakhonay et ses environs pendant si longtemps.

C’est difficile de comprendre comment permettre le développement d’un « bastion d’insurgés » à 10 kilomètres seulement d’une importante base canadienne pouvait être bon pour la stabilité du Kandahar. « Nous ne sommes pas encore allés nettoyer l’endroit, et le tenir, alors c’est quelque chose sur laquelle nous sommes en train de nous pencher », dit le brigadier-général Guy Laroche, de retour au terrain d’aviation de Kandahar, peu de temps après l’Opération Ateesh Bazi.

Bien que certains officiers canadiens se plaisent à dire que le fait que l’ennemi ne combatte plus de front, qu’il ne s’engage plus dans des tactiques conventionnelles, est une indication du succès de l’OTAN, on se demande ce qui arriverait si un convoi canadien allait directement à Nakhonay. Il est fort pro­bable qu’il y aurait un gros combat conventionnel, mais ce n’est pas couru d’avance. « Nous sommes allés là-bas pour voir si l’ennemi y était », dit Laroche. « Nous ne savons pas s’il y avait vraiment des méchants dans la région, et il n’y a pas eu d’engagement direct. »

En fin de compte, le facteur crucial, c’est la main-d’œuvre. Cela n’a pas été facile d’assembler les forces pour Ateesh Bazi; il a fallu la planifier pendant presque un mois. Pour atteindre les objectifs de base de la stratégie contrinsurrectionnelle rien que dans le district de Panjwai — nettoyer une région d’insurgés, la tenir et construire là-dessus — il faudrait évidemment d’autres troupes.

Même si les troupes ne sont pas habituellement en assez grand nombre, au moins pendant quelques semaines, en avril, on avait des raisons d’espérer, au terrain d’aviation de Kandahar, parce que les marines états-uniens étaient arrivés en grand et ils étaient armés et prêts à combattre.

La 24th Marine Expeditionary Unit est une force de combat autonome de presque 3 000 hommes de troupe et elle arrivait avec autant d’armes lourdes qu’il lui était possible d’apporter; difficile de ne pas avoir de pitié pour l’ennemi quand on observe les rangées à n’en plus finir de blindés, de chasseurs à réaction et d’hélicoptères d’attaque des marines.

De fait, il n’y a pas d’aura exactement comme celle d’un grand groupe de jeunes marines des États-Unis endurcis qui font le pied de grue tout autour du terrain d’aviation, en attendant que les commandants s’occupent de la paperasserie et les lancent au combat. (Cependant, lorsque vous lisez ceci, ils ont vraiment pris part aux combats, ayant été déployés à l’ouest où ils aident les Britanniques, dans la province de Helmand.)

Ces marines sont les seules personnes que j’ai jamais rencontrées, j’ai l’impression, pour qui mourir au combat serait une partie de plaisir. Ou, tout au moins, ce serait plus amusant que de patienter au terrain d’aviation de Kandahar pendant deux mois, ce qu’ils ont fait pour l’instant.

Il faut le dire, le terrain d’aviation n’est pas le meilleur endroit où passer sa vie. Tout le nécessaire s’y trouve, mais il ne s’agit pas d’une existence joyeuse, assez près du chez soi pour rappeler à quel point il manque mais pas assez près pour qu’on soit heureux.

Bien sûr, le bar à expresso où l’on peut boire du café à volonté apporte un peu de calme. Mais même comme ça, il faut être patient pour se tenir debout et appuyer sur le bouton à plusieurs repri­ses pour obtenir une tasse pleine, sans parler de la volonté de fer pour endurer les regards hostiles des soldats européens en manque de caféine qui attendent leur tour.

Mais même au terrain d’aviation, les hostilités, disons qu’elles font intrusion, dans le malaise climatisé. Même au terrain d’aviation, on ne peut le dire plus délicatement, on peut exploser à tout moment, car les roquettes tombent du ciel avec une régularité déconcertante. Et quand on sait qu’une roquette pourrait foncer sur soi à tout instant, la vie devient tout autre. C’est un changement subtil, un petit déclic dans le fond du cerveau. On passe, tout doucement, de la vie normale au simple espoir qu’on va survivre. Pour pouvoir l’endu­rer de cette façon-là, on dirait qu’il faut abandonner un tout petit peu, de s’abandonner au sort, ou au destin, ou inshallah, ou quelle que soit la manière qu’on veuille l’exprimer. Et même la crème glacée à volonté n’aide pas beaucoup en ce qui concerne cette réalité, surtout après sept, huit ou neuf mois de service, comme c’est le cas pour bien des membres du personnel du quartier général canadien.

Toutefois, le gros danger de mort ce n’est pas une roquette dans la tête, dit-on aux soldats canadiens à leur arrivée pour les rassurer, ce serait plutôt la sorte d’hémorragie artérielle qui arrive quand, disons, les jambes sont arrachées.

Résultat, la plupart des soldats ont un savoir-faire des plus impressionnant en ce qui concerne le garrot militaire à la fine pointe de la technologie qui sert à comprimer circulairement le membre. Bien que le garrot arrête l’hémorragie dans la plupart des cas, la probabilité de sauver le membre est loin d’être excellente. Et des fois, même le garrot ne suffit pas, ce qui veut dire qu’il ne reste qu’à essayer la solution du dernier ressort : le pansement Quick Clot. Il s’agit d’un produit chimique qu’on saupoudre sur la blessure comme si c’était de la litière pour chat et qui cautérise le tout si fort qu’il arrive régulièrement que la personne qui applique l’agent coagulant souffre de brulures, alors imaginez le pauvre sur qui il est appliqué. L’agent est si puissant qu’on ne peut l’utiliser que sur les membres car on sait qu’il rongerait des organes en entier.

Et ce ne sont là que les renseignements de la séance d’information à l’arrivée.

* * *

Pendant ce temps, près de Nakhonay, le deuxième jour de l’Opération Ateesh Bazi, le soleil commençait à poindre à l’horizon un peu après 5 h, et tout le monde se levait, personne n’ayant succombé durant la nuit aux vipères, aux scorpions ou aux talibans.

D’après le plan, il fallait conduire jusqu’à une position à peu près au centre de tous les villages et placer les chars d’assaut et les véhicules cana­diens pour qu’ils puissent offrir un tir de couverture pendant que les Afghans et l’ÉLMP nettoyaient les villages une enceinte à la fois.

Lorsque le convoi arriva, au grand complet, au centre de la position de combat, il fallut réajuster le tout, alors pendant un certain temps, les gens dans les villages pouvaient voir ce déploie­ment effrayant de puissance de feu qui tournait en rond, littéralement, à travers leurs champs. « Maintenant, ils ne vont pas se battre avec nous, c’est sûr », dit McNabb. « Ils vont croire qu’on est tous des h—ties de fous. »

« Si on n’a pas de plan, c’est sûr que l’ennemi ne pourra pas deviner ce qu’on va faire », dit joyeusement un autre soldat.

« Planifiera bien qui planifiera le dernier », dit un autre.

Cependant, en fin de compte, tout est réglé et les ÉLMP s’assemblent pour leur dernière séance d’information. « Bon, s’il n’y a pas d’autre question, je vous souhaite à tous un tab—e de bon temps », dit le major Campbell aux ÉLMP assemblés. « Allez-y lentement et sûrement, c’est pas un h—ie de sprint, c’est un marathon : aujourd’hui, on avance pas plus de six ou sept kilomètres si on finit par atteindre tous les cal—ces d’objectifs. Et pour ceux qui n’ont pas encore engagé l’ennemi, rappelez-vous que c’est pour de vrai, alors vous n’avez pas l’occasion de recommencer; manquez pas votre h—ie de coup. Bon, allons-y. »

À la périphérie du premier village, Aggus arrête la patrouille pour dire à Shumps qu’il vient d’entendre un rapport à la radio que des insurgés sont en train de planter des dispositifs explosifs de circonstance (DEC) dans le village devant nous. Des hélicoptères vrombissent au-dessus de nos têtes.

Shumps ne réagit pas. Il demande à un villageois qui passe par là avec un âne s’il y a des méchants dans le village. Le villageois aurait dit que non. Shumps fait encore comme s’il allait chez le dépanneur. Il continue de jeter des coups d’œil aux alentours comme s’il allait prendre l’autobus. C’est un peu déroutant.

Aggus profite de cette courte pause pour essayer de convaincre Shumps qu’il faut qu’il soit assez loin devant pour pouvoir influencer la direction que les premiers éléments de la patrouille vont prendre dans le village.

Bien que Shumps finit par faire ce qu’Aggus lui conseille de faire, il appert que ce n’est pas vraiment suffisant. Le procédé de manœuvres des patrouilles à travers les villages, bien qu’ils n’étaient pas sorciers, étaient assez compliqués pour causer des problèmes.

Les deux compagnies de l’ANA devaient avancer en parallèle et en quinconce, une compagnie avançant d’abord, puis prenant position en attendant que l’autre la dépasse et prenne position aussi. De cette manière, elles auraient progressé par bonds à travers les trois villages.

Mais lorsque les deux compagnies de l’ANA sont entrées dans le premier village, Adamzai, elles commencent à se chevaucher, et elles essaiment pratiquement dans le village.

Au sol, quand on voyait les soldats de l’ANA aller dans toutes les directions en même temps, on savait bien que si l’ennemi se mettait à tirer, on n’aurait pu faire mieux que de se jeter par terre et essayer de tenir parce que les balles auraient certainement volé dans toutes les directions.

Il n’a pas fallu longtemps au major Campbell pour rejoindre Aggus et Shumps. « La géométrie du feu est complètement cal—cée », dit Campbell, et il indiqua qu’une compagnie allait devoir avancer pendant que l’autre resterait sur place.

L’opération s’est dénouée lentement, et les difficultés de navigation qui avaient causé le problème furent extrêmement pénibles à résoudre. Alors que les premiers éléments de la compagnie de Shumps n’étaient qu’à 50 mètres devant le groupe de commandement porteur de cartes, la distance était suffisante pour causer une confusion incessante.

À un moment donné, Shumps s’est fatigué des encombrements et il a décidé de mener la patrouille lui-même. Aggus le retint immédiatement.

Au fur et à mesure que l’opération allait de l’avant, tout le monde souffrait des problèmes de navigation incessants.

Un jeune soldat afghan qui avait passé la journée parmi les premiers éléments vint à côté d’Aggus après un autre renversement de direction et fit semblant de lui prendre la carte, comme pour se moquer. « Vous devriez parler à ce gars », dit McNabb à Shumps en rugissant.

« Il n’a pas d’éducation », répondit Shumps, dans un anglais très courant. « C’est un soldat fou. Tous les soldats sont fous. »

McNabb secouait simplement la tête.

Il dit que la patience est une chose clé qu’il a apprise en travaillant avec l’ANA. « Ils m’ont certainement appris à être patient », dit-il. « C’est une chose que j’aurais dû apprendre il y a 10 ans. »

Et il se tient sur ses gardes avec patience pour tout le monde, surtout pour Aggus, s’assurant que ce dernier soit assez hydraté et qu’il mange ses rations. Mais il le fait aussi pour Shumps qui, vers la fin de la journée, devient de plus en plus malade à cause de la chaleur, bien qu’il refuse constamment de se faire soigner.

Il est indubitable que la chaleur est l’ennemi le plus dur auquel se mesure la force de coalition durant Ateesh Bazi, mais il y a aussi d’autres difficultés mi­litaires de base dont il faut tenir compte quand on veut relier les deux cultures de combattants. Les soldats afghans ne semblent pas s’intéresser à notre manière de faire la guerre, nos cartes, nos plans, nos tactiques. Ils ont leur propre système, beaucoup plus décontracté, qui semble s’asseoir sur l’instinct autant que sur la raison. Mais comme tout le monde le remarque, la culture afghane est pleine de guerre et les hommes sont des combattants extraordinaires, alors ce n’est pas facile à dire si leur façon de guerroyer est mauvaise ou incorrecte.

Cependant, il est évident que le fata­lisme calme personnifié par les « inshallah » de Shumps a un mauvais côté.

Par exemple, un des soldats de la compagnie de Shumps a un fusil AK-47 embelli par des additions super comme un lance-grenade, un capiton de crosse et même une belle lunette, une amélioration rarement utile car le AK-47 est une arme notoirement inexacte à la distance où une lunette serait nécessaire. De toute façon, comme le dit un des Canadiens, la lunette ne devrait pas être montée sur ce fusil et le capiton est bancal, alors toute l’installation de fortune a l’air remarquable mais « on manquerait son coup à bout portant ».

Mais pour l’Afghan qui porte l’arme, s’il atteint la cible ou non dépend pro­bablement davantage de la volonté de Dieu que de quelque question technique comme une lunette bien précise. Malgré cela, ce n’est pas la compétence tactique afghane dont Aggus se soucie le plus. En fait, comme il le dit lui-même, la chose la plus importante à propos de laquelle il travaille avec Shumps et la compagnie n’est pas le combat mais la persistance et la logistique.

Mais même là-dessus, il n’y a pas de doute que le penchant qu’ont les soldats afghans de laisser les choses de base au hasard les opprime. Par exemple, Shumps et sa compagnie savaient que leur générateur d’électricité allait tomber en panne, mais ils n’ont pas remis la paperasserie au quartier général de leur bataillon pour qu’on le leur répare ou pour le faire remplacer malgré les exhortations répétées de leurs mentors. Alors il est tombé en panne et ils ont passé une semaine sans électricité, en se plaignant aux Canadiens sans arrêt.

McNabb dit qu’il s’agit d’apprendre à la dure école. Et même si c’est une manière difficile d’apprendre, comme il le fait remarquer, c’est comme ça à propos de tout ce qu’ils font, même l’entretien des armes, ce qui est évidemment quelque chose dont on devrait se soucier si on tient compte du tir des armes lourdes des Afghans la veille. « On leur dit de nettoyer les armes. On donne l’exemple », dit McNabb. « Mais je vais certainement pas les nettoyer pour eux, leurs h-oties d’armes. »

Ça risque d’être une école vraiment dure.

De toute façon, à la fin d’une longue journée de patrouilles sans voir d’ennemi, le convoi se prépare à repartir et McNabb passe la consigne à Shumps : « Quand on avance, vous nous suivez. »

« Inshallah » : telle est la réponse de Shumps.

McNabb secoue la tête, un sourire résigné aux lèvres. « J’adore ça », dit-il. « C’est comme quand je dis à ma fille de 16 ans de faire quelque chose et qu’elle me répond “comme tu veux” ». Au bout d’un certain temps, tout le monde est prêt à partir, mais lorsque le convoi quitte Nakhonay vers le nord, une explosion a un effet de vague le long des blindés canadiens. Un véhicule cana­dien de devant a sauté. C’est un autre VAL et, ce qui est étrange, c’est le quatrième véhicule de la file, derrière deux chars avec des rouleaux de déminage et un char avec une lame qui racle la route.

Personne ne peut nous dire comment ce DEC a pu survivre au passage des démineurs, mais en général on semble croire qu’il a été détonné par un taliban qui se trouve dans le coin. Il y a eu des blessés, mais rien de très grave, bien qu’il faille si longtemps à l’opération de récupération que la nuit tombe et le convoi au complet doit passer par un chemin très fastidieux pour le retour au bercail en se servant d’équipement d’imagerie thermique.

La friction ne se fait pas attendre. Les heures passent pendant que le convoi vire d’un côté, puis de l’autre, dans la noirceur, essayant de rester loin de la route et du risque de DEC, mais devenant de plus en plus coincé. Ça n’en finit plus dans le noir. Quatre, cinq, six heures. On n’arrivait pas à trouver un chemin et on piétinait. Au loin, on remarque des mouvements ennemis. Je ne pouvais pas le voir, mais je savais que McNabb était là, dans le noir, en train de secouer la tête.

Il est sûr qu’une mission d’ÉLMP n’a rien de facile. Ce sont des gens qui s’occupent d’instruction de base dans une zone de tir réel et, en fait, sans avoir l’autorité de diriger l’instruction. Malgré cela, Aggus insiste beaucoup que le système des ÉLMP est un bon système et qu’il va finir par fonctionner. De fait, Ateesh Bazi a été une réussite. L’opération était compliquée et dure à souhait mais sa raison d’être, l’obtention de renseignements sur la possibilité d’une présence ennemie à Nakhonay, a été complétée.

Tout au moins, personne ne pourra jamais douter de la bravoure d’hommes comme Aggus, McNabb et Campbell, qui, quelque part au-delà des lignes du front, risquent tout pour aider l’armée afghane à s’améliorer.

Notre VAL repart et nous entendons un drôle de rapport. « Je ne pense pas que le système d’armes fonctionne », dit le commandant du VAL à l’interphone.

« Pourquoi? » demande la sentinelle aérienne arrière du VAL.

« Parce qu’il indique qu’on va vers le sud-ouest. »

« C’est bien vers le sud-ouest qu’on va » répond le soldat.

C’était là un problème car, le sud-ouest, c’était la direction d’où nous venions.

La consigne inévitable nous parvint alors à la radio : si on n’arrive pas à sortir d’ici au prochain coup, il va falloir former un périmètre défensif ici pour la nuit. Il y a un gémissement général, sauf chez les gars du quartier général, qui passent une grande partie de leur temps au terrain d’aviation et qui seraient contents de l’aventure d’une nuit dans le territoire des méchants.

Ensuite, quelqu’un dit à la radio qu’il vaudrait mieux abandonner le système d’imagerie thermique. C’est logique car on pouvait nous entendre et voir l’ANA, qui n’avait pas de système d’imagerie thermique et allumait ses lampes, à 10 kilomètres à la ronde. Alors la consigne fut donnée et le convoi alluma ses lampes blanches.

Quelques secondes après, un rire doux et perplexe bruit à l’interphone. « C’est un h—stie d’embouteillage géant », dit la sentinelle arrière.

Tout le monde était désorienté dans la noirceur et, quand les lampes furent allumées, on voyait une étrange image : tout le convoi était égrené et mélangé, des lampes dirigées de tous côtés; difficile à dire s’il y en avait deux qui pointaient du même côté. Tout le monde, semblait-il, avait une idée différente à propos de comment nous tirer du pas où nous nous trouvions.

Le chef d’état-major de la défense Rick Hillier

. [PHOTO : METROPOLIS STUDIO]

Note de l’éditeur : le 15 avril, alors que nous nous préparions à aller sous presse, le général Rick Hillier annonçait qu’il va quitter son poste de chef d’état-major de la défense en juillet.

Le général Rick Hillier sourit encore, mais à peine. Après plus de trois ans à la tête des Forces armées du Canada, observé par les reporters et au milieu de la polémique politique par rapport à la guerre en Afghanistan, le chef d’état-major de la défense Rick Hillier, premier soldat du Canada, assiégé à l’occasion, est toujours résolu, d’un optimisme indéfectible.

Il est optimiste non seulement à propos de la mission en Afghanistan, où le progrès est quotidien dit-il, même s’il est lent et inachevé, mais aussi à propos de l’avenir des Forces canadiennes qui, d’après lui, sont finalement en train de devenir une organisation dont les membres veulent faire partie.

Choisi chef d’état-major de la défense par l’ancien premier ministre Paul Martin et le ministre de la défense d’alors Bill Graham, Hillier s’élançait sous les projecteurs au début 2005 grâce à ses opinions et à son franc-parler, à son charisme vibrant, et il annonçait avec fermeté comment il voyait le renouveau des Forces canadiennes.

Maintenant, après plus de trois ans à un travail où il a beaucoup encaissé, le stress commence à transparaitre. Bien que fameux pour sa bonne humeur accueillante et son charisme affable, lors de ses derniers discours et entretiens, il semblait quelque peu abattu, pas vraiment froid, mais peut-être un peu las. « (Je) savais que (mon mandat en tant que chef d’état-major de la défense) allait être raide », dit-il. « J’avais l’intention qu’il serait raide et court, mais pour l’instant je n’ai pas réussi à le rendre court, alors, ouais, c’est raide. »

Né en 1955 à Campbellton (T.-N.), il s’est engagé dans le militaire après avoir obtenu un diplôme à l’Université Memorial en 1975. Il a servi dans les 8th Canadian Hussars et les Royal Canadian Dragoons en tant qu’officier de blindés, et puis il a monté en grade jusqu’aux postes d’état-major, dont celui de chef d’état-major de l’armée de terre.

Toutefois, rien n’aurait pu le préparer complètement au stress et à l’observation des trois dernières années. Il a déjà servi sous trois ministres de la Défense nationale et deux premiers ministres, et il a enduré d’innombrables petits déchaînements de passions bureaucratiques ou médiatiques qui auraient pu interrompre sa carrière. Et il a fait tout cela avec le sourire qui est devenu sa marque de fabrique. « Je n’ai pas de leçon pour la survie, car je m’y suis vautré moi-même », dit-il en souriant lors d’un entretien qu’il nous accordait. « J’ai travaillé des journées trop longues, fumé trop de cigares et fait tout ce qu’on ne devrait pas faire pour survivre personnellement. »

Il a quand même survécu, bien qu’avec quelques marques. En plus des innombrables petites controverses, il y a une source de stress plus importante : pas moins de 84 soldats, marins et aviateurs canadiens sont morts depuis que Hillier a accepté son poste, le 4 février 2005.

« Je n’ai pas de leçon pour la survie, car je m’y suis vautré moi-même », dit-il en souriant lors d’un entretien qu’il nous accordait. « J’ai travaillé des journées trop longues, fumé trop de cigares et fait tout ce qu’on ne devrait pas faire pour survivre personnellement. »

Ce chiffre comprend les soldats qui sont morts au Canada et ailleurs autour de la terre, mais la grande majorité des morts se sont passées au Kandahar (Afghanistan), à une mission dont il s’est fait le champion et qu’il a supervisée depuis le début, en 2006.

Il croit que, bien que constant, le progrès en Afghanistan est lent et il dit qu’il n’y a « pas assez de développement visible », et que malgré le fait que les talibans ont été affaiblis, ils constituent encore une force de combat mortelle.

Malgré cela, il est confiant que la plus grande partie des combats est terminée et que bientôt, après février 2009, le Canada va pouvoir dédier une plus grande partie de ses forces à l’entrainement des soldats et des policiers afghans, grâce surtout aux équipes de liaison et de mentorat professionnel (ELMP), lesquelles sont composées de soldats canadiens intégrés dans des unités de l’armée et de la police afghanes.

En même temps, le général Hillier reconnait que la stabilisation du Kandahar et la mise en déroute des talibans aura été une mission difficile, surtout à l’endroit qu’il appelle « le triangle de fer », région à l’ouest-sud-ouest de Kandahar, formée par Zhari, Panjwai et Pashmul, où sont nés les talibans et où ont eu lieu la majorité des combats.

Durant les deux dernières années, les Forces canadiennes ont essayé de s’attaquer à ce terrain toutes seules — et conséquemment elles ont joué un rôle où elles se battaient pour repousser les insurgés d’un terrain qu’ils reprenaient aussitôt qu’elles se retiraient — au cours des quelques prochains mois, d’après Hillier, il va y avoir du changement sur le terrain. « En fait, nous n’avions pas suffisamment de soldats pour nous placer à certains endroits tout le temps. Ainsi, nous pouvions nous précipiter, mais ensuite il fallait aller mener une opération ailleurs, alors les talibans pouvaient revenir et ils se permettaient de le faire; en fait, ils le font encore : on ne fait que donner des coups d’épée dans l’eau. »

Toutefois, à l’approche du printemps, un certain nombre de choses ont changé en faveur de la mission de l’OTAN. La plus évidente est l’apport de quelque 3 000 marines américains venus au Kandahar pour travailler avec les Forces canadiennes dans des « opérations synchronisées » comme dit le général Hillier.

Mais en plus, comme il le fait remarquer, il y a quelques innovations qui pour être plus subtiles n’en sont pas moins décisives. Non seulement les fameux Gurkhas népalais opèrent-ils actuellement aux côtés du bataillon canadien dans le Sud en tant que bataillon de réserve, on y prévoit aussi un bataillon de réserve américain pour les opérations. « La possibilité que quatre bataillons ou plus travaillent ensemble au Kandahar pendant une bonne partie de la prochaine saison de campagnes, entre mars et novembre, change la dynamique du tout au tout », dit Hillier. « C’est que les talibans ne pourront pas simplement se retirer ni au district de Maywand, ni à Spin Boldak, ni en Arghandab du Nord parce qu’il va y avoir un bataillon là-bas aussi. Alors tout à coup il ne leur reste plus d’endroit où aller et nous allons avoir une présence beaucoup plus viable au cours des prochains six ou huit mois; et puis ça va permettre aux policiers de faire quelque chose; ça va les rendre plus confiants et ça va nous permettre de progresser davantage parce que nos équipes de formation seront plus nombreuses là-bas. »

Le débat au Canada s’est porté sur ce qui va se passer au-delà des prochains six à huit mois — la prochaine « saison de campagnes » comme beaucoup de gens se plaisent à dire — soit sur 2009 et sur ce qui va arriver à la mission canadienne après l’obligation actuelle de trois ans. Bien que le Parlement a voté au mois de mars de prolonger la mission, en principe, jusqu’en 2011, une bonne partie des détails opérationnels n’ont pas encore été fixés.

« … alors n’essayons pas de diriger en détail une mission sur le terrain en Afghanistan à partir d’ici à Ottawa quand on ne sait pas dans quelle situation elles vont se trouver d’un jour à l’autre. Si on le fait, on prend des risques énormes et on met des hommes et des femmes en très grand danger. Alors donnez-nous la mission et assurez-vous que c’est une mission viable militairement du point de vue des commandants, et puis laissez-nous faire. »

Ce printemps, alors qu’à Ottawa on se demandait surtout si la mission de combat devrait continuer ou s’il fallait la remplacer par le rôle moins agressif et moins dangereux qu’est la formation des forces afghanes, Hillier essayait de recanaliser le débat en demandant au Parlement de confier une mission aux Forces canadiennes qui serait « viable militairement ».

« Actuellement, dans la catégorie formation, nous avons engagé quelque 250 de nos soldats », dit-il, à propos des Canadiens qui font partie du programme d’ELMP. Aussitôt qu’on obtiendra un autre bataillon, ou d’autres soldats, ou encore d’autres policiers, on va prélever davantage d’entraineurs sur notre contingent, et cela voudra dire que moins (de Canadiens) iront se battre. Mais il faut qu’on maintienne cette capacité de réagir, et il faut qu’on continue de poursuivre les chefs. »

Il y aura moins de Canadiens qui se battront parce que, en théorie, les Afghans vont s’occuper d’une bien plus grande partie des combats eux-mêmes, quoique avec l’aide des Canadiens qui font partie des ELMP. Toutefois, la capacité de réagir dont parle Hillier veut dire qu’il faudra une force de combat en réserve formée de soldats canadiens, et il faudra continuer d’envoyer des forces d’opérations spéciales canadiennes à la poursuite des chefs des talibans. De plus, même la distinction entre la formation et le combat n’est pas du tout évidente, comme le remarque le général.

« Quand on déploie les ELMP, c’est avec les bataillons afghans et ça veut dire qu’elles vont au combat elles-mêmes. Alors n’essayons pas de diriger en détail une mission sur le terrain en Afghanistan à partir d’ici à Ottawa quand on ne sait pas dans quelle situation elles vont se trouver d’un jour à l’autre. Si on le fait, on prend des risques énormes et on met des hommes et des femmes en très grand danger. Alors donnez-nous la mission et assurez-vous que c’est une mission viable militairement du point de vue des commandants, et puis laissez-nous faire. »

Hillier affirme que la poursuite des opérations militaires au Kandahar va presque certainement donner lieu à des combats d’une sorte ou d’une autre et que l’ordre politique d’éviter le combat tout en se tenant opérationnel au Kandahar mettrait la mission en danger, et la vie de soldats canadiens également. Il n’a certainement pas tort.

D’un autre côté, au Canada, les Forces canadiennes se trouvent dans un tout autre combat. Ayant été réduites et leurs acquisitions restreintes pendant la période suivant la guerre froide, leur problème actuel, c’est qu’elles grandissent un tout petit peu trop vite. « Notre effectif a été tellement réduit, je crois bien qu’il a atteint un point en dessous de la masse critique », dit Hillier. « Dans un pays aussi grand que le nôtre, où il y a tant de bases et de stations, où il y a tant d’ouvrages à accomplir, tant d’ouvrages en Amérique du Nord dans le cadre du NORAD et tant de missions ailleurs… on était bien en dessous de la masse critique. »

Et vu que les effectifs augmentent rapidement, la pierre d’achoppement contre laquelle Hillier a butté est de former les recrues assez vite. De plus, il dit qu’il y a tant de programmes d’approvisionnement qu’ils vont trop vite pour qu’on puisse s’en occuper comme il faut. « On ne peut pas s’occuper de tous les programmes pour l’équipement qu’on a », dit-il, « et en conséquence, on les ordonne selon leurs priorités et on en met quelques-uns de côté. Par exemple, on aurait aimé s’occuper des voilures fixes de Recherche et sauvetage il y a deux ans, mais ce n’était tout simplement pas possible à cause de tout ce qu’on devait faire, mais on va pouvoir s’en occuper très bientôt […]. »

En fin de compte, le général semble satisfait que son projet concernant la transformation des Forces canadiennes est une réussite, en gros, et il ne semble pas s’inquiéter outre mesure des autres obstacles. En effet, la vision dont il a parlé quand il a obtenu le poste, des Forces canadiennes restructurées, un nouvel équipement, une nouvelle concentration sur les opérations et l’unité des Forces, s’est concrétisée en grande partie et, bien qu’il reste encore du travail à faire, il donne l’impression que les Forces ont finalement tourné la page. « Les gens travaillent dur », dit-il. « Ils ont toujours travaillé dur. Mais le contexte, aujourd’hui, est si différent de celui d’il y a cinq ou 10 ans. Le contexte est si différent qu’on est vraiment en train de construire des Forces comme celles dont veulent faire partie la plupart des gens en uniforme depuis qu’ils se sont engagés. »

Même si Hillier se fait critiquer, presque tous les gens qui s’intéressent au militaire canadien reconnaissent qu’il a eu un effet énorme. « Je pense que c’est le premier chef d’état-major de la défense (depuis longtemps) qui est aussi une personnalité, qui a mis le militaire au premier plan, qui traite avec le gouvernement comme il faut pour obtenir ce dont le militaire a besoin, qui a aussi bien fait comprendre sa vision aux forces » dit Jack Granatstein, un historien et auteur canadien qui, entre autres, a écrit The Generals, une étude du généralat canadien à la Seconde Guerre mondiale.

« Je ne veux pas dire lesquels », dit Granatstein, « mais il y a probablement eu trop de généraux qui ne faisaient que saluer et dire “oui m’sieur”, et qui ne protégeaient pas toujours les intérêts des forces, ce qui n’était probablement pas la meilleure chose à faire pour le militaire. D’un autre côté, il est possible de faire l’inverse. On peut pousser les politiques à faire des choses que le public ne soutient pas et, au bout du compte, les dirigeants, ce sont le premier ministre et les ministres, alors le chef d’état-major peut se faire limoger à n’importe quel moment. Je pense que Hillier a reculé les limites un petit peu, et je pense aussi qu’il a réussi à le faire avec beaucoup de doigté. »

Bien entendu, Hillier va finir par quitter son poste, c’est inévitable, et bien qu’il n’y a pas de terme obligatoire pour un chef d’état-major de la défense, la moyenne est à peu près de trois ans et demi, ces derniers temps. Son prédécesseur, Ray Hénault, a servi trois ans et sept mois, et Maurice Baril, juste avant, pendant presque aussi longtemps. Quant à Hillier, il garde le secret en ce qui concerne ses plans. Et même si à l’occasion des rumeurs courent que sa titularisation touche à sa fin, il disait en riant, lors d’un discours en février, qu’il en était à sa dernière année en tant que chef d’état-major; il disait qu’il allait se joindre aux Maple Leafs de Toronto, pour insérer le « généralat » militaire dans le directeur général.

Le plan de la campagne afghane du général

La mission afghane est on ne peut plus complexe. Il n’y a pas de réponse simple même aux questions élémentaires comme « Que se passe-t-il? » et « Somme-nous en train de gagner? ». Pour répondre à une question sur la guerre en Afghanistan que nous lui avons posée, le chef d’état-major de la défense a essayé de rendre la mission un peu plus compréhensible en nous expliquant comme il faut les trois stades — combat, entrainement et développement — du plan canadien au Kandahar et il a ajouté une évaluation du progrès obtenu. Il expliquait la mission ainsi.

« Voici comment on comprend ça avec des termes simples triangulaires, ce qu’on essaie de faire depuis qu’on est allés là-bas. Voici comment on y est allés, disons. Au début, on s’est concentrés sur la partie qui comprend les combats et ce n’était pas par hasard, vu que les talibans étaient au pouvoir et ils menaçaient tout ce qui se passait et ce qu’on prévoyait faire, et puis les Afghans n’étaient pas capables de s’en occuper, alors on a dû se battre nous-mêmes.

« Le développement était accessoire, surtout parce que le danger était si grand qu’il a fallu qu’on s’y emploie peu à peu. L’entrainement, ce qu’on voulait faire depuis le début, c’était encore moins important parce qu’il n’y avait pas de forces afghanes à entrainer. Et le gouvernement, les aider à gouverner, eh bien, nous, les militaires, nous n’avons pas de capacités importantes pour les aider, mais nous avons quand même employé notre équipe consultative stratégique à Kaboul pour essayer de le faire un peu. Mais si on regarde ce mélange de choses en marche : les Forces canadiennes, les Afghans, et la communauté internationale; c’est là qu’on en était.

« La transition qui nous intéresse c’est vers là où on pourra se concentrer sur l’entrainement, pour que les combats deviennent un composé des combats des ELMP et de nos unités afghanes, de nos forces d’opérations spéciales qui pourchassent les chefs, et cetera; et puis aussi une capacité de réaction ou de réserve, au cas où les choses ne se passent pas bien. Et puis ensuite, on pourra se concentrer davantage sur le développement et on pourra le rendre plus sûr et continuer à s’occuper de la partie qui concerne le gouvernement.

« Ensuite, la troisième partie, c’est celle où le développement prend le plus d’importance. C’est la construction et la partie gouvernementale. La partie qui concerne l’entrainement devient celle où on épaule l’entrainement de l’armée nationale afghane, et la partie concernant les combats devient simplement celle des combats les plus importants des forces spéciales anti-terroristes. Et les Afghans s’occupent de tout le reste.

« Alors il faut aller de l’un à l’autre, et puis au suivant, et on pense que c’est justement là qu’on se trouve. Alors, le problème c’est de savoir combien de temps il faut pour aller complètement de l’un à l’autre, et on travaille là-dessus tous les jours. »

Le pire dans le meilleur emploi du monde

Quand le général Hillier dit qu’il a « le meilleur emploi du monde », il le dit avec tant de conviction qu’on ne peut faire autrement que croire qu’il le croit vraiment; toutefois, quand il parle du pire qu’il y a dans son emploi, sa voix change, il baisse les yeux et il donne l’impression, reconnaissable entre toutes, que ce dont il parle, c’est quelque chose de véridique.

« Il y a toutes sortes de choses qui ne se passent pas comme on voudrait, et tout, mais croyez-moi, quand on a la vie d’hommes et de femmes entre les mains, tout ce qui touche à la bureaucratie habituelle et qui fait que les choses ne se passent pas tout à fait comme on le souhaiterait, quand on fait deux pas en avant et un en arrière, ou même à l’occasion un pas en avant et deux en arrière, toutes ces choses-là ne veulent vraiment plus dire grand-chose.

« Ce qui est vraiment pénible, c’est quand on reçoit un appel au milieu de la matinée, ou au milieu de la nuit — et, autrefois, je disais pour rire avec mes gars que personne ne m’appelle à trois heures du matin pour me dire que j’ai gagné à la loterie, mais ce n’était pas vraiment très drôle — quand le téléphone sonne à trois heures du matin, maintenant, j’en suis au point où je m’assois, je ne me presse pas, je me prépare, parce que je sais ce qu’il y a à l’autre bout. C’est la seule raison pour laquelle les gens m’appellent, parce que nous avons perdu quelqu’un. C’est ça la partie du travail que je ne souhaite à aucun chef d’état-major de la défense.

« (Je) prends (mes) responsabilités avec beaucoup de sérieux; ça veut dire que je vais sans faute voir la famille, et je m’assure qu’elle a notre soutien, qu’elle l’a le plus vite possible. Et comprenez-moi, c’est durant le pire des jours de leur vie que je vais voir ces gens. Toutefois, je ne peux pas vraiment comprendre ce qu’ils endurent parce ce que ça ne m’est jamais arrivé. Je pleure avec eux, mais c’est difficile de sympathiser parce que nous n’avons pas eu la même expérience. On va voir chacune des familles pour leur parler, et je ne les ai pas toutes rencontrées parce que des fois j’étais à l’étranger et je ne pouvais pas revenir assez vite, et on leur dit à quel point on est fier de leur fils ou, dans le cas de Nichola Goddard, de leur fille, et à quel point on est fier qu’ils étaient des militaires, et qu’ils faisaient partie de nous, et qu’ils nous ont si bien servi, et que maintenant notre travail c’est de faire en sorte que la trace de leurs pas dans le sable ne soit jamais effacée. On va les voir pour les inspirer et les aider durant les jours les plus difficiles, les pires de leur vie, et chaque fois ce sont eux qui nous inspirent : grâce à leur force, à leur dignité, à leur courage et à la fierté qu’ils ressentent eux-mêmes pour leur enfant, leur fille, leur mari, leur père. »

Opérations spéciales : Les Hommes en Noir canadiens

Au fur et à mesure que la bataille du Kandahar s’éloigne de la confrontation armée directe, le combat ressemble de plus en plus à celui pour lequel les forces d’opérations spéciales ont été conçues. La Force opérationnelle interarmées 2 — la force anti-terroriste au paroxysme des facultés militaires — se trouve en Afghanistan depuis 2002, et le général confirme que le Régiment d’opérations spéciales du Canada (ROSC) mène actuellement des opérations en Afghanistan aussi. Bien que les détails des opérations sont secrets, le général dit franchement que les forces d’opérations spéciales canadiennes pourchassent les chefs des talibans à travers le Kandahar.

« (Les forces d’opérations spéciales canadiennes) sont un facteur des plus importants. Quand il s’agit de poursuivre et ébranler la cohérence des talibans, c’est-à-dire de maintenir la pression sur leurs commandants, nous sommes des plus efficaces. Nos opérations ne servent pas à attaquer chacun des combattants talibans, car beaucoup d’entre eux sont eux-mêmes des gens qui ont été acculés au combat, qui n’avaient d’autre choix que de prendre les armes parce qu’ils n’avaient pas d’argent pour nourrir leur famille, ou qui ont été forcés de le faire parce que c’était moins dangereux de nous faire face que le contraire. Alors nous ne sommes pas aux trousses de chaque combattant taliban.

« Ce qu’on veut faire, c’est supprimer les commandants qui s’occupent d’orchestrer, de faciliter, de payer, de commander, de planifier et de pousser les gens à nous attaquer ou à attaquer les Afghans ou les innocents. Et c’est sur ça que nos forces spéciales se concentrent. C’est comme ça qu’on détermine les conditions favorables au succès mais, ce qui est tout aussi important pour nous, ça sert à réduire énormément les risques que courent nos hommes et nos femmes.

« J’ai dit (durant un discours récent) qu’on avait débarrassé le champ de bataille de six commandants qui étaient responsables de la mort de 21 soldats canadiens; eh bien, ce chiffre à changé. On a supprimé sept commandants qui étaient responsables de la mort de 27 soldats et, en soit, ça veut dire que ces commandants, qui sont des gens capables, ne sont plus en train de tirer des plans et d’organiser et lancer des attaques contre nous, et encore moins contre les Afghans ou les organismes d’aide.

Le chef d’état major et la Légion royale canadienne

« Je vais toujours porter dans mon cœur le fait que j’étais chef d’état-major de la défense et vice-président honoraire de la Légion durant l’année de l’ancien combattant (2005). Je sais fort bien les efforts que la Légion royale canadienne a faits pour s’assurer que la “trace des pas dans le sable” qu’ont laissé nos anciens combattants ne soit jamais effacée, et ce qu’elle est en train de faire pour s’occuper de nos générations d’anciens combattants plus jeunes. Le soutien de la Légion nous inspire tous. »

Les quatre leçons du général Hillier sur la guerre anti-insurrectionnelle

La guerre anti-insurrectionnelle est notoirement délicate, pleine de stratégies qui peuvent sembler aberrantes et de paradoxes. Pour gagner, le commandant doit bien comprendre les vieilles leçons — on peut gagner toutes les batailles sans toutefois gagner la guerre, mais les insurgés peuvent gagner rien qu’en refusant de perdre, et bien qu’il n’y ait pas de solution militaire au problème de l’insurrection, on ne commande que des forces militaires — tout en essayant de saisir une situation singulière dans toute sa complexité. Alors après plus de deux ans durant lesquels il a dirigé les opérations anti-insurrectionnelles en Afghanistan, voici ce que le chef d’état-major de la défense a appris.

1. « Il faut fixer les gens de la région, qui ne désirent qu’avoir une vie normale, sur notre soutien réel en leur faveur. Et savez-vous, je ne suis même pas sûr que la démocratie telle que nous la connaissons et des normes de vie comme les nôtres soient possibles en Afghanistan. Mais, ma foi, tout ce que les gens de là-bas désirent c’est de vivre sans souffrir de la faim, sans être en danger et que leurs enfants et eux-mêmes ne risquent de se faire tuer quand ils vont quelque part, d’avoir la possibilité d’un avenir qui soit un tout petit peu meilleur, peut-être de pouvoir obtenir des soins, et certainement que leurs enfants aient de l’éducation. Alors il faut être un soutien évident pour les gens et pour ce qu’ils essaient de faire, que ce soit évident dans tout ce qu’on fait, c’est la première partie.

2. « On ne gagne pas une campagne anti-insurrectionnelle par la force militaire. Ce qu’il faut faire, c’est contrer les insurgés, dans ce cas-ci, les talibans; on les empêche d’arrêter ou même de freiner le progrès, bien que des fois ils réussissent à le freiner, mais on les empêche de l’arrêter, jusqu’à ce qu’on ait réussi à construire le pays autour d’eux. Le point où la réussite est assurée est difficile à voir, mais d’après moi c’est subjectif. Alors, maintenant, s’il y a une grosse explosion à Kaboul, les gens se demandent si le gouvernement afghan se maintient encore, s’il est encore là. Car, voyez-vous, la confiance est encore fragile. À un moment donné, l’Afghanistan va devenir comme les autres pays, elle aura encore des problèmes de violence, mais quand ils auront lieu, personne ne s’inquiétera que ça donne lieu à toute une série d’événements et que ça fasse tomber le gouvernement, parce qu’ils auront confiance que leur gouvernement sera capable de s’en occuper. Et c’est là où il faut en venir.

3. « Lorsqu’on construit les institutions en Afghanistan, malgré l’insurrection, il faut le faire à l’image des Afghans. Ce n’est pas ce que nous voulons comme solution. C’est celle qu’ils veulent. Ainsi, de quoi leurs unités auront l’air, et comment leur police va fonctionner, et où ils veulent un pont ou un puits, ce n’est pas toujours évident pour nous, alors on doit se rappeler constamment que c’est leur pays et qu’ils seront encore là dans 50 ans, pas nous, alors il faut s’assurer que ce soit non seulement l’image afghane, mais que la philosophie soit afghane, que la construction soit afghane, et que des Afghans participent au mécanisme décisionnel et puis ensuite qu’ils prennent ces décisions eux-mêmes en tenant compte de la compréhension précise de leur pays, de leur population et de leur système qu’ils ont.

4. « D’après nous, pour contrer l’insurrection, il faut des soldats, des marins et des aviateurs et aviatrices professionnels comme on n’en a jamais eu besoin auparavant. Cela nécessite une direction au niveau le plus bas. Des jeunes gens sur lesquels nous comptons pour faire des choses phénoménales, dans un chemin poussiéreux et dangereux, loin de toute autre unité, avec des Afghans de la place… Les militaires qu’il faut pour ça sont des professionnels absolument incroyables et, d’après moi, (l’Afghanistan) a confirmé que nos gens en uniforme sont vraiment des professionnels.

Le devoir en Afghanistan

Tir nocturne de l’artillerie canadienne au nord de Kandahar. [Adam Day]

Le temps est venu pour les responsables politiques et militaires du Canada de prendre une décision. Et la question à laquelle ils doivent répondre n’a rien de facile. En fait, il s’agit d’une décision qui pourrait couter la vie à beaucoup de gens. La question est la suivante : quel rôle le Canada va-t-il prendre dans l’effort de l’OTAN servant à stabilizer l’Afghanistan?

La fin de l’engagement de trois ans pris par le Canada—en tant que leader dans la province de Kandahar—arrivant au début de l’année 2009, Ottawa bourdonne de débats à propos de ce qu’on devrait faire.

Bien que les options soient nombreuses—allant de continuer le rôle de combattant jusqu’à se retirer entièrement—le nouveau rôle qui est mentionné le plus souvent en est un où l’on se concentrerait sur le côté plus tranquille de la mission, surtout l’apport d’aide et de reconstruction, et sur la formation des forces afghanes.

Or, vu que la situation de la sécurité dans le pays empire, on doute de la viabilité de ce rôle plus tranquille car le développement et la reconstruction ne peuvent pas avoir lieu sans un certain degré de paix.

Quoi qu’il en soit, la simple continuation du rôle actuel du Canada est peu probable, non seulement pour des raisons politiques mais aussi parce que les Forces canadiennes trouveraient fort difficile de continuer l’intensité opérationnelle actuelle, dans le cadre de laquelle environ 2 500 soldats sont déployés, 2 500 de plus se préparent à être déployés et 2 500 autres récupèrent après leur déploiement récent.

Pour faire un choix avisé dans le but de régler le problème qu’est l’Afghanistan, il faut comprendre ce qui s’y passe actuellement.

Ainsi, partie du débat sur la mission, le Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense, présidé par le sénateur Colin Kenny, a entendu, ces derniers temps, un grand nombre de spécialistes et de témoins sur la situation en Afghanistan. Pour obtenir les renseignements dont il a besoin pour faire ses rapports périodiques sur les problèmes concernant la sécurité nationale, le comité entend des spécialistes de façon routinière.

Le 3 décembre 2007, il a entendu deux représentants du Senlis Council, un cercle de réflexion international fondé en 2002 qui a des bureaux, entre autres, à Kaboul et à Kandahar. Le Senlis Council est reconnu principalement pour ses comptes rendus réguliers sur l’Afghanistan concernant ce qui se passe sur le terrain, problèmes de politique et de stratégie inclus.

La présidente du Senlis Council et chercheuse régionale en chef Norine MacDonald, une Canadienne, habite et travaille en Afghanistan du Sud depuis trois ans. Son témoignage devant le comité concernait surtout un rapport qui a été publié par Senlis en novembre et dont le titre était Stumbling into Chaos : Afghanistan on the Brink (trébucher vers le chaos : l’Afghanistan au bord de l’abime).

Comme le remarquait Mme MacDonald, le rapport de Senlis était principalement basé sur des entretiens avec des Afghans qui vivaient dans les villages et les camps de réfugiés aux alentours de Kandahar.

« Les conclusions que nous avons induites dans notre rapport sont que les insurgés talibans occupent actuellement de grandes étendues incontestées en Afghanistan du Sud : des régions rurales, des régions frontalières, quelques centres de district et d’importantes voies de communication », dit Mme MacDonald. « Nous avons calculé quel était le pourcentage de cette masse terrestre afghane et nous avons conclu qu’il y a une présence permanente des talibans sur 54 pour 100 de l’Afghanistan et la présence est substantielle sur 38 pour 100.

« Ce sont les gouvernants de fait dans d’importants territoires du Sud et ils commencent à régner sur des parties de l’économie et de l’infrastructure clé, comme les routes et l’approvisionnement en énergie.

« La pénible conclusion c’est que malgré de grandes mises de fonds par la communauté internationale et beaucoup d’efforts militaires, dont ceux de nos troupes, ainsi que malgré notre désir universel de réussir, l’État est à nouveau en danger de se scinder, le Sud tombant entre les mains des talibans. »

Mme MacDonald, évidemment quelqu’un qui ne mâche pas ses mots, a donné aux sénateurs les preuves de l’influence croissante des talibans dans le Sud que Senlis a ramassées. « Il y a des stations de radio talibanes et, triste à dire, il y a des passeports talibans en circulation », dit-elle tout en distribuant ce qui semblait être un passeport taliban, imprimé au Pakistan, donnant droit au titulaire de voyager en Afghanistan du Sud.

« C’est parce que nous sommes sur le terrain », dit Mme MacDonald, « que nous comprenons très bien la situation. » Les militaires canadiens font du bon travail dans des circonstances de plus en plus difficiles. Cependant, le nombre de troupes de l’OTAN sur place étant trop petit, (elles) ne peuvent pas s’emparer et garder de territoire en Afghanistan du Sud.

« La réponse, inadéquate, donnée à la croissance de la résistance des talibans par plusieurs états membres de l’OTAN équivaut, d’après nous, à l’abandon du gouvernement de Karzai de l’Afghanistan du Sud.

« Nous recommandons de doubler les effectifs des pays dont la contribution n’est pas conforme et d’enlever les limites et les mises en garde concernant le mouvement des troupes.

« Nous faisons face à un ennemi qui peut se regrouper au Pakistan quand ça lui chante et profiter d’un nombre presque infini de recrues. »

C’est pour ça, dit Mme MacDonald, que Senlis « a recommandé d’entrer au Pakistan aux côtés de l’armée pakistanaise pour s’y occuper des bases des talibans et d’Al-Qaïda. »

Bien que nombre d’analystes et de commentateurs seraient probablement d’accord avec Mme MacDonald qu’il n’y a pas suffisamment de soldats pour stabiliser l’Afghanistan du Sud et, en outre, que la clé du problème se trouve au Pakistan, rares sont ceux qui sont prêts à approuver officiellement la croissance de la mission de l’OTAN pour y inclure des incursions militaires dans ce pays-là.

Une semaine après, soit le 10 décembre, le comité entendait la réponse officielle des Forces canadiennes à la proposition de Mme MacDonald, quand le brigadier-général P.J. Atkinson offrait son témoignage. Il est directeur général des opérations de l’état-major stratégique du ministère de la Défense nationale. « Le Pakistan est un État souverain », dit-il. « C’est presque comme si nous menions des opérations militaires chez nos voisins du sud. Évidemment, le commandant de la Force opérationnelle interarmées d’Afghanistan a des réunions régulières avec les troupes pakistanaises de l’autre côté de la frontière. C’est quelque chose de crucial. Le chef d’état-major de la Défense et d’autres gens ont déjà déclaré que la solution en Afghanistan se trouve au Pakistan. Il n’y a là rien de nouveau, c’est sûr. Nous voulons refouler notre zone de développement afghan jusqu’à la frontière. C’est pourquoi certaines de nos unités travaillent aux frontières de la région de Spin Boldak. L’importance de cette région est cruciale.

« C’est en réussissant à administrer leur propre frontière que l’évolution et le rétablissement des Afghans auront lieu. Ça n’arrivera pas du jour au lendemain, mais c’est évidemment un état où ils veulent parvenir afin de démontrer qu’ils peuvent assurer leur souveraineté. »

La stratégie officielle, telle qu’Atkinson en a brossé un tableau, est de stopper l’infiltration à la frontière et travailler avec les Pakistanais dans le but d’éliminer le danger de l’autre côté.

Dans un rapport fait l’an dernier, ce même comité sénatorial attirait l’attention sur le problème du Pakistan et, comme suggestion, disait que la fermeture de la frontière serait une bonne mesure tactique.

Toutefois, arrêter l’infiltration sera presque impossible, du moins d’après M. Seth Jones, l’expert sur l’Afghanistan de l’équipe américaine d’analystes RAND Corporation. « Je ne crois pas que ce soit une solution pratique », dit M. Jones à propos de la fermeture de la frontière. « Pour vous dire l’expérience américaine à sa frontière mexicaine : les États-Unis ne peuvent pas empêcher les Mexicains de passer la frontière, pas même avec un mur.

« L’idée d’en construire un dans un des endroits les plus montagneux du monde n’est tout simplement pas pratique d’après moi, surtout quand il y a des gens qui désirent passer d’un côté à l’autre et qu’il y a des gouvernements désireux de les assister. En ce sens, c’est impossible de les empêcher. S’il y a un appui de l’autre côté, vous n’arriverez pas à empêcher les gens qui veulent traverser la frontière de passer. »

Au-delà, M. Jones était d’accord avec Mme MacDonald que la situation militaire-sécurité en Afghanistan est sombre et qu’elle s’assombrit de plus en plus. « C’est sûr que lasécurité a empiré au cours des dernières années : au moins à travers la moitié de l’Afghanistan. Je pense que la conjoncture est manifeste », dit-il.

« Le nombre d’attaques lancées par les insurgés a augmenté de 400 pour 100 entre 2002 et 2006. Le nombre de morts a augmenté de 800 pour 100 durant cette période-là. La violence a empiré particulièrement entre 2005 et 2006.

Le nombre d’attaques suicides a quadruplé, celui des bombes télécommandées a double et celui des attaques armées, triplé.

« Les données de 2007 ne sont pas encore complétées, mais la tendance semble indiquer que les chiffres vont être supérieurs dans presque toutes ces catégories. Par exemple, le nombre d’attaques suicides en Afghanistan en 2007 va probablement être le plus grand de l’histoire du pays. »

Mme MacDonald et M. Jones ont dit au comité, comme exemple de détérioration de la situation concernant la sécurité, qu’ils ne pouvaient plus conduire sur les routes qui étaient sans danger peu de temps auparavant.

M. Jones croit qu’il y a plusieurs facteurs occasionnant cet accroissement des activités et de l’instabilité, le premier étant relié à la gouvernance. Je pense qu’on peut dire, sans risques de contradiction, qu’il y a eu un certain affaissement de la gouvernance en Afghanistan », dit-il.

« Le problème principal est relié à ce que pensent les Afghans dans leurs villages. Il ne faut pas oublier qu’en Afghanistan, et c’est comme ça depuis au moins 30 années de violence, c’est-à-dire depuis l’invasion (russe) de 1979, la politique est entièrement locale. Peu importe ce qui se passe à Kaboul ou à Kandahar. Ce qui importe, c’est ce qui se passe dans les zones rurales du pays, parce que c’est là que les efforts anti-insurrectionnels se gagnent ou se perdent. Les villages dans ces régions ne sont pas assez protégés par les forces nationales de sécurité. »

M. Almas Bawar Zakhilwal, un Afghan qui occupe le poste d’administrateur canadien du pays au Senlis Council, est d’accord avec M. Jones à propos de ce qui se passe en Afghanistan : « En tant qu’Afghan, je peux vous dire que pour réussir en Afghanistan, surtout en Afghanistan du Sud, il va falloir aider les gens davantage.

« J’ai parlé à beaucoup d’entre eux; je leur ai demandé : “Qu’est-ce que la communauté internationale peut faire pour vous? Qu’est-ce que votre gouvernement peut faire pour vous?” Et la seule réponse qu’on me donne c’est : “Ce gouvernement et la communauté internationale sont au pouvoir depuis six ans. Ma vie n’a changé en rien. Ma vie est comme elle était il y a six ans. Il n’y a pas d’école dans mon village ni dans mon district;je n’ai pas de travail. Mes routes sont encore mauvaises; mon système d’irrigation est toujours le même. Les talibans sont encore là. Même s’ils ne sont pas au pouvoir, ils sont dans les villages. Qu’est-ce que la communauté internationale a fait pour nous? Rien. Comment pourrais-je l’appuyer?”

« Quand nous parlons d’une stratégie de cœurs et d’esprit », poursuivit M. Zakhilwal,« nous ne vous demandons pas de leur donner des grosses voitures ou des grosses maisons. Nous vous demandons les choses élémentaires de la vie. Quand je m’entretenais avec les gens, je leur demandais : “Dites-moi trois choses que vous aimeriez demander à la communauté internationale ou au gouvernement de Karzai.”

« Les trois premières choses sur la liste, parmi les milliers d’entretiens que nous avons eus, sont l’eau potable, la nourriture et l’abri. Est-ce vraiment si difficile de leur donner ça pour pouvoir réussir? Je ne pense pas que ce soit si difficile. Sommes-nous disposés à le faire? Faisons-nous de notre mieux pour le faire? Je pense que nous n’essayons pas. »

Effectivement, une grande partie du témoignage de M. Jones et de Mme MacDonald concernait la pénurie relative des efforts internationaux servant à la stabilisation et à la reconstruction de l’Afghanistan. « Il y a une histoire riche qui a trait à ce qu’on appelle souvent construction d’État », dit-il. « Je dirais que même l’histoire récente de la construction d’État—même au milieu de situations qui dans certains cas sont très violentes ou qui ont un potentiel de violence comme on l’a vu aux Balkans—peut servir de leçon sans équivoque : on ne peut pas faire ça pour pas cher.

« Le nombre d’effectifs et le montant d’assistance au développement étaient énormément plus élevés aux Balkans que ceux qu’on a en Afghanistan. Franchement, c’est embarrassant que le montant de ressources fournies ici ait été aussi bas. Il y a deux leçons importantes : ça peut se faire, mais ça ne peut pas être fait pour pas cher. Malheureusement, c’est ce que nous avons essayé de faire en Afghanistan. Je ne crois pas ce qu’on dit, que ce genre de stratégie est particulièrement optimiste. »

Quant à Mme MacDonald, elle croit aussi qu’il n’y a pas suffisamment de troupes, mais elle va plus loin et dit que celles qui sont là-bas devraient aussi se concentrer sur la distribution de nourriture, un rôle qui n’est normalement pas donné aux militaires dans des situations comme celle-là. « Une des raisons pour lesquelles nous avons recommandé que les militaires livrent l’assistance—la nourriture en particulier—c’est qu’à court terme c’est une stratégie anti-insurrectionnelle, mais c’est aussi comme ça qu’on peut s’assurer qu’elle parvienne au bon endroit », dit-elle. « La nourriture, en Afghanistan du Sud, c’est comme l’argent. Nous n’enverrions pas un camion transportant 1 million de dollars comptant à quelqu’un au Canada sans des mesures de sécurité adéquates; et nous ne devrions pas le faire en Afghanistan non plus. »

La proposition de Mme MacDonald n’est toutefois pas irréfutable. Beaucoup de gens, dont le brigadier-général, disent plutôt que la seule solution au problème est une solution afghane, et que cette façon de penser à court terme devrait être rejetée afin de développer des institutions afghanes qui pourront survivre au départ de l’OTAN. « C’est très bien tout ça, qu’on s’occupe de la gestion de projets et de toute l’organisation, et que l’argent coule à flots, mais pour que ce soit efficace, il faut que les Afghans se voient eux-mêmes dans cet avenir », dit-il. « Il faut que ce soient des Afghans qui construisent les routes et les ponts, qui réparent l’infrastructure électrique, les stations de radio et de télévision, toutes ces choses-là. »

Mme MacDonald, qui a été témoin de la souffrance elle-même, est résolue malgré les arguments contre son modèle militaire de distribution. « Je comprends la politique et la base théorique de ces objections, mais où sont les plans pour nourrir les gens? Ce sont nos frères et nos sœurs afghans qui se battent aux côtés de nos militaires contre les talibans et Al-Qaïda pour un Afghanistan paisible et prospère et pour un Canada en sûreté, et nous sommes en train de les abandonner. Il faut faire quelque chose. »

Les États-Unis ayant annoncé récemment qu’ils allaient renforcer leur force opérationnelle avec un contingent de près de 3 000 marines, il semble que certaines personnes au pouvoir ont compris que les efforts réalisés pour stabiliser l’Afghanistan risquent de ne pas être couronnés de succès. Et bien qu’il n’y ait pas de solution incontestable au problème du Pakistan ni à la façon d’équilibrer les intérêts à court et à long terme de l’Afghanistan, au Sénat canadien et ailleurs on reconnait que la situation en Afghanistan est principalement un problème de sécurité internationale.

« D’après moi, l’Afghanistan a une importance stratégique énorme » dit M. Jones. « Je suggère la prudence, car j’ai suivi le débat canadien, et cette question de réduire ou de retirer des forces d’Afghanistan doit être étudiée avec beaucoup de sérieux. Il faut comprendre ce qu’en seraient les couts et je soutiens que ce qui est arrivé le 11 septembre 2001 aux États-Unis est arrivé parce que Al-Qaïda avait un refuge et des relations avec les talibans en Afghanistan. De quoi l’Afghanistan aurait-il l’air dans les régions du pays où les talibans continueraient de gagner du terrain et de s’établir sur le territoire? Cela aurait des implications extrêmement dangereuses—pour la région, bien sûr, mais aussi internationalement. La question se pose sérieusement, à savoir si nous acceptons de vivre ainsi. »

Opération Méduse : la bataille du Panjwai — Partie 3: la chute de l’objectif Rugby

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Quand les soldats canadiens du nouveau roulement sont arrivés à Kandahar, en aout 2006, ils ne s’attendaient pas du tout à ce sur quoi ils sont tombés.

Ils s’étaient entrainés à la guerre contreinsurrectionnelle, mais ce sur quoi ils sont tombés ressemblait davantage à une guerre conventionnelle.

Ils sont tombés sur la bataille du Panjwai. Ils s’agissait d’une bataille de plein fouet contre un ennemi adoptant une tactique soviétique comme moyen de défense. Ce fut, durant 16 semaines, une hécatombe de batailles rangées et de bombardements aériens.

Ce ne sont pas les Canadiens qui ont choisi Méduse, pas exactement. Il serait plus juste de dire qu’ils n’avaient pas le choix. Les troupes ennemies s’assemblaient; et elles menaçaient tout. Il fallait les arrêter.

Alors la bataille a eu lieu.

Du 3 aout au 14 octobre 2006, à partir du premier affrontement important à l’école blanche de Pashmul et jusqu’à la grande attaque du stade de reconstruction de l’Opération Méduse, 19 soldats canadiens sont morts à la bataille du Panjwai et plusieurs douzaines d’autres ont été blessés.

Il y a des statistiques qui donnent une très bonne idée de l’histoire : sur les 19 soldats tués durant cette période, 11 l’ont été directement par le feu de l’ennemi. Depuis les six ans que des Canadiens sont en Afghanistan, deux autres soldats seulement ont été tués par le feu direct de l’ennemi. C’est dans le district du Panjwai, au sud-ouest de Kandahar, qu’est né le mouvement des talibans, à la petite mosquée d’un village appelé Sangisar. Le district lui-même est un peu plus étendu que le champ de bataille de Méduse, dans le cadre de laquelle on s’est concentré sur les positions défensives des talibans, dans la région du village de Pashmul, qu’on a surnommé objectif Rugby.

La poche était bordée au nord par l’autoroute 1, route très passante entre Kandahar et Kaboul. Au sud et à l’est, la rivière Arghandab est une frontière géographique tenace, et à l’ouest se trouve un dédale de villages et de terres irrégulières s’étalant jusqu’à la province voisine, Helmand.

Dans cette troisième et dernière partie de notre série sur l’Opération Méduse, le groupement tactique canadien, éclaté par la perte de la Compagnie Charles, se regroupe et met à exécution une attaque en plusieurs étapes, à partir du nord, avec en tête la Compagnie Bravo du 1er Bataillon du Royal Canadian Regiment commandée par le major Geoff Abthorpe.

Pendant ce temps, au sud, l’escadron ISTAR (renseignement, surveillance, acquisition d’objectifs et reconnaissance) du major Andrew Lussier, unité presque de la grandeur d’une compagnie qui comprenait surtout des Royal Canadian Dragoons, prit ce qu’il restait de la Compagnie Charles et forma la force opérationnelle Grizzly sous un colonel états-unien du nom de Steve Williams, indicatif d’appel Grizzly Six, qui avait alors la tâche de garder la ligne sud et semer le désordre parmi les forces ennemies de l’autre côté de la rivière Arghandab.

La Compagnie Alpha du 2e Bataillon de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, commandée par le major Charles Wright, soutenait les forces du RCR au nord. En plus, la Force opérationnelle 31, comprenant surtout des membres des U.S. Special Forces, sillonnait la zone sud du champ de bataille, et la Force opérationnelle Mohawk, compagnie de soldats américains détachés en grande partie de la 10th Mountain Division de la U.S. Army, participait aussi au combat. Les gros canons de 155 mm de la 2nd Royal Canadian Horse Artillery, commandée par le major Greg Ivey, appuyaient toute la brigade.

Le lieutenant-colonel Omer Lavoie, commandant du bataillon du RCR, était aussi le commandant du groupement tactique canadien sur les lieux. Au terrain d’aviation de Kandahar, le brigadier-général David Fraser était le commandant de la brigade, qui donnait des ordres à Lavoie tout en commandant les opérations de l’OTAN dans le Sud de l’Afghanistan.

Au sens militaire classique, on ne pouvait pas envisager l’échec. Le lieutenant-général Michel Gauthier, commandant du Commandement de la Force expéditionnaire du Canada, était au bon endroit pour observer la pression stratégique du commandement supérieur qui a obligé les Canadiens à agir. « La Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) de l’OTAN s’est rendue responsable des opérations dans le Sud de l’Afghanistan au début du mois d’aout », dit Gauthier. « Ainsi, dans le Sud de l’Afghanistan (et il s’agit ici du contexte de la perception des Afghans concernant la coalition–qui serait là pour aider ou pas–et la perception des talibans et des insurgés concernant la coalition) il y a ce nouveau commandement qui est responsable du Sud de l’Afghanistan.

« Alors il y a cette dynamique où les talibans ont l’intention d’éprouver la FIAS. Et tout ceci concerne la crédibilité de la FIAS par rapport à l’Afghanistan et à son gouvernement, alors je dirais que toutes sortes de pressions ont été faites sur la FIAS dans le but de démontrer au peuple afghan que la FIAS et l’OTAN s’engageaient en Afghanistan et qu’ils s’engageaient à protéger le peuple afghan. Et ce n’est pas de la propagande, c’est la réalité. C’est-à-dire que c’était la réalité au niveau stratégique dans le Sud de l’Afghanistan.

« Il y avait une vraie pression, un vrai danger provenant de cette force talibane qui prenait une attitude conventionnelle au Panjwai, et qui avait clairement l’intention de séparer Kandahar du reste du pays et de tronquer l’autoroute 1. Évidemment, tout cela n’augurait rien de bon pour l’avenir du Sud de l’Afghanistan. Il fallait donc faire quelque chose pour gagner la confiance du peuple afghan : commencer à faire en sorte d’obtenir leurs confidences et se débarrasser des méchants pour qu’il n’y ait plus de danger. »

L’Opération Méduse devait mettre fin au danger et apporter la paix et la stabilité au Panjwai. Ce serait le premier combat terrestre mécanisé à tous crins, par une brigade commandée par un Canadien, depuis la Seconde Guerre mondiale, et ça allait commencer bien mal.

Samedi, 2 septembre, premier jour des opérations de combat, la Compagnie Charles du major Matthew Sprague venait de foncer jusqu’à ses premiers objectifs, Masum Ghar et Mar Ghar, sans opposition, et de commencer à marteler les talibans de l’autre côté de l’Arghandab.

Au nord, la compagnie d’Abthorpe, en position au sud de l’autoroute 1, commençait à échanger des coups de feu avec les forces ennemies qui se trouvaient là.

Cette opération n’avait rien de surprenant. L’ennemi savait que les Canadiens allaient arriver. Tout le monde avait été averti, conformément au plan, pour que les civils aient l’occasion de s’en aller.

Sprague et Abthorpe ayant saisi leurs premiers objectifs, comme prévu, il y aurait une période d’observation et de collecte de renseignements et on commencerait un bombardement de 72 heures contre les forces ennemies qui se trouvaient dans la poche avant de lancer l’attaque terrestre.

En renfort, les alliés de l’OTAN avaient préparé la région autour du Panjwai avec toutes sortes de moyens aériens : des chasseurs, des bombardiers, des hélicoptères d’attaque, des drones et même des avions espions.

Au sol, tout juste au sud de Masum Ghar, Lussier et son escadron ISTAR allaient voir quelque chose d’horrible. « Regardez, major! » cria un des hommes de Lussier alors que des soldats regardaient le ciel, n’en croyant pas leurs yeux.

Le major sortit de son VBL, dirigea son regard vers le ciel et vit un gros avion espion britannique Nimrod MR2, enveloppé par des flammes orange vif, qui dessinait un arc dans les airs en descendant rapidement.

Lussier, à côté de ses hommes, regarda l’avion s’écraser et exploser à quelques kilomètres de là.

Il y eut une course effrénée pour se rendre au lieu de l’écrasement. Lussier envoya son peloton de reconnaissance sans hésiter. Quelqu’un aurait pu avoir besoin de secours et il fallait absolument empêcher le lieu de l’écrasement de tomber entre les mains de l’ennemi.

Mais il n’y a rien de simple en Afghanistan et ce fut difficile de passer par les petites routes et les villages pour s’y rendre. Heureusement qu’un hélicoptère d’attaque américain Apache apparut au-dessus de la force de Lussier pour lui indiquer le chemin à prendre.

Il fallut se rendre à l’évidence : il n’y avait pas de survivant.

Il y avait 14 hommes à bord du Nimrod quand il s’est écrasé. C’était l’incident causant le plus grand nombre de morts militaires britanniques depuis la guerre des Malouines de 1982.

On a rapporté qu’un incendie électrique a été la cause de l’écrasement. Aussitôt que les Canadiens eurent assuré l’endroit, un escadron de secours américain atterrit et, ensemble, ils se mirent à la sinistre besogne. L’avion ayant explosé lors de l’impact, les débris étaient éparpillés sur une grande surface. « Nous avons examiné la place à la recherche de restes humains et de matériel à caractère confidentiel », dit Lussier. « C’était un carnage et c’était un travail effroyable. Je pense que le plus gros morceau parmi les restes humains était un peu plus gros qu’un ballon de soccer. Il y avait toutes sortes de cochonneries de tous les bords. C’était une jungle toxique.

« C’était là une affaire étrange, pleine d’ironie. Méduse n’avait pas vraiment commencé, on ne faisait que se mettre en posture, et on est les premiers à voir du sang et de la merde. Alors, voyez-vous, mes gars ont ressenti tout un choc. »

Lussier et son escadron sont restés sur les lieux de l’écrasement toute la nuit et ont recommencé le travail le lendemain matin, 3 septembre. « Le moral était bas, bien sûr, et les gars s’apitoyaient sur leur propre sort. Ensuite, la Compagnie Charles a traversé la rivière et elle s’est fait secouer, et on a appris que quatre de nos gars étaient morts et d’autres étaient blessés, et tout.

« C’était toute une expérience. J’écoutais la bataille à la radio tout en marchant dans le champ recouvert de débris. On était assez prêt pour entendre les coups de feu et les explosions, et tout. On voyait les aéronefs qui allaient ça et là, donnant un coup de main. C’était épouvantable d’entendre toute l’affaire à la radio. Tout ce qu’on voulait faire, c’était d’aller les aider.

« Mes gars ont arrêté de s’apitoyer sur leur propre sort à ce moment-là. C’était comme ” C’est quoi que diable qu’on fait pitié? ” »

Ce que Lussier entendait, c’était la Compagnie Charles qui tombait en plein sur une importante force ennemie très aguerrie à l’objectif Rugby.

Méduse n’allait pas se faire dérailler si facilement que ça, mais, au milieu de l’après-midi du 3 septembre, la situation n’était pas très bonne. La première attaque terrestre avait échoué et 18 soldats de la coalition étaient morts. Et on n’était pas encore au bout de la malchance.

À quelques kilomètres au nord de Rugby, la compagnie d’Abthorpe était déployée en une mince ligne au sud de l’autoroute.

Quand la Compagnie Charles traversait la rivière, la Compagnie Bravo avait déjà été à cette position pendant quelques jours. « Notre tâche était simple », dit Abthorpe. « On devait faire une feinte au sud de l’autoroute pour détourner l’attention de l’ennemi. Tout le monde savait que le groupement tactique allait se concentrer sur le sud, mais, en traversant l’autoroute à partir de la base de patrouille Wilson, on espérait pouvoir établir une garde, protéger l’autoroute et nos lignes de communication, ainsi que distraire l’attention des talibans vers le nord. »

La Compagnie Bravo s’était déployée le long de son premier objectif–surnommé Cracked Roof–lequel était un système de fossés très profonds et de routes qui passait par Pasab, petit village au nord de Pashmul.

Peu de temps après que Bravo avait pris position, elle fut attaquée par deux insurgés très ambitieux qui s’imaginaient pouvoir prendre tout un peloton de VBL sans rien de plus que leur fusil d’assaut AK-47. « C’était on ne peut plus surréel », dit Abthorpe. « Les deux talibans se sont levés à découvert sur un mur de boue et ont commencé à tirer sur les VBL avec leur AK, et rien d’autre. »

Le 5e Peloton, commandé par le lieutenant Jeff Bell, refusa de s’en laisser imposer et lança une attaque rapide contre l’enceinte d’où tiraient les hommes. Il réclama à l’artillerie un bombardement à éclatement aérien, et finie la résistance. Malgré des recherches approfondies, un seul corps fut retrouvé.

« Cette étape (de Méduse) », dit le capitaine Piers Pappin, commandant du 4e Peloton de la Compagnie Charles, « je la compare presque à la guerre bidon, comme dans le temps de la Seconde Guerre mondiale, simplement parce qu’on a mené notre feinte et on est restés à cette ligne pendant un bon nombre de jours sans que l’ennemi agisse. On savait qu’ils étaient là, mais, il n’y avait pas de mouvement ni rien. C’était la Méduse bidon. »

Le matin du 3 septembre, Bravo patrouillait encore le long du Cracked Roof car le major Abthorpe apprenait à accepter la nouvelle situation tactique dans le sillage de l’attaque surprise de la Compagnie Charles. « Ainsi, la consigne (d’attaquer) fut toute une surprise. Nos ordres, mes ordres, étaient de feinter vers le sud de l’autoroute 1. La Compagnie Charles allait grimper Masum Ghar et, nous deux, des deux bouts, on allait observer comment les choses se passaient pendant au moins 24 heures, et puis on devait commencer le bombardement de 72 heures. J’ai donné des instructions selon ce plan de feux. Alors, tout semblait aller bien.

« On a roulé les 1 et 2, et on a engagé le combat avec les talibans. On voit que les talibans sont vraiment là, alors on commence à se faire une idée. Et puis, la nuit du 2 septembre, on m’appelle pour me dire de me tenir prêt. Que la Compagnie Charles est en train de traverser. Et de passer la consigne.

« Alors je me suis dit “Okay. Ça m’intéresse.”

« Ils traversent. On sait ce qui se passe. Ils se redéploient au sud, de l’autre côté de la rivière.

« Alors on se met en mode de t——k, ça y est. »

Vu la résistance sur laquelle la Compagnie Charles est tombée à Rugby, les soldats de Bravo sont partis du principe qu’ils allaient tomber sur un gros combat de l’autre côté de Cracked Roof, contre leur objectif, surnommé Templar, directement au nord de Pashmul.

Pendant ce temps, le matin du 3 septembre, l’escadron de Lussier a dû se diriger vers le nord jusqu’à la base de patrouille Wilson, près de l’endroit où Bravo a été déployée, pour déposer un de ses soldats, la caporale Kelly Dove, dont l’époux, l’adjudant Rick Nolan, avait été tué ce jour-là.

Lussier a ensuite reçu l’ordre de rejoindre la Compagnie Bravo qui se préparait à passer à l’attaque en traversant Cracked Roof, le lendemain à l’aube.

« Le lendemain, on était prêts, à la ligne de départ, aux premières lueurs du jour; je pense qu’il était 5 h 30, dit Lussier, et on était tous alignés tout juste au sud de l’autoroute 1. »

D’après le plan, Bravo et ISTAR devaient charger à travers Cracked Roof pour attirer l’attention de l’ennemi vers le nord. Les ordres concernant l’attaque leur ayant été donnés rapidement, les soldats prenaient position et s’apprêtaient pour la bataille. « Et c’est à ce moment-là qu’on a appris la nouvelle : “Stop! stop! stop! La Compagnie Charles vient de se faire arroser” », dit Lussier.

Le matin du 4 septembre, la Compagnie Charles, qui avait reçu la consigne de s’apprêter et de retraverser l’Arghandab pour attaquer Rugby de nouveau, était mitraillée par un A-10 états-unien, et le simple soldat Mark Graham était tué et plus de 30 autres blessés, y compris le commandant Sprague.

Tout s’arrêta. Les opérations offensives furent presque entièrement stoppées en attendant que le commandement canadien décide ce qu’il fallait faire. L’escadron ISTAR de Lussier prit une position temporaire dans le désert pendant que Bravo gardait la ligne de bataille nordique.

C’était le moment de réévaluer sérieusement le plan de bataille. Tout le monde resta sur ses positions pendant que les supérieurs discutaient. « Eh bien (Lavoie) et moi avons beaucoup parlé après cet incident de tir ami », dit Fraser. « J’ai même appelé (Lavoie) à mon poste de commandement pour discuter de quand on allait traverser la rivière.

« On a modifié le plan parce qu’il y a eu un événement important ce jour-là et je m’en suis servi pour faire croire aux talibans qu’on allait continuer de traverser l’Arghandab comme ils pensaient qu’on le ferait. Et après, à la place, on s’est orientés au nord, on s’est braqués du nord, d’où les talibans ne pensaient pas qu’on viendrait, vers le sud.

« C’est alors que la Force opérationnelle Grizzly est entrée en jeu. On a donné des tireurs d’élite à ce qu’il restait de la Compagnie Charles, on leur a donné des gens qui commanderaient le feu direct et l’appui aérien rapproché, et j’ai dit au colonel Williams : “Faites en sorte qu’on vous prenne pour une organisation de mille hommes, faites croire aux talibans que vous êtes toujours Omer Lavoie.”

« Et c’est ce qu’on a fait pendant les trois, quatre jours suivants; on a continué de serrer les talibans de trois directions, en venant du nord, la Force opérationnelle Grizzly du sud et la Force opérationnelle 31 au sud-est. Et c’est ce qu’on a fait jusqu’à ce qu’on atteigne Rugby. »

Ainsi, l’opération étant alors concentrée carrément sur la Compagnie Bravo, des choses ont commencé à se passer au nord. Lors d’une occasion mémorable, des soldats ont attrapé quelques meneurs talibans qui essayaient de « prendre la tangente ».

« Une berline blanche s’arrête », se souvient Abthorpe, « avec des gens qui essaient de quitter notre bulle de sécurité. Alors on leur demande : “D’où venez-vous? Pourquoi partez-vous?” Et puis c’est quand on est en train de parler à ces trois gars âgés qu’un cellulaire sonne. L’interprète (qui travaillait pour les Canadiens) prit le téléphone et répondit. C’était un commandant supérieur taliban qui criait à ces trois gars, leur demandant “pourquoi ils n’attaquaient pas les Canadiens. Vu qu’ils avaient eu beaucoup de succès au sud, ils auraient dû attaquer au nord”. Eh bien, ces gars essayaient de s’enfuir à ce moment-là. »

Le 5 septembre, Bravo a subi ses premières victimes–quatre blessés–lorsqu’un groupe de combattants ennemis a essayé de prendre sa position par le flanc et pris un de ses VBL comme point de mire avec des grenades propulsées par fusée et des canons sans recul.

Malgré l’activité ennemie, les soldats de Bravo patrouillaient le long de la tranchée profonde Cracked Roof pour bien connaitre le terrain et obtenir des renseignements sur les positions de l’ennemi.

Bravo, toutes ses forces à leur place, finit par faire une brèche, traversa la tranchée, et se mit en marche vers le sud.

Pendant les quelques nuits qui suivirent, le peloton de reconnaissance allait se disperser dans la noirceur, éclairant le chemin que les troupes allaient emprunter le lendemain. C’était une avancée classique et Bravo passa à travers une faible résistance jusqu’à l’objectif Templar. « Les talibans, depuis qu’ils avaient décidé de se battre de manière conventionnelle, imitaient, presque exactement, les tactiques soviétiques du temps de la guerre froide auxquelles certains d’entre nous avaient été entrainés quand on était des jeunes officiers », dit Abthorpe.

« Ils avaient des postes d’observation de deux hommes, une ligne défensive extérieure très mince, et puis, quand on y entrait, des positions défensives très très solides à l’objectif Rugby et (les autres objectifs). Très très bien détaillées, très bien retranchées. Avec du recul, il est facile d’analyser et dire “des tactiques comme dans le manuel, des tactiques conventionnelles exactement comme dans le manuel”. »

Pendant ce temps, au sud, à Masum Ghar et à Mar Ghar, Lussier et la Force opérationnelle Grizzly infligeaient des dommages importants aux talibans piégés et entourés.

« Mes ordres étaient simples », dit Lussier. « Semer le désordre chez l’ennemi.

« Les talibans nous ont rendu un fier service; ils avaient fait partir pratiquement tous les civils, alors il s’agissait vraiment d’un champ de bataille linéaire à ce moment-là. Il y avait mes lignes, il y avait la rivière Arghandab qui était essentiellement la zone neutre, et puis, de l’autre côté, tout le monde était taliban. Ça nous facilitait les choses. On a tiré sur ces gars et on les a bombardés pendant quatre, cinq jours pendant que le groupement tactique avançait, au nord. »

Lussier et son équipe de surveillance ont passé beaucoup de temps à l’écoute des talibans qui se parlaient à la radio.

Ils avaient des méthodes à la radio, comme nous, et pendant ce temps on savait qu’on ne les laissait pas dormir du tout : ils ne pouvaient pas se reposer. On les bombardait constamment. Et on s’est aperçu, au deuxième ou troisième jour, qu’il y avait beaucoup de disputes à la radio; on entendait beaucoup de noms alors on a recueilli beaucoup de renseignements sur eux grâce à ce qu’ils disaient.

« Par exemple, Ahmed appelle Haji à la radio et dit : “Est-ce que tu rentres souper?” Et l’autre répond, “Non. Le commandant m’a dit de ne pas quitter le pont blanc.”

« Alors je regarde ma photo de surveillance aérienne et je dis : “Le voilà, le pont blanc.” Alors, quand j’ordonne à l’artillerie de le bombarder, il revient à la radio et dit : “On s’est tous réunis dans la grange derrière toi.” Alors je matraque le pont blanc et je matraque la grange. Et ensuite on entend : “On a beaucoup de victimes, envoie les camions.” Alors on attend et quand on voit les camions qui arrivent, on les matraque aussi.

« Quatre-vingts gars ont été tués ce jour-là. On l’a vu. On l’a regardé. Alors il ne s’agit pas de conjecture. C’est donc des choses comme ça : les gens font des erreurs quand ils sont épuisés et tendus. On a tué beaucoup de gens, voyez-vous; on a tué beaucoup de talibans. Et il ne s’agit pas d’une organisation qui peut se permettre deux cents victimes. Ils ne sont pas prêts à les évacuer. Ils ne peuvent pas s’occuper d’un tel nombre de blessés. Alors ils s’effondrent. Ça faisait partie du travail de déstabilisation. »

Toutefois, au sud, les choses ne se passaient pas exactement comme prévu. Le colonel Williams, commandant américain de la Force opérationnelle Grizzly, avait une manière agressive bien à lui d’aborder le combat. Williams, qu’on disait « gonflé ou débridé », était toujours en avant, menant l’avancée, mais il n’avait pas vraiment réussi à convaincre Lussier et les autres officiers canadiens que sa manière de courir et tirer était vraiment la meilleure.

La situation se fit pressante plusieurs fois, surtout durant la deuxième semaine du mois de septembre, après que Williams a ordonné à Lussier et au reste de la Compagnie Charles de traverser l’Arghandab et d’entrer dans le territoire ennemi presque sans préparation ou renseignements. « Ben, l’affaire c’est que j’étais le Canadien supérieur qui lui avait été détaché et il voulait juste foncer », dit Lussier. « Il a dit, tout simplement, “Okay, on y va. On traverse la rivière tout de suite.”

« Et je lui ai dit “non”. Mais ce n’est pas chose facile, pour un major, de dire ça à un colonel, mais je lui ai dit “non”, j’ai dit : “écoutez, il y a des choses qu’on doit apprendre par rapport à ça.”

« Je voulais envoyer des gens en reconnaissance la nuit d’avant pour vérifier la rive de l’autre côté, pour s’assurer que les véhicules pourraient monter de l’autre côté, parce que ça sert à quoi d’essayer de lancer un assaut en traversant une rivière si on peut pas mettre un pied sur l’autre rive?

« Et puis il a fini par être d’accord avec moi. J’ai dit “ben voyons, on va pas foncer à nu. On a déjà essayé, on s’est fait calisser une raclée”. Alors je lui ai dit qu’on allait envoyer la patrouille de reconnaissance de l’autre côté. C’est ce qu’on a fait, et puis on a traversé le lendemain.

« Je ne voulais pas mettre Charles dans cette position à nouveau. En aucune façon. C’était complètement illogique. L’affaire c’est que, au bout du compte, le temps n’a pas d’importance là-bas. Si ça ne marche pas aujourd’hui, on ira demain. Après tout, ils n’étaient pas en train de nous attaquer. Ils n’étaient pas en train d’attaquer Ottawa.

« Il m’a parlé en privé par la suite : “Écoutez, m’a-t-il dit, j’ai l’impression que vous hésitez un peu.” Et quand je lui ai expliqué exactement ce que je pensais, il a été d’accord avec moi. J’veux dire, il aurait pu me faire prendre la porte, juste là. »

En fin de compte, la Compagnie Charles est bien retournée de l’autre côté de l’Arghandab. Cette fois-là, la traversée s’est faite à un autre endroit, plus vers l’est, près de Mar Ghar, et il n’y a guère eu de résistance.

Le capitaine Derek Wessan, commandant du 7e Peloton de Charles détaché à la Force opérationnelle Grizzly, fut un des premiers soldats à Rugby au cours des jours suivants.

Wessan se rappelle une scène un tout petit peu moins désordonnée, où les unités avaient reçu la consigne d’avancer vers Rugby rapidement et de chercher l’ennemi. « Grizzly Six ne donnait que très peu de renseignements », dit Wessan. Il disait simplement “Euh, allez deux kilomètres par là.” À chaque fois qu’on arrivait au terme de notre manoeuvre, on avait une consigne : “Avancez d’un autre kilomètre.” En fait, on avançait jusqu’au contact, sans le dire exactement.

« On le faisait pas de façon aussi délibérée que j’aurais voulu.

« On continuait d’aller de l’avant. Et encore de l’avant. Et, tout à coup, on s’est retrouvé dans un champ. On s’était pas f–rés du point de vue de la géographie, on savait simplement pas exactement où on se trouvait; et où on était, c’est où Frank Mellish et Will Cushley s’étaient fait tuer le 3 septembre. »

Il faisait noir quand Wessan est arrivé à Rugby. Il est descendu de son VBL et a vu les débris des véhicules qui avaient été abandonnés près de deux semaines auparavant et qui avaient été détruits par des frappes aériennes de la coalition. « On était les premiers soldats depuis le 3 septembre », dit Wessan doucement.

Ensuite, le lendemain matin, ils reçurent l’ordre d’aller au nord jusqu’au labyrinthe d’enceintes et de terrain défensif difficultueux de Pashmul-même. Cette fois-là encore, ils ont avancé sans vrai plan, ne faisant que suivre la consigne du colonel William d’activer. « C’est à ce moment-là que j’ai perdu mon calme », dit Wessan. « J’ai dit “C’est pas comme ça qu’on fait. On va perdre quelqu’un.”

« Le peloton lui-même ne fonctionnait pas d’une manière imprudente, mais le procédé de la manoeuvre n’était pas aussi avisé que j’aurais aimé.

« L’affaire, c’est que si j’ai perdu mon calme, c’est parce que j’avais promis à mes gars que dorénavant on allait essayer de faire les choses aussi posément que possible, alors on n’allait pas faire rentrer qui que ce soit au pays plus tôt que prévu. »

Heureusement qu’à ce moment-là les forces talibanes avaient été décimées par presque 10 jours de frappes aériennes, d’artillerie et de feu direct des VBL, et puis, à part de quelques petites collisions, il n’y a pas eu de combat important quand Rugby est tombé. « On a établi une ligne juste au nord de l’école et, tout à coup, il y a des antennes de VBL qui apparaissaient au nord », dit Wessan. « C’était délirant. C’était le bout, Rugby était pris et tout allait comme sur des roulettes. »

En fin de compte, Grizzly Six est un homme que d’aucuns ont appelé un chef de combat brave qui avançait habituellement en faisant fi du feu de l’ennemi. Toutefois, le fait qu’il risquait la vie des hommes sous son commandement d’une telle façon n’a pas été accepté aussi facilement.

Ce genre d’effort, en vue de trouver un équilibre entre les opérations agressives et les opérations risquées, est un des thèmes incessants de l’Opération Méduse. Ce sont les renseignements sur le champ de bataille, ou leur manque, qui font osciller la balance. Si on n’a pas de bons renseignements, l’avancée comporte des risques importants, ou même catastrophiques. La Compagnie Charles a certainement appris cette leçon à la dure, le 3 septembre.

Toutefois, comme le remarque Fraser, les renseignements sur le champ de bataille ne sont jamais certains et même les meilleures évaluations de la situation ennemie risquent d’être erronées.

« L’autre affaire que les Canadiens devraient comprendre », dit Fraser. « C’est qu’on n’a jamais 100 pour cent de renseignements, d’accord? Pour parler métaphoriquement, si j’en ai 20 pour cent, je suis content. On peut suivre toutes les lignes théoriques, de A à Z, par rapport à tout ce qu’il faut faire, mais en fin de compte, on se bat avec un ennemi et il faut travailler dans un monde imparfait, ce qui n’est pas chose facile. »

Quant aux commandants sur place, c’est certainement ce doute à propos des renseignements qui les pousse à compter sur les tactiques méthodiques et l’avancée réfléchie.

Bien que le militaire ne soit certainement pas une démocratie, ce n’est pas non plus une dictature. Si l’armée a une doctrine et une planification, c’est justement dans le but d’arriver à un consensus sur la manière dont les opérations devraient être menées. Mais on peut quand même laisser la doctrine de côté et on peut quand même abandonner le plan : le commandant tactique doit décider lui-même si l’on doit obéir à l’ordre ou pas.

Comme le remarque Gauthier, « c’est une opération de combat, et c’est une opération tactique, alors il n’y a ni certitude ni solution parfaite aux problèmes qu’on rencontre lors du combat. Ainsi, on peut dire que ça revient à la jugeote à chaque étape, si telle décision, tel jour, était la bonne ou la mauvaise. »

Quant aux commandement et contrôle durant Méduse, Gauthier dit qu’il n’avait pas de raison de s’opposer aux décisions prises à l’échelon de la brigade durant l’opération, ou de les critiquer après coup. Malgré les cas où les commandants tactiques comme Lussier, Lavoie, Sprague et Wessan ont fait objection à certains ordres, pour Gauthier, l’important c’est la nécessité militaire de prêter attention à l’autorité dans la chaine de commandement.

« Si (Lavoie) s’était opposé à ce qu’on lui demandait de faire au point où il se serait convaincu que ce n’était pas la chose à faire, il ne l’aurait pas faite. Et on peut direla même chose dans le cas de Sprague. Ainsi, malgré le fait qu’ils ne pensaient probablement pas que c’était la meilleure façon de faire les choses, il y a beaucoup de façons de faire les choses. »

De toute façon, vu que le stade du combat de l’opération Méduse était théoriquement terminé, c’était le moment de commencer le stade de la reconstruction.

Les efforts concernant la reconstruction du Panjwai et l’amélioration de sa connexion à l’économie de Kandahar étaient concentrés sur la construction d’une nouvelle route, appelée Route Summit, qui irait directement vers le nord à partir de la ville de Bazaar-e-Panjwai et rencontrerait l’autoroute 1 près de la base de patrouille Wilson.

Durant le mois suivant et, en fait, durant plusieurs mois, le groupement tactique devrait surtout s’occuper de la défense de la Route Summit et de la garde du territoire qu’il venait de prendre.

Bien que les principales opérations de combat étaient terminées avant le 14 septembre, les talibans ne semblaient pas vouloir accepter leur défaite. Effectivement, cette période de reconstruction s’est avérée plus mortelle que l’opération elle-même, car une combinaison de bombes de circonstance, de bombes suicidaires, de combats et de mines a tué 10 autres soldats canadiens durant le mois qui a suivi la capture de l’objectif Rugby.

Pour les Canadiens, le problème concernant la garde de la construction de la Route Summit c’est que, bien qu’ils pouvaient défendre comme il faut leur nouvelle route, ils n’avaient pas assez de main-d’oeuvre pour aller tuer l’ennemi à l’ouest, ni même le faire reculer.

« On n’avait pas assez de puissance de combat pour ce genre de nettoyage », dit Lussier. « Il faudrait une brigade pour faire ça. Et l’autre chose dont les gens ne tiennent pas compte, c’est que nos congés ont commencé à ce moment-là. Alors un tiers de notre force est parti.

?« Vous savez, même si on avait eu l’équipe de combat au complet, ou le groupement tactique au complet, ici, honnêtement, je ne crois pas que notre puissance de combat aurait suffi. Je veux dire, même pour prendre Pashmul, il nous a fallu l’aide des Américains. Et on était la priorité pour tout ce qu’il y avait dans les airs au-dessus du théâtre; et qui est parti après coup. Je veux dire, on l’a toujours eu quand on en a eu besoin, mais on l’avait certainement pas en grand comme à Pashmul. »

Fraser sait très bien quels problèmes il faudrait surmonter pour mettre la main sur une puissance de combat qui pourrait suffire. Toutefois, en fin de compte, un certain nombre de soldats seulement étaient disponibles. « L’OTAN était paralysé au point de vue politique et ne pouvait pas me donner plus que ce que je pouvais obtenir (à l’intérieur de ma brigade) », dit Fraser. « Les autres pays de l’OTAN avaient des contraintes politiques par rapport à ce qu’ils pouvaient me fournir. Et ce n’est pas mon rôle de faire des commentaires là-dessus; les choses étaient ce qu’elles étaient, d’accord? C’est mon expression préférée : les choses sont ce qu’elles sont, et on fait ce qu’il faut. »

En réalité, il n’y avait pas assez de troupes, de l’OTAN ou de l’armée nationale afghane, pour nettoyer et garder le terrain afin d’empêcher les talibans d’attaquer.

D’après les chiffres, on ne peut pas dire que la mission afghane a eu énormément d’importance pour les alliés de l’OTAN.

Les forces militaires combinées de l’OTAN se chiffrent à un tout petit peu plus de neuf millions d’hommes; il n’y en a pourtant que 38 500 en Afghanistan–moins d’un demi pour cent de la force totale.

C’est vraiment différent en ce qui concerne le Canada dont la force afghane de 2 500 personnes constitue 2,6 pour cent de toutes ses forces militaires, régulières et de réserve. Si les pays de l’OTAN contribuaient proportionnellement autant que le Canada, il y aurait 238 225 soldats en Afghanistan.

Il est facile de comprendre que les efforts de l’OTAN sont une tentative concernant une guerre complexe et difficile en s’engageant au minimum. Le résultat semble en être que l’OTAN est trop fort pour perdre, mais trop faible pour gagner.

En fin de compte, Méduse a été considérée un succès tactique. L’opération a nettoyé la poche du Panjwai et mis fin à l’espoir qu’avaient les talibans de repousser l’OTAN à l’extérieur de l’Afghanistan en une saison de combats.

Toutefois, la bataille pour le Panjwai n’est pas encore finie. Il y a encore des soldats canadiens qui y meurent.

Bien qu’il soit peut-être trop tôt pour savoir si une paix de l’OTAN profitera jamais au Panjwai, ce qui est clair c’est qu’entre le 3 aout et le 14 octobre 2006, des Canadiens s’y sont battus pour le nettoyer. Ils ont tué beaucoup d’hommes, mais ils en ont perdu beaucoup aussi. C’était une bataille historique. Les suivants ont trouvé la mort : Le caporal Chris Reid, le sergent Vaughan Ingram, le caporal Bryce Keller, le simple soldat Kevin Dallaire, le sergent Shane Stachnik, l’adjudant Rick Nolan, l’adjudant Frank Mellish, le simple soldat Will Cushley, le simple soldat Mark Graham, le simple soldat Dave Byers, le caporal Shane Keating, le caporal Keith Morley, le caporal Glen Arnold, le simple soldat Josh Klukie, le sergent Craig Gillam, le caporal Robert Mitchell, le troupier Mark Wilson, le sergent Darcy Tedford, le simple soldat Blake Williamson.

Opération Méduse : la bataille du Panjwai — Partie 2: La mort dans une zone de feu à volonté

Trouver la 1re partie dans notre numéro de septembre/octobre ou au site de la toile à https://legionmagazine.com/francais/

Venant d’être jeté à terre par une explosion, le caporal Richard Furoy est couché sur le sol afghan dur où il saigne, où il souffre énormément et où il est probablement presque en état de choc. À côté de lui se trouve le corps de son ami, l’adjudant Rick Nolan. Les balles de l’ennemi déchiquètent le sol ou sifflent au-dessus de lui en allant frapper le G-Wagen d’où Furoy vient juste de s’échapper.

Le caporal Sean Teal, qui répondait frénétiquement au tir de l’ennemi qui surgissait des champs de marijuana en zigzaguant, là-bas, au loin, près de l’école blanche, et en tirant des balles en abondance vers les Canadiens, est le seul compatriote que Furoy pouvait voir.

Furoy, de la 2e Ambulance de campagne, était l’infirmier du 7e Peloton, qui avait été détaché auprès de la Compagnie Charles. À son arrivée, Nolan l’avait pris sous son aile et lui avait montré ce qu’il devait savoir. Nolan était mort et Furoy n’avait rien pu faire : la situation était tout ce qu’il y a d’horrible.

Au flanc droit des Canadiens, le sergent Shane Stachnik était déjà mort et l’attaque était en train de se changer rondement en un sauve qui peut. Furoy continuait de penser à son ami. Au milieu de la bataille, il s’est étiré vers Nolan pour lui serrer le bras. “Désolé, mon frère, désolé”, dit-il.

Teal et Furoy étaient tout seuls et leurs moyens de communication, en dérangement. Furoy s’évanouissait par moments. Il pensait qu’il était peut-être au bout du rouleau. Ses pieds lui semblaient en feu et il sentait du sang sur son visage. Il perdit connaissance. Mais Teal ne lui permit pas de partir; il lui fit reprendre ses sens avec la crosse de son fusil.

Teal mit le fusil C8 de Nolan entre les mains de Furoy et lui dit : “L’ennemi est à 50 mètres droit devant, défends-toi”. Furoy en fit ainsi.

Les secours arrivèrent soudainement. Dans le maelstrom, Teal avait réussi à faire signe au VAL le plus près, indicatif d’appel 3-1 Charlie, lui indiquant qu’il avait besoin d’aide.

Le sergent Scott Fawcett choisit deux de ses hommes, le caporal Jason Funnel et le simple soldat Michael Patrick O’Rourke, et partit à la course à travers les champs de marijuana.

Furoy, toujours couché par terre, leva les yeux vers Funnel et vit des balles traçantes passer à côté de la tête de son ami, ainsi que des fusées, juste au-dessus. De penser Furoy : Funnel va certainement se faire tuer d’un instant à l’autre.

Par la suite, Funnel dit qu’il pensait la même chose en ce qui concernait Furoy, en voyant les balles sillonner le sol tout autour de l’infirmier blessé.

* * *

Ils sont allés à la guerre, ces soldats canadiens, les vétérans du Panjwai, ils sont allés à un monde qui n’a rien de normal. Ils ont vu leurs amis blessés par terre; ils les ont vus mourir. Et ils ont vu leur propre mort : elle était juste là, dans les fusées qui passaient à côté d’eux; la fin de tout. C’est un endroit où on ne se fait pas d’illusions; un endroit où la peur et le courage se valent : qu’on vive ou qu’on meure, on fait son devoir ou on ne le fait pas. C’est un endroit d’où on ne revient qu’à grand-peine.

Ne les prenez pas en pitié; ce n’est pas ce qu’ils veulent. Ce sont des guerriers professionnels et la première chose que les hommes de la Compagnie Charles veulent vous dire à propos de la bataille pour l’objectif Rugby, c’est qu’ils n’ont pas perdu. Ils n’ont pas perdu ce jour-là. Ils n’ont pas perdu leur mission. L’attaque a échoué et c’était tout un chaos. C’est sûr. Mais la force opérationnelle a donné une grosse raclée aux taliban ce jour-là. Les ennemis étaient alignés et cachés, des centaines d’entre eux, qui tiraient de trois côtés. Et les Canadiens se sont avancés, malgré tout; ils se sont lancés à l’attaque face aux fusils, face aux fusées.

La Compagnie Charles du Royal Canadian Regiment est la compagnie la plus décorée, celle qui a été la plus ensanglantée de toutes les compagnies des Forces canadiennes. À la fin de cette histoire, l’unité aura presque été anéantie, mais même ça ce n’est pas la fin. Sans exception, ces hommes protègent leurs souvenirs avec acharnement; ils ne racontent pas des histoires à la légère, mais ils veulent que vous sachiez ce qu’ils ont fait, à quoi ils se sont mesurés.

Voici ce qui est arrivé :

C’était le 3 septembre 2006, le deuxième jour de l’opération Méduse et la Compagnie Charles lançait une attaque hâtive directement en plein centre de l’objectif Rugby, un petit terrain fortement défendu au milieu du district de Panjwai de la province de Kandahar (Afghanistan).

Bien que ce soit principalement l’histoire de la Compagnie Charles des 3 et 4 septembre, Méduse était toutefois une opération immense, le premier assaut terrestre de l’OTAN et la plus grande bataille menée par des Canadiens depuis plus d’un demi-siècle. D’après le plan de Méduse, la Compagnie Charles, au sud, jouait le rôle du marteau et la Compagnie Bravo du major Geoff Abthorpe, au nord, celui de l’enclume. À l’est et à l’ouest, d’autres forces de la coalition, des Hollandais, des Danois et des Américains, essayaient d’encaisser les insurgés en bloquant les voies par où ils auraient pu s’échapper. Bien que les forces canadiennes aient été formées principalement du 1er Bataillon du Royal Canadian Regt. de Petawawa (Ont.), il y avait aussi des contingents non négligeables du 2e Régiment du génie de combat, des Royal Canadian Dragoons, de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, un escadron ISTAR (reconnaissance) commandé par le major Andrew Lussier et puis, bien entendu, il y avait les hommes sans nom, les forces spéciales alliées et canadiennes, qui disparaissaient dans l’ombre à l’occasion.

Méduse avait pour objet de contrer la force ennemi assez importante qui s’était rassemblée au Panjwai, à quelques kilomètres à peine au sud-ouest de la ville de Kandahar. L’histoire de cette terre en est une où des étrangers sont allés pour essayer d’exercer de l’influence sur l’Afghanistan du Sud. Les Britanniques ont eu de lourdes pertes là-bas, tout comme, plus récemment, les Russes, qui n’ont pas réussi à contrôler le territoire durant leur guerre afghane des années 1980.

Il n’y a pas que ses habitants qui font que c’est difficile de conquérir le district (c’est le berceau des taliban ainsi que des tribus pashtounes), il y a le terrain-même. Certains appellent la région de la rivière Arghandab une oasis, mais cette image nie son étrange désolation. Le désert Rouge se trouve à quelques kilomètres au sud, comme une fournaise géante où l’air craquant et sec extrait toute l’humidité de la terre. Ainsi, malgré la verdure luxuriante, la vie est dure, les gens sont durs et jusqu’à la terre qui est dure.

Le paysage autour de l’objectif Rugby est un paradis pour guérilleros, façonné par des générations d’insurgés pour en faire une parfaite redoute. Il y a des systèmes de fossés d’irrigation communicants qui ressemblent fort à un grand système de tranchées. De plus, il y a de vrais systèmes d’enceintes fortifiées, de tunnels, de champs de maïs, de plantes de marijuana qui poussent si densément et si haut qu’on ne voit que les antennes des véhicules canadiens lorsqu’ils se déplacent autour du champ de bataille et où la limite des arbres dessine des lignes s’entrecroisant à l’infini.

Et Rugby, centré à l’école blanche, était en plein milieu de toutes les activités des insurgés. C’était donc un problème difficile à résoudre, peut-être le plus difficile de tous. Et tout le monde le savait. Il ne s’agit pas de sagesse rétrospective mais bien de prévoyance : plusieurs sources ont rapporté que les renseignements obtenus par les Canadiens aux échelons du groupement tactique et de la brigade indiquaient que la position défensive principale au Panjwai se trouvait à Rugby. Mis à part les renseignements, on avait prouvé que Rugby était une position ennemie grâce à du sang canadien, le 3 août, un mois auparavant, quand la PPCLI avait perdu quatre soldats lors de sa tentative ratée de prendre l’école blanche.

* * *

Tôt le matin, le 2 septembre, la Compagnie Charles avait pris Masum Ghar et Mar Ghar, deux points élevés qui surplombent l’objectif Rugby et la région autour de Pashmul. Alors que les VAL du RCR s’alignaient et se mettaient à tirer sur des cibles d’insurgés de l’autre côté de la rivière, les soldats du génie, dirigés par le lieutenant (aujourd’hui capitaine) Justin Behiels, entreprirent de construire de nouvelles routes dans le lit de la rivière.

Du haut de Masum Ghar, vers le nord, on voit plusieurs caractéristiques clés de Rugby. Une petite route jonchée de bombes et de mines de l’ennemi, surnommée la route Comox/Vancouver, encaisse l’objectif à l’est et au nord. À l’ouest se trouve l’école blanche. Et au nord, à quelques centaines de mètres à peine, il y a le village de Pashmul lui-même, qu’il allait falloir nettoyer aussi.

Mais avant d’en arriver à cette étape, il y avait nombre de problèmes, un immense tas de problèmes que le major Matthew Sprague devait résoudre. La besogne à faire d’abord était de faire traverser la rivière Arghandab à ses forces pour pouvoir atteindre l’objectif.

* * *

Ce qu’on doit savoir à propos de Sprague, c’est que c’est un meneur d’hommes. Il n’hésite pas. Quand il dit que quelque chose doit se faire, ça se fait. Et il a aussi une autre qualité qui est indispensable chez un chef : il prend soin de ses hommes quoi qu’il arrive et ils savent qu’ils peuvent compter sur lui. En conséquence, ses hommes ne lui envoient pas de piques, pas même subtilement, et ils ne le questionnent pas.

Pour se rendre compte de la bataille–la fureur de la malchance et la sempiternelle calamité–il faut s’imaginer Sprague au centre du chaos, qui s’efforce d’aiguiller deux choses en même temps : secourir ses soldats blessés au champ de bataille et trouver une façon de contrer, sur le moment, l’immense force ennemie qui les a piégés et coincés.

Et l’autre chose qu’il faut garder à l’esprit, c’est l’atmosphère qu’il y avait là-bas au sol, quand des centaines de soldats ennemis tiraient un nombre incroyable de coups de feu de trois côtés, ainsi que le nombre encore plus grand de coups de feu tirés par les Canadiens, y compris l’artillerie presque constante de la coalition, l’appui aérien rapproché et le feu répressif du 9e Peloton de Charles en haut de Masum Ghar.

* * *

Bien que la rivière Arghandab fût peu profonde en ce temps-ci de l’année, son lit est très large, environ 1 000 mètres par endroits. La force qui allait traverser était formée des 7e et 8e pelotons de la compagnie, d’un groupe d’ingénieurs, d’un petit convoi de soldats de l’armée nationale afghane avec leur équipe intégrée d’entraîneurs américains, une équipe de dégagement de route américaine et le quartier général tactique de Sprague, qui comprenait un contrôleur aérien avancé pour guider l’appui aérien de la coalition.

Bon nombre de soldats savaient que l’ennemi s’attendait à ce qu’ils traversent ici, mais la force d’attaque n’avait guère le choix. Le seul endroit où il y avait un feu de soutien ce matin-là c’était exactement là, juste devant Masum Ghar. Et il fallait éviter Comox/Vancouver, alors ils étaient canalisés au tout début.

La traversée de la rivière se fit sans incident, les brèches furent faites et l’avancée eut lieu dans les champs au-delà. Le sol était jonché de brochures larguées par l’OTAN pour avertir les gens de la localité qu’une opération allait y avoir lieu. Les gens avaient aussi été avertis à la radio et tous les soldats afghans locaux connaissaient bien le plan. Il ne s’agissait pas d’une attaque surprise.

Avant de traverser, on avait dit aux soldats que l’ennemi avait abandonné ses positions à Rugby. Malgré l’avertissement favorable, beaucoup de soldats sentaient que quelque chose allait se passer, leurs sens étaient troublés par ils ne savaient quoi. Mais, pour l’instant, pas un seul coup de feu n’avait été tiré et rien n’indiquait que la force ennemie était cachée à quelques centaines de mètres.

L’endroit de la tête de pont initiale avait à peu près la grandeur d’un terrain de football. Il était encaissé à l’ouest par la route Comox et au nord et à l’est par des replats, des fossés et des champs de grande marijuana. Les choses se sont embrouillées un petit peu, au début, car le 7e Peloton était parti au nord et il avait abouti à la route Comox. S’en étant aperçu, Sprague leur ordonna par radio de se réorienter et de revenir tout de suite vers l’école. Le peloton revint à travers les lignes de la compagnie pour prendre la tête de l’attaque de l’école.

Après que les ingénieurs aient produit leur deuxième ensemble de brèches, le chef du 8e Peloton, le lieutenant Jeremy Hiltz (qui a été promu au grade de capitaine depuis), se tint sur le replat au bord de la position principale de la compagnie pour voir passer dans un fossé le G-Wagen où Nolan appuyait son visage contre la vitre du passager pour rire, comme s’il essayait de s’enfuir. Ensuite, Hiltz vit le sergent Shane Stachnik traverser le fossé accroupi. Stachnick lui lança un drôle de regard, comme pour dire ‘c’est dingue, mais allons-y quand même’.

Le capitaine Derek Wessan donna rapidement des ordres au 7e Peloton, qui devait passer par la brèche des ingénieurs et s’enligner avec les quatre VAL, 3-1 Alpha, Bravo et Charlie, et la section du génie à bord d’Echo 3-2 Alpha, un peu en avant du G-Wagen, indicatif d’appel 3-1 W, que les soldats qui y montaient appelaient 3-1 ‘woof’ pour rire, comme pour imiter le dernier bruit qu’on entend quand un véhicule s’enflamme. Ils devaient s’avancer vers l’école blanche et s’arrêter 30 mètres avant pour l’observer. Wessan, un homme imposant, compétent et infatigable, aurait dû être dans son propre VAL, mais son véhicule se trouvant entre les mains des mécaniciens, il était à l’arrière de 3-1 Charlie.

Les quatre VAL s’avancèrent lentement, à travers le canal d’irrigation, jusqu’aux champs de marijuana si denses que les chauffeurs et les tireurs n’y voyaient pas grand-chose. Derrière eux, le G-Wagen franchissait la brèche, suivi par Sprague lui-même, indicatif d’appel 3-9, qui s’était avancé pour augmenter la puissance de feu au cas où cela s’avèrerait nécessaire.

Fawcett observait la situation par l’écoutille de la sentinelle arrière de 3-1 Charlie et, quand ils s’étaient approchés à 30 mètres à peu près de l’école, il donna l’ordre à son chauffeur de stopper. Quelques secondes après, Fawcett vit deux choses arriver presque simultanément. À sa droite, la tourelle d’Echo 3-2 sembla sauter en morceaux. Il se baissa pour rapporter à Wessan ce qu’il venait de voir. Ensuite, à sa gauche, Teal lui faisait signe avec les mains et criait derrière le G-Wagen qui était noirci et d’où sortait de la fumée.

Fawcett sauta rapidement de l’écoutille dans le ventre du LAV où il mit Wessan au courant et rapporta qu’il allait se rendre au G-Wagen. “Suivez-moi”, cria Fawcett à O’Rourke et Funnel et puis il descendit la rampe arrière en courant.

Durant leur course à travers les plantes de marijuana vers le G-Wagen, le bruit des armes à feu était assourdissant et le feu de l’ennemi déchirait les grandes plantes. Il pleuvait de la marijuana sur les soldats qui sprintaient.

* * *

Quelques instants auparavant, sur le siège passager arrière du G-Wagen, le caporal Furoy se penchait en avant pour mieux voir l’écran de son appareil photo numérique. Il venait de passer l’appareil à Nolan, pour qu’il prenne quelques photos et il voulait savoir s’il y en avait des bonnes.

Tout explosa soudainement. La première chose qui est passée par l’esprit de Furoy, c’est que son appareil avait explosé entre ses mains. Ce n’était pas le cas. C’était probablement une grenade propulsée par fusée qui avait explosé à travers le pare-brise en plein dans la face et la poitrine de Nolan. Des fragments déchirèrent l’épaule de Furoy et blessèrent gravement l’interprète afghan assis à sa gauche.

Pendant que O’Rourke et Funnel soignaient Furoy et l’interprète, Fawcett et Teal portèrent leur attention sur l’ennemi qu’il fallait tenir à distance. Peu de temps après, Fawcett ordonna à ses gars d’emporter les blessés à 3-1 Charlie, ce qu’ils firent sous le feu nourri de l’ennemi, et faisant l’aller-retour deux fois : un acte de bravoure pour lequel on leur a décerné la Médaille de la vaillance militaire.

Fawcett et Teal se sont donc retrouvés tout seuls avec le corps de Nolan au G-Wagen.

Le feu venant vers eux et celui qui partait en direction inverse–des centaines d’armes à feu tiraient en même temps–étaient assourdissants. Au G-Wagen, les balles arrivaient de trois côtés et il y en avait même qui passaient sous le véhicule. Couché par terre, Fawcett se demanda : “si les balles de l’ennemi passent sous le G-Wagen, pourquoi suis-je couché par terre?”

Il se releva d’un bond et cria à Teal de faire comme lui, et ils se mirent à l’abri du véhicule. À quelques douzaines de mètres à leur gauche, le canon principal de 3-1 Bravo s’enraya après n’avoir tiré que quelques coups, le caporal-maître Sean Niefer était assis à l’écoutille, exposé au feu ennemi, qui dirigeait son propre tir de barrage avec la mitrailleuse montée sur la tourelle. À l’esprit de ceux qui ont vu Niefer dans la tourelle, complètement exposé aux balles et aux fusées qui étaient tirées vers lui, cette image est devenue presque emblématique de toute la bataille. La Médaille de la vaillance militaire lui a été décernée.

Au flanc droit, Echo 3-2, le VAL de Stachnik, avait l’air bien mal-en-point. Pendant quelques instants effrayants, tout le monde pensait que le véhicule avait été détruit de façon catastrophique. Non seulement sa tourelle avait-elle été mise en pièces, mais il ne bougeait plus et aucun message radio n’en sortait.

Presque immédiatement, une opération de sauvetage fut lancée pour accrocher Echo 3-2 afin de le sortir de la zone létale. Le chauffeur d’Echo 3-2 reprit conscience au moment où un soldat allait y fixer un câble et il eut la présence d’esprit de faire marche arrière et conduire jusqu’en arrière de la ligne de combat, laissant le soldat, le câble à la main, au milieu du champ.

C’est au VAL de Sprague que s’arrêta d’abord Echo 3-2, d’où le caporal Derick Lewis et le caporal-maître (aujourd’hui caporal) Jean-Paul Somerset sautèrent pour soigner les blessés. Lewis monta dans le VAL et, après avoir découvert que Stachnik était mort, il commença à soigner le commandant de l’équipage.

Juste avant, Lewis avait vu quelque chose qu’on ne voit pas souvent, un combattant ennemi qui courait, à 75 mètres environ, à découvert. Il épaula son fusil et tira un coup de feu. Il manqua son premier coup. Il tira à nouveau, et puis encore une fois. Le combattant ennemi s’affaissa, mort.

Certains des gars se souviennent bien, mais pour d’autres tout est flou. Dans le cas de Lewis, c’est une toute autre histoire. Il se souvient de ces événements avec un détail cristallin, il se les rappelle coup par coup, seconde par seconde, comme s’ils venaient de se passer.

À ce moment-là, toutefois, Lewis avait mis son arme de côté et il donnait des premiers soins. Un infirmier américain, implanté dans l’armée nationale afghane, arriva d’on ne sait où et se mit à donner un coup de main pour soigner les blessés. Quand ce fut clair qu’ils avaient tous été soignés, Lewis se porta volontaire pour raccompagner l’Américain jusqu’aux lignes amies, alors ils se mirent en route tous les deux, une course à travers pratiquement tout le champ de bataille, environ 700 mètres, que Lewis dut refaire en sens inverse. Bien que les deux ont été immobilisés une fois en allant vers la position états-unienne, et que Lewis s’est fait jeter par terre par une explosion durant son retour, ils ont tous deux atteint leur objectif sans une égratignure.

* * *

À la radio, Sprague avait commencé à organiser le 7e Peloton pour battre en retraite de la zone létale et retourner aux lignes de la compagnie.

Pour ce faire, 3-1 Bravo roula jusqu’au G-Wagen et baissa sa rampe. Fawcett se mit à tirer le corps de Nolan vers lui. Le soldat qui sortit en premier du LAV s’arrêta net près du bas de la rampe et les autres soldats s’empilèrent derrière lui.

Ils mirent vite le corps de Nolan à l’intérieur et s’apprêtèrent à partir. Fawcett se rendit vite compte que ça ne marcherait pas, le VAL était plein à craquer; il n’y restait plus de place. Fawcett jeta un coup d’oeil à son collègue commandant de section, le sergent Brent Crellin, et prit une décision assez dure. “Va-t-en d’ici”, lui cria-t-il dans le bruit de la bataille. Teal et lui allaient rester, se battre, chercher une autre issue.

Crellin actionna l’interrupteur pour relever la rampe du VAL. “Bonne chance”, cria-t-il à Fawcett. Teal et Fawcett retournèrent derrière le G-Wagen en flammes et recommencèrent à tirer sur l’ennemi.

Malgré qu’il se trouvât en sécurité relative grâce à l’armure du VAL, 3-1 Bravo allait avoir une nouvelle sorte de malchance. Le caporal Jason Ruffolo était le chauffeur du VAL. Ruffolo, voyez-vous, c’est le genre de gars qu’on veut de son côté au combat. Son regard, la manière dont il tient sa tête, on sait qu’il sera là quand on aura besoin de lui. Faisant fi des balles qui frappaient le VAL, Ruffolo partit à toute allure à travers le champ de marijuana et, manquant la brèche, tomba lourdement dans le fossé d’irrigation, qui avait huit à 10 pieds de profondeur.

Au début, lors de l’écrasement dans le fossé, tout ce que Ruffolo pouvait entendre c’était les cris des gens à l’interphone et il pensa d’abord qu’il venait de tuer toute sa section.

* * *

Les choses étaient devenues encore plus compliquées. Non seulement le 7e Peloton était pris sous un feu croisé intense, trois de ses six véhicules étaient partiellement ou entièrement hors combat.

Mais ce n’était pas la seule action qui avait lieu. Au flanc gauche, au loin, au-delà de la zone létale, le 7e Peloton était coincé, le 8e Peloton livrait une bataille embrouillée pour s’assujettir un groupe d’enceintes sur la rive de l’Arghandab. Le peloton était descendu de ses VAL et il se battait d’enceinte à enceinte, défonçant les portes à coups de pied et nettoyant les salles en abattant les combattants ennemis à coups de feu.

Au bout du flanc droit, les soldats de l’armée nationale afghane, qui avaient été lancés dans un champ de marijuana, se battaient vers le nord, vers la route Comox. Bien qu’indubitablement agressifs, les soldats de l’ANA se tenaient un peu à l’écart de la force principale, surtout au flanc nord, parce que personne n’était sûr de sa maitrise des armes à feu et donc les risques de feu ami étaient trop élevés.

Pendant ce temps, au G-Wagen, Teal et Fawcett étaient encore au milieu du plus important combat de leur vie. Au moins une demi-douzaine de grenades propulsées par fusée avaient hurlé à côté d’eux et leurs munitions touchaient à leur fin. Vu leur dilemme, Fawcett et Teal s’élancèrent en un sprint de 100 mètres vers l’arrière pour rejoindre 3-1 Charlie. Malgré les chances plutôt faibles, ils y arrivèrent sans se faire toucher. Teal a obtenu l’Étoile de la vaillance militaire et Fawcett, la Médaille de la vaillance militaire.

* * *

Il n’y a pas qu’une seule sorte d’insurgés au Panjwai. D’abord, il y a ceux qui le sont à temps partiel. Ces gars-là sont surtout des fermiers ou de jeunes hommes qui n’ont rien d’autre à faire. Peut-être que les taliban les paient pour se battre, peut-être que les barons de la drogue les paient pour se battre, peut-être qu’ils se battent pour leurs propres raisons. En général, ce sont des amateurs. Ils tirent sur une colonne blindée avec un AK-47 et puis ils essaient de s’enfuir à la course, à travers champs. Ce n’est pas bien difficile pour les tireurs des VAL de les descendre, alors ils ne font pas long feu.

En lançant l’opération Méduse, on pensait qu’environ la moitié des méchants du district étaient des gars à temps partiel. En grande partie, la raison en était qu’à cause d’une série de bévues et de scandales par rapport à la corruption, le gouvernement de l’endroit avait fâché tout le monde au point où le Panjwai s’était presque soulevé ouvertement.

Toutefois, de l’autre côté de la gamme d’ennemis il y a les professionnels. L’équipe des étoiles. Ces gars ont le commandement et le contrôle. Ils ont des tactiques. Ils organisent des attaques coordonnées. Ils sont sournois et pas très faciles à tuer. Au dire de tout le monde, la force qui frappait alors la Compagnie Charles était formée des tireurs sérieux, des professionnels.

Les rapports du renseignement allaient confirmer par la suite que les Canadiens qui tiraient sur les lueurs de départ ont tué des douzaines de ces gars-là, au moins, y compris quelqu’un qui aurait été un commandant de grade moyen.

* * *

Vu que l’évacuation de la position avancée était en cours, c’était le moment de sortir 3-1 Bravo du fossé.

Dans le fossé, Ruffolo entendait le son que faisaient les balles de petit calibre qui frappaient le VAL et il sentit le véhicule bouger quand une grenade propulsée par fusée et puis une autre, heurtaient la partie arrière près de l’écoutille.

Il s’agissait de le remorquer en utilisant un bulldozer. Pour ce faire, deux soldats reçurent la consigne de sortir accrocher le câble de remorquage de 3-1 Bravo. Dans le tohu-bohu, toutefois, ils ne purent trouver le câble qui avait été remisé en avant du véhicule. Conséquemment, vu qu’il ne désirait pas rester immobilisé dans la zone létale, Ruffolo quitta le siège du conducteur et, s’exposant pendant quelques minutes périlleuses, accrocha le câble. Mais le véhicule lourd refusa de bouger; rien à faire, le VAL était immobile. Ayant reçu l’ordre d’abandonner 3-1 Bravo, les hommes enfermés en arrière–plusieurs d’entre eux souffrant beaucoup à cause de l’accident–se mirent à sortir lentement, par l’écoutille arrière car la rampe était bloquée. Ruffolo sortit à nouveau, cette fois-ci pour détacher le câble du VAL, afin que le bulldozer puisse s’en aller, le câble trainant par terre.

À ce moment-là, Ruffolo, sans véhicule, courut jusqu’à un autre VAL, mais on lui dit qu’il n’y avait plus de place. Alors, comme il n’avait plus le choix, il courut tout seul, à travers la brèche, jusqu’à la position de la compagnie.

Dans 3-1 Charlie, qui était sur place pour participer à la rescousse, Wessan se tourna vers Fawcett et lui dit qu’il allait voir si tout le monde s’était échappé de 3-1 Bravo. Fawcett jure que Wessan a traversé les 20 mètres jusqu’au fossé d’irrigation d’un seul bond.

Le corps de Nolan était encore dans 3-1 Bravo, dans le fossé.

* * *

À ce moment-ci, alors que Sprague se préparait à contre-attaquer, deux choses se sont passées presque en même temps, qui en réalité ont couté la bataille pour l’objectif aux Canadiens.

À la position principale de la bataille, un point de rassemblement des blessés avait été organisé à la hâte par le caporal Lewis, à l’abri d’une grosse chargeuse frontale Zettlemeyer et d’un peu de terre entassée. Bien que sous le feu ennemi quand même, l’endroit semblait assez sécuritaire et personne ne s’attendait à ce qui allait arriver ensuite.

Un obus vola au-dessus de Hiltz et frappa le côté du Zettlemeyer. L’explosion tua le soldat William Cushley à peu près sur le coup. Funnel sentit la chaleur de l’explosion et puis, tout d’un coup, il se trouvait par terre à 15 pieds de là. Lewis aussi fut jeté à terre par l’explosion, un bras et une jambe à sang. Le sergent-major de compagnie John Barnes aussi fut blessé gravement et atterré par l’explosion. L’adjudant Frank Mellish était là aussi, il était venu du flanc du 8e Peloton pour voir s’il pouvait participer à l’extraction de Nolan. Du dire de tous, Mellish était le meilleur ami de Nolan et il n’allait certainement rester inactif dans une telle situation.

Mellish fut soufflé loin du Zettlemeyer, blessé gravement. Ruffolo venait d’arriver sur place et il se mit immédiatement à donner les premiers soins, à découvert et faisant fi des balles qui volaient de tous côtés. Ruffolo essaya d’arrêter le sang de couler, il travailla furieusement, mais au bout de quelques minutes il dut accepter que Mellish était passé de vie à trépas.

À quelques pieds de là, Funnel se releva et vit Lewis qui rampait, évidemment blessé gravement, dans la mauvaise direction.

“Je suis touché. Je suis touché”, criait Lewis.

Funnel lui cria qu’il allait du mauvais côté, vers les balles plutôt que vers l’abri.

À ce moment-là Lewis fut atteint à nouveau, par une balle qui lui poussa le bras sur lequel il s’appuyait. La première chose qui lui vint à l’esprit fut ‘t–c, je viens de me faire tirer’ et puis tout de suite après quelqu’un le soulevait par la taille et l’emportait à l’abri. C’était Funnel.

* * *

Au même moment que la fusée atteignait le point de rassemblement, Sprague entendait l’avertissement ‘bombes larguées’ alors qu’un aéronef de la coalition passait au-dessus d’une position ennemie près de là. Tout le monde savait que la bombe allait venir, ils ne savaient simplement pas que la bombe de mille livres guidée par laser allait leur tomber sur la tête. Mais c’est à peu près ce qui est arrivé. La bombe atterrit tout juste au nord de la position principale et rebondit vers les soldats de l’ANA et les Canadiens, s’arrêtant à quelques mètres à peine du quartier général tactique de la compagnie.

Sprague la vit et sa première pensée fut que c’en était fini d’eux.

Dans le VAL des sapeurs, le chauffeur appela le lieutenant Behiels, le leader des sapeurs, à l’interphone.

“Euh, lieutenant, une bombe géante vient de tomber devant nous”, dit-il.

“Nous sommes encore vivants”, répondit Behiels. “Continue de tirer.”

Personne n’a jamais pu expliquer ce qui a cloché. C’était simplement une affaire comme il en arrive.

* * *

Le flanc droit fermé par la bombe de 1 000 livres, le nombre de victimes qui augmentait, il ne restait plus grand-chose à faire à part de s’en aller et recommencer une autre fois. Mais il y avait encore une chose à faire.

Sprague n’allait pas encore perdre des hommes pour aller chercher le corps de Nolan, mais il n’allait pas le laisser là-bas non plus.

Alors selon ses ordres, à peu près toute la force se tourna vers l’avant et créa le tir de suppression le plus nourri possible, ne laissant qu’un petit couloir pour qu’un VAL du 8e Peloton se rende à 3-1 Bravo, à toute vitesse, chercher le corps de Nolan.

C’était la dernière chose que Sprague pensait pouvoir accomplir, alors quand ce fut fait, ils commencèrent à battre en retraite vers le milieu de l’Arghandab.

* * *

Il y eut une dernière malchance pendant que tous se préparaient à battre en retraite. Alors que Hiltz vérifiait que les hommes du 8e Peloton avaient tous été pris en compte, il découvrit qu’une section se trouvait encore dans une enceinte, au flanc gauche. Le commandant de la section, quoi qu’il en soit, était revenu au VAL et il n’en tenait plus qu’à Hiltz d’aller chercher ses hommes.

Le capitaine Wessan, qui venait d’arriver à côté de Hiltz, sans son fusil car il l’avait perdu dans le chaos, indiqua d’un regard qu’il était prêt à y aller lui aussi et ils partirent ensemble.

Wessan arriva au replat en premier, Hiltz sprintant dans le champ derrière lui, et jurant parce qu’il portait une lourde radio dans son sac à dos, ce qui le ralentissait.

Les deux officiers, des commandants de peloton, se tenaient sur le replat au bord avancé de la position, des balles passant à leurs côtés. Ils entendaient les soldats immobilisés crier au secours. Hiltz leva son C8 et tira vers les lueurs de départ. Wessan fit parler son pistolet Browning, tous deux espérant que le tir de protection, tel qu’il était, allait donner courage à la section immobilisée pour que ses membres se lèvent et quittent l’enceinte. Ils le firent.

?La Compagnie Charles repartit à travers l’Arghandab et retourna au Masum Ghar. Durant la nuit, elle échangea des coups de feu avec les insurgés et regarda des aéronefs de la coalition détruire les véhicules qui avaient été abandonnés.

* * *

Dans leur rapport officiel sur la journée, rapport que nous avons obtenu dans le cadre du programme canadien d’accès à l’information, les militaires appellent ce qui est arrivé à l’objectif Rugby une embuscade. Dans un certain sens, c’est vrai, mais communément, ce n’est pas le mot juste. Le 3 août, des membres de la PPCLI ont été victimes d’une embuscade à l’école. Dire que ce qui est arrivé le 3 septembre était une embuscade, c’est comme dire que ce qui est arrivé à Dieppe était une embuscade. Une petite force canadienne a été lancée à l’attaque d’un ennemi supérieur en nombre dans une position défensive bien établie.

Ceci dit, rien n’est sûr. On ne peut pas savoir si la décision de lancer l’attaque Rugby 48 heures avant que prévu a coûté des vies ou en a sauvé. Toutefois, les militaires sont entraînés à lutter avec les probabilités et, bien que rien ne soit certain, il est difficile de voir comment deux jours de bombardement lourd, de tir direct et de manoeuvres tactiques n’auraient pas affaibli l’ennemi.

En fin de compte, d’après les soldats, cela n’avait pas de sens. Ici, il y a un plan tiré depuis longtemps qui est basé sur l’encerclement, l’avance tactique résolue et l’usure consciencieuse des forces ennemies dans une zone de feu à volonté bien établie, qui va à l’encontre d’un assaut frontal grossier qui dépend davantage de la surprise et de la faiblesse de l’ennemi que de la force canadienne. Bien qu’il soit possible que les deux tactiques auraient pu réussir, ce n’était pas logique de les utiliser toutes les deux.

L’ennemi savait que les Canadiens allaient arriver parce que les brochures les en avaient avertis. Il n’y eut pas de tentative de déception parce que la déception ne faisait pas partie du plan.

L’ennemi était encerclé et isolé, et il possédait une puissance de feu grandement inférieure. Comme le dit un soldat doucement, comme si de rien n’était, “nous avions la main gagnante mais nous avons joué leur jeu”.

Des fois on gagne, des fois on perd.

* * *

En fin de compte, la bataille, ce jour-là, sous le soleil brillant d’Afghanistan, a duré environ quatre heures, la force s’est avancée à 6 h environ et la retraite a commencé vers les 9 h 20, et on sait que c’est à ce moment-là que le caporal Lewis a reçu une piqûre de morphine car c’est écrit sur son casque, qu’il avait encore mais qu’il a l’intention de donner à la filiale de la Légion de sa localité un jour.

Bien que la bataille ait coûté la vie à quatre soldats canadiens et que 10 autres y aient été blessés, si vous voulez savoir quels ont été ses coûts cachés, et ceux de cette mission, parlez-en à ces vétérans et ils vous apprendront quelque chose. D’abord, on peut souvent entendre l’expérience dans leur voix : elle se brise et tremble un peu quand ils parlent de ces événements. Ensuite, et là on ne peut pas en douter, on peut le voir dans leurs yeux : ils regardent tout autour, en bas, au plafond, souvent en tressaillant, comme si l’histoire faisait mal. Bien entendu, ils rient encore et ils racontent des histoires drôles à propos de la journée, mais ils la décrivent presque comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. Ils y sont peut-être obligés.

Quant aux autres, ceux qui s’en sont sortis sans blessure physique, bien qu’ils ne portent pas de galon de blessé à l’uniforme, cet endroit semble gravé dans l’esprit de nombre d’entre eux comme par un éclat d’obus. Ces blessures ne sont pas visibles, mais elles n’en sont pas moins réelles.

Et bien que beaucoup voudraient oublier, d’autres veulent se souvenir. Comme Ruffolo qui, quand il est rentré au pays, s’est fait faire un tatouage au cou pour se souvenir de son copain Cushley. Il se fait constamment admonester par l’Armée mais ça ne le dérange pas. Il l’a fait pour son ami qui est mort : pour se souvenir.

* * *

Méduse avait mal commencé pour la Compagnie Charles, et elle empira le lendemain matin.

En quelques secondes, le pilote d’un chasseur d’appui aérien rapproché, un Thunderbolt A-10 américain, fit une erreur qui couta une vie de plus, celle du simple soldat Mark Anthony Graham, un ancien sprinteur olympique, et qui causa des blessures à plus de 30 autres, certaines graves, y compris à Sprague lui-même.

Dans la brume de l’aube, le pilote prenant un feu de déchets allumé par les Canadiens pour de la fumée s’élevant d’une position ennemie et, manquant de connaissance situationnelle vitale, fit feu de sa mitrailleuse à chaine de 30 mm contre la cible qui ne se méfiait de rien.

Quand l’avion a frappé, Ruffolo se trouvait de l’autre côté d’une élévation avec le 7e Peloton. L’avion frappa le 8e Peloton et le quartier général tactique. Ruffolo arriva en courant par-dessus la colline et vit ce qui ressemblait à une fosse commune, des hommes couchés partout, des flaques de sang : un carnage incroyable. Il pensa que tout le peloton était mort.

Pour Sprague, en plein milieu de l’incident de tir ami, c’était comme de voir un grand nombre de cierges merveilleux qu’on allumait en même temps qu’il mangeait une volée. Ce dont il se souvient le mieux, c’est du choc de l’explosion, ou plutôt la force du choc de l’explosion, un peu comme se faire donner un coup de poing dans le nez 100 fois.

Sprague souffrait de graves blessures causées par des éclats d’obus, à la tête et ailleurs au corps et il fut évacué en Allemagne et puis ensuite au Canada avec plusieurs de ses hommes.

* * *

La Compagnie Charles était finie. Elle avait perdu son commandant, une grande partie de ses chefs subalternes et presque 50 de ses soldats en tout. Pendant un petit bout de temps, l’unité était inapte au combat et ce qui avait été le marteau de Méduse avait largement disparu. L’énergie passait alors à la Compagnie Bravo, le nouveau marteau, qui frappait Rugby en venant du nord.

Quant aux soldats de la Compagnie Charles, ils n’étaient pas tous hors de combat. Le capitaine Wessan allait rester sur place et sa force rafistolée, contre toute attente, serait parmi les premiers Canadiens à Rugby quand ce dernier tomberait entre les mains du groupement tactique 10 jours plus tard.

Dans le prochain numéro : l’étape des combats de l’opération Méduse se termine par l’histoire de la Compagnie Bravo, venant du nord pour se joindre à ce qui restait de Charles à l’objectif Rugby.

LA DIVISION DU NOUVEAU-BRUNSWICK – Met de l’ordre dans ses finances

La meilleure nouvelle, au Congrès du Nouveau-Brunswick de 2007, a été que la division est en bon état financier et la nouvelle présidente divisionnaire Mavis Cooper espère que cela va persister.

Le congrès néo-brunswickois de cette année, le 78e de la division, a eu lieu à Miramichi durant la fin de semaine de la fête du Travail, soit du 31 août au 2 septembre. Le congrès a débuté un samedi matin frais et limpide à la salle du club des Lions de la localité. Après le défilé, invités et drapeaux inclus, la première chose au plan de déroulement de la réunion a été les salutations de la présidente nationale sortante Mary Ann Burdett et du ministre d’Anciens combattants Canada Gregory Thompson.

Bien que Thompson ait menacé de lire son discours de 13 pages dans son intégralité, il finit par conclure qu’à 9 h il était bien trop tôt pour une telle entreprise. Thompson a exposé sa vision des problèmes récents, principalement la nouvelle Charte des anciens combattants, qu’il appelle un ‘document vivant’. Il a aussi parlé de l’adoption d’une Déclaration des droits des anciens combattants et de la création du poste d’ombudsman des anciens combattants. “Nous comptons sur vous, la plus grande organisation d’anciens combattants du Canada, pour que vous nous donniez votre avis”, dit Thompson par rapport à ces nouvelles initiatives. “Nous y sommes vraiment sensibles.”

Ensuite, à propos de l’Afghanistan, Thompson disait que “les missions actuelles de nos soldats sont aussi difficiles que jamais et de certaines façons, encore plus difficiles. Quand le monde demande au Canada de s’avancer et de prendre position, nous le faisons. Nous le faisons sans réserve, lors de missions très dures.”

Après quelques autres orateurs, dont le maire John MacKay de Miramichi, Burdett est retournée au micro et a ouvert le congrès officiellement.

Quant aux comptes rendus, Tom Eagles est passé en premier, qui a fait le rapport du président divisionnaire. “Sur une note positive, les finances de notre division vont mieux que depuis bien des années”, dit Eagles. “Vu notre situation financière, nos programmes légionnaires sont assurés pour l’instant. Et je dis bien : ‘pour l’instant’, car il va falloir veiller au grain.

“Sur une note négative, un certain nombre de nos filiales sont en difficulté financière. Nous savons qu’il y a plusieurs raisons pour lesquelles le revenu de nos filiales diminue, comme le nombre d’adhérents qui baisse, les règlements interdisant de fumer, l’économie, les taxes, l’assurance, et ainsi de suite. J’ai essayé, à deux reprises, de faire supprimer les impôts fonciers des filiales, mais le gouvernement a refusé. Nous devons travailler ensemble pour trouver des moyens de surmonter ces difficultés afin de survivre.”

Gary McDade a fait le rapport du trésorier. “La Division du Nouveau-Brunswick est en position financière viable. Le fonds général indique un surplus net de 39 920 $ en 2006. Vu tous les changements qui ont eu lieu durant l’année, on devrait comprendre qu’il s’agit d’un résultat excellent. Toutes les catégories dans les dépenses ont été analysées, et on a réussi à faire des économies chaque fois que c’était réalisable. Tout a été réduit au minimum et on va continuer à y regarder de près.

“Bien qu’on ne réussisse pas à faire croître ces fonds, on s’attend à ce que la santé des finances de la Division du Nouveau-Brunswick continue de tenir les loups de la fusion à bout de bras en cherchant constamment des mesures d’économie.”

Après une petite pause, Burdett a repris le microphone pour prononcer son discours. “Je ne suis pas ici pour vous donner la vision des choses d’Ottawa. Ce dont je désire vous entretenir, c’est les problèmes qui nous concernent tous.”

Un des messages principaux de Burdett se rapportait au besoin qu’a la Légion de trouver des membres ordinaires. “C’est plus facile à dire qu’à faire, je sais. Alors comment faire?”, demanda-t-elle. “Seriez-vous intéressé à y adhérer simplement parce qu’on vous offrirait une épingle? Probablement pas. On entre dans une organisation parce qu’elle a quelque chose à offrir. Nous avons des choses à offrir. Que sont-elles exactement? La première, c’est la camaraderie : une oreille compréhensive. Qui d’autre pourrait mieux comprendre ce que nos soldats subissent aujourd’hui? Nous avons des agents des services qui peuvent les aider en personne à propos de leurs demandes. C’est ce que nous avons à offrir. Nous avons des programmes pour leur famille, des bourses pour leurs enfants et nous leur donnons l’occasion de s’impliquer dans leur collectivité d’une manière significative.”

Burdett a ensuite parlé d’une proposition intéressante concernant une nouvelle catégorie de membres. Que diriez-vous d’une catégorie de membres extraordinaires? Pourquoi ne pourrions-nous pas en avoir une? Ces membres n’auraient pas de droit de vote. Les frais d’adhésion seraient un petit peu plus élevés que les frais moyens des filiales et il y aurait une ristourne à la division. La Direction nationale pourrait facilement s’occuper d’une catégorie de membres extraordinaires. Pourquoi ne pas penser à une motion pour le prochain Congrès national? Il va peut-être y en avoir une.

“Et puis il y a le mot détesté : la fusion. Veux pas en entendre parler. Veux pas y penser. Veux pas le faire. Mais il va bien falloir qu’on y pense un jour. Est-ce que ce ne serait pas mieux de le faire d’avance, sensiblement? Ne serait-ce pas mieux de fusionner deux filiales plutôt que de les perdre toutes les deux? Je ne vous demande pas de courir les fusionner à l’instant même, je ne fais que vous demander d’ouvrir votre esprit et d’y penser, surtout à l’échelon de la filiale.”

Burdett a à nouveau proposé l’idée d’un exécutif plus petit qui se réunirait plus souvent, fait remarquer l’importance d’unir les différentes organisations d’anciens combattants et, en général, prononcé un discours enthousiasmant et vivifiant qui semble avoir été bien reçu par les délégués.

Au contraire du rapport financier favorable, celui du sociétariat de la Division du Nouveau-Brunswick était plutôt sombre. Le président des adhésions Jack Clayton a rapporté que la division a perdu 1 880 membres en 2006 et 1 521 en 2007 avant le 31 juillet. Et la mort n’est en cause que dans environ trois pour cent de la diminution. Sur une note plus agréable, Clayton a remercié la Direction nationale d’avoir simplifié et accéléré le processus des cartes d’adhérent.

Et puis on est vite retourné aux bonnes nouvelles quand les délégués ont appris les détails du programme du livre commémoratif de la Division du Nouveau-Brunswick, lequel est en marche depuis quelques années. Ces livres ont deux fonctions : rassembler des informations sur les anciens combattants locaux et ramasser des fonds pour la division par l’entremise d’annonces publicitaires. En 2006, le livre a rapporté 81 794,67 $ et cette année il a rapporté 75 742,75 $. La division se sert de ces fonds pour appuyer l’athlétisme, le leadership de la jeunesse et les programmes pour les aînés et pour les anciens combattants. “Le livre est une bénédiction pour la division”, dit Eagles.

Le lieutenant-gouverneur Herménégilde Chiasson est venu faire un discours au milieu de l’après-midi. Chiasson, qui est membre honoraire de la Légion, a parlé de l’influence qu’ont les anciens combattants sur la vie canadienne et encouragé la Légion à continuer ses programmes. “La Légion n’est pas seulement un rassemblement de gens, ce n’est pas seulement un club mais une famille”, dit Chiasson.

Burdett a ensuite veillé à une pause de financement pour la Ligue royale des anciens combattants du Commonwealth. Après un flot régulier de gages, un délégué s’est approché du microphone pour faire ce qui a peut-être été la donation la plus touchante de l’après-midi. “De la part de la Légion de St. Martins : nous n’avons que six membres mais nous désirons donner 100 $.” Les donations pour la LRACC se sont élevées à 9 060 $ en tout.

Le samedi après-midi, quand les affaires étaient terminées pour la journée, les délégués et les invités se sont rassemblés au centre-ville de Miramichi pour le défilé et la cérémonie au cénotaphe de la ville. Eagles a lu l’Acte du Souvenir et puis Chiasson, Burdett et Thompson, entre autres, ont déposé des couronnes.

Par la suite, le samedi soir, le congrès s’est rassemblé à la salle des Lions où les attendait un banquet et puis, après, à la filiale locale où ont eu lieu des divertissements.

La première chose à l’ordre du jour, le dimanche matin, c’était le dernier rapport des délégués avec 136 délégués et 51 procurations, ce qui faisait 187 en tout.

On est passé rapidement aux résolutions, en commençant par une tentative de changer la façon de s’occuper des fonds excédentaires au Nouveau-Brunswick. Dernièrement, la Division du Nouveau-Brunswick a fait un don de 7 000 $ au Fonds de moral des troupes de la LRC et la résolution avait pour but de rediriger cet argent vers les filiales dans le besoin plutôt qu’outre-mer.

“À ces causes, il est résolu”, était-il écrit dans l’amendement, “qu’il soit envisagé que tout autre surplus de fonds de la Division du Nouveau-Brunswick, quand c’est possible et faisable, soit utilisé pour appuyer les filiales qui, à cause d’un besoin ou de circonstances financiers, ont besoin de quelque assistance.”

La résolution fut votée par le comité des résolutions avec la condition que la division installe un comité spécial pour étudier les demandes d’assistance financière.

Plusieurs personnes sont allées au microphone et on a remarqué à la table principale que ce ne serait pas si facile que ça de rediriger des fonds donnés par le grand public, mais la résolution a quand même été votée sans protestation.

Par ailleurs, Anne McInnis, une dame âgée de 83 ans qui a travaillé dans le cadre du programme de visites hospitalières de la Division du Nouveau-Brunswick pendant 30 ans, a quitté son poste de présidente du comité, disant qu’il était temps de passer à autre chose.

Vers la fin de la journée, juste avant les élections, Burdett est remontée sur l’estrade pour essayer d’hypnotiser les délégués afin qu’ils donnent leur argent au Fonds de moral des troupes. Prenant une voix apaisante, elle balançait une lumière bleue rythmiquement. “Ce fond de moral des troupes a beaucoup fait pour leur moral; pas tellement le café et les beignes en soit, mais savoir que nous nous soucions d’eux”, dit Burdett. “Et on est un petit peu égoïstes en nous souciant d’eux, car nous voulons qu’ils se joignent à nous quand ils reviennent au pays.”

Le président Patrick Love de la filiale Oromocto, qui est membre actif des Forces canadiennes, s’est levé pour parler contre le fond de moral des troupes. “Il y a plusieurs soldats dans mon unité qui sont revenus d’Afghanistan il y a peu de temps et bien qu’ils étaient contents d’avoir eu le café et les beignes, ils auraient préféré que l’argent soit utilisé pour les projets locaux de là-bas… Merci de votre générosité mais l’argent pourrait être bien mieux utilisé. Placez-le dans un fonds général qu’on puisse utiliser pour aider les orphelinats afghans et les enfants afghans.”

La foule s’est déchaînée en applaudissements et acclamations. Un autre délégué a pris la parole pour faire une motion d’urgence afin de renvoyer la question à la Direction nationale. Bien que Burdett ait remarqué que cette motion aurait pu être faite à un meilleur moment, elle dit qu’elle allait rapporter la recommandation au sous-exécutif national. Les dons pour le Fonds de moral des troupes se sont élevés à 2 213,26 $.

Ensuite, c’était le moment des élections. Jack Clayton a été élu président honoraire par acclamation. Tom Eagles a refusé sa nomination et Mavis Cooper a été votée présidente par acclamation, ce qui a donné lieu à une ovation. Clayton Saunders a été voté premier vice-président par acclamation.

Quatre noms ont été proposés pour le poste de deuxième vice-président : Darryl Alword, Theresa Gaugain, Helen Billings et Paul Poirier. Poirier, le commander sortant du district North Shore, a gagné au premier scrutin.

Il n’y a eu qu’une seule nomination, celle de Gary McDade, pour le poste de trésorier et une seule aussi, celle de Harold Harper, pour celui de président des débats.

Après son installation, Cooper a fait un petit discours sur son nouveau poste. “Je vous remercie de votre confiance; je l’apprécie”, dit-elle. “Quant à mon serment, je l’ai fait de tout coeur, et ce que je vais faire pour vous au cours des deux prochaines années, je le ferai de mon mieux.”

Cooper promit de garder mainmise sur les finances, de s’en occuper en priorité. La deuxième chose en importance, d’après elle, c’est l’adhésion et la troisième, les soins aux anciens combattants et à leurs épouses.

La dernière chose au plan de déroulement était de faire le tirage au sort d’un voyage à Ottawa. Quand le nom de Ron Doucet a été choisi, la foule a éclaté de rire et applaudi parce que la partenaire de Doucet a gagné le même tirage au dernier congrès. C’était une chance ahurissante. Doucet s’est calmement rendu au microphone et a annoncé que c’était une bien trop grande coïncidence et qu’il retirait son nom pour permettre à quelqu’un d’autre de gagner cette année. Il s’est fait ovationner. C’était une bonne façon de finir le congrès.

Des gagnants de concours expriment leur patriotisme et leur reconnaissance

Bien que les gagnants des concours littéraires et d’affiches de 2007 de la Légion royale canadienne, choisis parmi des centaines et des centaines d’excellentes soumissions, viennent de tous les coins du pays, ils sont unis par le sentiment qu’ils ont comme quoi le souvenir, principalement chez les jeunes, est quelque chose qui vaut vraiment la peine.

Les concours littéraires et d’affiches annuels, un événement que la Légion parraine depuis longtemps, sont ouverts à tous les écoliers canadiens qui créent des compositions, des poèmes et des affiches à propos de l’idée qu’est le souvenir. Le programme sert à relier deux activités fondamentales de la Légion : le soutien de la jeunesse du Canada et la promotion du souvenir.

James Welke, de l’école secondaire Mathew Halton de Pincher Creek (Alb.), a écrit à propos de cet effort incessant dans la composition pour laquelle on lui a décerné le premier prix dans la catégorie senior : A Change of Mind (un changement d’avis).

“À travers toute la nation, vers 11 h le 11 novembre de chaque année, les Canadiens se rassemblent aux cérémonies du jour du Souvenir en l’honneur des citoyens congénères qui ont dévoué leur vie, et certains en sont morts, pour le bien de ce beau pays.”

Le jugement de chaque présentation passe par plusieurs stades, d’abord au niveau de la filiale, ensuite à celui de la division et puis à celui de la nation. Pour finir, un jury de concours organisé par la Direction nationale choisit les gagnants de chaque catégorie et âge. Les quatre gagnants seniors, en plus de tous les autres prix et honneurs, gagnent un voyage à Ottawa où ils représentent la jeunesse du Canada à la cérémonie nationale du jour du Souvenir.

Les oeuvres gagnantes des différentes catégories sont aussi exposées au Musée canadien de la guerre du 1er juillet jusqu’au 1er mai de l’année suivante. Quant à ceux qui obtiennent la deuxième place et ceux à qui l’on décerne une mention honorable, leurs oeuvres sont exposées au foyer de la Chambre des communes durant la semaine de l’ancien combattant, au mois de novembre.

La gagnante du concours senior d’affiches en couleurs, Hee Ra Kim, est une élève de l’école secondaire Sullivan Heights de Surrey (C.-B.) qui est située non loin de la filiale Cloverdale où son oeuvre a commencé son long voyage jusqu’au niveau national. Kim, qui va venir à Ottawa cet automne avec ses parents, a gagné grâce à une représentation brillante et richement illustrée de trois militaires qui se tiennent fièrement aux côtés d’un jeune garçon. Kim, âgée de 16 ans, a l’intention de poursuivre ses travaux artistiques après l’école secondaire. “J’aimerais partager mon engouement du design et de l’art avec mes collègues à l’université”, dit-elle.

Dans la catégorie senior des affiches en noir et blanc, c’est Natalie Lloyd de Guelph (Ont.) qui a été honorée par les juges. Son affiche, un collage de scènes sur la guerre et le souvenir, se distingue par sa beauté détaillée et sa perspective réaliste.

Il y a aussi eu plusieurs belles oeuvres qui méritent d’être remarquées dans les autres catégories des concours d’affiches. La représentation d’une jeune femme qui découpe un coquelicot, créée par la gagnante chez les intermédiaires, Jessica Wu, est dessinée de manière touchante, et l’image en noir et blanc d’un soldat en uniforme qui ramasse des coquelicots créée par Joelle Lieuwen est impressionnante.

Les participants à venir des concours d’affiches devraient remarquer que les affiches en noir et blanc peuvent être faites au crayon, au fusain ou à l’encre de chine. Les affiches sont jugées selon un certain nombre de critères, y compris leur originalité, l’habileté de dessinateur et l’expression du sujet désigné, soit le souvenir avec un thème canadien. On peut trouver davantage de renseignements au site de la toile de la Légion à www.legion.ca.

Le gagnant de poésie senior Corley Farough de Taber (Alb.) va aussi se rendre à Ottawa cet automne. Le poème de Farough, intitulé Crosses (croix), concerne principalement les tribulations affectives de la guerre. Il débute ainsi :

Les croix sont placées rangée après rangée
Un rappel silencieux d’hommes que nous ne connaissons pas
Des hommes qui ont donné toute leur vie
Des hommes qui ont quitté leurs enfants et leur épouse aimante et chaleureuse
La longue attente effrayante et puis les adieux tendres
Le fardeau et la tristesse, leur regard
La main qui caresse la joue de l’amie
Ensuite la montée à bord d’un avion soudainement dans un tourbillon

Le poème est ensuite une description des expériences d’un soldat à la guerre et puis il se termine ainsi :

Il met son casque et prend son fusil
Cette bataille pour la paix vient à peine de commencer
S’il sera encore là demain il ne le sait pas
Mais les croix sont placées rangée après rangée.

Jenna Tyler de Moncton (N.-B.), qui a obtenu la première place dans la catégorie intermédiaire, a abordé la poésie du souvenir d’une manière quelque peu différente. Dans son poème, Even Though I Have Never Seen (même si je n’ai jamais vu), elle contemple les difficultés concernant le dévouement envers le souvenir de gens et d’événements qu’on n’a jamais vus.

Le son des coups de fusil résonnent dans ma tête
Même si je n’en ai jamais entendu
Les cris des soldats tombant par terre me font tressaillir
Même si je n’ai jamais vu quelqu’un mourir

Après avoir conduit le lecteur à une cérémonie du souvenir, Tyler écrit les vers suivants à la fin de son poème :

Pour tous ces gens qui se sont battus pour moi et pour mes proches
À ces gens nous devons notre liberté
Soudainement la trompette recommence pour dire que les minutes de silence son terminées
Je suis sûre que je ne penserai plus à ces choses-là avant l’année prochaine
Toutefois dans ma tête je pense que les gens autour de moi
Ne peuvent jamais oublier ces choses-là.

Welke, le gagnant en composition senior, suit les brisées de Tyler quand il remarque les difficultés qu’on rencontre quand on essaie de se souvenir de quelque chose dont on n’a jamais fait l’expérience. À la fin de sa rédaction, Welke écrit qu’une des choses essentielles à faire pour maintenir le souvenir en vie est de combler le fossé qu’est le manque de compréhension et d’expérience entre la vie paisible au Canada et la dure réalité de vie ou de mort aux champs de bataille à l’étranger.

Opération Méduse : la bataille du panjwai — Partie 1: la charge de la Compagnie Charles


Visible de l’école blanche tristement célèbre qui est à l’épicentre de la sédition dans la province de Kandahar, la force canadienne rassemblée hâtivement entre dans la zone létale. Une fusée de signalisation ennemie passe en travers des éléments antérieurs de la Compagnie Charles et il n’y a pas beaucoup de mots polis pour décrire ce qui arrive ensuite.

Rick Nolan meurt le premier. Cet adjudant du 7e peloton, ses coeur et âme, se trouve sur le siège passager du G-Wagen au blindage léger quand une grenade propulsée par fusée passe à travers le pare-brise. Un infirmier et un interprète afghan, assis sur la banquette arrière, sont blessés gravement tous les deux. Le caporal Sean Teal, hébété mais pas vraiment blessé, s’élance dans une pluie de balles pour chercher des secours. Le G-Wagen ne bougera plus jamais.

Le suivant qui meurt est Shane Stachnik. Ce sergent du génie se tient dans la trappe du guetteur aérien de son véhicule quand un obus de canon sans recul de 82 mm les fait sauter. La plupart à l’intérieur sont blessés ou rendus inconscients et la radio du véhicule sombre dans le silence. L’indicatif d’appel Écho 3-2 est hors de combat.

Le tir des ennemis cachés dans leurs tranchées et leurs édifices fortifiés vient de trois côtés. Les Canadiens sont enveloppés. Les balles soulèvent la poussière comme au cinéma. Des fusées arrivent en hurlant. Chaque arme canadienne qui peut encore servir tire vers les lueurs de départ au loin.

Un véhicule blindé canadien, plein de blessés et de morts, quitte la zone d’abattage en reculant à toute vitesse mais il s’écrase dans un fossé où il est atteint par plusieurs RPG. L’indicatif d’appel 3-1 Bravo est immobilisé et mourant. Il ne quittera jamais le fossé.

Les radios sont pleines de cris, certains demandent un infirmier, d’autres demandent de l’aide. Pendant que les coups de feu et les explosions continuent, nombre de soldats se portent au secours de leurs amis blessés, se concentrant sur leur propre mission de sauvetage, leur propre guerre. Le temps est déréglé. Il passe trop vite ou il passe trop lentement; les heures semblent être des minutes et il y a des secondes qui n’en finissent pas. Des hommes blessés se traînent au sol à la recherche d’un abri. Il y a des actes de courage inimaginable de tous côtés.

Il y en a quand même d’autres qui vont mourir. Le simple soldat William Cushley, farceur légendaire et ami de tout le monde semble-t-il, est tué aux côtés de l’adjudant Frank Mellish du 8e peloton, qui, ayant appris que son ami Nolan était en difficultés s’était avancé pour l’aider.

Les heures passent. Un officier traverse le terrain à découvert en sprintant, armé de son pistolet seulement, à la recherche de son camarade. L’ennemi continue de tirer. Le sergent-major de compagnie tombe.

Ils continuent le combat malgré les calamités qui arrivent l’une après l’autre. Et les blessés s’empilent. Certains sont touchés plusieurs fois. Certains autres ont des blessures qu’on ne peut voir.

Pendant tout ce temps est diffusée dans le réseau la voix calme du major Mathew Sprague, le commandant de la compagnie qui, bien que sous le feu de l’ennemi lui-même, dirige ses hommes à travers le chaos et demande des frappes aériennes et un bombardement de l’artillerie. Mais l’ennemi est trop bien enfoui et trop bien caché. Il lance un feu très nourri, bien que mal dirigé heureusement, sur la force canadienne prise au piège.

Quand une bombe de 1 000 livres égarée, larguée hors de la cible par un aéronef de la coalition, rebondit à travers les lignes canadiennes et s’arrête devant eux, il ne leur reste plus qu’à reculer.

Le capitaine Derek Wessan appelle Sprague à l’indicatif d’appel 3-9. “On doit quitter cet h—–e d’endroit”, dit-il. “Et puis ensuite il faut faire exploser la place.”

Sur les 50 soldats canadiens qui sont entrés dans la zone létale ce jour-là, pas moins de 10 ont été blessés, quatre ont été tués et au moins six sont devenus des victimes du stress.

Même avec un an de recul, il est difficile pour qui que ce soit de bien comprendre ce qui s’est passé ce jour-là.

Ce qu’on sait avec certitude, c’est que cinq soldats qui ont participé à cette bataille ont obtenu la plus haute décoration canadienne pour bravoure, la Médaille de la vaillance militaire, et un autre, le caporal Sean Teal, a obtenu l’Étoile de la vaillance militaire, la deuxième plus grande récompense du Canada, à peine en dessous de la Croixde Victoria. Il y a aussi un soldat qui a été cité à l’ordre du jour.

L’embuscade à l’école blanche a eu lieu le 3 septembre 2006, le deuxième jour de l’opération Méduse, laquelle était la première opération de combat de l’OTAN et la plus grande opération de combat du Canada depuis la guerre de Corée.

Il est clair que c’était une bataille immense où l’héroïsme était présent malgré les grandes difficultés. Mais ce qu’on ne connaît pas aussi bien, ce sont les circonstances qu’on a préfigurées pour cette bataille. C’était un combat où l’instinct stratégique d’un général, son intuition par rapport à la forme de la bataille, l’a mené à abandonner un plan minutieux et contredire ses commandants tactiques sur le terrain en lançant la Compagnie Charles dans une attaque épouvantable contre un ennemi supérieur en nombre dans une position défensive bien établie.

Nous allons raconter cette histoire en détail et d’autres encore, dans un rapport en trois parties sur la bataille du Panjwai qui commence par le contexte de l’opération Méduse et la controverse en arrière-plan qui a donné lieu à la pénible attaque du 3 septembre.

L’opération Méduse était la plus grande opération en Afghanistan depuis 2002 et elle avait pour raison d’être de disperser ou détruire des centaines, sinon des milliers d’insurgés qui s’étaient assemblés à environ 20 kilomètres au sud-ouest de la ville de Kandahar, dans le district du nom de Panjwai.

En 2006, le Panjwai était le centre du territoire de la sédition. Pendant toute une génération de membres des services canadiens, mentionner Panjwai va presque certainement rappeler les souvenirs difficiles concernant des petits villages et un terrain défensif complexe, les hostilités intraitables et les interminables bombes des bas-côtés routiers. Sur les 66 Canadiens tués en Afghanistan depuis 2002 (avant le 10 juillet 2007), presque la moitié sont morts au Panjwai.

Le Panjwai est le foyer spirituel et littéral du mouvement des taliban. C’est le berceau de leur leader qui n’a pas encore été trouvé, le mollah Mohammed Omar, et l’endroit où le mouvement a commencé, au milieu des années 1990.

La rivière Arghandab et la ville de Bazaar-e-Panjwai sont au centre du district. Le Panjwai, bordé au sud par un désert, est dominé par quelques montagnes singulières, dont Masum Ghar et Mar Ghar.

Depuis l’invasion de l’Afghanistan en 2001, la province de Kandahar avait été principalement une responsabilité américaine. Quand le groupement tactique canadien s’est dirigé au sud de Kaboul vers Kandahar au début de l’année 2006, il a vite découvert que les activités des taliban étaient très nombreuses et qu’elles avaient pour centre le Panjwai.

Durant les premiers six mois de la nouvelle mission, la première faction (comprenant surtout des soldats de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry) s’est battue avec des insurgés de façon routinière dans le Panjwai et ses alentours.

L’opération Méduse devait changer tout cela. Ce devait être la victoire décisive de la bataille du Panjwai.

Le brigadier-général David Fraser contrôlait Méduse à partir de son quartier général situé au terrain d’aviation de Kandahar, la base de la coalition étalée aux abords de la ville de Kandahar. Fraser n’était pas seulement le Canadien le plus haut gradé sur les lieux, il était aussi le commandant de l’OTAN en Afghanistan du Sud.

Sur le terrain, le groupement tactique était commandé par le lieutenant-colonel Omer Lavoie, le commandant du 1er Bataillon du Royal Canadian Regiment à l’expression coriace, un homme qui d’après certains de ses subalternes est le comble du soldat. La composante canadienne de sa force comprenait le 1RCR, et un effectif du 2e Régiment du génie, de la 2e Royal Canadian Horse Artillery, des infirmiers de la 2e Ambulance de campagne et plusieurs membres du personnel de soutien, ce qui faisait en tout quelque 1 050 Canadiens.

Alors que les difficultés se brassaient depuis un certain temps au Panjwai, quand Lavoie et le groupement tactique du RCR sont arrivés à Kandahar au début du mois d’août 2006, au moment où l’OTAN remplaçait les États-Uniens dans le sud, la situation en était à un point crucial. S’attendant à mener une campagne contre les insurgés en Afghanistan, Lavoie fut surpris quand il découvrit que des centaines, peut-être même des milliers, de combattants ennemis s’étaient rassemblés juste à l’extérieur de la ville de Kandahar.

“Nous avons pris les choses en main tout juste au moment du transfert à l’OTAN”, dit Lavoie. “Alors je pense que les taliban ont décidé de soit tester l’OTAN, soit démontrer qu’elle n’était pas résolue à mener des opérations de combat dans la même mesure que l’avaient fait les forces des États-Unis.”

Quelques heures après la cérémonie du 19 août où il prenait le commandement du groupement tactique canadien, Lavoie voyait la vraie situation au Panjwai de ses propres yeux.

Quelques jours auparavant, Lavoie avait ordonné à une force de la grandeur d’une petite compagnie d’aller camper au point élevé de Masum Ghar et d’observer la région pour voir si l’ennemi s’y manifestait.

Trois heures après avoir pris le commandement, vers les 7 h, Lavoie recevait un message comme quoi entre 300 et 500 insurgés étaient en train d’attaquer sa force au Masum Ghar. “Ce qui est arrivé, bien sûr, c’est que les taliban, voyant nos véhicules sur notre colline et n’aimant pas cela, décidèrent de lancer une attaque importante”, dit Lavoie. “Je suis finalement arrivé à la position vers 4 h. Au bout du compte, nous avons tué quelque 100 taliban sans qu’il y ait de victime de notre côté, alors c’était un bon commencement.

“Mais ce que cela avait d’important, c’est qu’il s’agissait d’un puissant message pour nous, donc pour l’OTAN aussi, que s’ils pouvaient assembler une telle force pour cette attaque, la proportion d’ennemis dans la région était bien supérieure à ce que nos prédécesseurs avaient indiqué, alors la bataille du 19 août au Panjwai devint le précurseur de Méduse.

“Presque immédiatement, j’ai été rappelé par le commandant de la brigade (Fraser) qui m’avertit qu’une importante opération de combat dans le Panjwai allait avoir lieu pour battre et repousser cet élément ennemi; ainsi, en ce qui me concerne, c’est à ce moment-là que Méduse a commencé.”

À Kandahar, Fraser aussi remarquait le revirement des tactiques des taliban.

“Nous avons aussi découvert que les taliban avaient changé leurs tactiques. Ils ont changé, du petit groupe éclair, au groupe conventionnel plus imposant à déloger. Leur intention était de prouver au monde et au gouvernement Karzai qu’ils pouvaient s’occuper de nous. C’était le point culminant de l’idée qu’ils avaient en 2006, je n’appellerai même pas ça un plan de campagne. C’est comme ça qu’ils voulaient terminer les combats cette année-là, même terminer les combats complètement. Ils pensaient pouvoir gagner à ce moment-là.

“Ce qu’ils ne savaient pas c’est que j’avais deviné leur plan, je connaissais leurs intentions”, dit Fraser. “J’avais déterminé qu’ils voulaient que je les attaque directement, façon Première Guerre mondiale, en payant un prix énorme en soldats afghans et de la coalition. Mais ce n’était pas une façon acceptable d’opérer à mes yeux.

“Alors nous nous sommes adaptés et avons écrit un plan qui s’opposait à leurs intentions, conçu dans le but de pallier aux dommages collatéraux aux Afghans ainsi qu’à leurs champs et à leurs huttes, et aussi de pallier aux risques pour mes soldats, les afghans tout comme ceux de la coalition.

“Nous avons mis les wagons en cercle, pourrait-on dire, autour des taliban, et nous les avons obligés à lever la tête pour pouvoir la couper.”

Le plan de Méduse était sérieux et semblait assez solide. En tout, il y aurait presque 1 400 soldats de la coalition sur le terrain dans le groupement tactique et des milliers d’autres allaient les appuyer. D’après Fraser, il a passé une grande partie du mois d’août à planifier.

“Il s’agissait d’un effort important, du point de vue de la brigade; j’ai fais venir au Panjwai des troupiers de toute ma brigade, laquelle comprenait des soldats de neuf pays à travers quatre provinces, parce que je n’allais pas permettre aux taliban de gagner. J’en avais la ferme intention. Je me suis dis ‘Vous êtes tombés sur un os en voulant vous mesurer à Dave Fraser, parce que je vais vous battre ici’.”

Sur le terrain, il y avait plusieurs forces distinctes prêtes à se ruer sur l’ennemi. La force canadienne de Lavoie était composée par la Compagnie Charles au sud, qui passerait par Bazaar-e-Panjwai, et par la Compagnie Bravo au nord, qui attaquerait vers le sud. La Force opérationnelle 31, qui comprenait des soldats de la coalition (surtout des Special Forces des États-Unis) et la Force opérationnelle Grizzly, une compagnie américaine, se trouvaient à un flanc. Avec une section danoise en position à l’ouest et une compagnie hollandaise patrouillant le périmètre au nord, l’ennemi était bien encerclé.

L’opération Méduse commença aux premières lueurs du 2 septembre par une attaque sur deux axes, l’effort principal fait au sud. Là-bas, principalement, Sprague et la Compagnie Charles devaient saisir les hauteurs autour de Panjwai (Masum Ghar et Mar Ghar) et isoler la ville de Panjwai elle-même. Ils allaient avancer jusqu’à la rive sud de la rivière Arghandab mais ne la traverseraient pas.

“Nous avons pris le départ à 5 h 30. Toute l’opération était basée sur mon heure H; je l’avais choisie à 6 h : l’heure que j’avais l’intention de lancer mes forces pour prendre Masum Ghar”, dit Sprague. “En effet, à 6 h exactement, Masum Ghar était à nous. À 6 h 15, j’ai déclaré qu’il n’y avait aucune structure de vie de l’autre côté de la rivière, à Pashmul, sauf des groupes d’insurgés avec lesquels nous nous mimes à échanger des coups de feu.”

D’après le plan d’origine, ayant pris les positions élevées autour de Panjwai et au nord, il allait falloir plusieurs jours au groupement tactique pour frapper les taliban, qui étaient alors encerclés dans une petite zone, quelque cinq kilomètres carrés à peu près, jusqu’à ce qu’ils se rendent.

Toutefois, ce plan préparé si minutieusement commença à se transformer presque immédiatement.

“Dans les instructions d’origine de la brigade, une fois que j’eus confirmé qu’il n’y avait pas de civil, une frappe aérienne utilisant des munitions guidées de précision devait être lancée simultanément contre 10 ou 20 noeuds de commandement et contrôle des insurgés”, dit Sprague. “Quelle qu’en soit la raison, cela n’eut pas eu lieu et la frappe a été annulée par la brigade.”

Malgré tout, aux deux points élevés, les Canadiens préparèrent des lignes de feu avec leurs véhicules blindés et se mirent à tirer sur les cibles d’occasion de l’autre côté de la rivière tout au long de la matinée et de l’après-midi du 2 septembre.

“L’objectif à ce moment-là”, dit Lavoie, “une fois que la région eut été prise et l’ennemi bloqué au nord et au sud, était de continuer d’engager le combat pendant les prochains trois jours, surtout grâce à l’appui aérien offensif et aussi grâce à l’artillerie au feu direct, ce qui, de mon point de vue, aurait déterminé où se trouvait vraiment l’ennemi, et cela aurait aussi diminué sa capacité de se battre avant que notre force principale se lance au combat.”

Et ce n’était pas n’importe quoi qu’on attaquait. Si Kandahar est le centre stratégique en Afghanistan et le district de Panjwai, la clé de Kandahar, la région autour de la ville de Bazaar-e-Panjwai qui comprend le petit village de Pashmu, est en plein coeur de la situation.

C’était, en gros, l’objectif Rugby, la région de l’autre côté de la rivière Arghandab au centre de laquelle se trouvait l’école blanche où quelques heures plus tard la Compagnie Charles, ayant traversé la rivière, allait tomber dans une embuscade.

L’objectif Rugby est un endroit que les Canadiens connaissaient bien. Le 3 août 2006, la PPCLI avait été impliquée dans une bataille infernale à cette école blanche où quatre soldats ont trouvé la mort (le sergent Vaughn Ingram, le caporal Christopher Jonathan Reid, le caporal Bryce Jeffrey Keller et le simple soldat Kevin Dallaire) et six autres ont été blessés. Durant ce même combat-là, la première Étoile de la vaillance militaire canadienne a été décernée au sergent Patrick Tower.

“C’est ce terrain que l’ennemi avait décidé de défendre”, dit Fraser qui, ayant été le commandant le 3 août, tout juste un mois avant, était tout à fait conscient de ce qui était arrivé ce jour-là. “C’est à Rugby que, d’après notre évaluation, les taliban voulaient que nous nous battions. C’était leur terrain de combat principal. La structure de leur défense avait été conçue pour que nous arrivions en traversant la rivière Arghandab par le sud et que nous combattions à Rugby. Et l’école était au centre de la zone qui avait de grands champs d’abattage à l’est et au nord.

Vu l’histoire récente de l’objectif Rugby et l’accumulation évidente des forces de l’ennemi dans la région, le groupement tactique désirait prendre son temps avant d’aller au territoire des taliban. D’après le plan, il avait beaucoup de temps.

“On avait prévu une série de déceptions et de feintes durant ces trois jours pour faire réagir l’ennemi”, dit Lavoie, “pour voir où il se trouvait et ainsi planifier l’attaque finale.”

Mais cela ne devait pas arriver. Le plan allait se transformer.

Vers 14 h, le 2 septembre, Fraser fit un tour au Masum Ghar pour étudier la situation. À ce moment-là, les activités des insurgés avaient diminué.

Voyant cela, Fraser donna l’ordre de traverser l’Arghandab. Bien que beaucoup parmi les gars qui se trouvaient sur place s’inquiétassent d’une entrée dans le territoire ennemi avec si peu de préparation, conformément aux ordres, peu de temps Sprague menait le 7e peloton et un détachement d’ingénieurs après au lit de la rivière pour planifier la traversée.

Ensuite, la consigne fut donnée au 7e peloton de camper dans le lit de rivière pendant la nuit. Cela fut dûment arrangé et les membres du peloton commencèrent à s’allonger. Toutefois, peu de temps après, les leaders supérieurs réunis au Masum Ghar décidèrent que laisser le peloton tout seul au bord du territoire ennemi n’avait aucun avantage tactique et il fut retiré à la nuit tombante.

Vers minuit, Fraser ordonnait à nouveau à Lavoie de se lancer à l’attaque de l’autre côté de la rivière.

D’après les gars sur le terrain, cet ordre était encore moins judicieux. Mais pour Lavoie, réussir à faire retarder cet ordre était tout un exploit. D’après plusieurs sources, la conversation concernant le mérite de lancer une attaque à minuit sur l’impulsion du moment, contre ce qui était probablement les positions ennemies les plus fortement défendues en Afghanistan, s’échauffa fortement.

À la radio Lavoie dit à Fraser que de traverser maintenant n’était pas une bonne idée. C’était trop risqué. Ils ne connaissaient ni le courant d’eau ni la profondeur et aucun passage à gué n’était marqué et ils n’avaient aucune information de la position de l’ennemi.

Bien que la position de Lavoie lui a valu le respect de ses soldats, ce ne fut pas chose facile.

“(Lavoie) et moi avons eu des entretiens plutôt sérieux parce que nous parlions du combat le plus dur auquel nous ayons participé de toute notre carrière militaire”, dit Fraser. “Alors le fait que nous puissions avoir une discussion aussi franche est une indication du degré de confiance et de coopération qu’il y avait entre nous, que nous n’avions pas peur de dire ce que nous avions en tête. Et c’est nécessaire, parce qu’étant commandants, la vie de soldats et d’Afghans est entre nos mains. Nous discutions du grand pas qu’était la traversée de la rivière, métaphoriquement et littéralement, pour aller achever les taliban.”

Néanmoins, cet argument ne servit qu’à faire retarder l’attaque de minuit. Les ordres furent modifiés pour que l’attaque ait lieu à l’aube le 3 septembre, 48 heures avant ce qui avait été prévu au plan et sans le bombardement promis.

Les hommes qui ont dû obéir à ces ordres se posent encore des questions, lesquelles peuvent être résumées ainsi : pourquoi abandonner le plan et lancer l’attaque plus vite que prévu?

En effet, il est difficile de comprendre pourquoi il fallait se dépêcher : les taliban étaient piégés et encerclés, et il ne restait qu’à les décapiter. Comme le remarque Fraser lui-même, le point central de la stratégie des taliban était de les attirer dans un conflit coûteux au sol.

De dire un des officiers du RCR, il ne s’agissait pas d’une force menaçant d’envahir Ottawa qu’il fallait neutraliser coûte que coûte. “Pourquoi se précipiter?” demande un autre officier du RCR. “Nous savons où ils se trouvent, c’est une zone de feu libre.”

En effet, il n’avait pas besoin de se précipiter. Bien que Fraser soit d’accord qu’il y avait une certaine pression pour faire avancer les choses, il dit que ce n’était pas vraiment un facteur.

“La pression venait de partout. J’ai dit à mes supérieurs que nous allions faire les choses comme nous avions l’intention de faire les choses. Ça allait prendre du temps, et ça prit beaucoup de temps.”

À la place, la décision d’avancer le moment de l’attaque fut basée, en grande partie, sur le sentiment de Fraser comme quoi l’ennemi avait été affaibli et qu’on pouvait en profiter.

“Alors les renseignements que je recevais, et aussi les informations que les autres commandants de la force opérationnelle qui faisaient partie de cette bataille, pas seulement Omer Lavoie, et en parlant à des Afghans : on était prêts. On en était à un point où on pouvait en terminer avec ça. Ouais, on aurait pu suivre le plan, mais, je le répète, on commence à ignorer l’ennemi, ce qu’il fait, quels renseignements sont sur place.

“On se guide sur un certain plan pour se battre avec l’ennemi. On ne bat pas un plan. Si on se bat avec un plan, on néglige l’ennemi et on échoue. On a beaucoup de victimes et on échoue. Les plans ne servent qu’à faire réfléchir et à contacter l’ennemi. Et l’ennemi a un vote. Alors, le (1er septembre) ou le (2 septembre), j’ai décidé que la situation se modifiait de sorte que nous pouvions attaquer. Le 2 septembre, j’ai donné l’ordre (à Lavoie) d’attaquer. C’était plus tôt que ce qui était prévu d’après le plan. Eh bien, ça m’est égal le plan.”

Malgré le fait, rendu évident le lendemain matin, que l’évaluation de la situation par Fraser s’est avérée optimiste, l’essentiel pour le général volatil c’est qu’il croit qu’il n’y avait rien à gagner en bombardant pendant 48 heures de plus.

“Eh bien, j’ai écouté ce qu’ils avaient à dire”, dit-il à propos de ses commandants tactiques prudents. “Je savais qu’il y avait beaucoup d’ennemis là-bas. Mais, voyez-vous, combien peut-on en tuer en deux jours de bombardement supplémentaire. Comment le savoir? On devine.

“Qu’importe si on attaque le 2, le 3, le 4, le 5, ou le 6, devinez quoi mesdames et messieurs. C’est difficile de traverser une rivière et aller dans une région défensive principale où les taliban qui veulent se battre attendent. Quel que soit le jour choisi pour traverser la rivière, ça aurait été dévastateur.”

Il se peut que ça aurait été dévastateur, mais d’après les soldats qui l’ont fait, l’événement aurait été bien différent s’ils avaient suivi le plan originaire. Comme le remarque Sprague, le temps supplémentaire aurait donné aux Canadiens plusieurs avantages en plus de réduire, ou même de détruire, les édifices qui allaient donner de si bons abris et d’endroits où se cacher aux taliban.

“Nous aurions pu profiter de ce temps pour faire des feintes, pour forcer les insurgés à réagir à notre manoeuvre. Nous aurions pu manoeuvrer pour les attirer dans des positions où notre puissance de feu aurait pu les décimer ou tout au moins nous aurions pu voir leurs réactions à notre mouvement.”

“Comme le dit le vieux proverbe, ‘le temps passé en reconnaissance est rarement perdu’. Nous n’avons fait aucune reconnaissance. Ainsi donc, nous n’avons pas eu de plan tactique parce que nous n’avons pas eu l’occasion d’en tirer un.”

Malgré les arguments de ses commandants tactiques, Fraser ne s’est pas laissé dissuader.

“La décision a été ‘on va y aller’ et 26 ans d’expérience dans sept opérations différentes me disaient que c’était le moment d’y aller et d’en terminer avec ça.”

Au bout du compte, bien sûr, la seule chose qui ait presque été terminée a été la Compagnie Charles.

Quant à Lavoie, il avait pris position, et vaillamment, mais les ordres sont les ordres et, d’une façon ou une autre, l’attaque devait avoir lieu.

“C’est mon commandant”, dit Lavoie. “Et j’imagine que dans son esprit c’est ça qu’il fallait faire.”

Alors à l’aube, le lendemain, c’est-à-dire le 3 septembre, Sprague a réuni les leaders de son peloton et les officiers de soutien pour passer la consigne rapidement. Avec moins de 15 minutes pour tirer un plan, on ne pouvait pas vraiment dire plus que ‘nous allons traverser. Suivez-moi.’ Ce serait un assaut façon Première Guerre mondiale, face aux armes à feu, bien que sur une plus petite échelle. C’était la charge de la Compagnie Charles.

Alors, avec bien peu de procédure de combat, pas de reconnaissance, et des renseignements qui étaient insuffisants ou même complètement faux, Sprague fit descendre sa force de la rive et dans la rivière. Il s’agissait de la première attaque d’armes mixtes mécanisée de la grandeur d’une compagnie contre une position fixe depuis la guerre de Corée, au milieu de la toute première bataille de l’OTAN, et elle n’avait rien à voir avec la manière dont on les avait entraînés. Elle était précipitée et il y avait beaucoup de risques; la doctrine était tombée à l’eau.

Les sapeurs firent leurs brèches à travers la rivière et sur la rive d’en face, et Charles avança au ralenti jusqu’aux champs de l’autre côté.

Il s’avança dans le territoire ennemi, ne sachant pas ce qui allait arriver.

Tout était calme. Il ne se passait rien encore.

Dans le prochain numéro : les histoires intimes main du combat désespéré de la Compagnie Charles et la malchance interminable de l’unité qui a subi presque 50 victimes en tout juste un peu plus de 24 heures.

Une sécurité secrète

Ce printemps, à Norman Wells (T. N.-O.), un peu au sud du cercle arctique, un petit groupe d’activistes islamiques inspirés par al-Qaïda sont passés à l’attaque. Ils voulaient saboter l’approvisionnement pétrolier de l’Amérique du Nord, et la GRC et les Forces canadiennes voulaient les arrêter la main dans le sac. Bien qu’il ne s’agissait que d’un exercice, le scénario avait été conçu soigneusement pour représenter la sorte d’attaque qui, d’après beaucoup d’experts, est inévitable.

La cible en est l’infrastructure cruciale du Canada : les composantes de base, mais cruciales, de la société, soit la production d’énergie, la gouvernance, l’approvisionnement en eau, le transport, et les systèmes d’éducation et financier. Dans le scénario de Norman Wells, les résultats d’une attaque réussie étaient clairs; un coup bien placé contre l’approvisionnement pétrolier pourrait avoir des conséquences majeures sur l’économie nord-américaine.

Presque six ans après les attaques du 11 septembre, le Canada, comme la plupart des pays occidentaux, s’occupe de cette sorte de sécurité nationale de manière bien plus sérieuse qu’auparavant. Ces cibles potentielles sont plus larges et plus stratégiques que le terrorisme d’autrefois (caractérisé par les détournements d’avion et les prises d’otages relativement directs) parce que les attaques contre l’infrastructure cruciale n’ont pas simplement pour objet d’attirer l’attention sur une cause politique, elles ont pour objet d’ébranler la puissance d’un pays. Dans ce sens, cette nouvelle forme de conflit est un peu comme une guerre lente, une guerre combattue non pas contre une armée rivale, mais contre un réseau fluide auto-générateur de combattants qui s’inspirent d’al-Qaïda et de l’idéologie de l’islam activiste.

Dans ce conflit, la stratégie de la sécurité nationale du Canada a plusieurs couches. La première, celle sur laquelle on attire le plus l’attention, c’est le travail que les Forces canadiennes et d’autres gens dans des pays lointains font pour créer la paix et la stabilité. Ce n’est pas seulement en Afghanistan que ce travail de stabilisation a lieu; il a aussi lieu dans des endroits comme la Jordanie, où des entraîneurs de la GRC travaillent avec des recrues de la police iraquienne, et partout en Afrique et au Moyen-Orient, où de petits détachements de mainteneurs de la paix travaillent pour la stabilité. Ces activités représentent toutes un bout de la gamme, la vieille doctrine militaire qu’est la défense avancée : arrêtons-les là-bas pour ne pas être obligés de nous battre ici.

De bien des façons, le scénario réalisé à Norman Wells représente l’autre bout de la gamme car il sert à tester la capacité du Canada à répondre à une attaque de terroristes réussie. Entre ces extrêmes de défense avancée et de réponse, on trouve tout un monde d’activités qui sont d’habitude dissimulées au public et qu’on fait glisser sous le radar. C’est le monde des agents de renseignement mystérieux, des interceptions électroniques et de la surveillance ininterrompue; c’est le monde des espions.

Presque tout le monde a entendu parler de la CIA et du MI6, mais la version canadienne n’est pas aussi célèbre. Au Canada, les deux agences du renseignement sont le Centre de la sécurité des télécommunications (CST) et le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). Leur mandat n’est pas de répondre aux attaques des terroristes, comme celle qui a été mise en scène à Norman Wells, c’est d’empêcher ce genre d’attaques avant qu’elles n’arrivent. Leur tâche est immense, et même eux admettent qu’ils vont manquer quelque chose tôt ou tard, mais ils sont aux premières lignes de l’effort qui a pour but de garder les Canadiens en sécurité.

Dans l’est d’Ottawa, dissimulé derrière une petite forêt et prudemment défendu, se trouve le siège social du SCRS, l’épicentre du système de sécurité et de renseignement du Canada. L’édifice est grandiose malgré son air bureaucratique, sa structure imposante en pierre et en verre se cache tactiquement derrière une façade fausse, éloigné prudemment du parc de stationnement à cause des risques d’autos piégées.

Et le risque existe vraiment. Bien que le SCRS essaie d’être discret, il a inévitablement attiré l’attention de certains. Quand le groupe de 18 présumés terroristes a été arrêté en juin 2006 dans la banlieue de Toronto, une des cibles qui, dit-on, ils menaçaient d’attaquer, en plus de faire un raid dans les édifices du Parlement pour couper la tête au Premier ministre Stephen Harper, était le SCRS.

“L’objectif de n’importe quel groupe de terroristes serait de s’attaquer à une institution ou à un symbole, c’est en partie ça”, dit Barbara Campion, une agente du renseignement du SCRS qui s’occupe actuellement de communication. “Mais notre enquête était très affairée. Ils se sont sentis ciblés. Leur attaque aurait détruit le SCRS à Toronto, probablement notre plus grand bureau régional. À certains moments, presque tout le bureau s’occupait de ce cas-là.”

Bien que le cas passe encore par le système judiciaire, l’audace du prétendu complot, ainsi que le fait qu’on pensait que 18 Canadiens étaient impliqués et que des accusations reliées au terrorisme ont été portées contre au moins 12 d’entre eux, a annoncé aux Canadiens que les risques de terrorisme existent encore. Suite aux attaques du 11 septembre, il y a eu un réexamen approfondi de la manière dont les services de sécurité et de renseignement travaillaient et coopéraient les uns avec les autres. Comme l’ont indiqué les résultats de l’enquête américaine des attaques, la 9/11 Commission, durant les mois qui ont précédé les attaques, on ne manquait pas d’indices concernant ce qui allait arriver. Chacune des principales organisations de sécurité et de renseignement, la CIA, le Federal Bureau of Investigation, la National Security Agency et le Pentagone, avaient trouvé les morceaux du casse-tête, mais il n’existait pas de département qui eut spécifiquement pour tâche d’assembler ces morceaux. Donc, pour les Américains, une des leçons les plus claires du 11 septembre fut que ses départements ne coopéraient pas suffisamment, ou pas de la bonne façon.

Le Canada a appris sa leçon de ce qui est arrivé aux États-Unis. En 2004, le gouvernement de Paul Martin a délivré Protéger une société ouverte : la politique canadienne de sécurité nationale. Parmi plusieurs changements importants au système de sécurité nationale du Canada, y compris la nomination d’un Conseiller à la sécurité nationale, il y avait la création d’une nouvelle organisation qui avait pour but de servir de point central pour la collecte de renseignements concernant les menaces contre le Canada. Et on lui donna le nom de Centre intégré d’évaluation des menaces (CIEM).

“La complexité grandissante des menaces auxquelles le Canada fait face nécessite un réseau de sécurité nationale intégré”, avait-on écrit dans le document. “Il est crucial que nos principaux mécanismes de sécurité travaillent ensemble d’une manière entièrement intégrée pour s’occuper des intérêts des Canadiens concernant la sécurité. Le manque d’intégration dans notre système actuel est une brèche importante.”

Le CIEM comprend des représentants de tous les services principaux, dont le ministère de la Défense nationale, le SCRS, le CST, l’Agence des services frontaliers du Canada, les Affaires extérieures, la GRC, la police provinciale de l’Ontario, Sécurité publique et Protection civile Canada, le Bureau du Conseil privé et bien d’autres. Chaque représentant apporte l’accès à la base de données de sa propre organisation, de sorte que tous les renseignements qui y sont obtenus peuvent servir au CIEM.

Bien que le CIEM soit logé dans le siège social du SCRS, les deux sont distincts l’un de l’autre et l’arrangement en est plutôt un de commodité bureaucratique qu’autre chose. Comme le fait remarquer Campion, quand le CIEM a été créé, c’était simplement plus facile de le placer sous le parapluie du SCRS que de passer à travers la bureaucratie législative et organisationnelle pour créer un tout nouveau service.

Le centre fonctionne actuellement à toute vitesse. Son directeur, un vétéran du monde de la sécurité et du renseignement du Canada, Daniel Giasson, nous a accordé une interview concernant une grande gamme de sujets concernant la sécurité nationale. “Quand le 11 septembre est arrivé, il y a essentiellement eu un retournement dans ma vie et dans la vie de bien d’autres gens. Nous avons commencé à dialoguer avec le gouvernement au jour le jour, où il devait prendre des décisions d’importance de plusieurs fronts, le front opérationnel, les fronts budgétaires, les fronts politiques. En fait, le 11 septembre devint la priorité absolue du gouvernement par rapport à la sécurité et aux relations extérieures.

“Le CIEM est le principal propagateur et analyste du terrorisme au Canada”, dit Giasson. “Son seul objectif est de faire attention sans arrêt au phénomène qu’est le terrorisme au Canada, je dirais même du phénomène du terrorisme autour du monde, et à ses répercussions au Canada. C’est le seul mandat qu’il ait.”

Le centre produit en moyenne sept évaluations de danger par mois, lesquelles sont distribuées aux preneurs de décisions gouvernementaux et aux premiers intervenants comme les forces policières, les services des incendies et les dispositifs de mesures d’urgence.

Le CIEM est situé dans une aile brillante et bien éclairée de l’édifice du SCRS. Les analystes travaillent dans un poste de travail modulaire, à un grand bureau où se trouvent plusieurs récepteurs et écrans de télévision. La plupart des analystes ont une réception ininterrompue de nouvelles, la BBC World étant la plus populaire.

“Les informations et les renseignements sur le terrorisme en général que nous recevons sont de source soit libre, soit classifiée. Il se peut que ce soit un événement, ou une méthodologie”, dit Giasson. “À partir de ça, nous essayons de brosser un tableau en y ajoutant des renseignements d’autres sources. L’avantage inégalé au CIEM, c’est que nous avons l’accès à un certain nombre de sources de renseignements, alors nous utilisons ces renseignements et les assemblons avec les autres sources de renseignements pour brosser un tableau global et évaluer le degré de danger dont il peut s’agir.”

Giasson est dans un poste intéressant car, en fin de compte, bien qu’il soit responsable de l’identification et de la prévention des attaques terroristes contre le Canada, il croit aussi que, de toute façon, une telle attaque est inévitable.

“Le risque augmente. Les activités de terrorisme autour du monde, eh bien, on le voit tous les jours et d’après moi le risque augmente. Le Canada, bien que ciblé, n’a pas encore subi d’attaque terroriste sur son territoire. Ce n’est pas une question de si ça va arriver, mais bien de quand ça va arriver.”

Malgré la place du CIEM en tant qu’autorité centrale, pratiquement, en ce qui concerne les activités de terrorisme, il ne peut pas contrôler directement la collecte des renseignements.

“Nous essayons de faire remarquer ce que nous recherchons. C’est un processus de concessions mutuelles. Nous soulignons les brèches dans les renseignements. Ce que nous ne savons pas, par exemple. Mais le mandat de collecte du SCRS pourrait ne pas s’ajuster au mandat analytique du CIEM”, dit Giasson. “Je crois que lorsqu’on nous connaîtra mieux, quand notre produit sera meilleur, notre influence va grossir de sorte que nous pourrons vraiment influencer ce système de collecte.”

Alors bien que le rôle du CIEM, le dépôt central des renseignements et des informations, soit indéniablement crucial, ce sont toujours les fidèles du dispositif de sécurité qui ont pour tâche de ramasser ces renseignements et, au Canada, il n’existe pas de ramasseur de renseignements de contre-terrorisme autre que le SCRS lui-même. Institué en 1984, le SCRS a environ 2 600 employés à travers le Canada et outre-mer dans au moins 30 pays.

En avril 2006, le directeur du SCRS Jim Judd a témoigné devant un comité sénatorial sur la défense et la sécurité nationales, où il a donné un aperçu d’un monde qui est normalement fermé à la plupart des Canadiens.

Le SCRS, dit Judd, “est un service national de renseignement de sécurité qui s’occupe surtout sur les dangers à la sécurité du Canada et des Canadiens, où qu’ils soient. Le mandat de l’organisation est de rassembler des renseignements et de conseiller le gouvernement en ce qui concerne les menaces à la sécurité du Canada et des Canadiens, et nous faisons ça en rassemblant des renseignements et des informations par l’entremise de différents dispositifs.

“Certaines des questions dont nous nous occupons et qui touchent directement à la sécurité nationale seraient la prolifération des armes de destruction massive, le soutien étatique du terrorisme, ou tout au moins le soutien qui est évidemment ce qui a lieu en ce qui concerne soit l’ingérence étrangère au Canada, soit les activités de renseignement étrangères au Canada […] actuellement, la prévalence de nos activités d’investigation sont reliées au terrorisme”, dit Judd.

Judd, comme Giasson, croit que la menace d’une attaque de terrorisme est toujours présente.

“Comme vous le savez, al-Qaïda nous a mis plusieurs fois sur sa liste de cibles. Il y a eu des cas; au moins deux cas sont par devant les tribunaux actuellement, à propos desquels je ne peux pas faire de commentaire, où les activités de terrorisme ont été un problème. On est toujours en train d’enquêter sur certains particuliers, qu’il s’agisse de Canadiens, de visiteurs ou de résidents étrangers, pour des raisons reliées au terrorisme. En général, pour nous et pour la plupart des gouvernements occidentaux, la menace du terrorisme est toujours la menace à la sécurité principale, aujourd’hui et peut-être dans un avenir prévisible.

“Ceci dit, en général, j’essaie d’être modéré quand je décris le risque, parce que je ne crois pas qu’on ait grand-chose à gagner en effrayant les gens par rapport à ces choses-là. J’ai toujours l’espoir que nous nous occupions des menaces aussi efficacement que possible et, dans un monde parfait, que nous les empêchions de se réaliser. Malheureusement, le passé a prouvé que ce n’est pas toujours le cas.”

Bien que des fois le SCRS envoie des agents canadiens opérer clandestinement, la plupart des fois, l’identité des agents du SCRS est dévoilée aux gouvernements hôtes. Vu qu’il se concentre sur les questions intérieures, le SCRS n’a pas de mandat pour obtenir secrètement des renseignements à l’encontre de gouvernements étrangers. Toutefois, un autre service, le Centre de la sécurité des télécommunications (CST), a un tel mandat.

John Adams, le directeur du CST, qui est encore plus secret, a aussi témoigné devant le Sénat en avril. Il dit que, contrairement au SCRS “nous ne dirigeons pas d’agents. C’est une opération fondamentalement différente de la nôtre, l’affaire du renseignement humain. Nous nous occupons d’électrons, ils s’occupent d’humains. Il s’agit d’exigences tout à fait différentes du point de vue de l’expertise à l’intérieur du centre lui-même.

“Conformément à la Loi sur la Défense nationale, le CST s’occupe de trois grands domaines d’activités : La collecte de renseignements étrangers; la protection des renseignements et des réseaux électroniques cruciaux pour le gouvernement du Canada, ce que nous appelons la technologie de l’information; et l’assistance aux services de l’application des lois fédérales et de sécurité”, dit Adams.

Principalement, le CST s’occupe des renseignements d’origine électromagnétique. Il intercepte des communications, il écoute aux portes essentiellement, qu’il s’agisse d’établir des postes d’écoute dans des villes étrangères ou de parcourir les courriels à la recherche d’activités dangereuses.

“Le volume et le genre de communications est littéralement infini. Cette combinaison est le défi que nous avons à relever. Notre vision, c’est la sécurité grâce à la supériorité dans le renseignement. Nous désirons maîtriser Internet. C’est un défi qu’aucune institution ne peut relever toute seule”, dit Adams. “En même temps, il existe un danger qui est très divers, distribué partout à travers le monde; c’est comme des aiguilles dans une botte de foin. Il existe une telle combinaison de technologie et de menace qu’il est pratiquement impossible qu’une organisation réussisse toute seule.”

Bien que le mandat du CST ne lui permette pas d’épier les Canadiens, il y a un avertissement en vigueur, un résultat de la Loi antiterroriste, qui donne au CST bien plus de latitude à propos de qui et quoi il écoute.

La Loi antiterroriste a colmaté une brèche de l’autorité pour permettre au CST de mieux répondre aux priorités de sécurité du gouvernement, surtout le terrorisme”, dit Adams. “Spécifiquement, avant 2001, le Code criminel interdisait au CST d’intercepter des communications privées, c’est-à-dire des communications qui avaient leur origine ou qui arrivaient au Canada et dont l’expéditeur avait des attentes en matière de vie privée.

“Pratiquement, cela voulait dire que le CST ne pouvait pas intercepter de communication sans savoir au préalable si les deux bouts étaient étrangers, une tâche impossible dans un environnement où les communications sont acheminées de manière imprévisible. La Loi antiterroriste a résolu ce problème en créant un dispositif, une autorisation du ministre de la Défense nationale, qui permet au CST d’intercepter des communications privées durant des activités de sécurité concernant les renseignements étrangers ou la technologie de l’information.

Suite à ces autorisations spéciales, que le CST doit renouveler constamment, toute communication qui a une composante étrangère peut être une cible pour la surveillance, qu’il s’agisse d’un appel de Toronto au Moyen-Orient ou d’un courriel envoyé de Vancouver à Paris.

Bien entendu, comme de telles mesures interceptent inévitablement des communications qui n’ont rien à voir avec le terrorisme ni avec la sécurité nationale, il existe une possibilité que les droits de citoyens canadiens soient en danger. Que ce risque soit acceptable ou non, il est à remarquer qu’assurer une société démocratique contre le terrorisme est un équilibre délicat à trouver. Si les agences deviennent trop agressives en ce qui concerne leurs activités de surveillance et de collecte de renseignements, elles risquent de saper les libertés mêmes qu’elles essaient de protéger. Mais si elles ne sont pas assez agressives, elles risquent de ne pas découvrir les terroristes et leurs complots avant qu’il ne soit trop tard. La liberté et la sécurité sont en jeu toutes les deux. Dans le cas des suspects arrêtés à Toronto, la vigilance vigoureuse a peut-être empêché quelque chose d’arriver. Toutefois, comme le remarque Campion, il est indubitable que, n’importe à quel point la surveillance est intense, elle n’est pas parfaite.

“Le danger peut venir de gars qui ne sont pas dans le collimateur de la collectivité du renseignement. Et cela pourrait arriver. Sans vouloir négocier avec la peur, les ressources de la collectivité du renseignement ne sont pas sans limite. Nous avons reconnu publiquement qu’à n’importe quel moment nous enquêtons sur des centaines de particuliers au Canada, mais je suis presque certaine que nous ne découvrons pas tout le monde, nous ne le pouvons simplement pas, nous ne connaissons simplement pas tout le monde.”

Le Fonds de moral de la LRC pourvoit les troupes

Vu le grand nombre de déploiements dont font l’effet les Forces canadiennes en Afghanistan, il est crucial de maintenir leur moral. C’est pourquoi c’est le bon moment pour le Fonds de moral des troupes de la Légion royale canadienne de s’élancer et prendre de la vitesse.

Cela fait plus de six ans que le Canada s’est engagé à propos de l’effort des Nations unies et de l’OTAN, et rares sont les officiers de l’armée qui ne sont pas encore allés en Afghanistan. Il y en a beaucoup qui y sont allés deux ou même trois fois au cours des années.

Le fonds, qui a pour objet de s’assurer que les troupiers canadiens obtiennent un café et un beigne de chez Tim Hortons aussi souvent que possible, a déjà ramassé plus de 20 000 $ au cours de son premier mois d’opérations, presque assez pour offrir un café et un beigne par semaine à chacun d’entre eux.

Pour marquer le succès de la campagne, le président national Jack Frost a remis des bons-cadeaux d’une valeur de 6 000 $ US au lieutenant-général Michel Gauthier, le commandant du Commandement de la Force expéditionnaire du Canada. Tous les achats aux bases militaires en Afghanistan se font en devises américaines.

“Nous voulons envoyer ce montant de certificats chaque semaine”, dit Frost, “et nos filiales vont faire le nécessaire. Il y en a beaucoup qui ont trouvé des idées pour ramasser des fonds et qui les mettent en pratique. Nos troupes méritent ce genre de soutien et elles vont l’obtenir grâce aux membres de la Légion royale canadienne.”

Ce paquet de 3 000 coupons, chacun échangeable contre un café et un beigne, n’a pas été laissé végéter à Ottawa avec le reste du courrier et des fournitures en partance pour l’Afghanistan. À la place, les coupons ont été livrés personnellement à la piste d’atterrissage de Kandahar, comme pour des personnages de marque, par Jim Peverly, le directeur des opérations déployées de l’Agence de soutien du personnel des Forces canadiennes (ASPFC).

Il n’y a probablement pas d’organisation qui convienne mieux à un partenariat avec la Légion par rapport à la question du moral des troupes que l’ASPFC. La Légion a une longue et remarquable histoire quand il s’agit de s’occuper du bien-être des militaires déployés et l’ASPFC a exactement le même mandat, ce qu’elle fait avec beaucoup de sérieux.

“L’ASPFC dirige des programmes de bien-être concernant les opérations déployées”, dit Peverly, qui est allé en Afghanistan plusieurs fois. “J’ai vu et entendu l’appréciation qu’ont les soldats pour ce programme de moral.”

La Légion parraine les programmes des Forces canadiennes par l’entremise de l’ASPFC grâce à des dons en argent ou en ressources se chiffrant à 90 000 $ par année sur le plan national. L’argent sert aussi à soutenir des tournées de spectacles et des programmes sportifs des Forces canadiennes.

“Elle nous aide à faire tout cela”, dit Frost. “Ce programme donne au membre de la Légion, et même au donneur public, l’occasion de faire quelque chose de palpable pour nos troupiers”, dit-il.

Bien que Perverly eut dit qu’il avait hâte à son voyage à Kandahar, il remarquait qu’il était tout à fait conscient du danger. “C’est très austère. Il y a toujours un risque, même pour ceux qui ne quittent pas le périmètre.”

Néanmoins, dit Perverly, “il y a toujours un lien serré entre les militaires en service et la Légion, et ceci rappelle ce lien aux soldats. Tim Hortons leur procure un goût de chez eux.”

C’était la deuxième fois que des bons-cadeaux étaient achetés, et d’autres vont l’être aussi souvent que possible. Une fois achetés, les bons sont affranchis par la Direction nationale pour que les troupiers sachent qui est responsable de la donation.

“De la part de nos hommes et de nos femmes qui servent leur pays en Afghanistan, je désire remercier la Légion royale canadienne de leur soutien exceptionnel,” dit Gauthier. “Ces bons-cadeaux vont avoir beaucoup d’effet sur nos soldats qui sont en danger et si loin du Canada en leur donnant un vrai goût de chez eux.”