Le Canada a-t-il fait une erreur en décidant de défendre Hong Kong?

[Illustrations de Joel Kimmel]

Richard Foot dit que NON

Le Canada a-t-il eu tort d’envoyer des soldats à Hong Kong en 1941? Si l’on répond à la question avec le recul historique, oui, c’est indéniable. Par contre, si l’on se replace au Canada en 1941, que l’on tient compte des pressions et des attitudes dominantes de cette année exceptionnelle, le choix d’engager des troupes s’explique.

Le gouvernement de King était confronté à une pression grandissante, celle de contribuer davantage. 

Le Canada était en guerre depuis deux ans à l’automne 1941. Mais, le premier ministre Mackenzie King et son cabinet peinaient encore à décider du rôle que le pays devait jouer. Le Canada français montrait peu d’enthousiasme face à l’effort de guerre, les souvenirs de la conscription de 1917 divisaient encore les Canadiens, et King était circonspect quant à l’envoi d’un nombre important de soldats outre-mer. 

Certes, la marine du Canada participait à la bataille de l’Atlantique, mais King restait sur sa stratégie de « responsabilité limitée » que le Canada anglais accueillait mal. La majeure partie du pays, encore très liée à la Grande-Bretagne, avait regardé sous le choc et avec admiration le peuple britannique encaisser la guerre-éclair. Le gouvernement de King était confronté à une pression grandissante, celle de contribuer davantage, de déployer des soldats quelque part pour aider activement la Grande-Bretagne. 

 

Des dizaines de milliers de personnes s’engageaient dans les forces armées. Parmi ces volontaires, il y avait Andrew Flanagan, 25 ans, de Jacquet River, N.-B. Enthousiaste à l’idée de servir son pays, il avait rejoint le Royal Rifles of Canada. « J’avais la tête pleine d’idées nobles, de combat pour l’honneur, d’une guerre idéalisée en m’imaginant l’aventure exaltante qui m’attendait », écrivit Flanagan.

C’est dans ce climat de clameur pour l’action que le gouvernement de King accepta la demande de la Grande-Bretagne qui souhaitait qu’on prête main-forte à la garnison de sa colonie de Hong Kong. La mission tombait à pic : un geste de solidarité à l’égard de la Grande-Bretagne, un engagement de troupes restreint, et seul un petit risque d’une attaque des Japonais.

Il ne faut surtout pas oublier que le bombardement de Pearl Harbor, qui alla de pair avec l’attaque de Hong Kong, était inconcevable lorsque le Canada engagea ses forces. À tort, les Alliés avaient écarté la possibilité que le Japon dévie de la difficile campagne qu’il menait depuis trois ans en Chine continentale pour se mesurer à une puissance mondiale à Hong Kong.

Et quand bien même le Japon aurait attaqué la colonie, beaucoup de Canadiens estimaient que les Japonais ne savaient pas se battre, avis entaché de racisme, mais aussi nourri par la médiocre performance du Japon lors de plusieurs affrontements qui avaient eu lieu avec les Chinois et les Soviétiques depuis 1938. 

Le carabinier Flanagan survécut à la bataille de Hong Kong, mais il n’oublia jamais les horreurs qu’il subit en tant que prisonnier de guerre. Son sacrifice ne résulta pas d’une erreur, mais plutôt de la noble décision de son pays de se joindre à une guerre nécessaire contre la tyrannie. Après s’être engagée à combattre, combien de temps l’armée du Canada aurait-elle dû attendre en marge de la mêlée? 

Les guerres sont toujours compliquées. Avant de juger trop sévèrement la décision d’envoyer des Canadiens à Hong Kong, il faudrait se demander quels choix nous ferions – comment nous, Canadiens ordinaires, verrions l’engagement de troupes si nous étions face à une situation semblable. 

 

[Illustrations de Joel Kimmel]

John Boileau dit que OUI

Envoyer des soldats à Hong Kong était une mauvaise décision. Et bien que de nombreuses raisons aient été invoquées, certaines ne tiennent pas la route lorsqu’on les creuse.

Les unités choisies étaient censées être « des bataillons efficaces et bien formés capables de soutenir le mérite du Dominion dans n’importe quelles circonstances », déclara le major-général Harry Crerar, chef de l’état-major général. Mais, malgré des fonctions de garnison à Terre-Neuve et en Jamaïque, ni le Royal Rifles of Canada ni le Winnipeg Grenadiers ne satisfaisaient à cette exigence.

Les soldats japonais, aguerris, étaient aux portes de Hong Kong.

Les effectifs des deux bataillons étaient incomplets, et leur formation et leur matériel étaient insuffisants. Un grand nombre de leurs nouveaux soldats avaient dû être mobilisés rapidement, et la provenance de certains était hors des régions de recrutement traditionnelles des unités.

Bien que réelles, les raisons ci-dessus ne sont pas pertinentes. Même les soldats les mieux formés au monde auraient été incapables d’arrêter les Japonais, plus nombreux et mieux équipés. Tout au plus auraient-ils pu tuer davantage d’ennemis.

Il faut donc nous interroger sur les raisons qui aboutissent à cette vision simpliste.

On enseigne aux officiers militaires au début de leur carrière à évaluer la situation avant de prendre une décision. Les renseignements donnés par les Britanniques étaient incomplets, la décision canadienne n’a donc pu s’appuyer sur tous les facteurs dont il aurait fallu tenir compte. 

Le Canada n’avait guère de sources de renseignement, mais les Britanniques en avaient plusieurs. Autrement dit, les militaires et les responsables du gouvernement canadien auraient dû poser davantage de questions.

« Ça ne va pas, avait dit en janvier 1941 le premier ministre britannique, Winston Churchill, au major-général Hastings Ismay, son principal officier d’état-major et conseiller militaire. Si le Japon nous fait la guerre, nous n’aurons pas la moindre possibilité de tenir Hong Kong ni d’y envoyer des renforts. Il serait très imprudent d’augmenter les pertes que nous y subirions. » Cet avis de Churchill, bien qu’il changea par la suite, ne fut pas rapporté au Canada.

Un sentiment de servilité à l’égard de la Grande-Bretagne ou un état d’esprit colonial ont peut-être aussi été des facteurs. Pendant l’enquête sur la catastrophe qui s’ensuivit, un témoin dit : « Je ne pense pas que quiconque eut envisagé, dans les circonstances d’alors, de ne pas donner suite à la demande [britannique]. »

Un certain copinage a peut-être aussi affecté la décision. Crerar et le commandant britannique sortant de Hong Kong étaient des amis de longue date. Ils eurent des entretiens privés à Ottawa lors du voyage de retour du commandant, et leur contenu complet n’a jamais été divulgué.

Crerar dit par la suite au ministre de la Défense nationale, James Layton Ralston, qu’il n’y avait aucun « risque militaire » à envoyer des troupes à Hong Kong. Ralston conseilla donc le premier ministre Mackenzie King et le Comité de guerre du Cabinet en conséquence.

Même sans renseignement militaire, les Canadiens raisonnablement avisés savaient que le Japon faisait la guerre à la Chine depuis 1937 et avait occupé l’Indochine française en juillet 1941. Les soldats japonais, aguerris, étaient aux portes de Hong Kong.

La colonie était vulnérable, et l’attaque eut lieu trois semaines à peine après l’arrivée des Canadiens. Une grave erreur avait été commise, et elle couta cher.  

JOHN BOILEAU est colonel d’armée à la retraite, auteur de centaines d’articles et de 14 livres sur l’histoire militaire du Canada, dont Too Young to Die : Canada’s Boy Soldiers, Sailors and Airmen in the Second World War (Trop jeune pour mourir : les enfants soldats, marins et aviateurs du Canada à la Seconde Guerre mondiale, NDT).

RICHARD FOOT a été rédacteur spécialisé des pages Histoire de l’encyclopédie du Canada, et rédacteur principal à Postmedia News.

A-t-on sacrifié le Newfoundland Regiment à Beaumont-Hamel?

[Joel Kimmel]

John Boileau dit que OUI

C’est une bataille  qui n’aurait jamais dû avoir lieu.

Il n’y avait aucune logique militaire pour que les Britanniques lancent une attaque à la Somme, endroit sans importance sur le plan militaire. Ils n’étaient pas prêts à un assaut massif cet été-là, et ils auraient préféré attendre jusqu’à l’automne.

Le terrain favorisait la défense, particulièrement bien préparée.

Les soldats britanniques étaient en majorité des volontaires inexpérimentés. Le soutien de leur artillerie était inadéquat, et il s’avança trop tôt.

La détonation de mines peu avant l’heure H avertit les Allemands et leur donna le temps de prendre les armes. Le premier assaut fut lancé à 7 h 30, et la défense pouvait alors bien voir les attaquants.

Il y eut un nombre sidérant de victimes, 30 000 pendant la première heure, alors que les installations médicales n’en attendaient que 10 000 par jour. Les brancardiers furent submergés par le nombre de soldats blessés éparpillés sur le champ de bataille et mélangés à ceux qui étaient déjà morts.

À ce moment-là, il était évident pour tous les commandants que la bataille était une catastrophe. On pouvait encore tirer un trait sur l’opération, mais cela ne fut pas fait.

Au contraire, on vit se profiler l’inflexibilité du généralat britannique. Insister sur un échec est l’une des pires erreurs que peuvent commettre les commandants militaires. Ce fut pourtant exactement ce qui se produisit lors de cette journée tragique.

 

La poursuite de l’attaque causa 28 000 victimes supplémentaires avant la nuit tombée. Parmi les derniers attaquants se trouvaient environ 800 Terre-Neuviens. Plusieurs erreurs tactiques affectèrent en outre le Newfoundland Regiment.

Après la première attaque, le major-général Beauvoir de Lisle, qui commandait la 29e Division, prit les fusées éclairantes allemandes à sa droite pour un signal indiquant la capture du premier objectif. Pour les Allemands, elles signifiaient que la portée de leur artillerie n’était pas suffisante.

Le major-général pensa qu’il devait soutenir le succès et ordonna tout de suite à la 88e Brigade, dans laquelle se trouvaient les Terre-Neuviens, de s’avancer. S’il avait pris le temps de confirmer le signal, il aurait su qu’il ne fallait pas attaquer.

Le Régiment Essex du 1er Bataillon britannique reçut l’ordre de passer à l’attaque à la droite des Terre-Neuviens. Cependant, il n’y eut aucun échange entre les Terre-Neuviens et l’Essex pour coordonner leurs manœuvres. Le Newfoundland Regiment fut donc la seule unité à s’avancer dans le secteur de Beaumont-Hamel du champ de bataille.

Lorsque les Terre-Neuviens tentèrent de progresser, ils s’aperçurent que les tranchées de communication menant à la première ligne étaient bloquées par les morts et les blessés de l’assaut précédent. Ils furent donc obligés de sortir des tranchées à presque 300 mètres avant leur première ligne et de
descendre la pente à découvert.

Beaucoup d’entre eux furent tués ou blessés avant d’atteindre le front. D’autres trouvèrent la mort en s’attroupant pour passer dans les brèches de leurs propres barbelés.

Le Newfoundland Regiment cessa tout bonnement d’exister en une demi-heure. Au dire de Martin Middlebrook, auteur de l’ouvrage précurseur The First Day on the Somme (Le premier jour à la Somme, NDT), « Rares sont les bataillons qui sont anéantis à ce point en si peu de temps ».

Plus de 700 Terre-Neuviens périrent ce jour-là, sacrifiés inutilement sur l’autel de l’intransigeance et de l’incompétence britanniques. 

 

[Joel Kimmel]

Stephen J. Thorne dit que NON

C’est une mission difficile quand on vous demande de défendre l’indéfendable, surtout sans avoir l’air de manquer de respect envers les pauvres soldats qui reçurent l’ordre de s’élancer hors des tranchées de la Somme le 1er juillet 1916.

La question implique qu’on a seulement sacrifié les Terre-Neuviens.

Pourtant, ils ne furent ni plus ni moins sacrifiés que les 50 000 autres soldats de l’Empire britannique tués ou blessés ce jour-là. Vu l’évènement de ce matin-là, l’intransigeance de leurs commandants et les forces militaires de l’époque, ils devaient agir.

Ils étaient tout simplement au mauvais endroit.

Le Newfoundland Regiment faisait partie de la troisième vague à Beaumont-Hamel. Comme d’habitude lors de la Grande Guerre, on leur dit d’attaquer bien que deux vagues d’attaquants eussent déjà été tenues en échec.

Presque 800 Terre-Neuviens prirent part à l’attaque : 386 furent blessés, 324 furent tués, et il y en avait 68 au rassemblement le lendemain matin. En tout, 19 240 soldats de l’Empire moururent ce jour-là et presque 40 000 furent blessés. Cela reste la journée la plus sanglante de l’histoire de l’armée britannique.

Treize divisions britanniques et six divisions françaises – plus de 120 000 hommes en tout – menèrent l’offensive à la Somme sur un front de 24 kilomètres. L’artillerie, apprendra-t-on plus tard, avait été complètement inefficace.

Au nord de la route Albert-Bapaume, la progression s’était pratiquement achevée avant d’avoir commencé. Rien que dans le Loyal Regiment (North Lancashire), il y eut 303 morts. La New Zealand Division déplora 6 000 blessés et plus de 2 100 morts au cours du premier mois.

Les pertes furent ahurissantes parce que l’offensive avait été mal conçue. Si elle avait fonctionné comme prévu, la guerre se serait peut-être terminée plus vite, et à long terme, des millions de vies auraient été sauvées. Il n’allait pas en être ainsi.

Les pertes furent lourdes. Les rares membres du Royal Inniskilling Fusiliers qui traversèrent les barbelés allemands à droite se trouvèrent piégés. Sur la gauche, les membres du 2e du South Wales Borderers furent anéantis en 15 minutes.

Les deux bataillons de la 86e Brigade suivirent, traversant les premières lignes un peu avant 8 h. Comme leurs prédécesseurs, ils furent abattus en masse.

La communication chez les Britanniques était épouvantable. Les commandants des premières lignes voulaient un temps d’arrêt pour reprendre le bombardement. Cependant, les roquettes de signalisation des Allemands furent prises pour des signaux de succès. La troisième vague se mit en marche, et beaucoup de ses hommes moururent.

À 10 h 05, il y eut une pause dans les combats pour Beaumont-Hamel. La commune allait tomber entre les mains de la 51st Highland Division le 13 novembre.

Comme la plupart des officiers d’alors, le lieutenant-colonel Arthur Hadow qui commandait les Terre-Neuviens et son chef, sir Douglas Haig, architecte de la triste affaire, étaient des produits de leur temps : traditionnels, inflexibles et lents à comprendre la nouvelle guerre industrialisée.

Quelque 1,2 million de soldats alliés furent tués ou blessés en 141 jours de lutte dans la Somme. Chacun d’eux fut sacrifié, tout comme tous les autres soldats qui moururent lors de toutes les autres batailles du conflit monumental. 

« Ils ne passeront pas! »

À la bataille de Verdun en 1916, ce cri de ralliement d’un général français exhorta son armée à tenir bon

Le fort de Douaumont tomba aux mains des Allemands, sans coup férir, au début de la bataille de Verdun. Les Français le recapturèrent huit mois plus tard, scène représentée dans un tableau d’Henri-Georges Chartier (en bas). Le fusil d’infanterie à verrou Lebel modèle 1886 était l’une des armes préférées de l’armée française. [C&Rsenal]

Ce commentaire d’un aviateur allié survolant le champ de bataille à Verdun, en France, décrit parfaitement les ravages causés par un des plus lourds barrages d’artillerie qui ait existé. Et ce n’était pas fini.

Verdun mena directement à la bataille de la Somme, où les Canadiens combattirent pendant plus de deux mois.

La bataille de Verdun, qui eut lieu du 21 février au 18 décembre 1916, fut l’une des plus longues de la Grande Guerre : deux fois plus longue que la bataille de la Somme et plus de trois fois plus longue que celle de Passendale. Selon certaines estimations, il y eut 750 000 victimes françaises et allemandes — dont près de 300 000 morts. C’est un peu moins qu’à la Somme, mais cela reste un chiffre effarant.

Les Canadiens ne prirent pas part à la bataille de Verdun, mais ils en avaient des nouvelles. Pendant qu’il se rétablissait en Angleterre d’une blessure à la jambe, le soldat Cliff Bowes du 44e Bataillon (Manitoba), âgé de 24 ans, écrivit à sa « chère petite sœur », Evelyn, le 10 mars 1916 : « Les Allemands sont en train de recevoir une raclée ces temps-ci; ils ont perdu des milliers d’hommes à Verdun sans rien gagner du tout. »

Verdun mena directement à la bataille de la Somme, où les Canadiens combattirent pendant plus de deux mois et subirent 24 049 pertes.

Des soldats blessés se déplaçant vers l’arrière. Le nombre de victimes des deux côtés s’élevait à presque 750  000. [Alamy/FGP57W]

 

Le commandant français, le général Joseph Joffre (surnommé Papa Joffre) et le général Erich von Falkenhayn, chef de l’état-major allemand, prévoyaient tous deux de nouvelles offensives de grande envergure en 1916 pour sortir de l’impasse au front occidental. Les Allemands furent les premiers à attaquer.

Étonnamment, leur but à Verdun n’était pas de gagner du terrain, mais de détruire l’armée française au moyen d’une verblutung, c’est-à-dire une exsanguination. La stratégie réussit presque.

Le général Joseph Joffre (manteau clair) commandait les forces françaises à la bataille de Verdun. [Alamy/FGP4PF]

À 7 heures, le 21 février 1916, un bombardement allemand massif de plus de 1 200 pièces d’artillerie pilonna les positions françaises autour de la cité médiévale fortifiée. Le barrage d’obus explosifs et de gaz phosgène se poursuivit durant presque 10 heures. La dévastation fut immense. L’opération Gericht (jugement) avait commencé.

Verdun faisait saillie dans les lignes allemandes. La Meuse, qui traverse la ville, avait formé un escarpement rocheux à l’est. Le saillant était semblable à celui d’Ypres, plus au nord, en Belgique, où du sang canadien avait coulé au mois d’avril précédent. Il en coulerait encore beaucoup avant la fin de la guerre.

Verdun était la forteresse la plus puissante de la France d’avant-guerre, entourée qu’elle était d’un double anneau de 28 forts en acier et en béton, dont ceux de Douaumont et de Vaux, et de plusieurs petits ouvrages. Les forts, distants de 2,8 à 8 km de Verdun, étaient situés de manière à se défendre les uns les autres. Ils étaient hérissés de centaines de canons et mitrailleuses de 75 ou 155 mm. Mille autres pièces d’artillerie étaient en appui dans des batteries en béton.

Au point de vue stratégique, cependant, cette ville du nord de la France n’avait que peu d’importance. En fait, si les Français l’avaient abandonnée, ils auraient raccourci, redressé et renforcé leur ligne.

Les soldats français se protègent d’une explosion d’obus au champ de bataille de Verdun. [Musée du Mémorial de Verdun/Alamy/MPWM20]

Mais Verdun avait une signification quasi mystique pour les Français. Elle avait été l’une des dernières forteresses à se rendre lors de la défaite humiliante de la France à la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Les Français se refusaient à l’abandonner, bien que ses forts, construits après cette guerre-là, eussent été dépouillés de leurs canons, mis en service ailleurs et d’une bonne partie de leurs garnisons.

Lorsque le bombardement prit fin abruptement à 16 h 45, la cinquième armée allemande passa à l’attaque, dirigée par le fils ainé de l’empereur, le Kronprinz Wilhelm (surnommé le « Clown Prince » par les Anglais et le « con prince » par les Français). Les Allemands s’avancèrent sur un front de 13 kilomètres contre la troisième armée française, en utilisant pour la première fois une nouvelle arme : le flammenwerfer (lance-flammes).

Un lance-flammes allemand, le Flammenwerfer M.16. [Wikipedia]

Bien que la ligne française ait été pilonnée sans relâche, miraculeusement des soldats français survécurent et tinrent bon. De lourdes pertes furent essuyées des deux côtés jusqu’à la tombée de la nuit.

La tactique allemande se reproduisit durant les quatre prochains jours. Après des avancées relativement modestes, les Allemands fortifiaient immédiatement les positions françaises capturées et déchainaient leur écrasante puissance de feu sur les Français qui contrattaquaient. À l’époque, la philosophie française était l’attaque à outrance : toute position conquise par l’ennemi devait être reprise à tout prix.

 

Douaumont, le plus grand des forts français, tomba le 25 février lors de ce qui fut une manœuvre d’opéra-comique. Neuf hommes du 24e Régiment de Brandebourg grimpèrent par une embrasure sans défense et maitrisèrent les 59 hommes qui restaient de la garnison. À ce moment-là, comme la plupart des canons du fort avaient été envoyés ailleurs, il n’en restait que deux de 75 mm et un de 155 mm.

Joffre interdit de se replier davantage et envoya le général Philippe Pétain et la Deuxième armée en renfort à Verdun. Les avions et pièces d’artillerie disponibles y furent également envoyés et le commandement fut confié au général Pétain. Ce dernier arriva au moment où les Allemands faisaient une pause lors de leur attaque contre leur premier objectif, ce qui lui permit de réorganiser son état-major et de faire venir des renforts, dont des pièces d’artillerie supplémentaires.

Les Allemands amenèrent trois corps en renfort. Ils lancèrent une nouvelle attaque le 6 mars, du côté ouest du saillant. Elle réussit au début, mais fut arrêtée par les contrattaques ordonnées par Pétain pour reprendre chaque pouce de terrain perdu.

Les Allemands s’aperçurent aussi de l’erreur qu’ils avaient commise en ne nettoyant pas l’artillerie française de la rive ouest de la Meuse qui pouvait tirer sur eux pendant qu’ils s’avançaient. Dans le cadre de cette nouvelle offensive, ils traversèrent le fleuve et attaquèrent trois terrains élevés au nord-ouest de Verdun. Le terrain le plus élevé était la colline du Mort-Homme, au centre, qui s’élevait à 297 mètres d’altitude. Elle portait bien son nom.

Une série d’attaques et contrattaques eut lieu pendant le reste du mois de mars, qui empira grandement la bou-cherie. Au front, les soldats français exténués étaient remplacés tous les 8 à 10 jours. Pétain reçut également deux subordonnés très capables : les généraux Robert Georges Nivelle et Charles Mangin.

Les masques à gaz étaient nécessaires au combat, où l’artillerie des Allemands tira plus de 116 000 obus à gaz phosgène. [Alamy/FGP594]

À ce moment-là, les liaisons routières et ferroviaires à Verdun avaient toutes été coupées, sauf, au sud-ouest, une route secondaire de 65 kilomètres. Elle avait heureusement été élargie peu avant, et la circulation pouvait s’y faire dans les deux sens.

Un flot constant de camions transportait des fournitures militaires vers l’avant vingt-quatre heures par jour et ils transportaient des civils et des soldats blessés à leur retour.

Une division d’hommes harcelés par le feu incessant de l’ennemi formait des équipes affectées en permanence à la réparation de la chaussée. La route fut surnommée la Voie sacrée.

La troisième attaque des Allemands, livrée des deux côtés du saillant le 9 mars, fut repoussée par les Français. D’autres attaques et contrattaques s’ensuivirent jusqu’au 29 mai, quand les tentatives des Allemands du côté ouest finirent simplement par s’épuiser.

Le prince héritier félicita Raynal pour sa défense tenace.

Après une série d’attaques couteuses, les Allemands avaient fini par capturer Mort-Homme et les deux autres sommets à l’ouest de la Meuse. Ils en restèrent maitres jusqu’au mois d’aout 1917.

 

Le 19 avril, Nivelle succéda à Pétain, qui avait été promu à un grade supérieur. Pendant ce temps, les Allemands poursuivaient leurs attaques au fort de Vaux, du côté est du saillant.

La garnison du fort, qui s’élevait à 283 hommes avant les quelque 300 hommes envoyés en renfort, s’amenuisait tous les jours, mais elle résista pendant près d’une semaine aux assauts répétés. Le commandant français, le major Sylvain Eugène Raynal, se rendit le 7 juin, quand il ne restait plus d’eau et que l’intérieur du fort avait été détruit. Le prince héritier félicita Raynal de sa défense tenace et lui remit une épée.

Une délégation de Canadiens inspecte les dégâts à Verdun après la guerre. La cathédrale avait été gravement endommagée et les tours n’ont jamais été rebâties. [Flickr]

Quatre jours plus tard, Pétain demanda à Joffre d’avancer la date de l’offensive à la Somme afin d’éloigner les Allemands de Verdun. Vu le nombre de soldats français engagés à Verdun, l’armée britannique s’apprêtait à jouer un rôle plus important que prévu à la Somme.

L’offensive à la Somme étant sur le point de commencer, Joffre ne pouvait pas se permettre de perdre davantage de terrain. Fin juin et début juillet, d’autres attaques allemandes du côté ouest du saillant réussirent presque à faire des brèches dans la ligne française. Mais les Français s’accrochèrent et les Allemands hésitèrent.

Le nouveau mot d’ordre français, souvent répété, était « Ils ne passeront pas! ». En fait, l’expression contenue dans l’ordre général du 23 juin était « Vous ne les laisserez pas passer! ».

Quinze divisions allemandes furent envoyées au front de l’est pour enrayer l’offensive Broussilov, puis Falkenhayn fut retiré en aout. L’équipe Hindenburg-Ludendorff qui le remplaça décida de réduire les pertes à l’ouest et de passer à la défensive.

 

Cet automne-là, Mangin remplaça Nivelle et les Français passèrent à l’attaque. Ils utilisèrent la nouvelle technique du barrage rampant que les Canadiens avaient utilisée avec succès à Courcelette, sur la Somme, à la mi-septembre. Le fort de Douaumont fut repris le 24 octobre et celui de Vaux, le 2 novembre.

Mangin fit une pause de quelques semaines avant de repasser à l’attaque. Le 18 décembre, il avait ramené les lignes françaises presque jusqu’à l’endroit où elles étaient en février, quand les combats avaient commencé. La bataille de Verdun était terminée. 


Les villages détruits de Verdun

Sur la rive est de la Meuse, les gaz toxiques, les explosifs chimiques et les cadavres d’humains et d’animaux en décomposition, en plus des 26 millions d’obus qui avaient brulé les sols, avaient rendu une partie des terres définitivement non arables. Dix millions d’obus enterrés et non explosés y créaient des problèmes supplémentaires.

Les Français donnèrent officiellement le statut de « village détruit « à neuf villages de la région, dont huit sont identifiés par des balises. Le neuvième, Fleury, fut choisi comme monument commémoratif en raison de son emplacement central. Ses rues sont maintenant des chemins boisés et il a même un maire symbolique.

Au site de Fleury-devant-Douaumont, des poteaux blancs indiquent où se trouvaient les maisons et les rues avant la destruction du village. [Mémorial de Verdun]


Les monuments de guerre insolites de Verdun

L’ossuaire de Douaumont est incontestablement troublant. Il ressemble à un obus d’artillerie, et trois galeries s’étendent à partir de sa base. Les os de 130  000 combattants, que les visiteurs peuvent voir par les fenêtres, y sont empilés. 

Le Mort-Homme est une figure triomphante de la mort qui s’élève sinistrement de la colline du même nom.

La Tranchée des Baïonnettes est encore plus effrayante. Après la guerre, on a découvert une tranchée pleine d’où une ligne de baïonnettes dépassait, et dépasse encore aujourd’hui. Chaque baïonnette était fixée à un fusil, et un corps se trouvait à côté de chaque fusil. Victimes d’un bombardement cauchemardesque, les soldats auraient été enterrés debout.

Les restes des morts furent transférés aux caveaux dans l’ossuaire de Douaumont en septembre 1927. [Douaumont Ossuary]

Les Chenilles à Courcelette

Des fantassins suivent un char en 1916. À la Somme, on disait aux soldats canadiens de ne pas attendre, car ils allaient plus vite que les nouvelles armes. [Archives de la revue Légion]

Dans l’esprit de beaucoup de gens, la Première Guerre mondiale se caractérisait par un front essentiellement statique qui s’étendait de la mer du Nord à la frontière suisse, et où l’on utilisait constamment des mitrailleuses, des barbelés, des tranchées et de l’artillerie. Ils rajoutent à cela une indigence d’idées.

La guerre apporta pourtant plusieurs innovations matérielles et techniques. Il y eut les premières utilisations de l’avion, du char, de l’artillerie de longue portée, du barrage roulant, de la communication sans fil et du lance-flamme.

Une nouvelle technique et une nouvelle arme furent utilisées pour la première fois au cours de la célèbre bataille de la Somme. Et les soldats canadiens faisaient partie de ceux qui s’en servirent.

 

Les circonstances de la bataille sont généralement bien connues. Le 1er juillet 1916, au commencement de la confrontation, eut lieu un des plus grands carnages d’un jour de l’histoire : plus de 57 000 victimes britanniques avant la tombée de la nuit, dont 710 soldats du Newfoundland Regiment.

L’offensive de la Somme se transforma en une guerre d’usure qui dura quatre mois. Pourtant, au lieu de mettre fin à l’assaut, le général commandant en chef britannique, Douglas Haig, le renouvela. Mais d’abord, il lui fallait de nouvelles troupes.

Haig fit appel au Corps canadien, qui était alors déployé au saillant d’Ypres, en Belgique. Les trois divisions du Corps arrivèrent à la Somme vers la fin aout. À ce moment-là, la première ligne allemande et la plus grande partie de la deuxième avaient été capturées, et il y en avait aussi une troisième.

La 1re Division canadienne, commandée par le major-général Arthur Currie, alla prendre la relève des Australiens sur 3 000 mètres de la crête de Pozières. Aux premiers jours de septembre, les 1re et 3e brigades de la division furent la cible de bombardements intenses et d’attaques fréquentes.

Le 15 septembre à 6 h 20, après un barrage d’artillerie intensif de cinq jours, 11 divisions britanniques engagèrent le combat sur un front de 11 kilomètres entre Flers et Courcelette. Le rôle des Canadiens était un assaut de deux divisions sur 2 000 mètres pour capturer la commune de Courcelette en ruines.

C’est à cette bataille qu’eut lieu la première opération offensive du Corps. Les Canadiens avaient déjà participé aux batailles de Festubert et du mont Sorrel, mais leurs formations étaient alors au niveau du bataillon et leurs objectifs, limités à la reprise de terrains perdus.

 

C’est à Courcelette qu’apparurent pour la première fois le barrage roulant et le destructeur chenillé des mitrailleuses : le char d’assaut. Les attaques antérieures avaient presque toujours été précédées par un barrage d’artillerie standard ciblant les positions ennemies. Ces bombardements duraient des heures ou même des jours, qui avaient pour but de démolir les troupes ennemies et leurs défenses.

À la fin du barrage, l’artillerie passait aux cibles plus éloignées alors que l’infanterie se lançait à l’assaut en espérant que la plupart des soldats ennemis étaient morts ou se terraient de peur. Toutefois, les soldats allemands s’abritaient habituellement dans leurs bunkers souterrains et ils étaient de retour dans leurs tranchées pour recevoir les fantassins d’un feu dévastateur lorsqu’ils passaient à l’attaque.

En revanche, le barrage rampant, ou roulant, se déplaçait lentement mais surement devant les combattants. La fumée et la poussière des explosions d’obus servaient à dissimuler les soldats qui s’avançaient. Après avoir atteint les positions ennemies, le barrage poursuivait sa progression, et à ce moment-là l’infanterie aurait dû s’être approchée suffisamment des tranchées ennemies pour les occuper avant que les défenseurs ne réagissent.

Quant au char, il avait été créé en Grande-Bretagne, dans le plus grand secret, pour restaurer la fluidité au champ de bataille. Il devait accompagner les fantassins pour leur fournir un feu d’appui direct à partir d’une plateforme pare-balles et venir à bout des tranchées et des fils barbelés.

Courcelette était un labyrinthe de caves, de tranchées-abris et de galeries souterraines interconnectées.

Les chars Mark I de 28 tonnes étaient soit « mâles », armés de deux canons navals de 6 livres montés en porte-à-faux et de trois mitrailleuses Hotchkiss de 8 millimètres, soit « femelles », quatre mitrailleuses Vickers de 0,303 po et une de 8 millimètres. Chaque équipage se composait d’un officier et de sept hommes.

Lorsque Haig apprit leur existence, il demanda immédiatement tous les chars disponibles. Bien que 150 chars eussent déjà été construits, 49 seulement lui furent expédiés. Trente-deux d’entre eux furent répartis parmi les divisions et lancés dans la bataille. Il y en avait sept dans la 2e Division canadienne.

 

Courcelette avait été puissamment fortifiée par les Allemands et transformée en un labyrinthe de caves, de tranchées-abris et de galeries souterraines interconnectées pour se protéger. Deux tranchées principales, Sugar à gauche et Candy à droite, traçaient un grand « X » à environ 800 mètres devant la commune. La tranchée Candy se trouvait à côté des ruines fortement fortifiées d’une usine de sucre. Ces positions étaient les premiers objectifs de l’attaque des Canadiens.

À droite, les 4e et 6e brigades de la 2e Division, commandées par le major-général Richard Turner, menèrent l’attaque principale en direction de Courcelette à cheval sur la route parfaitement droite d’Albert-Bapaume. L’ancienne voie romaine séparait les brigades.

L’attaque fut appuyée par un nombre de canons d’artillerie sans précédent lors d’une opération canadienne. La 2e Division avait 114 pièces de 18 livres et 29 obusiers de 4,5 pouces, tandis que la 3e avait 72 canons de 18 livres et 20 obusiers de 4,5 pouces. Une batterie de 234 pièces d’artillerie de campagne et 64 canons lourds appuyait les deux divisions.

Le barrage roulant fit rapidement ses preuves. Les pièces de 18 livres ouvrirent le feu à l’heure H, et les obus éclataient à 45 mètres de l’ennemi. Une minute après, le barrage se déplaça vers les tranchées du front qu’il martela pendant trois minutes, s’avançant ensuite de 90 mètres toutes les trois minutes jusqu’à l’objectif ultime.

Turner affecta trois chars Mark I à chaque brigade de l’assaut, et en tint un en réserve. Trois des six chars étaient de type mâle et s’appelaient Champagne, Chartreuse et Crème de Menthe, tandis que les trois autres, de type femelle, s’appelaient Chablis, Cognac et Cordon Bleu (Cordon Rouge selon certaines sources). Deux mâles et une femelle étaient affectés à la 4e Brigade, et un mâle et deux femelles, à la 6e.

Dans cette illustration du maitre italien Fortunino Matania, des soldats canadiens sont cachés par une chaudière, le 15 septembre 1916, alors qu’ils prennent d’assaut le bastion allemand qu’était l’usine de sucre de Courcelette. [Archives de la revue Légion; Fortunino Matania/MCG/19870268-001]

Même s’il s’agissait de leur première utilisation, les chars ne prédominaient pas dans l’attaque, et leur déplacement devait se régler sur celui de l’infanterie. Quoi qu’il en soit, les fantassins, qui devancèrent rapidement les chars, avaient reçu l’ordre de ne pas attendre qu’ils les rattrapent. 

À droite de la 4e Division, les 18e (Western Ontario) et 20e (Central Ontario) bataillons atteignirent la tranchée Candy à 7 h, tandis que le 21e Bataillon (Eastern Ontario) capturait les ruines de l’usine de sucre au bout d’un féroce combat. Dans la 6e Brigade, à gauche de la division, les 27e (City of Winnipeg) et 28e (Saskatchewan) bataillons se firent maitres de la tranchée à 7 h 40.

Les trois chars affectés à la 4e Brigade devaient s’avancer jusqu’à la route d’Albert-Bapaume. L’un d’eux devait attaquer l’usine de sucre située à gauche de la route, tandis que les deux autres devaient tourner à droite, vers le corps britannique.

Un char tomba en panne à peu de distance du front canadien et un autre, peu de temps après. Quand le troisième atteignit l’usine de sucre, elle avait déjà été capturée. Conformément aux ordres, il retourna aux lignes canadiennes pour refaire le plein et se réarmer.

Les trois chars alloués à la 6e Brigade devaient soutenir l’infanterie au flanc gauche. Ils devaient ensuite virer à droite et attaquer l’usine de sucre par le nord. Deux d’entre eux furent coincés près de la tranchée Sugar, mais l’autre atteignit les tranchées allemandes et tua plusieurs ennemis avant de rebrousser chemin.

La 3e Division, commandée par le major-général Louis Lipsett, devait protéger le flanc gauche de l’attaque principale à Courcelette. L’objectif des 7e et 8e brigades était fortement défendu par la ligne de tranchées Fabeck Graben. Alors que la 8e Brigade traversait le terrain neutre, ses unités subirent le feu d’artillerie et de mitrailleuses concentré.

Au flanc droit de la division, où se trouvait la 2e Division, le 5e Bataillon (Québec) canadien de fusiliers à cheval (CFC) captura la partie nord de la tranchée Sugar, permettant au 4e Bataillon CFC (Central Ontario) d’aller s’emparer d’une section de Fabeck Graben. À sa gauche, le 1er CFC (Saskatchewan) atteignit le bord de la ferme Mouquet, que les soldats surnommaient Mucky (crasseuse, NDT).

Les unités de la 7e Brigade passèrent alors à travers les bataillons de la 8e Brigade. À la tombée de la nuit, la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, ainsi que les 42e (Black Watch) et 49e (Edmonton) bataillons, réussirent à capturer Fabeck Graben en entier excepté une section de 250 mètres.

Pendant ce temps, à 11 h, le lieutenant-général Julian Byng ordonnait de lancer l’attaque contre le deuxième objectif, Courcelette elle-même, à 18 h. Cette attaque-là aussi fut soutenue par un barrage roulant. Après avoir battu en brèche une ligne d’avant-postes allemands en un corps-à-corps particulièrement féroce, les 22e (Canadien français) et 25e (Nouvelle-Écosse) bataillons de la 5e Brigade traversèrent rapidement Courcelette et en signalèrent la capture à 19 h 50.

Pendant que les deux bataillons repoussaient 11 contrattaques allemandes, le 26e Bataillon (Nouveau-Brunswick) jouait un jeu mortel de nettoyage derrière eux, dans les ruines de Courcelette. Dans une remarque fréquemment citée, le lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay, commandant des Canadiens français, écrivit dans son journal: « Si l’enfer est aussi mauvais que ce que j’ai vu à Courcelette, je ne le souhaite pas à mon pire ennemi. »

 

La bataille se poursuivit le 16 septembre. La 1re Division passa par Courcelette et remplaça la 2e Division en avant. Elle se lança à l’assaut des hauteurs au-delà du village, mais n’eut guère de progrès.

La 3e Division poursuivit également son attaque. Elle avait pour objectif la prochaine ligne de défense allemande : Zollern Graben, y compris la place forte Zollern, centre de résistance à l’extrémité ouest. À cet endroit, Zollern Graben se trouvait à environ 1 000 mètres au nord de Fabeck Graben, bien que les deux systèmes de tranchées se joignissent à l’ouest de Courcelette.

Ce soir-là, la 3e Division lança une attaque rapide vers Zollern Graben. Ses soldats furent tout de suite immobilisés par les mitrailleuses, et l’attaque échoua. Il y eut quand même un bon résultat : des unités de la 7e Brigade réussirent à capturer les 250 derniers mètres de Fabeck Graben qui étaient encore entre les mains des Allemands.

D’autres attaques eurent lieu pendant les quelques jours qui suivirent, mais les Allemands renforcèrent leurs positions et aucune n’aboutit. Le 22 septembre, la bataille de Courcelette était terminée et les Allemands restaient maitres de Zollern Graben.

Des médecins soignent des blessés dans une tranchée au cours des combats. [Sharif Tarabay; William Ivor Castle/MDN/BAC/3395804]

Tout le monde s’entendait sur l’efficacité du barrage roulant. Le nombre normal d’Allemands morts ou blessés que l’on trouva aux lignes du front et aux lignes de soutien était supérieur à la normale, ce qui avait permis aux Canadiens de continuer dans leur élan.

Les débuts du char d’assaut étaient moins impressionnants. De tous les blindés utilisés lors de l’attaque britannique globale, ce sont les six qui avaient été affectés à la 2e Division qui eurent le plus de succès. Les opinions sur l’efficacité des chars semblaient dépendre du moment et de l’endroit où l’observateur les avait vus.

Bien que l’effet réel de leur puissance de feu fût minime, ils avaient inspiré la peur chez l’ennemi. Les leçons tirées de leur utilisation à Courcelette menèrent à des améliorations techniques et tactiques qui assurèrent leur utilisation pendant le reste de la guerre et au-delà.

La bataille de la Somme se termina lentement au mois de novembre en raison du mauvais temps. À ce moment-là, les victimes chez les Canadiens s’élevaient à 24 029, dont près de 8 000 sont décédées.


Deux Croix de Victoria furent décernées à des Canadiens à Courcelette.

En nombre inférieur

Le 9 septembre, le caporal intérimaire Leo Clarke et sa section de bombardiers du 2e Bataillon couvraient une construction dans une tranchée allemande qui venait d’être capturée près de Pozières. Lorsque 22 Allemands se lancèrent à l’attaque, les Canadiens étaient tous blessés à l’exception de Clarke. Il leur vida son revolver et deux fusils ennemis dessus. Quand un officier enfonça sa baïonnette dans la jambe de Clarke, ce dernier le tua et continua de se battre. Les autres Allemands s’enfuirent, poursuivis par Clarke qui en toucha quatre de ses balles et fit un prisonnier. Il avait tué deux officiers et 16 hommes en tout. Clarke ayant trouvé la mort 40 jours après, il ne sut jamais que la Croix de Victoria lui avait été décernée.


Deux Croix de Victoria furent décernées à des Canadiens à Courcelette.

L’homme à la baïonnette

Le soldat John Chipman (Chip) Kerr, qui s’est fait appeler l’homme à la baïonnette, était à la tête d’une section de bombardiers du 49e Bataillon le 16 septembre 1916 lors de l’attaque d’une tranchée allemande près de Courcelette. Il sauta dans la tranchée, où une bombe lancée par un Allemand lui arracha l’index droit. Son groupe n’ayant presque plus de bombes, Kerr grimpa hors de la tranchée et courut le long des parados. Il dirigea à voix haute les lancers de bombe de ses compagnons et ouvrit le feu à bout portant sur les Allemands. Soixante-deux Allemands se rendirent et les 230 derniers mètres de la tranchée furent capturés. Kerr reçut la Croix de Victoria pour ses actes héroïques.

ÉMEUTE RUE BARRINGTON!

FÊTE DE RUE: La foule en liesse se rassemble dans la rue Salter, entre les rues Hollis et Barrington, à Halifax, le 8 mai 1945, jour de la victoire en Europe. Les émeutiers brisèrent les vitrines de plus de 200 commerces et de nombreux actes de pillage prirent place. [Archives de la Nouvelle-Écosse/N-1404]

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la population d’Halifax a explosé avec l’arrivée de dizaines de milliers de membres de l’armée, de la marine et de l’aviation, sans oublier les marins marchands, les travailleurs civils et leurs familles. Les nouveaux venus étaient en concurrence avec la population locale pour obtenir des produits, des services, et se loger, car on manquait de tout pendant la guerre.

Des propriétaires peu scrupuleux louaient au prix fort de minuscules surfaces à peine habitables où les toilettes, la salle de bain et la cuisine, si de telles commodités existaient, étaient généralement communes. Les marins et les civils souffraient aussi du peu de services à leur disposition dans la ville portuaire et de l’accès limité à ceux-ci.

« La ville était véritablement surpeuplée, a déclaré un membre du Service féminin de la Marine royale du Canada, qui comptait presque un millier de membres détachés dans la région d’Halifax. Et cela créait beaucoup de tension. »

Alors que la guerre touchait à sa fin, le contre-amiral Leonard Murray, commandant supérieur de la marine de la ville, ordonna à ses subordonnés de s’organiser pour l’évènement. On annonça qu’à part les gens dont les fonctions étaient indispensables, tout le monde pourrait quitter la caserne.

Le 8 mai, jour de la victoire en Europe, les 11 salles de cinéma de la région restèrent porte close. Quarante-six des 55 restaurants de la ville demeurèrent fermés toute la journée et ceux qui servaient baissèrent le rideau avant 16 h. Aucun des magasins d’alcool n’ouvrit.

Alors que soldats et marins auraient pu célébrer la victoire durement acquise face à un ennemi tenace et impitoyable, il n’y avait pas un film à voir, pas un restaurant d’ouvert et pas d’alcool à consommer. Tels furent les ingrédients des troubles à venir.

UNE FOULE EXPLOSIVE La foule venue fêter le jour de la victoire en Europe afflue dans la rue Hollis à Halifax, et le mécontentement gronde. Toutes les contrariétés que les militaires ressentaient se sont exprimées au moment où la guerre a pris fin. [Archives de la Nouvelle-Écosse/N-0638]

La nouvelle que la guerre était terminée se répandit prématurément le 7 mai, et les gens descendirent dans les rues pour célébrer la victoire. Des marins à l’humeur bagarreuse arrêtèrent un tramway à l’extérieur de la base navale, à l’extrémité nord de la ville, et en cassèrent les fenêtres. Près de 10 000 marins, bientôt rejoints par plusieurs milliers de civils, déboulèrent dans les rues Barrington et Hollis du centre-ville, brisant les vitrines et pillant les commerces.

Les premières cibles furent les magasins d’alcool. D’abord celui de la rue Sackville, dévalisé en premier, puis deux autres vers minuit. Le grabuge prit fin à une heure du matin. Des policiers surveillaient les magasins d’alcool pendant que les patrouilles à terre arrêtaient les marins et les ramenaient à leur caserne.

Tout était calme aux premières heures du 8 mai. Malgré les traces des dégâts causés par ses hommes, Murray ne revint pas sur la permission qu’il leur avait accordée pour la journée.

« Si les civils ont le droit de se rendre au centre-ville pour les réjouissances, jugea-t-il, pourquoi les marins en seraient-ils privés? » La réponse à cette question serait bientôt évidente.

À 13 h, la bière vint à manquer dans la cantine de la marine. Après avoir fracassé des bouteilles, environ 2 000 matelots descendirent dans la rue Barrington et s’approprièrent un tramway. Ils en expulsèrent le conducteur et les passagers, cassèrent les portes et les sièges, et prirent la direction du centre-ville.

Une foule dense les suivait. En route vers le sud de la ville, des gens fracassèrent les fenêtres de plusieurs maisons, puis ce fut le tour des grandes devantures de magasins comme T. Eaton Company, People’s Credit Jewellers et Birks and Sons. Les rues et les trottoirs furent rapidement couverts d’éclats de verre. La foule en chemin vers la brasserie Keith s’empara de tout ce qu’elle pouvait dans les vitrines démolies.

Dans l’après-midi, la foule survoltée s’en prit au magasin d’alcool de la rue Sackville, mais elle fut repoussée par des policiers civils et militaires. Un attroupement de 4 000 personnes, principalement des marins, vint à bout de la grille de fer de la brasserie Keith et s’y engouffra. Lorsqu’arriva son propriétaire, le colonel Sidney Oland, il pénétra dans l’entrepôt et aida ses ouvriers à donner une caisse de bière à chaque homme.

Les commandants de la marine, de l’armée et de l’aviation se trouvaient alors à un service commémoratif. Ils furent avertis du pillage du magasin d’alcool à 15 h. Peu avant 18 h, ils décidèrent que les « réjouissances » prendraient fin à 18 h et qu’un couvre-feu serait instauré dès 20 h.

Le calme était revenu à minuit, même si restaient dans les rues la patrouille à terre et les marins qui avaient été mis à contribution pour aller récupérer ceux qui cuvaient ou qui étaient trop ivres pour retourner à la caserne de leur propre chef. Les marins alcoolisés étaient jetés dans des camions.

La quantité de boissons alcoolisées « confisquées » aux magasins d’alcool et à la brasserie Keith était stupéfiante : 6 987 caisses de bière et 35 772 pintes; 1 225 caisses de vin et 1 692 bouteilles; 65 332 pintes de spiritueux et 2 caisses d’alcool. Les autorités récupérèrent par la suite 1 690 pintes de spiritueux, 81 caisses de bière et 10 caisses de vin.

Les pertes matérielles furent chiffrées à 5 millions de dollars. Presque 2 650 panneaux de verre et fenêtres avaient été brisés, et une voiture de police ainsi qu’un tramway avaient été brûlés. On compta trois décès et plusieurs centaines de blessés, principalement à cause des morceaux de verre.

Comme on pouvait s’y attendre, quand vint le temps de désigner les coupables, tous les yeux se tournèrent vers la marine.

SANTÉ, LES AMIS! Des soldats et des marins brandissent une bouteille au milieu du chaos le 8 mai 1945. [Archives de la Nouvelle-Écosse/1981-412 10]

En dépit des signes de troubles de la nuit précédente, le contre-amiral Leonard Murray accorde une journée de permission aux marins en arguant qu’ils ont le droit comme tout le monde de fêter l’évènement.[Archives de la Nouvelle-Écosse/1981-412 10]

Murray croyait dur comme fer que la plupart de ses ma-rins étaient innocents. « Je suis convaincu, affirma-t-il, que, bien que des militaires aient été présents au cours de l’après-midi, dans presque tous les cas, ce sont des civils qui ont mené l’assaut, et qu’ils ont encouragé les militaires à y prendre part. »

Le gouvernement fédéral ordonna peu après l’institution d’une commission royale sur les émeutes sous la direction du juge Roy Kellock de la Cour suprême du Canada. Il imputa clairement les émeutes à la marine.

« Après les premiers signes de troubles, dit Kellock dans son rapport, la propagation et la continuation des incidents sont imputables au commandement naval qui n’a pas réprimé les troubles initiaux lors de chacun de ces deux jours. »

Des militaires et des civils, avec parmi eux des enfants, pillent un dépanneur lors des émeutes. [Musée de la marine à Halifax]

Kellock ne tint ostensiblement pas compte de la possibilité d’autres causes aux troubles, comme le ressentiment éprouvé à cause de la fermeture des restaurants et des cinémas, ou l’animosité sous-jacente des militaires à l’égard d’Halifax en raison de la surpopulation et d’autres contrariétés. Il conclut que le personnel de l’armée et de l’aviation étaient restés sous contrôle, tandis que plus de 9 000 marins sur 13 306 avaient quitté leur unité le 7 mai et avaient été rejoints par 500 autres le lendemain.

« Rien d’étonnant, déclara Kellock, à ce que beaucoup de marins soient allés en ville. Rien n’avait été programmé pour qu’ils s’en tiennent à l’écart. »

Les marins immobilisent huit tramways, puis en fracassent les fenêtres et mettent le feu à au moins l’un des véhicules publics. [Musée de la marine à Halifax]

BK Sandwell, rédacteur en chef du Saturday Night, hebdomadaire national influent, tira ses propres conclusions. Il écrivit que lorsque la guerre avait soudain érigé Halifax au rang des grands ports du monde, la ville ne s’était pas adaptée aux changements qui lui avaient été imposés et avait continué « d’être une petite ville portuaire, avec un mode de vie et un ensemble de règlements très différents de ceux des autres grandes municipalités maritimes ».

Sandwell critiqua en particulier la règlementation excessive de l’offre d’alcool, qu’on ne pouvait acheter que dans les magasins du gouvernement et que l’on devait consommer chez soi. Cela n’était vraiment pas pratique pour des militaires vivant dans une caserne ou à bord d’un navire, fit-il remarquer.

En dépit des conclusions de la commission royale, le reste du pays tint pour responsable des émeutes les Haligoniens, surtout en raison de leur comportement à l’égard des marins pendant la guerre. En fin de compte, Murray fut jugé responsable de n’avoir pas exercé un contrôle suffisant sur les marins lors des émeutes du jour de la victoire en Europe. Il présenta sa démission en septembre 1945 et elle fut acceptée étonnamment rapi-dement. Il prit officiellement congé de la Marine royale canadienne le 14 mars 1946.

Beaucoup de gens esti-mèrent que Murray était un bouc émissaire, et qu’en fait, les coupables étaient certains de ses subordonnés. Son illustre carrière militaire prit fin sans la reconnaissance qu’il méritait après le rôle qu’il avait joué lors de la bataille de l’Atlantique. Murray déménagea en Grande-Bretagne, devint avocat, et y vécut jusqu’à sa mort en 1971.

Un marin cuve. Une enquête dirigée par le juge de la Cour suprême Roy Kellock ne tint pas compte de la fermeture des bars et des restaurants et assigna à la marine la responsabilité des troubles. [Archives de la Nouvelle-Écosse/1981-412 9]

Orgueil et préjugés au front

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MUSIQUE: La musique du 2e Bataillon de construction était populaire.

Après une pression considérable par
des Noirs et leurs partisans blancs,
le Canada a formé un bataillon de Noirs,
mais ils devaient se battre avec des
pelles, pas avec des fusils.

« J’AI LA CHANCE d’avoir d’excellentes recrues, et je pensais qu’il serait injuste pour ces hommes de les obliger à se mêler à des nègres. »

Le lieutenant-colonel George Fowler, commandant du 104e Bataillon, a écrit ces mots dans l’espoir de faire retirer 20 soldats « de couleur » de son unité. Malgré la politique officielle du gouvernement canadien qui déclarait clairement qu’on pouvait accepter des volontaires noirs, les bureaux de recrutement les refusaient souvent. Toutefois, environ 1 500 Noirs ont réussi à s’enrôler dans le Corps expéditionnaire canadien (CEC). Après deux ans de pression exercée par des lea-deurs noirs, et leurs alliés blancs, le gouvernement a finalement autorisé la création d’une unité de Noirs. Il y avait probablement alors quelque 20 000 Noirs au Canada, dont la plupart se trouvaient en Nouvelle-Écosse (7 000) et en Ontario (5 000); ils étaient moins nombreux au Nouveau-Brunswick (1 000) et dans les provinces de l’Ouest.

L’armée de terre choisit de baser sa nouvelle unité en Nouvelle-Écosse parce qu’il s’y trouvait une importante population noire. Le 2e Bataillon de construction, dont le quartier général serait à Pictou, fut autorisé le 5 juillet 1916. Le Canada forma trois bataillons de construction pendant la Première Guerre mondiale. Ce type d’unités ne sert plus aujourd’hui, mais on en avait alors grand besoin pour des tâches essentielles. Ces unités construisaient et entretenaient, entre autres, les tranchées, les routes, les ponts et les chemins de fer.

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Le plus choquant était peut-être que, même quand ils portaient l’uniforme de leur pays, la ségrégation à leur encontre se poursuivait. À Truro, ils devaient s’assoir à l’étage dans la salle de cinéma, jusqu’à ce que quelques officiers de l’unité interviennent. [Université Acadia/1900.237-WWI/42;]

Le 2e Bataillon de construction est la seule unité noire jamais instituée au Canada après la Confédération. Néanmoins, les officiers étaient blancs, à l’exception notable d’un seul.

L’aumônier de l’unité, le révérend William White, était l’un des très rares officiers noirs de l’Empire britannique à la Grande Guerre, mais en tant qu’aumônier, son grade de capitaine n’était qu’honorifique. Fils d’esclave, il était originaire de Virginie et avait immigré en Nouvelle-Écosse en 1900. Il avait étudié la théologie à l’université Acadia, où il obtint un diplôme en 1903. Il s’installa ensuite à Truro où il était ministre du Culte de l’Église baptiste de Sion. Il était aussi le père de Portia White, célèbre cantatrice contralto pendant les années 1940 et 1950.

La plupart des sous-officiers supérieurs de l’unité étaient noirs, mais il y avait des exceptions. Les deux plus haut gradés, le sergent-major régimentaire et le sergent quartier-maitre régimentaire, étaient blancs. En effet, les Noirs ayant une expérience du commandement étaient rares en ce temps-là, surtout dans le domaine militaire. Le sergent-major régimentaire et le sergent quartier-maitre régimentaire furent promus au rang d’officier pendant la guerre et restèrent dans l’unité.

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AUMÔNIER: Le capitaine William White était l’aumônier de l’unité, l’un des rares officiers noirs dans l’armée de l’Empire britannique. [Collection Lt.-Col. D.H. Sutherland, River John, N.-É.; archives Esther Clark Wright]

Le lieutenant-colonel Daniel Sutherland, important entrepreneur ferroviaire de la Nouvelle-Écosse, commandait l’unité. À peu près la moitié des officiers venaient de cette province, le reste de l’Ontario ou d’ailleurs. D’ordinaire, les unités du CEC recrutaient des gens de leur région, mais le 2e Bataillon de construction recrutait ses membres partout au Canada, ce qui en faisait une unité vraiment nationale. Les jeunes Noirs qui se sont portés volontaires au début, dont plusieurs qui étaient encore adolescents, venaient de tous les coins du pays.

L’effectif du bataillon devait s’élever à 1 049, tous rangs compris, et 180 recrues furent vite logées dans un édifice de Pictou. L’unité déménagea à Truro au bout de deux mois, car le commandant pensait que le recrutement y serait facilité par la présence d’une importante communauté noire locale, mais ce ne fut pas le cas.

L’unité mena des campagnes de recrutement partout dans la province, mais leur succès fut mitigé. Il semblait que le bataillon n’atteindrait pas l’effectif minimum autorisé. Bien que les Noirs eussent alors leur propre unité, la ségrégation et le statut non combattant du bataillon dérangeaient certains d’entre eux, on le comprend. Le refus essuyé auparavant en dissuada probablement d’autres d’essayer à nouveau de s’enrôler.

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OFFICIERS: Le capitaine William White (premier rang, au centre) pose avec les autres officiers de la 2e. [Société canadienne des postes; collection Lt.-Col. D.H. Sutherland, River John, N.-É..]

Plusieurs Noirs qui s’engagèrent pensaient : « l’armée de terre nous a laissés nous engager, mais elle ne nous permet pas de combattre. On nous a donné des pelles, pas des fusils », mais le plus choquant était peut-être que, même quand ils portaient l’uniforme de leur pays, la ségrégation à leur encontre se poursuivait. À Truro, ils devaient s’assoir à l’étage dans la salle de cinéma, jusqu’à ce que quelques officiers de l’unité interviennent.

L’une des photos souvent utilisées pour représenter le 2e Bataillon de construction, notamment sur le timbre du Mois du patrimoine africain de Postes Canada (ci-contre), est celle où figure Joseph Alexander Parris, père de Sylvia Parris. Chaque fois que Sylvia voit la photographie, elle remarque : « Elle suscite toujours chez moi la fierté, la tris-tesse, la curiosité, la déception. C’est sûr que c’est un solide gaillard dans son uniforme. Il a l’air sûr de lui, un jeune homme volontaire et résolu. J’aimerais en savoir plus sur son parcours personnel, sur l’histoire du bataillon et ses contributions à la liberté ».

Quelque 300 Noirs venaient de la Nouvelle-Écosse; il y en avait environ 400 autres qui ne purent pas s’enrôler parce qu’ils travaillaient dans les mines de charbon, emploi essentiel. Le reste du Canada fournit 125 recrues, environ 20 p. 100 de l’effectif final du bataillon. Chose intéressante, 163 Noirs américains s’enrôlèrent aussi, c’est-à-dire quelque 25 p. 100. Sutherland recruta aussi aux Antilles britanniques, où il trouva quelques soldats de plus. Malgré son effectif insuffisant, Sutherland se fit dire en décembre 1916 qu’on avait besoin de son bataillon en France. Lors du départ de l’unité, les autorités militaires essayèrent de maintenir la ségrégation en la transportant dans un bateau séparé. Heureusement, la marine refusa et en mars 1917, 624 hommes de tous grades embarquèrent à Halifax. Ils débarquèrent deux semaines plus tard à Liverpool et montèrent dans un train immédiatement pour se rendre à leur camp situé au sud de l’Angleterre.

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TIMBRE: Postes Canada a imprimé un timbre en l’honneur de la 2e en février.

Durant son séjour en Angleterre, l’unité s’entraina à construire et à réparer des tranchées et des routes dans le camp canadien. La guerre se fit vraiment sentir quand il fallut désigner des sentinelles permanentes à cause du grand nombre de raids aériens.

Au début du mois de mai, l’unité – dont l’effectif était toujours inférieur de quelque 300 hommes au minimum requis – fut réorganisée en tant que compagnie et Sutherland reprit le grade de major pour en garder le commandement. Le nouvel effectif consistait en 506 hommes et 10 officiers.

Le 17 mai, la 2e Compagnie de construction traversa la Manche pour se rendre en France. Elle passa deux jours déprimants dans un train, sous la pluie, et deux autres sur les routes jusqu’à Lajoux, près de la frontière suisse. C’est là, dans le massif du Jura, qu’elle passa le reste de la guerre.

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LE COMMANDANT: Le lieutenant-colonel Daniel Sutherland était entrepreneur de chemins de fers avant la guerre. [D.H. Sutherland, River John, N.-É.]

La compagnie était rattachée au district no 5 du Corps forestier canadien outre-mer. Les soldats du bataillon s’occupaient du buchage, du sciage et du transport du bois avec quatre autres compagnies du Corps forestier. Durant la Première Guerre mondiale, le bois était beaucoup plus important qu’il ne l’a été pendant les guerres suivantes. Il servait à la construction des tranchées, des caillebotis, des plateformes de pièce et à bien d’autres choses.

Des hommes s’occupaient du transport des planches pendant qu’un détachement de 50 autres prenait part aux activités de fores-terie, dont la construction d’un chemin de fer à voie étroite pour transporter les troncs jusqu’à la scierie. Il y avait aussi une centaine d’hommes qui entretenaient les routes. De temps à autre, des escouades travaillaient ailleurs; certains des soldats travaillaient au front où ils installaient des barbelés, et où ils étaient pris pour cible par l’artillerie.

Un des officiers, le lieutenant et ingénieur civil James Hayes, avait servi dans la milice avant la guerre. Il s’était porté volontaire pour le service outre-mer quand la guerre avait commencé, mais comme cela n’arrivait pas, il a été « porté volontaire » pour la 2e compagnie. Kempton Hayes remarque que, bien que son père fût au départ « mécontent » de cette décision, il avait voulu faire son devoir et était parti outre-mer avec son unité. À Lajoux, il était responsable des postes de pompage et des conduites d’eau.

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FORESTERIE: L’unité travaillait aux côtés du Corps forestier canadien outre-mer. [Collection Lt.-Col. D.H. Sutherland, River John, N.-É.]

Le journal de l’aumônier White révèle que les membres de l’unité travaillaient dur, et que leur bienêtre l’inquiétait tout le temps. Pourtant, ils étaient toujours traités comme des citoyens de seconde classe. Ils étaient les derniers à recevoir l’approvisionnement, et des fois, ils ne recevaient ni sous-vêtements ni chaussettes. Heureusement, le bataillon avait son propre médecin, le capitaine néoécossais Dan Murray (grand-père de la chanteuse Anne Murray), mais quand il était absent, les autres médecins blancs refusaient souvent de soigner les soldats de la 2e.

Lorsque la conscription fut promulguée, vers la fin de l’année 1917, ironie cruelle, les Noirs y étaient aussi soumis. Les hommes qui s’étaient portés volontaires deux ans auparavant et à qui on avait opposé un refus à cause de la couleur de leur peau étaient alors obligés par la loi de s’enrôler, et ils risquaient de lourdes sanctions en cas de manquement à ce devoir.

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ENGAGÉS: Les frères néoécossais George et James Downy s’enrôlèrent dans le bataillon en octobre 1916. [Black Cultural Centre of Nova Scotia]

La 2e Compagnie de construction est retournée à Halifax après la guerre, en janvier 1919, et elle a été dissoute officiellement le 15 septembre 1920. La seule unité militaire de Noirs au Canada n’était plus.

Sylvia Parris dit qu’elle aurait « tellement voulu pouvoir demander à son père :

“C’était comment le voyage outre-mer? As-tu vu l’oncle Bill après avoir quitté le navire? Tes parents te manquaient-ils?” » Elle n’a malheureusement pas pu lui poser ces questions avant sa mort.

« La raison principale, remarque-t-elle, c’est que cette importante partie de l’histoire du Canada et de la Nouvelle-Écosse n’était pas enseignée quand j’allais à l’école. »

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Des membres de la 2e Compagnie de construction devant un hôpital dans le massif du Jura, en France. [collection Lt.-Col. D.H. Sutherland, River John, N.-É.]

Elle pense, maintenant, aux conversations qu’elle aurait pu avoir avec lui : « “Papa, aujourd’hui, on a parlé du 2e Bataillon de construction. Le professeur nous a dit d’en parler à nos familles.” Imaginez tout ce que cela aurait pu évoquer. »

Un monument de granite érigé au quai de marchandises de Pictou par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada en souvenir de la contribution de l’unité au Canada a été dévoilé, en juillet 1993, en l’honneur du 2e Bataillon de construction. Depuis lors, un service commémoratif annuel y a lieu pour honorer les hommes du « Bataillon de Noirs » qui ont persévéré contre les préjugés et servi leur pays avec fierté.

Honneurs de guerre des forces canadiennes

Dans la partie 1 de la présente série (janvier/février 2008), nous avons décrit les honneurs de bataille attribués lors de la guerre de 1812. Tandis que les britanniques ont créé cinq honneurs de guerre, ils ont négligé de nombreuses batailles, surtout parmi celles qui ont eu lieu au Canada, et ils n’ont pas décerné d’honneur de théâtre. En outre, il n’y a que trois unités canadiennes qui ont été inscrites au drapeau.

MASSACRE À LA SOMME

Le 1er juillet 1916, une armée britannique composée surtout de volontaires attaqua une force allemande bien entrainée et retranchée. Ce fut le jour le plus sombre de l’histoire militaire britannique. À la fin, il y avait eu plus de victimes que n’importe quel autre jour avant ou après : 30 000 pendant la première heure et 28 000 autres avant la tombée de la nuit. L’expression toute simple « le premier jour à la Somme » est depuis une expression représentant les horreurs de la Première Guerre mondiale.

Les morts de Grosse Île

Un grand nombre de personnes à la recherche d’une vie meilleure immigrent au Canada durant le 19e siècle. La plus grande partie l’ont trouvée. Mais pour certains, le voyage vers un nouveau début s’est terminé de manière brusque. Des milliers sont morts peu de temps après avoir quitté le pays natal, soit dans des bateaux bondés, soit dans des postes de quarantaine sordides. La cause de la plupart des morts était la maladie, surtout les grands niveleurs que sont le choléra et le typhus.

Aujourd’hui, la paix et la beauté d’une petite île située au milieu du fleuve St-Laurent, près de Québec, jurent avec la grande tragédie qui y a eu lieu il y a presque 160 ans. Les événements déchirants de la saison du transport maritime de 1847 font partie des plus tristes histoires du Canada, des événements qui font que l’île minuscule a été surnommée le cimetière irlandais le plus à l’ouest du monde.

Malgré ses petites dimensions, à peine un kilomètre de largeur et trois kilomètres de longueur, l’île porte le nom de Grosse Île. Au début, pendant une bonne partie de son existence, les collines de l’île couvertes d’épaisses forêts étaient pratiquement inhabitées. Ensuite, des événements ayant lieu en Europe ont concouru pour faire augmenter sa population de manière spectaculaire. À partir de 1815, après la fin des guerres napoléoniennes, de plus en plus d’immigrants quittaient les îles britanniques pour s’établir en Amérique du Nord britannique, comme on appelait alors le Canada. Beaucoup venaient des classes plébéiennes, désireux de fuir les conditions sordides des villes surpeuplées ou l’agriculture de subsistance. Les gens pauvres, sous-alimentés et chétifs, étaient prédisposés aux maladies, surtout les épidémies des maladies infectieuses mortelles répandues qui faisaient alors des ravages en Europe.

Après la grande éruption de choléra de 1831 en Grande-Bretagne, les autorités canadiennes avaient peur que les immigrants arrivant par la voie du St-Laurent l’année suivante allaient apporter la maladie au pays. En février 1832, l’Assemblée du Bas-Canada (Québec) décidait d’établir un poste de quarantaine à la Grosse Île. En ce temps-là, la plupart des immigrants qui venaient au Canada arrivaient au port de Québec. La Grosse Île était un endroit idéal pour les examiner parce qu’elle n’était qu’à 48 kilomètres de Québec, qu’elle se trouvait sur la voie maritime et qu’elle était à une assez grande distance de sécurité de la population locale.

Au printemps 1832, le personnel médical, les soldats et les ouvriers commençaient à arriver sur l’île pour construire le poste, y compris un hôpital et deux “hangars”, chacun pouvant abriter 300 personnes en santé. Les premiers cas de choléra étaient découverts cet été-là, et il fallut aux autorités médicales jusqu’au mois de novembre pour maîtriser la maladie. Le poste de quarantaine avait survécu à son premier test et, durant les 15 années suivantes, on réussit à s’y acquitter de ses responsabilités de manière relativement paisible, malgré une autre éruption de choléra en 1834. Mais rien n’aurait pu préparer le personnel aux événements de 1847.

*  *  *

On pourrait dire que l’humble patate en a été la cause. Durant l’occupation de l’Irlande par Oliver Cromwell au milieu du 17e siècle, les Irlandais avaient été poussés à l’Ouest de l’île, où il y avait trop d’humidité pour que le grain mûrisse. La patate était la solution. Elle permit aux Irlandais de survivre, mais les obligea à ne compter que pratiquement sur une seule récolte. La patate permit aussi à la population irlandaise de croître rapidement. En 1841, à plus de huit millions, elle avait triplé en moins de 100 ans. L’Irlande était devenue le pays le plus populeux d’Europe, les locations à ferme devenant si serrées qu’on ne pouvait les diviser davantage.

Malgré ses nombreux avantages, la patate avait un grand inconvénient : elle était sujette aux maladies. En 1845, le mildiou causa une récolte déficitaire presque totale. C’est l’Irlande qui souffrit le plus parce qu’elle dépendait plus de la patate que n’importe quel autre pays. Les propriétaires anglais et leurs agents impitoyables firent empirer la situation. Leur réponse, et celle du gouvernement, fut lente et insuffisante. En 1846, la récolte fit encore plus défaut que celle de l’année précédente, et elle fut suivie par le pire hiver de mémoire d’homme. Les gens mangeaient n’importe quoi, des patates pourries, des algues, des orties… et puis ils mouraient de faim. Le point de vue au gouvernement d’alors, impitoyable, était que l’Irlande devrait être autosuffisante, et l’approvisionnement de nourriture gratuite ou bon marché priverait le secteur privé des bénéfices auxquels il avait droit.

Les autorités finirent par organiser des soupes populaires, mais elles fournissaient de la soupe au prix le plus bas possible, sans s’occuper de la valeur nutritive. D’autres atrocités s’ensuivirent. Certains propriétaires expulsèrent les locataires afin de transformer la terre en pâturage. Des agents malhonnêtes escroquaient les pauvres fermiers. Pour ceux qui le pouvaient, la seule solution était de quitter l’Irlande. Beaucoup d’Irlandais choisirent le Canada, espérant se glisser aux États-Unis à la première occasion après qu’on y eut promulgué plusieurs règlements ayant pour but d’empêcher les navires d’immigrants britanniques d’entrer dans les ports américains.

Des milliers d’immigrants, qui étaient déjà affaiblis, tombèrent malades en attendant de s’embarquer ou dans les cales surpeuplées des bateaux, dont la plupart n’avaient pas suffisamment d’eau potable ou de nourriture comestible. Un navire transportant 400 passagers ou plus pouvait en avoir perdu 100 durant les six à neuf semaines qu’il fallait pour traverser l’Atlantique. La plupart des immigrants s’embarquaient dans des navires transporteurs de grumes, des vaisseaux qui apportaient du bois de sciage en Grande-Bretagne et qui normalement étaient vides au retour. Maintenant, ils transportaient du lest vivant qui avait payé, dans des cales de stockage qui n’étaient pas faites pour des humains.

Le récit d’un prêtre anonyme à la Grosse Île témoigne des conditions terribles dans les navires d’immigrants : “Il est impossible de décrire la saleté et la puanteur de ces porcheries. On peut trouver deux, trois, même quatre cents malades dans un seul navire, attaqués par la fièvre typhoïde et la dysenterie, la plupart couchés sur les ordures qui se sont accumulées sous eux au cours du voyage; en plus des malades et des mourants, il y avait les cadavres qui n’avaient pas encore été inhumés en mer. Sur les ponts, il y avait tellement de saleté qu’on pouvait facilement y voir les traces de pas. À tout ceci, ajoutons la mauvaise qualité de l’eau, la pénurie de nourriture et vous pourrez vous imaginer un peu les conditions où se trouvaient les gens durant le long et dur voyage.

À la Grosse Île, de nouveaux hôpitaux pouvaient recevoir jusqu’à 200 patients (il n’y en avait jamais eu plus de 100 à la fois auparavant), alors que d’autres hangars servaient à abriter 800 personnes. Le directeur médical était le docteur George Mellis Douglas. Son fils, le docteur Campbell Mellis Douglas, s’est engagé dans l’Armée britannique et on lui a décerné la Croix de Victoria en 1867, aux îles Andaman.

Le 14 mai 1847, le voilier Syria de Liverpool arrivait à la Grosse Île au bout d’un voyage de 46 jours. Neuf de ses 245 passagers étaient morts en route, et 52 autres souffraient de la dysenterie ou du typhus. Le 23 mai, il y avait 530 malades dans les hôpitaux de l’île, et on comptait 40 à 50 morts par jour. Au cours de l’été, un flot incessant d’immigrants continuait d’arriver, dont la plupart étaient affaiblis par la faim et ravagés par les maladies, surtout le typhus.

Quand la saison du transport maritime se terminait, six mois plus tard, plus de 440 vaisseaux avaient apporté presque 100 000 personnes au Canada. Six sur sept étaient irlandais. Le nombre des morts qui avaient eu lieu durant la traversée ou en quarantaine dans leurs navires s’élevait à 5 293, et 3 452 étaient morts au poste. Il y a eu aussi 8 732 qui sont morts dans les hôpitaux à travers le Québec et l’Ontario. Presque deux immigrants sur 10, la plupart étant des Irlandais, n’ont pas eu l’occasion de s’établir dans leur nouveau pays.

Alors que de plus en plus de bâtiments arrivaient avec de plus en plus de passagers, dont beaucoup étaient malades, le docteur Douglas, son personnel et les installations sur l’île se sont vite trouvés débordés. Durant l’été et le début de l’automne, les autorités ont essayé de s’en sortir en fournissant immédiatement des tentes, et puis d’autres hôpitaux et d’autres hangars. Malheureusement, il n’y avait pas assez de gens pour monter les tentes car nombreux étaient les travailleurs qui refusaient de s’approcher des hôpitaux.

Des centaines de patients attendaient sur l’île et il y en avait tout autant dans les navires à l’ancre. Des milliers d’autres étaient retenus, y compris, ce qui était le plus triste, des douzaines de nouveaux orphelins. Des familles de bons Canadiens français adoptèrent la plupart des orphelins, dont beaucoup purent garder leur nom de famille irlandais, comme Kelly, O’Connor et Ryan. Le nombre de morts qu’on ensevelissait chaque jour, de 50 à 60, s’éleva jusqu’à 85. Robert Whyte, un immigrant, décrivait ainsi la scène : “Une autre scène, encore plus affreuse, était celle où une ligne continue de bateaux faisait un cortège funèbre sans fin, chacun transportant sa cargaison de morts au cimetière.”

Il y a trois cimetières à la Grosse Île, où ont eu lieu 7 756 enterrements. Le plus grand, celui qu’on appelle le cimetière irlandais, est dans la partie ouest. Plus de 6 000 victimes y ont été ensevelies, y compris 5 424 rien qu’en 1847. Auparavant, les enterrements sur l’île se faisaient dans des tombes individuelles. Débordés par le nombre d’enterrements à faire en 1847, les autorités durent avoir recours aux fosses communes. Les corps étaient placés dans des cercueils, lesquels étaient alors empilés trois de haut dans la terre. Il y avait si peu de terre sur l’île pour couvrir les fosses communes que des bateaux durent en apporter du continent.

Le même prêtre anonyme qui décrivait les conditions dans les vaisseaux donnait des soins aux malheureux bourrés dans les tentes : “À côté de chaque tente se trouvent des ordures en fermentation que personne n’a le temps d’enlever et, à l’intérieur, en deux ou trois rangées, gisent des squelettes vivants; avec à peine assez de paille où étendre leurs membres, hommes, femmes et enfants pêle-mêle; et si serrés qu’il est presque impossible d’y faire un pas sans marcher sur quelque partie de la masse qui respire encore. Presque tous souffrent de la dysenterie ainsi que de la fièvre, et ils sont trop faibles pour se traîner dehors, alors ils ne peuvent faire autrement que de se vautrer dans leur propre crasse. Ajoutez à cela la saleté générale des malades, la puanteur des loques dont ils sont couverts, et vous aurez une petite idée de la contamination à l’intérieur de ces taudis.

Sa description était tout aussi horrible pour les pauvres gens dans les édifices : “Dans les hangars les conditions ne sont guère tolérables pour les malades; les fenêtres qui ont pour objet de laisser pénétrer l’air frais laissent aussi pénétrer la pluie et le vent; il m’est arrivé plusieurs fois de voir de l’eau tomber abondamment sur les malheureux à l’agonie. L’air infectieux contient une puanteur épaisse qui ébranlerait les esprits les plus robustes. Ces abris ont entre cent et deux cents pieds de longueur. Au centre se trouvent deux rangées de lits superposés, alors les matières fécales de celui qui est dans le lit du haut tombent sur celui qui est couché dans le lit du bas.”

D’autres médecins, travailleurs et ecclésiastiques continuaient à arriver dans le chaos, mais c’était souvent un cas de “trop peu et trop tard”. Quand le logement à terre ne suffisait pas, les gens en santé devaient rester à bord avec les malades et les morts jusqu’à ce qu’on les autorise à débarquer. Même les chapelles catholique et anglicane avaient été converties en hôpitaux. En juin, 91 navires faisaient escale à la Grosse Île, ce qui donnait 15 000 immigrants en quarantaine en même temps. Parmi eux, au moins 2 000 étaient malades. Le typhus si contagieux fit des victimes parmi le personnel alors que médecins, aide-infirmiers, infirmières, travailleurs, policiers et membres du clergé tombaient malades. Plusieurs en moururent. Quand on apprit quelles étaient les conditions sur l’île, il devint de plus en plus difficile de recruter un nouveau personnel.

D’autres bâtiments arrivèrent en juillet et en août; et encore d’autres immigrants malades. Le nombre dans les hôpitaux, d’environ 1 450 en juillet, s’élevait jusqu’à plus de 2 000 le mois suivant. Malgré des règlements de quarantaine de plus en plus stricts au milieu du mois de juillet, de nouvelles éruptions de typhus continuaient à avoir lieu, et 225 à 325 personnes mouraient chaque semaine durant le mois d’août. Finalement, en septembre, le nombre d’immigrants commença à baisser et la moyenne de malades dans les hôpitaux diminua à 1 330. Les chapelles reprenaient leur rôle d’origine et le nombre de membres du personnel médical était réduit. À l’approche de l’hiver et de la fin de la saison du transport maritime, les autorités évacuaient le reste des patients vers Montréal et Québec et la plus grande partie du personnel quittait l’île. La saison d’enfer à la Grosse Île était finie.

* * *

La Grosse Île est restée le lieu d’un poste de quarantaire jusqu’en 1937. Durant la Seconde Guerre mondiale et après, c’est devenu l’endroit d’un établissement du Conseil de recherches pour la défense où l’on faisait des expériences de guerre biologique. En 1956, le ministère de l’Agriculture obtenait l’île pour s’en servir de poste de quarantaine pour les animaux importés.

Vu l’importance de la Grosse Île dans l’histoire de l’immigration canadienne, le gouvernement fédéral a recommandé en 1984 d’y établir un lieu historique national. La planification débuta de la façon la plus appropriée pour commémorer l’histoire de l’île autour du thème le Canada : terre d’accueil et d’espoir. Lors des consultations publiques qui allaient suivre, une grande partie de la collectivité irlandaise du Canada et d’autres gens ont exprimé leur colère à propos de ce qui à leurs yeux était une tentative d’atténuer les événements pénibles de 1847.

Leurs pétitions obtinrent du succès et aujourd’hui l’île, connue sous le nom de Lieu historique national du Canada de la Grosse-Île-et-le-Mémorial-des-Irlandais, sert à raconter toute l’histoire des événements qui s’y sont déroulés. Près de 30 000 personnes la visitent chaque année, voyageant par navette d’un bout de l’île à l’autre et s’arrêtant à plusieurs édifices qui y sont préservés, et dont plusieurs contiennent des artefacts et des expositions.

La partie la plus émouvante de l’île est peut-être celle de l’ouest, qui touche surtout aux événements de 1847. Le cimetière des Irlandais s’y trouve, lequel est marqué par quelques croix blanches désolées. Les tertres et les sillons longs et ondulants du cimetière témoignent des fosses communes. Non loin de là se trouve le Monument aux médecins, une petite stèle érigée par le docteur Douglas en l’honneur des six médecins qui sont morts entre 1832 et 1847. La croix celtique, un des plus importants symboles irlandais, érigée par l’Ancient Order of Hibernians en 1909 est un des monuments qu’on trouve sur l’île. Le monument en granite de 14 mètres érigé en haut de Telegraph Hill, l’endroit le plus élevé de l’île, sert à commémorer les gens qui ont fui la Grande Famine irlandaise. Le dernier honneur date de 1998, quand on a dévoilé un mémorial qui donne sur le cimetière. Il sert à honorer les immigrants, surtout irlandais, et les employés du poste qui ont été ensevelis dans l’île entre 1832 et 1847.

Grâce à l’engagement et au dévouement de plusieurs personnes, la Grosse Île aujourd’hui représente une des histoires les plus tristes de l’histoire canadienne, tout en commémorant respectueusement ceux qui sont morts à la recherche d’une meilleure vie dans une nouvelle terre.