Nous leurs en sommes reconnaissants, mais qu’ils rentrent

Des femmes et enfants dans la rue de La Haye à la recherche de bois de chauffage dans les édifices détruits. [Menno Huizinga/Ondergedoken Camera/NIOD Institute for War ]

Les Néerlandais louèrent les Canadiens à la libération des Pays-Bas, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Le petit pays avait été terrorisé, brutalisé et affamé par les nazis pendant cinq ans. Les hommes avaient été envoyés travailler dans les usines en Allemagne; les juifs néerlandais avaient été tués dans les chambres à gaz.  

Les libérateurs, membres de la Première Armée canadienne, combattirent dans les campagnes et pénétrèrent dans les villes en apportant nourriture, médicaments et liberté. Les Néerlandais, reconnaissants, accueillirent les soldats chez eux à bras ouverts. Cette gratitude reste de mise aujourd’hui où les célébrations annuelles de la libération s’orchestrent autour de défilés d’anciens combattants canadiens et d’hommages dans les grands cimetières canadiens.

Il s’agit de la version bien connue de l’histoire, et elle reste vraie. Un chapitre moins rose est toutefois occulté. Entre mai 1945 et mai 1946, avant leur rapatriement, les 170 000 libérateurs canadiens basés aux Pays-Bas devinrent des occupants. Ils n’exercèrent pas la sauvagerie des Allemands, mais ils n’étaient pas parfaits non plus. Les Canadiens causèrent des problèmes et, malgré des efforts incessants pour améliorer la situation, ils créèrent des ennuis aux Néerlandais et à leur gouvernement.

LES JOURNAUX NÉERLANDAIS SE PLAIGNAIENT QUE LES CANADIENS AVAIENT ENVOYÉ LA NOURRITURE ET LES FOURNITURES EN ALLEMAGNE.

Le premier travail après la victoire du 8 mai 1945 en Europe fut de fournir un approvisionnement alimentaire aux Néerlandais et de récupérer, désarmer et contrôler les Allemands vaincus. La première tâche était de taille, car les plus gros centres urbains avaient la plus grande population et le moins de nourriture. Les convois circulaient presque sans arrêt. Au bout de quelques semaines, les Néerlandais avaient presque tout ce qu’il fallait pour se nourrir. Certains aliments étaient encore rares, comme le beurre. D’autres produits, comme le whisky, n’étaient pas accessibles aux Néerlandais, bien qu’il y en eût en quantité dans les mess des Canadiens. Cette pénurie était un terrain propice à la corruption.

Les soldats canadiens distribution des vivres dont on avait un besoin criant.[Menno Huizinga/Ondergedoken Camera/NIOD Institute for War]

Et puis il y avait les Allemands, regroupés dans les usines vides et d’autres grands édifices. Pour minimiser les problèmes, le commandement des détenus était confié aux officiers supérieurs allemands. Cela marchait habituellement bien, mais les Canadiens remirent deux déserteurs aux Allemands à Amsterdam au moins une fois. Les deux hommes furent rapidement jugés et exécutés. Les Canadiens fournirent les huit fusils et 16 balles de la sentence.

Le départ officiel du « personnel ennemi qui s’était rendu » commença le 25 mai. Les forces allemandes furent escortées par la route en rangs disciplinés d’environ 10 000 hommes. Les soldats canadiens les accompagnaient pour tenir les Néerlandais à l’écart. Il était « évident depuis le début […] », dit le général Bert Hoffmeister, commandant de la 5e Division blindée canadienne, que « le peuple néerlandais en aurait blessé un grand nombre, et peut-être tué plusieurs ».

Les soldats et les véhicules de l’ennemi étaient parfois fouillés pendant l’exode. On trouvait des manteaux de fourrure, des voitures, des radios, des chevaux et de l’argent. Les soldats canadiens récupérèrent aussi plus de 15 millions en devise néerlandaise cachés dans des ambulances ou transportés par des membres auxiliaires féminins de l’armée allemande. Tout cela fut remis aux autorités néerlandaises et, trois semaines plus tard, la force allemande au complet était de retour dans son pays.

Des tonnes de nourriture et de fournitures essentielles entraient aux Pays-Bas parallèlement au départ des Allemands. Les Canadiens rapportèrent le 22 juin que 242 000 tonnes de nourriture, charbon, pétrole, stocks et équipement avaient été livrées en tout. Mais pourquoi une telle liste détaillée avait-elle été dressée? Parce que les journaux néerlandais se plaignaient que les Canadiens avaient envoyé la nourriture et les biens en Allemagne. Le général Harry Crerar, commandant des forces canadiennes aux Pays-Bas, dut faire un rapport précis et expliquer clairement qu’on n’avait permis aux Allemands d’emporter que 450 tonnes de nourriture, carburant et stocks pour leurs besoins immédiats. Mais comme cet exemple l’illustre, les libérateurs étaient parfois vus d’un œil méfiant.

Des soldats allemands escortés hors de La Haye après la libération [Holocaust and Genocide
Studies/216873/Wikimedia]

Toutefois, c’est avec les cigarettes que les vrais problèmes commencèrent. Elles étaient si rares que leur prix pouvait atteindre cinq florins (2 $CAN) l’unité au marché noir. Les Néerlandais les voulaient quand même, et ils acceptaient le prix. Les Canadiens en avaient, même les non-fumeurs. Le gouvernement du Canada et les fabricants de cigarettes avaient coopéré pour envoyer des marques canadiennes aux troupes, sans taxe. Mille cigarettes pouvaient s’acheter et être transportées outre-mer pour seulement 3 $. À l’époque, le lot valait environ 400 $, ce qui serait aujourd’hui plus de 4 000 $.

Les cigarettes s’offraient aux amis néerlandais, mais elles pouvaient aussi s’échanger contre des biens avec les Néerlandais qui étaient mal pris. Un bon appareil photo pouvait couter 500 cigarettes, des bijoux encore moins. Les cigarettes servaient aussi de monnaie d’échange pour la prostitution. Un soldat canadien a raconté avoir payé son mariage en tabac : « onze cents cigarettes pour les bagues et la photographie, et des cigarettes et du chocolat pour régler la note d’hôtel ».

Le commerce du tabac, comme toutes les transactions au marché noir, était interdit en vertu des ordres de la Première Armée canadienne. Cependant, il était si répandu qu’on ne pouvait pas y mettre fin.

D’autres fournitures militaires canadiennes finirent aussi par se retrouver entre les mains des Néerlandais. Les Canadiens, gradés et hommes de troupe, troquaient des véhicules, du whisky, des machines à écrire, des bottes, du savon et d’innombrables autres biens rares subtilisés. Des officiers se procurèrent de précieux tableaux, certains apparemment acquis à mauvais escient. La reine Wilhelmina se plaignit de vols d’objets d’art au gouvernement du Canada. Poussé par Ottawa, le général Guy Simonds, commandant des Canadiens après le retour de Crerar au pays, traduisit les délinquants dont les activités étaient évidentes en cour martiale. Malheureusement, le chef d’état-major de Simonds lui-même fut jugé pour ses transactions sur le marché noir du diamant, mais « Diamond Jim », comme on le surnommait, fut acquitté.

Les soldats canadiens surveillèrent l’exode près d’Amsterdam. [Alexander Mackenzie/BAC/3204055;]

«APRÈS CE QUI VENAIT DE NOUS ARRIVER, LES CANADIENS ÉTAIENT GRISANTS. »

Les Néerlandais calvi-nistes voyaient également d’un mauvais œil que les Néerlandaises trouvent les Canadiens séduisants. Contrairement aux milliers de Néerlandais revenant des travaux forcés en Allemagne et aux civils qui avaient connu la famine, les soldats étaient en forme. L’amour et le sexe étaient inévitables.

« Franchement, raconta une femme, après ce qui venait de nous arriver, les Canadiens étaient grisants. »

Un historien néerlandais eut des mots plus durs : « Les Néerlandais furent battus militairement en 1940; sexuellement en 1945 ».

Jusqu’à 7 000 enfants naquirent hors des liens du mariage en 1946, et les pasteurs et journaux vitupéraient contre les femmes qui s’étaient déshonorées et les Canadiens qui les avaient prétendument engrossées.

À Tilburg, par exemple, les taux de naissance hors mariage étaient 10 fois plus élevés en 1945 que cinq ans plus tôt. Le comédien néerlandais Wim Kan ironisa plus tard en disant que les Canadiens avaient « éconduit les Allemands et approvisionné les Néerlandais en cigarettes, les Néerlandaises en chocolat et les enfants néerlandais en petits frères et petites sœurs ».

Sans surprise, la propagation des maladies vénériennes augmenta aussi. Les médecins canadiens répertorièrent 252 cas de maladies sexuellement transmissibles à Groningue en aout 1945. Les notables du coin formèrent un groupe de redressement de la morale pour exhorter les femmes à faire plus attention : « les filles, nous savons que vous voulez prendre un peu de bon temps […], mais […] n’oubliez pas que l’amour n’est jamais un jeu qui dure quelques heures ».

La colère des Néerlandais éclata quelques fois. Il y eut inévitablement des rixes entre les soldats et les civils, bien que ce ne fut pas toujours pour des femmes. Environ 400 hommes furent impliqués dans une terrible bagarre à Utretch vers la fin de l’été de 1945. Plusieurs soldats se retrouvèrent face à la cour martiale, mais l’histoire ne dit pas si des Néerlandais furent traduits devant une cour civile.

Les Néerlandaises accompagnent les soldats canadiens à Amsterdam après la libération [Donald I. Grant/BAC/3191619]

On menaça les femmes qui fréquentaient les Canadiens de leur raser la tête, comme cela avait été fait à celles qui avaient couché avec les Allemands. Les désirs sexuels des soldats commençaient à être considérés comme une menace à la morale et à la santé publiques.

L’éditorial du journal Vrij Nederland dit en aout 1945 : « Nous ferons n’importe quoi pour les Canadiens. Mais nos filles doivent s’en tenir à l’écart. Nous ne pouvons pas prendre les risques. Et nous louerons Dieu quand les Canadiens seront de retour au Canada. »

Bien sûr, les soldats vou-
laient aussi rentrer chez eux. Ils en avaient assez d’attendre.

À la fin de 1945, les Néerlandais voulaient reprendre possession de leur pays. Un journal de Nimègue l’assena sans ménagement : « Nous leurs en sommes reconnaissants, mais qu’ils rentrent chez eux. Nous n’oublierons jamais ces gentils garçons souriants, et ils auront toujours toute notre gratitude et nous leur souhaitons que du bien. » 

L’occupation canadienne n’avait que trop duré. Le ressentiment s’était intensifié à cause du comportement parfois inadmissible des officiers et des hommes. Un capitaine du North Shore (New Brunswick) Regiment raconta dans une lettre à sa famille une fête qui avait duré toute une nuit et qui s’était terminée par une balade dans un véhicule de reconnaissance : « Les gens ici pensent que nous sommes fous ». En effet, cela pouvait être le cas. Mais, d’autres choses fâchaient aussi les Néerlandais : le luxe, selon eux, du club des officiers de l’armée; l’abondance de nourriture et de boisson dont profitaient les Canadiens, mais pas les Néerlandais; les parcs de stationnement pleins de véhicules qui semblaient ne pas servir tandis que les civils n’avaient pratiquement aucune voiture à leur disposition.

les enfants néerlandais font au revoir de la main aux Canadiens qui partent en juillet 1945 [Fotograaf Onbekend/Anefo/Archive nationale des Pays-Bas]

LES CANADIENS N’EXERCÈRENT PAS LA SAUVAGERIE DES ALLEMANDS, MAIS ILS N’ÉTAIENT PAS PARFAITS NON PLUS.

Vers la fin de 1945, la reine Wilhelmina dit à Simonds qu’il devrait ramener ses Canadiens chez eux. « Y compris les morts, votre majesté? » aurait demandé Simonds.

À la fin du mois de mars 1946, il ne restait plus qu’environ 1 000 Canadiens sur le territoire néerlandais. Le quartier général de Simonds cessa ses activités le 31 mai 1946, et l’occupation des Canadiens prit fin. Les Pays-Bas connurent encore des difficultés pendant quelques années, mais seuls les bons souvenirs des Canadiens restèrent au fil du temps. 

Une Grande Victorie

Les troupes canadiennes revenant victorieuses du front à Vimy, leurs célébrations tempérées par la perte de 3 598 camarades tués et de 7 004 blessés. [William Ivor Castle/BAC/3194757/Colorisation : la Fondation Vimy]

L’ATTAQUE À LA CRÊTE DE VIMY, PLANIFIÉE ET MENÉE AVEC PRÉCISION, A REDÉFINI LE CORPS CANADIEN EN TANT QUE FORMATION D’ÉLITE

La plupart des Canadiens connaissent le chapitre de l’histoire militaire sur la victoire d’avril 1917 à la crête de Vimy. Certains de nos meilleurs écrivains, journalistes ou historiens, de Pierre Berton à Tim Cook, ont écrit des livres sur Vimy, et l’évènement a été souligné aussi bien dans les manuels scolaires que dans le matériel du gouvernement fédéral pour les nouveaux citoyens, sur notre monnaie et au Mémorial national du Canada à Vimy, en France.  

Les célébrations des 90e et 100e anniversaires ont attiré à Vimy des milliers d’élèves du secondaire qui ont collecté des fonds pour leur voyage, et Radio-Canada a consacré des heures de diffusion à la retransmission de l’évènement au Canada. Plus d’un siècle plus tard, Vimy reste dans l’esprit des Canadiens.

La guerre avait pris une mauvaise tournure pour les Alliés au printemps 1917. Les Russes chancelaient, et il faudrait des mois aux Américains, récemment entrés en guerre, pour entrainer leurs soldats, les équiper et les amener au front. Le nombre de morts et de blessés à Verdun et à la Somme grimpait sans cesse, et la France, la Grande-Bretagne, de même que le Canada, étaient au bord de la ruine à cause des couts financiers de la guerre totale qui allaient croissant. 

L’ennemi souffrait aussi des pénuries de nourriture et de matériel entrainées par le blocus maritime britannique, et les pertes allemandes étaient énormes. Toutefois, si la guerre avait pris fin le 1er avril 1917, les Allemands, qui occupaient la Belgique, une grande partie du nord de la France et de vastes étendues du territoire russe, auraient certainement été considérés comme vainqueurs.

Le lieutenant général Julian Byng inspecte l’un des canons allemands pris pendant la bataille. [BAC/PA-001308]

Le maréchal commandant le corps expéditionnaire britannique (CEB) composé des quatre divisions du Corps canadien, Douglas Haig, préparait une attaque de grande envergure dans le secteur d’Arras au mois d’avril. Les Canadiens, sous les ordres du lieutenant-général britannique Julian Byng, devaient prendre la crête de Vimy, secteur géographique fortifié par les Allemands pour protéger une grande partie des exploitations et des industries extractives de la France occupée.

La tâche serait ardue : les assauts précédents des Alliés avaient échoué avec d’importantes pertes, et les Allemands semblaient de taille à résister à toute attaque.

Toutefois, les ordres étaient les ordres, et Byng et son état-major se mirent à dresser leurs plans. En janvier, Byng inclut le major-général Arthur Currie, commandant de la 1re Division canadienne, dans la délégation britannique qui rendait visite aux armées françaises pour se renseigner sur les combats livrés à Verdun.

Dans son rapport, Currie souligna l’importance de la préparation des contrebatteries servant à éliminer les canons de l’ennemi, et il remarqua que les Français avaient perfectionné le barrage rampant qui avançait avec efficacité juste devant les combattants. Il apprit qu’ils avaient mis en place des pelotons pouvant évoluer indépendamment avec des sections de mitrailleurs, de grenadiers à fusil, de bombardiers et de fusiliers. Contrairement aux Canadiens, les Français n’attaquaient plus par vagues : les pelotons pouvaient appuyer leur propre avance en se déplaçant de manière à contourner les centres de résistance ennemis.

Currie avait aussi été très impressionné par les missions de reconnaissance et les répétitions que les Français effectuaient avant de passer à l’attaque, au point où les soldats étaient « familiarisés autant que possible avec le terrain sur lequel ils allaient se battre ». Il fit remarquer que les Français affectaient des hommes de la ligne aux forces d’assaut et leur faisaient suivre un entrainement spécial, et qu’ils veillaient à ce qu’ils reçoivent « un nouvel équipement, de nouveaux vêtements et que des divertissements leur soient offerts, et que donc, ils étaient suffisamment reposés et bien entrainés ».

Currie admirait aussi la pratique française de distribuer des cartes et des photographies en grand nombre, pas seulement aux officiers supérieurs comme le faisait le CEB. Les soldats devaient savoir où et pourquoi ils attaquaient, et ce qu’on attendait d’eux. À son retour, Currie recommanda que les Canadiens imitent les Français, et Byng accepta, modifiant ainsi l’entrainement et l’organisation des pelotons de fantassins, réduisant le nombre de leurs soldats à entre 35 et 40, le maximum qu’un officier subalterne puisse mener.

L’assaut à Vimy, en partie grâce au rapport de Currie, fut précédé d’un entrainement inédit de tirs et déplacements appuyé par les rôles de spécialistes et, comme l’a noté l’historien G.W.L. Nicholson, « une copie grandeur nature du terrain de la bataille fut imaginée […] aux arrières », où les unités, du peloton à la division, « répétaient à plusieurs reprises », si souvent que quelques soldats se plaignaient de devoir se plier aux « jeux stupides de leurs officiers ».

Quarante mille cartes furent distribuées et un nouveau plan d’artillerie fut lancé : les canons commencèrent leur préparation du champ de bataille deux semaines avant l’attaque, l’artillerie lourde se concentrant sur les batteries ennemies. Les Allemands savaient très probablement qu’une attaque se préparait, mais ils ignoraient quand elle serait lancée. En outre, déplacer les troupes à tra-vers les tunnels percés dans le terrain calcaire très près des tranchées du front en maintenant le rythme des bombardements jusqu’au dernier moment avant l’assaut allait produire un effet de surprise tactique.

Une carte de l’époque montre les limites, les objectifs et les points d’appui auxquels se heurtaient les Canadiens entre le 9 avril et le 3 mai 1917. [MCG/19750215-030a]

Le plan de Byng fut arrêté le 5 mars. Ses quatre divisions qui allaient combattre ensemble pour la première fois seraient disposées en ordre : la 1re à droite et la 4e à gauche. Il y avait quatre objectifs avec chacun sa propre couleur sur la carte : la crête dans son ensemble et la deuxième ligne de l’ennemi devaient être saisies en un peu moins de cinq heures. Il y avait 863 canons en appui, et leurs servants utilisaient l’obus qui pouvait trancher les barbelés de l’ennemi grâce à la nouvelle amorce n° 106. Le barrage rampant devait s’avancer par étapes de 50 verges. Les munitions pour les canons furent apportées en grand nombre (plus d’un million d’obus allaient être tirés entre le 20 mars et la capture de la crête), en grande partie transportées sur des voies de passage nouvellement tracées. L’eau pour les hommes et les chevaux arrivait au front par des aqueducs; les signaleurs enterraient les lignes téléphoniques pour résister aux bombardements; et les sapeurs creusaient de vastes chambres souterraines pour les quartiers généraux de bataillon ou de brigade. Chaque soldat savait ce qu’il devait faire.

Des membres du 8e Bataillon (90th Winnipeg Rifles) s’entrainent à la baïonnette avec des sacs de paille à la plaine de Salisbury. [BAC/MCG/19930003-359]

« Je suis grenadier à fusil, écrivit le soldat Ronald MacKinnon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry dans une lettre envoyée chez lui. Je vais me battre avec un bon nombre de gars et un bon appui de l’artillerie, donc nous allons atteindre notre objectif. » Il fut tué au combat.

Des artilleurs canadiens manient un canon allemand confisqué de 4,2 po et font feu sur l’ennemi qui bat en retraite durant la bataille.[BAC/PA-001083]

L’attaque fut lancée le 9 avril à 5 h 30, un lundi de Pâques, alors que le vent envoyait de la neige et du grésil sur les Allemands. Avec ce que le lieutenant Stuart Kirkland décrivit comme étant « le plus merveilleux barrage d’artillerie de l’histoire du monde » qui prenait pour cible les canons et les tranchées de l’ennemi à l’aide d’explosifs puissants et de gaz, plus de 80 % des canons allemands furent détruits, et leur infanterie dut se terrer dans des abris. « Les canons firent tous feu en même temps dans un grondement de tonnerre, écrivit le médecin militaire du 31e Bataillon (Alberta), et un beau feu d’artifice éclata tout le long des tranchées allemandes […]. »

Les munitions pour les canons furent apportées en grand nombre.

Les 15 000 fantassins s’avancèrent d’un pas ferme derrière le barrage rampant, leur poignée de chars ne pouvant malheureusement pas les accompagner à cause des cratères d’obus et de la boue. Quand la 1re Division atteignit les premières lignes allemandes, tenues par les Bavarois, la plupart des défenseurs étaient encore dans leurs abris. Les troupes chargées du nettoyage arrivèrent peu après, et les soldats de Currie gagnèrent la ligne rouge, leur deuxième objectif, à 7 h, même si les tireurs d’élite et les mitrailleurs ennemis commençaient à faire bien des victimes.

La 2e Division traversa rapi-
dement son premier objectif, la ligne noire, et ne reçut un feu nourri qu’en arrivant à son deuxième objectif dont elle s’empara à 8 h. À 9 h 30, les brigades de réserve des deux divisions s’avancèrent vers le troisième objectif, celui de la ligne bleue.

« Nos troupes se déplaçaient d’un pas assuré comme elles l’avaient répété », dit McGill, mais en réalité, il fallait souvent beaucoup de courage pour atteindre les objectifs. Le sergent Ellis Wellwood Sifton du 18e Bataillon (Western Ontario) fonça sur une mitrailleuse qui tirait sur ses hommes, planta sa baïonnette dans ses servants et repoussa les fusiliers venant vers lui dans la tranchée en maniant son propre fusil comme un gourdin. La Croix de Victoria lui fut décernée à titre posthume.

Tout se passa relativement bien pour la 3e Division qui occupa ses deux objectifs rapidement. Billy Bishop, jeune pilote du Royal Flying Corps qui n’avait pas encore connu ses victoires, regardait ce qui lui semblait être des hommes traverser avec désinvolture le terrain neutre. Des obus faisaient des victimes, mais les autres continuaient d’avancer. 

Le terrain avait été très abimé par les bombardements des deux dernières semaines, et beaucoup de points de repère qui devaient aider les attaquants à se situer avaient été détruits. Certaines unités avançaient trop vite et se heurtaient au barrage des Canadiens. Beaucoup hommes frôlèrent la mort.

« [Nous] avons réussi à extirper nos hommes sans devenir victimes, écrivit le major Percy Menzies du 4e Bataillon de la 3e Division canadienne des fusiliers à cheval. Pendant tout ce temps-là, nous étions gênés par nos propres obus qui éclataient trop près de nous, mais je n’ai pas été touché. »

La 4e Division était celle qui était vraiment en difficulté. Son objectif principal était la côte 145 fermement défendue par quatre lignes et de profondes casemates en contrepente. Les 11e et 12e brigades, qui avaient chacune un bataillon supplémentaire, s’emparèrent de la première ligne, mais les Allemands de la seconde ligne les repoussèrent lors de multiples contrattaques.

La côte 145 resta entre les mains des Allemands jusqu’à ce que le 85e Bataillon (Nova Scotia Highlanders) arrivé récemment la leur prenne cette nuit-là. Le lendemain, les 44e et 50e bataillons suivirent le barrage lors d’un affrontement sans merci en descendant le versant oriental, et la 4e Division prit la ligne rouge.

Le 29e Bataillon (Vancouver) traverse le terrain neutre malgré les barbelés et le feu nourri des Allemands à Vimy. [William Ivor Castle/BAC/3192389]

Il ne restait plus que le Pimple (bouton, NDT) à l’extrémité nord de la crête.

Tôt le matin du 12 avril, la 10e Brigade lança une attaque-surprise contre les Allemands qui tenaient la côte. La brigade s’empara du Pimple à 6 h, lors d’un combat au corps à corps. 

 Vimy A ÉTÉ « LA CHOSE LA PLUS FANTASTIQUE À LAQUELLE LES CANADIENS ONT PRIS PART ».

Du haut de la crête, les Canadiens avaient vue sur les banlieues de la ville minière de Lens, à l’est, et leur artillerie peina dans la boue épaisse jusqu’à de nouvelles positions du côté oriental. La position allemande prétendue imprenable avait été prise, et le succès du Corps canadien fut acclamé à Paris, à Londres et au pays.

Byng fut le premier à être félicité de la victoire. Il fut promu général et le commandement de la British Third Army lui fut confié. Son successeur, Currie, eut une promotion, la chevalerie, et le commandement du Corps canadien au mois de juin, poste qu’il occupa jusqu’à la fin de la guerre.

La bataille avait été couteuse, et le succès, mitigé. La crête avait été prise, mais les Allemands n’avaient pas été mis en déroute. Il n’y avait pas eu de percée, pas de cavalerie mise à la disposition de Byng pour exploiter la réussite.

En cinq jours de combats, les Canadiens déplorèrent 10 602 victimes, dont 3 598 morts, un nombre tel que le premier ministre Robert Borden, qui se trouvait alors à Londres, commença à prendre conscience que la conscription serait nécessaire. Beaucoup de soldats étaient fiers de la victoire.

Vimy a été « la chose la plus fantastique à laquelle les Canadiens ont pris part, ils ont été merveilleux, dit le capitaine William Fingold du YMCA. Bien entendu, il y a eu des pertes importantes, mais c’était une grande victoire. »

D’autres étaient simplement heureux d’avoir sur-vécu : « C’était l’enfer sur terre, écrivit un autre soldat, et je suis très chanceux d’être encore de ce monde. »

Des soldats canadiens assistent à un service commémoratif en septembre 1917 en l’honneur des hommes du 87e Bataillon (Canadian Grenadiers Guards) tombés à Vimy tombés à Vimy. Au cours de la guerre, des cimetières  impromptus ont été construits le long du front occidental. Les réenterrements et les monuments plus détaillés viendraient par la suite.[BAC/3213526]

LA BATAILLE DE LA CRÊTE DE VIMY A-T-ELLE COMPTÉ?

major-général Arthur Currie [BAC/3213526]

La bataille de la crête de Vimy est parfois décrite dans l’histoire populaire du Canada comme une victoire grâce à laquelle la guerre a été remportée. Les Canadiens du major-général Arthur Currie ont réalisé quelque chose dont les Alliés avaient été incapables : grimper sur les hauteurs de la crête et battre les Allemands.

Mais, les réalistes savent que c’est Julian Byng, général britannique qui commandait le Corps canadien en avril 1917, et non Currie. Nous savons que la plus grande partie de la crête où a eu lieu l’attaque des Canadiens était une pente douce et que l’à-pic se situait derrière les tranchées de l’ennemi, sur l’autre versant. Nous savons qu’il n’y a pas eu de percée ni de cavalerie balayant les arrières de l’ennemi, et que les Allemands n’ont reculé que de quelques kilomètres vers l’est, jusqu’à leur prochaine ligne. Nous nous souvenons aussi que les Canadiens ont déploré 10 602 morts et blessés à Vimy, les pires pertes de notre histoire, et que l’hécatombe a continué pendant un an et demi de plus. Les mythes dépassent de loin la réalité.

Toutefois, Vimy a quand même compté. Les Canadiens étaient loin d’être des professionnels de la guerre au début, mais ils avaient appris à se battre à Ypres, à Saint-Éloi et à la Somme.

Après Vimy, les soldats ont compris qu’ils avaient accompli quelque chose de très important, que leurs bataillons, leurs brigades et leurs divisions avaient gagné en maturité, et que le Corps était devenu une formation d’élite. La guerre allait continuer. La confiance et la détermination acquises à Vimy avaient fait des Canadiens des soldats parmi les meilleurs des Alliés de la Grande Guerre.

Combats dans les cratères

La bataille des cratères de Sainte-Éloi, en avril 1916, fut un désastre pour la 2e division

[Bureau canadien des archives de guerre/BAC/3329062]

Au début de l’année 1916, les habiles sapeurs britanniques travaillaient d’arrache-pied pour placer de grosses mines profondément sous les tranchées allemandes. Ils en firent exploser au saillant d’Ypres en Belgique le 2 mars, et la bataille pour contrôler les cratères qui en résultèrent dura à peu près deux semaines. 

Une photo de reconnaissance aérienne illustre la situation — des tranchées criblées de cratères de mines et de trous d’obus — à Saint Éloi, en mars 1916. [Bain/U.S. Library of Congress]

Six mines explosèrent tôt le matin du 27 mars, anéantissant les tranchées de l’ennemi et les soldats qui les tenaient.

Le commandant de la brigade britannique finit par rappeler ses hommes à leur ligne d’origine, disant à son état-major qu’il ne valait pas la peine de tenir l’intérieur boueux de cratères, car ils étaient une cible évidente pour l’ennemi.

Cependant, le général Herbert Plumer, qui commandait la Deuxième armée britannique, ne tint pas compte de ce bon conseil, et ses sapeurs enfouirent 31 000 kilogrammes d’ammonal sous les tranchées des Allemands à Saint-Éloi, à cinq kilomètres au sud d’Ypres. Six mines explosèrent tôt le matin du 27 mars, anéantissant les tranchées de l’ennemi et les soldats qui les tenaient. Les repères disparurent, les tranchées des deux côtés s’effondrèrent et les tranchées drainantes engorgées inondèrent les trous d’obus et les vieux cratères.

Le général Herbert Plumer ordonna à ses sapeurs de placer 31  000 kilogrammes d’ammonal sous les tranchées allemandes. Six mines explosèrent, détruisant pratiquement toutes les tranchées de l’ennemi et les soldats qui s’y trouvaient. [RFC/BAC/3 230 889]

Des soldats de la 9e Brigade d’infanterie de la 3e Division s’avancèrent promptement et prirent la plus grande partie de la troisième ligne de l’ennemi. Cependant, un des bataillons qui attaquaient, naturellement dérouté par le terrain miné, rapporta qu’il s’était rendu maitre des cratères 4 et 5, alors qu’il s’agissait en fait des 6 et 7.

L’ennemi s’aperçut de l’erreur, fit avancer ses renforts et prit le contrôle du cratère 5 le 30 mars. Les soldats britanniques et allemands se battirent au corps à corps dans la boue du cratère. Quatre jours plus tard, les Britanniques avaient reconquis le terrain.

Selon le plan de Plumer, la 2e Division canadienne, commandée par le major-général Richard Turner, VC, devait les remplacer la nuit du 6 avril. Cependant, la brigade britannique était si mal-en-point que Plumer avança la relève à la nuit du 3 avril.

Le major-général Richard Turner avait pris le commandement de la 2e Division canadienne à son arrivée en France, en septembre 1915. [MDN/BAC/PA-006315]

C’est la 6e Brigade canadienne, commandée par le brigadier-général Huntly Ketchen, qui remplaça les Britanniques. La passation fut précipitée, et le manque de reconnaissance, conséquent. En effet, il n’y avait pas vraiment de ligne britannique : il n’y avait que des tranchées et des trous d’obus où on avait de l’eau jusqu’à la taille, et ils étaient exposés à l’artillerie dans deux directions.

« J’y ai vu plus de guerre et de meurtres sanglants que dans tout le reste du temps que j’ai passé en France. »

Les Canadiens, relativement inexpérimentés et dont c’était le premier engagement important, faisaient face à des cratères numérotés de 1 à 7. Le 27e Bataillon était devant les cratères 2, 3, 4 et 5, lesquels étaient si près les uns des autres qu’ils formaient un obstacle impénétrable : un cratère avait 158 mètres de profondeur et 55 mètres de largeur (aujourd’hui, c’est un étang de pêche).

« Les soldats britanniques que nous remplacions nous avaient laissé un endroit pourri, » écrivit le lieutenant Frank McLorg, officier de mitrailleuse de la 6e Brigade, dans une lettre qu’il envoya chez lui, à Saskatoon, le 14 avril. « On les avait envoyés à l’assaut puis on les avait retirés, mais la position qu’ils avaient capturée n’avait pas été consolidée du tout, et notre flanc gauche était entièrement à découvert. Il y avait cinq cratères de mine et une tranchée de soutien allemande de troisième ligne de l’autre côté, que nous occupions, et ils étaient totalement aplatis.

 « Je n’ai jamais vu et je ne pense pas qu’il y ait jamais eu de bombardement plus intense dans une zone aussi petite […]. J’y ai vu plus de guerre et de meurtres sanglants que dans tout le reste du temps que j’ai passé en France. »

Un cratère à Saint-Éloi, en Belgique. Le 29e  Bataillon du Corps expéditionnaire canadien y livra des combats féroces en avril 1916. [MDN/BAC/PA-004590]

De gros efforts furent déployés pour créer une ligne défendable et évacuer l’eau, mais les canons de l’ennemi infligeaient des pertes élevées et rendaient tout ce travail pratiquement inutile. L’ennemi martelait les Canadiens sans relâche. La boue enrayait les fusils Ross des fantassins. L’artillerie, dont les obus étaient rationnés pour constituer des stocks en prévision des batailles qui devaient avoir lieu à la Somme, ne pouvait riposter au bombardement de l’ennemi que de façon sporadique.

Les 4 et 5 avril, le tir intensif des canons allemands infligea un grand nombre de pertes aux Canadiens. Le lieutenant-colonel Irvine Snider, commandant du 27e Bataillon, réduisit sa première ligne afin de minimiser les pertes, mais en vain.

 « Tout ce que je peux dire, c’est que l’artillerie ennemie a oblitéré les tranchées, rapporta Snider le 6 avril. Il n’y avait plus de soldats dans le secteur qui puissent s’opposer à eux. Ceux du 27e Bataillon qu’il restait […] étaient trop épuisés pour résister. »

Snider ajouta que la plupart de ses officiers et lui n’avaient pas dormi depuis plus de 100 heures. Pis encore, le 31e Bataillon qui se trouvait à côté d’eux n’avait aucun contact avec les troupes de Snider. Lui aussi avait souffert du bombardement.

 « L’ennemi faisait pleuvoir des obus sans cesse, écrivit le soldat Donald Fraser. Les tranchées étaient un vrai bourbier, et elles n’étaient pas reliées entre elles. La communication était inexistante, les lignes de tir n’étaient plus qu’un souvenir […] et on ne pouvait plus faire monter de matériel. »

Le soir du 5 avril, après un feu roulant de 17 heures sous la pluie qu’un soldat décrivit comme « douloureusement précis », le 29e Bataillon releva le 27e qui avait été décimé.

 

À ce moment-là, deux bataillons ennemis lancèrent une attaque, causant la déroute chez les Canadiens et capturant les cratères 2, 3, 4 et 5. L’état-major de la brigade lança rapidement une contrattaque à la lumière du jour aux cratères 2 et 3, que l’artillerie allemande repoussa. Ketchen ordonna ensuite aux 28e et 31e bataillons de reprendre les cratères 4 et 5.

Les Canadiens prirent les cratères 6 et 7, au nord du cratère 4, malgré un bombardement intensif, mais ils rapportèrent, à tort, que leurs objectifs avaient été atteints. « [Nous] croyions dur comme fer que nous avions repris les cratères 4 et 5 », écrivit un sous-officier par la suite.

Sans photo aérienne, Ketchen et Turner étaient convaincus que leurs fantassins tenaient l’objectif. Les Allemands faits prisonniers la nuit du 7 avril, toutefois, dirent à leurs interrogateurs que leurs camarades tenaient les cratères 2, 3, 4 et 5, mais apparemment aucune suite ne fut donnée à ce renseignement.

Des prisonniers allemands capturés à Saint-Éloi par le Royal Fusiliers et le Royal Northumberland Fusiliers de Grande-Bretagne le 27 mars 1916. [Chronicle/Alamy/DRHRGJ]

Les soldats avaient bien pris un cratère dans le marasme désolé du champ de bataille, mais pas le bon.

Sachant que la 6e Brigade tenait le terrain bas exposé aux yeux de l’ennemi, Turner suggéra au lieutenant-général Edwin Alderson, commandant du Corps canadien, de se replier et de bombarder les Allemands dans les cratères ou d’attaquer sur un front plus large.

Alderson essaya de persuader Plumer, mais le commandant de la Deuxième armée refusa, car il croyait qu’on devait tenir chaque pouce de terrain gagné. Turner fut obligé d’obtempérer.

La 4e Brigade canadienne, fraiche et dispose, fut lancée à l’assaut du cratère 3, et une fois de plus, les rapports fournis à l’état-major indiquèrent qu’elle avait réussi. Les soldats avaient bien pris un cratère dans le marasme désolé du champ de bataille, mais pas le bon. Les combats se poursuivirent, les deux côtés peinant dans les bourbiers, les pertes continuant de s’élever.

 « Nous marchions sur les cadavres, et le pire, c’est que c’était dans trois pieds de boue et d’eau », écrivit le soldat Frank Maheux du 21e Bataillon à son épouse. Son ami Anderson fut parmi les morts. « Un morceau d’acier l’a presque coupé en deux. »

« Presque toute la compagnie A a été exterminée à Saint-Éloi », écrivit Douglas Buckley du 19e Bataillon, qui avait été blessé et emmené à l’hôpital. « J’ai été assez secoué d’apprendre que tous les gars avec qui je m’étais entrainé avaient passé l’arme à gauche. »

 

Le temps avait été mauvais, déjouant la reconnaissance aérienne, mais les photos du 8 avril montraient que les rapports indiquant le terrain tenu étaient incorrects. De manière inexcusable, les états-majors des 6e et 4e brigades, de la 2e Division et du Corps canadien n’avaient pas relevé les erreurs. Tout ce qu’on peut dire pour leur défense, c’est que l’interprétation des photos aériennes en était encore à ses tout débuts. La situation misérable des Canadiens demeura sans correction jusqu’au 16 avril, quand de nouvelles photos aériennes révélèrent la véritable situation.

Aucune des tentatives des Canadiens pour recapturer les cratères n’aboutit, et le 19 avril, sous un bombardement féroce, les Allemands s’emparèrent du cratère 6. Une semaine plus tard, Alderson donna l’ordre d’abandonner les cratères. Cette débâcle pour la 2e Division avait été causée par des erreurs de commandement et par l’inexpérience. Le prix de la défaite pour les Canadiens : 1 372 morts et blessés. Les pertes de l’ennemi s’élevaient à 483.

Les résultats médiocres de la 2e Division à Saint-Éloi persuadèrent le haut commandement britannique que ni Turner ni Ketchen n’étaient des commandants compétents. Plumer ordonna à Alderson de saquer Ketchen, mais Turner refusa de le faire. Alderson demanda alors que le général Douglas Haig, commandant de la British Expeditionary Force, saque Turner et Ketchen pour incompétence. Mais Turner avait de bonnes relations politiques, et les protestations de Sam Hughes, ministre canadien de la Milice et de la Défense, et de sir Max Aitken, magnat de la presse et député fédéral, rendirent cela impossible. On s’inquiétait que le sentiment anti-britannique fût en train de croitre parmi les Canadiens.

« Turner n’est pas le meilleur commandant de division possible, écrivit Haig dans son journal, [mais] je pense que ce serait une erreur de le remplacer en ce moment-ci. » Il dit aussi que « tous ont fait de leur mieux et ont livré un vaillant combat ». Cela, au moins, était vrai, mais il fallait quand même un bouc émissaire.

Le pauvre Alderson, qui n’était certainement pas Napoléon, mais restait relativement irréprochable dans l’affaire, se fit limoger, et le lieutenant-général Julian Byng prit sa place. Ketchen et Turner survécurent; Turner, jusqu’à la fin novembre 1916.

Le lieutenant-général Julian Byng venait de prendre le commandement du Corps canadien, début juin 1916, quand eut lieu une importante attaque des Allemands. [MDN/BAC/001284]

Les Canadiens restèrent à Saint-Éloi après les combats, les cratères étant toujours pleins de cadavres. 

« Ceux d’entre nous dont l’odorat n’est pas très fin, écrivit le soldat Wilbert Gilroy à son père en mai 1916, sont avantagés quand il fait beau temps, car [Saint-Éloi] ne sent pas la rose. » 

La vie au Front

Un sergent non identifié du Royal Hamilton Light Infantry porte un harnais modèle 1937, qui fut remplacé pour le Débarquement par le modèle 1942, dont la capacité était supérieure. [Collection W.E. Storey/Metropolis studio; capitaine Laurie A. Audrain/MDN/BAC/PA-211474]

Ce qu’on portait, disait et mangeait au front pendant la Seconde Guerre mondiale

Sept-cent-cinquante-mille Canadiens ont porté l’uniforme kaki à la Seconde Guerre mondiale. Des hommes de toutes les régions du pays se sont soudainement retrouvés dans des baraquements où ils apprenaient à devenir soldats. La transition n’était pas facile, ils devaient apprendre à défiler, à tirer et à combattre. Les dizaines de milliers d’entre eux qui ont pris part aux combats ont dû s’habituer à la violence et à la mort. Voici un aperçu de ce qu’ils portaient, mangeaient et disaient au front.

CE QU’ILS PORTAIENT

Tout d’abord, ils mirent leurs vêtements civils de côté. Tout comme en 1914, il n’y avait pas suffisamment d’uniformes pour les premières unités se préparant à partir pour l’étranger. Les bottes étaient en nombre insuffisant, et certaines unités n’avaient que des uniformes de la Grande Guerre sous la main. Toutefois, à partir de la fin de 1939, les soldats pouvaient porter une tenue canadienne qui était une version améliorée de la tenue de combat de conception britannique. Tous les soldats ont fini par en avoir une peu après. La chemise en serge de laine avait deux poches à la poitrine et un col boutonné. Le pantalon assorti avait des boucles pour la ceinture, des boutons pour les bretelles et des poches pour les cartes et le pansement de combat.

Bien repassé, et orné du rang, de l’unité et des insignes de formation, et agrémenté du nouveau béret réglementaire porté sur le côté, l’uniforme donnait belle allure. Les officiers supérieurs dont la tenue était faite sur mesure étaient encore plus élégants; et certains d’entre eux optaient même pour le barathéa, un tissu plus doux.

Bien que de bonne qualité, la tenue de combat était trop chaude en été et pas assez chaude par temps froid. Au combat, elle absorbait la saleté et la boue, et elle était trempée par temps pluvieux. Les militaires pouvaient la couvrir d’une capote ou d’une parka en hiver, parfois même d’un pourpoint en cuir, d’une veste en peau de mouton ou de survêtements de ski blancs.

Les tireurs d’élite du Régiment de la Chaudière portent des vêtements de camouflage d’hiver britanniques, aux Pays-Bas, en janvier 1945. [Lieutenant Barney J. Gloster/MDN /BAC/PA-137987]

Pendant les opérations, une unité de bain et blanchisserie mobile (MBLU) réussissait parfois à s’avancer suffisamment pour distribuer de nouveaux vêtements et permettre aux soldats en sueur, crasseux et parfois infestés de poux de se laver. Le major Stewart Bull de l’Essex Scottish Regiment a décrit l’arrivée d’une MBLU dans son unité, en Normandie : « et là, oh bonheur, il y avait une douche […]. Il y avait du savon à foison, et nous avons enfin pu nous sentir propres. Certains d’entre nous [avons reçu] des vêtements, des sous-vêtements et des chaussettes propres, et nous les avons mis […] c’était un vrai luxe, ce jour-là. »

À partir de 1943, les hommes portaient un béret sur le terrain, kaki pour la plupart, noir pour les unités blindées et brun rougeâtre pour les unités aéroportées. Au combat, les soldats portaient un casque d’acier avec mentonnière et filet de camouflage. Le casque, lourd et incommode, ne conférait aucune protection à la nuque (excepté contre la pluie) et rebondissait quand on courrait.

Les soldats à l’entrainement portaient des salopettes kaki ou en denim, comme en portaient les unités de blindés et celles qui s’occupaient des véhicules et des machines. L’uniforme d’été se composait habituellement d’une chemise et d’une culotte courte kaki. En hiver, les Canadiens s’habillaient pour être au chaud sur le terrain, beaucoup d’entre eux se procurant un pourpoint en cuir ou une veste en peau de mouton.

La tenue de combat était TROP CHAUDE EN ÉTÉ et PAS ASSEZ CHAUDE par temps froid.

Chaque homme avait un harnais à sangles modèle 1937, dont l’entretien exigeait l’application régulière du produit de nettoyage Blanco. À la ceinture et aux sangles sur les épaules, il y avait diverses poches pour les munitions, un petit paquet de premières nécessités, un étui de masque à gaz (souvent abandonné, car les soldats se sont aperçus que le gaz ne serait probablement pas utilisé contre eux), des sachets utilitaires pour des munitions supplémentaires, un brandebourg pour baïonnette et un compartiment pour pelle-pioche. Les officiers avaient un étui à jumelles, un étui à boussole et un étui à pistolet. Le gros havresac du soldat, conçu pour être porté sur le dos, mais généralement abandonné à l’arrière avec les véhicules de transport de l’unité, servait au matériel de couchage, aux couvertures, à la capote et au reste du matériel jugé inutile au combat.

Des contenants d’eau en fer blanc à bouchon en liège étaient distribués par la Marine royale du Canada. [MCG/19750011-043]

Dans le feu de l’action, les soldats adaptaient leur matériel à ce qui fonctionnait le mieux. Chacun portait une charge de quelque 20 kilogrammes. Le simple soldat avait un fusil 0,303 Lee-Enfield No. 4 Mk I et une ou deux cartouchières en bandoulière contenant 50 cartouches chacune. Il portait habituellement un ou deux chargeurs de 30 cartouches pour les trois ou quatre mitrailleuses Bren de son peloton, au moins deux grenades n° 36 ou n° 69, et probablement des bombes de 2 livres pour le mortier de 2 pouces ou des projectiles de 3 livres pour l’arme antichar de la compagnie. Une bouteille d’eau et une baïonnette étaient accrochées à sa ceinture de toile; beaucoup portaient également un couteau.

Portant de quoi se nourrir et combattre pendant deux jours, les soldats canadiens débarquent sur la plage Juno en juin 1944. [Lieutenant Ken Bell/MDN/BAC/PA-132655]

Les servants de mitrailleuse Bren devaient trimballer leur arme qui pesait environ 10 kilogrammes, et les radios portaient l’encombrant appareil avec l’antenne révélatrice qui le surmontait. La plupart des sous-officiers avaient une mitraillette Sten; les officiers, une Sten et un révolver. En Italie, ce sont des Tommy (mitraillettes Thompson) qu’on utilisait.

Dans le petit sac du soldat se trouvait un tapis de sol, quelques boites de nourriture prélevées dans les paquets de rationnement, des biscuits de mer pour les urgences, des cigarettes, un briquet, une paire de chaussettes, une trousse de couture (surnommée « housewife » [ménagère, NDT]), des lunettes de secours, du cirage, des lacets, un nécessaire de rasage, une brosse à dents, un préservatif ou deux au cas où une occasion se présente-rait, des gamelles en aluminium, une tasse, un couteau de poche, une cuillère, une fourchette, le courrier, quelques photos, un jeu de cartes et un livret de solde.

Marcher, et même courir, en portant de telles charges, nécessitait une excellente condition physique et une grande endurance.

CE QU’ILS DISAIENT ET CHANTAIENT

Les soldats canadiens ont dû maîtriser le langage étrange de l’armée. Il y avait des abréviations militaires, comme SMR (sergent-major régimentaire), SQMC (sergent quartier-maître de compagnie), CO (commandant), SMC (sergent-major de compagnie) et adj (adjudant) – il s’agissait des officiers et des sous-off (sous-officiers) qui contrôlaient leur vie au jour le jour.

Il y avait des termes argotiques comme « Aldershit, » variante peu flatteuse du nom du camp d’entrainement Aldershot (shit signifiant merde, NDT) en Angleterre. Les Italiens étaient des « Eyties », les Allemands étaient des « Jerries » ou des « boches », et il y avait aussi le « Jerrican » qui servait au transport de l’essence ou de l’eau (parfois même, sans nettoyage intermédiaire). Les soldats espéraient qu’ils seraient « LOB » (laissés hors de la bataille, NDT) quand leur unité passerait à l’attaque. Un homme « LOB » était censé faire partie du noyau autour duquel une unité décimée serait reconstituée. « Snafu » était l’acronyme de Situation Normal : All Fucked Up (ou Fouled Up) (c’est-à-dire Situation normale : c’est la merde, NDT); « recce » se disait pour la reconnaissance; le « meathead » (tête de viande, NDT) était un prévôt ou un policier militaire; le « zombie » était un conscrit pour la défense au pays; un « ring knocker » (anneau heurtoir, NDT) était un diplômé du Collège militaire royal qui profitait de ses relations pour monter en grade.

Les jurons habituels étaient en usage constant, si bien qu’en Sicile, en aout 1943, l’aumônier des Seaforth Highlanders of Canada a tenté de choquer les soldats – pour qu’ils épurent leur langue –, en prononçant un juron particulièrement offensant dans le titre du sermon qu’il a prononcé lors d’un rassemblement pour service religieux obligatoire. Dans une lettre envoyée au pays, il est dit que cela avait donné lieu à « quelques rires nerveux », mais que rien n’avait changé à la longue :« La plupart des hommes mêlent des jurons à leur parler aussi naturellement qu’ils aspirent de l’air dans leurs poumons, et même peut-être sans vouloir mal faire. »

Au défilé, les soldats marchaient au rythme de la musique militaire. Certaines unités avaient apporté des instruments en cachette (il était interdit de les emporter outre-mer), puis ils les avaient sortis en Angleterre, quand la voie était libre. Les régiments de Highlanders avaient leurs cornemuseurs, bien sûr, et à Dieppe et le jour J, certaines unités ont débarqué au son des cornemuses. Cependant, dans les casernes, la plupart des soldats écoutaient les big bands de Benny Goodman ou de Glenn Miller à la radio, pleuraient discrètement quand Vera Lynn chantait The White Cliffs of Dover, ou fantasmaient sur l’extraordinaire Lili Marlene, qui était populaire chez les Alliés comme chez les Allemands. Parfois, le sentiment qu’ils se trouvaient à un front oublié faisait écrire des paroles ironiques aux soldats, comme « We are the D-Day Dodgers in sunny Italy (Nous sommes les tire-au-flanc du jour J, sous le soleil de l’Italie, NDT) ».

Il y avait aussi des spectacles produits par l’armée et mettant en vedette des artistes canadiens. Les comédiens Wayne et Shuster, par exemple, ont fait carrière au Canada, en Grande-Bretagne et près du front en Europe du Nord-Ouest avec le spectacle « The Army Show », fastueuse revue musicale et humo-ristique qui a eu beaucoup de succès.

Des membres de la 9e Brigade d’infanterie canadienne mangeant dans des gamelles à bord d’un engin de débarquement se dirigeant vers la France au jour J. [Lieutenant Ken Bell/MDN/BAC/PA-190144]

CE QU’ILS MANGEAIENT

Les soldats étaient bien nourris, mais l’armée n’aspirait pas à la gastronomie. La plupart des soldats canadiens, ayant grandi pendant la dépression, n’avaient jamais connu la bonne chère et ils se contentaient probablement bien de la « bouffe » de l’armée.

Si les cuisiniers de compagnie ne pouvaient pas leur apporter leurs rations sur le terrain, les soldats se nourrissaient grâce au Composite Ration Pack : une caisse contenant assez de nourriture pour 14 hommes pendant 24 heures. Ces rations « compo », emballées en Grande-Bretagne, étaient constituées de biscuits durs, de margarine cireuse, de boites de viande et de légumes, de fromage, de thé, de confitures et de bonbons durs. Un des mets les plus convoitées était un pouding imbibé de mélasse. Il y avait également des allumettes, sept cigarettes pour chaque homme, de l’alcool solidifié, et six feuilles de papier hygiénique par soldat. Les rations n’étaient pas très bonnes, a raconté un soldat par la suite, « mais cela faisait l’affaire et nous survivions ».

Par contre, les bons cuisiniers de compagnie furetaient ici et là pour trouver de quoi enrichir les rations qu’on leur fournissait. Le SQMC faisait transporter la nourriture au front dans de grandes marmites de fer qui tenaient la nourriture au chaud. Le régime des hommes comprenait habituellement beaucoup de pain, de pommes de terre, de haricots et de viande et visait à leur donner au moins 3 000 calories par jour. Bien sûr, a écrit un canonnier avec un gros soupçon d’amertume au sujet de son service : « Nos intendants, les malheureux… se servaient toujours les premiers. »

La stérilisation de l’eau à l’aide de comprimés était un processus en deux étapes qui durait 30 minutes. [MCG/19850419-022]

Les soldats mangeaient « quand ils le pouvaient », a raconté un sergent des Cameron Highlanders. « Si vous aviez l’occasion de prendre un repas chaud, vous le faisiez … mais s’asseoir manger tranquillement, ça, non, ça n’arrivait jamais. Parfois vous aviez à peine le temps de prendre une bouchée et les boches se mettaient à vous bombarder, alors fini, le petit-déjeuner. »

Les soldats fouillaient aussi les maisons des civils à la recherche de nourriture, s’appropriant les comestibles (et autres objets de valeur) qu’ils y trouvaient. Un officier a écrit en Allemagne qu’il avait vu une estafette avec une dizaine de poulets attachés à l’arrière de sa moto, et « deux soldats tirant et poussant un cochon pendant qu’un autre affutait un couteau à une meule. »

Les officiers mangeaient parfois bien quand ils étaient à l’arrière, mais au front, leur ration était la même que celle de leurs hommes. Hal MacDonald du North Shore (New Brunswick) Regiment a écrit, le 22 juillet 1944 : « mon ordonnance est en train de faire frire des galettes de viande : Bully Beef, oignons, pommes de terre et biscuits de mer émiettés. »

La nourriture du mess des officiers, s’il était situé assez loin du front, était meilleure, les suppléments étant payés par le « fonds du mess » de ses membres, et il pouvait même y avoir un diner régimentaire à l’occasion.

Une boîte de beurre Maple Leaf de l’époque la Seconde Guerre mondiale. [MCG/19850419-022 ]

Les colis provenant du pays étaient très prisés. Le soldat Geoff Turpin du Régiment royal de Montréal a écrit en Normandie : « J’ai énormément apprécié votre colis, comme vous vous en doutez certainement. C’était celui où il y avait l’assortiment […], le chocolat de Cunninghams, les barres de chocolat […] et les Life Savers […]. McBride (mon compagnon de trou) et moi faisons fondre le chocolat et y trempons les biscuits : des biscuits au chocolat! Ça fait aussi du bon chocolat chaud. »

Mais Turpin avait encore besoin de plusieurs choses de chez lui : « Le problème, en ce moment, ce sont les cigarettes parce que nous ne pouvons acheter que 60 anglaises par semaine. Très bon marché à 20 francs les 60. Mais ce sont toujours mes Winchester que j’affectionne. »

Les organismes de bienfaisance canadiens collectaient des fonds pour envoyer des cigarettes outre-mer, et les proches des soldats pouvaient envoyer 300 cigarettes pour seulement 1 $. Les cigarettes servaient de monnaie d’échange aux Pays-Bas et en Allemagne occupée, où un carton pouvait acheter presque n’importe quoi : des bijoux, des appareils photo Leica, même une prostituée.

Quelques âmes délicates NE POUVAIENT PAS SE RÉSOUDRE À BOIRE À MÊME LE GOULOT.

Parfois, l’armée faisait vraiment preuve d’initiative. À Arnhem, Pays-Bas, pendant l’hiver 1944-1945, quand la guerre semblait interminable, un officier de l’état-major du général Guy Simonds du IIe Corps canadien a organisé « The Blue Diamond », cantine dirigée par l’armée. « La boulangerie produira 2 000 petits pains, 100 tartes et 4 000 beignets par jour, » a écrit l’officier, et « le boucher va hacher assez de viande pour faire 2 000 hamburgers par jour; on utilise 700 livres d’ognons par semaine ». En fait, la cantine a connu un tel succès qu’elle a servi près de 6 000 hambur-gers par jour durant le premier mois.

Le sergent C. Orton du Highland Light Infantry of Canada prend une gorgée de cidre, en France, deux semaines après le jour J. [Lieutenant Ken Bell/MDN/BAC/PA-133113]

L’autre préoccupation constante était l’eau. L’infrastructure locale d’approvisionnement en eau avait souvent été détruite et l’on craignait partout l’empoisonnement des réservoirs. Sur le terrain, les cours d’eau étaient bien souvent pleins de cadavres d’êtres humains et d’animaux. Les comprimés de purification donnaient à l’eau un fort mauvais gout. La seule eau véritablement potable provenait des camions-citernes du Corps de l’intendance de l’Armée, mais elle avait toujours un gout de chlore.

Les soldats recevaient de la bière à l’occasion, mais il n’y en avait jamais assez, et ils étaient toujours à la recherche d’alcool, s’appropriant les bouteilles qu’ils trouvaient dans les caches de l’ennemi ou dans les fermes et les maisons. Ils buvaient directement au goulot, se passant la bouteille entre camarades. Quelques âmes délicates ne pouvaient pas se résoudre à boire à même le goulot, et au moins un soldat a raconté qu’il rangeait soigneusement un gobelet de verre lourd dans son sac, l’enveloppant dans ses chaussettes supplémentaires, pour pouvoir boire avec un minimum de bienséance.

À la fin de la guerre, les soldats canadiens sont redevenus des civils. Est-ce qu’ils mangeaient mieux que dans l’armée? Pour la plupart, oui. Est-ce qu’ils juraient moins? Peut-être. Ont-ils oublié leur temps dans l’armée? Certains ont essayé, mais peu ont réussi à le faire. Ce qui est certain, c’est que le service en temps de guerre a marqué tous ceux qui y sont passés.

La symétrie de Mons

Un poste de secours avancé du Canada (ci-dessous) à l’ancienne ligne allemande à l’est d’Arras, en septembre 1918. Le 42e bataillon défilant dans la Grand-Place de Mons, en Belgique (en regard), le matin du 11 novembre 1918. [MDN/BAC/PA-003248]

LA REPRISE DE LA VILLE OÙ LA GRANDE-BRETAGNE
ET L’ALLEMAGNE S’AFFRONTÈRENT POUR LA PREMIÈRE FOIS

Le 4 aout 1914, l’armée allemande mit en œuvre son plan Schlieffen contre la France. Conformément au plan, les deuxième et troisième armées allemandes passèrent par la Belgique pour rejoindre la frontière française. Le 23 aout, elles entrèrent en contact avec le corps expéditionnaire britannique (CEB) à Mons, en Belgique. Le CEB avait débarqué en France six jours auparavant et s’était déplacé vers l’est, où il avait pris des positions le long du canal de Mons.

Il résista pendant une journée contre des forces ennemies beaucoup plus nombreuses mais fut contraint d’amorcer une retraite longue et difficile vers Paris. L’avancée allemande fut stoppée à la Marne, et le conflit devint une guerre de tranchées. Mons allait demeurer aux mains des Allemands jusqu’à la fin de la guerre.

Le Corps canadien fut chargé de libérer la ville les 10 et 11 novembre 1918. Les soldats du Corps savaient qu’ils avaient infligé d’importantes défaites à l’ennemi lors des grandes batailles qu’ils avaient menées depuis leur avancée du 8 aout à Amiens. Ils savaient que les Allemands étaient prêts à se rendre, mais rares étaient ceux qui faisaient confiance à un ennemi qui avait mené une guerre brutale, utilisé du gaz toxique, s’était livré à une guerre de sous-marins sans restriction et avait brutalisé les civils dans les territoires qu’il avait occupés. De plus, les ordres des états-majors étaient clairs : maintenir la pression jusqu’à ce que l’ennemi capitule.

Rien ne semblait indiquer une reddition imminente des Allemands. Ils s’étaient battus férocement à la ligne Drocourt-Quéant et au canal du Nord en septembre, et leurs mitrailleurs avaient souvent résisté jusqu’à leur dernier souffle en octobre et en novembre. L’ennemi était en pleine déroute à la première semaine de novembre, mais il essayait toujours de freiner les Canadiens.

Les cornemuses de la paixLe corps de cornemuses du 42e bataillon joue dans les rues de Mons, en Belgique, le 11 novembre, annonçant aux citoyens que la guerre était finie. Plus tard ce jour-là, le corps mena les soldats à leurs casernements, puis il prit part à un défilé. [MDN/BAC/PA-003523]

Le lieutenant-général Arthur Currie, commandant canadien, avait reçu l’ordre de prendre Mons, et il en chargea le Royal Canadian Regiment (RCR) et le 42e Bataillon (Royal Highlanders of Canada) de la 3e division le 9 novembre. La ville était entourée de canaux et les artilleurs allemands couvraient les endroits où l’on pouvait les traverser.

« La garnison ennemie, la nuit du 10 novembre, se composait uniquement de tireurs d’élite et de mitrailleurs postés aux étages des maisons et aux autres endroits où ils avaient vue sur les routes et les approches, écrivit le lieutenant-colonel C. Beresford Topp du 42e Bataillon. L’avancée a commencé en plein jour et les Highlanders ont tout de suite été pris en cible, en particulier par les mitrailleuses, et il était évident qu’une tentative d’entrer dans la ville pendant le jour serait couteuse. Tout déplacement a été remis au soir, et Mons a finalement été prise par un peloton de la compagnie D qui a traversé la gare ferroviaire à pied et qui est entré dans la ville sans tirer un seul coup de feu. »

À 23 heures, le 10 novembre, des éléments du 42e et une compagnie du RCR qui avaient traversé le canal se trouvaient dans la ville. Deux compagnies du RCR s’y introduisirent plus tard.

« La ville était extrêmementcalme, écrivit Topp. Rien ne bougeait, rien n’indiquait la présence de civils, et aucun coup de feu n’a été tiré. On n’entendait que le crépitement provenant des quelques bâtiments incendiés par des explosions d’obus. »

À 7 heures, le 11 novembre, le corps de cornemuses du 42e défila à travers la ville pour réveiller les 60 000 citoyens qui descendirent vite dans la rue en brandissant des drapeaux pour acclamer leurs libérateurs. « De grandes célébrations, écrivit le soldat Harold Davey dans son journal. Tout le monde se réjouissait. Flânait […]. »

L’état-major du Corps canadien avait appris à 6 h 30 que les Allemands avaient accepté les conditions des Alliés et que l’armistice devait entrer en vigueur à 11 h. Certaines unités ne furent mises au courant du cessez-le-feu qu’après 9 h, alors que les civils et les soldats faisaient déjà la fête. Le dernier Canadien tué, le soldat George Lawrence Price, mourut d’une balle tirée par un tireur d’élite quelques instants à peine avant 11 h.

Currie avait compris qu’il y avait une importante symétrie dans la libération de Mons. Quatre ans et trois mois après que le CEB avait été forcé de battre en retraite, les Canadiens, soldats de la colonie – des hommes dont les efforts avaient forgé une nation – libérèrent la ville belge. La Grande Guerre avait changé le monde et avait aidé le Canada à se réinventer.

Comment nous y avons mis fin

Les troupes canadiennes revenant d’Europe à Halifax à bord du paquebot affrété Olympic,en 1919. [BAC/PA-135768; Archives de la Ville de Toronto]

PERSONNE NE S’ATTENDAIT À UNE TELLE GUERRE AU DÉBUT, ET PERSONNE N’AURAIT IMAGINÉ QUE LES CANADIENS JOUERAIENT UN RÔLE AUSSI DÉTERMINANT POUR Y METTRE FIN.

« Quel soulagement pour les parents des garçons en service! » écrivit le Lieutenant Walter Thomas Robus de Norwood, en Ontario, quelques jours après que la Première Guerre mondiale s’était terminée par la reddition de l’Allemagne le 11 novembre 1918. « Et quel soulagement de savoir que les massacres et la souffrance sont terminés. »

Robus s’était enrôlé dans le 2e Bataillon (Régiment de l’est de l’Ontario) du corps expéditionnaire canadien en aout 1914. Il fut blessé quatre fois. « Les Canadiens ont fini à merveille, écrivit-il, Mons a enfin été capturée. »

Pour Robus, et pour le Canada, le conflit avait été long et dur.

Déclenchée par le nationalisme impérialiste qui s’était répandu dans toute l’Europe, par les traités qui assuraient des alliances de défense mutuelle et finalement, par l’assassinat de l’archiduc Franz Ferdinand d’Autriche lors de sa visite à Sarajevo, la guerre opposa la Triple-Alliance entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie à la Triple-Entente entre la Grande-Bretagne, la France et la Russie. Et le Canada se mit de la partie dès le début.

Le Canada n’avait pratiquement pas d’armée quand la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne, le 4 aout 1914. La 1re Division fut rapidement constituée et elle était encore relativement inexpérimentée quand elle subit l’attaque au gaz des Allemands, à Ypres, en avril 1915. D’une façon ou d’une autre, elle réussit à maintenir sa position et commença ainsi à se faire une réputation. À mesure que l’engagement du Canada augmentait, ses lauriers grandissaient. La force de deux, puis de trois et enfin de quatre divisions se battit à la Somme en 1916, captura la crête de Vimy, la Côte 70 et Passendale en 1917, et enfin, reconnue en tant que corps d’élite, elle combattit durant les cent jours de la campagne qui mit fin à la guerre.

Les Canadiens avaient appris à se battre et à s’imposer sur le champ de bataille, et ils avaient produit des dirigeants extraordinaires. Sir Arthur Currie était l’un d’entre eux. Ce promoteur immobilier de Victoria s’était distingué en tant qu’officier de milice, et il fut nommé commandant de brigade dans le premier contingent canadien. Currie prouva alors qu’il pouvait apprendre dans le feu de l’action, et quand le Corps canadien fut formé, en septembre 1915, il obtint le commandement de la 1re Division. Après la victoire à la crête de Vimy, et après que le lieutenant-général britannique, sir Julian Byng, fut promu au commandement de la Troisième armée britannique, le lieutenant-général Currie fut le premier Canadien nommé au commandement du Corps.

Jusqu’à la toute fin de la guerre, le Corps canadien se composait en grande partie d’hommes nés en Grande-Bretagne qui avaient immigré au Canada. Vers la fin de 1918, les quatre divisions de Currie étaient commandées par des officiers canadiens et les officiers d’état-major, hormis les plus hauts gradés, étaient canadiens. Les commandants de brigade et de bataillon étaient presque tous des Canadiens, tout comme leurs officiers subalternes.

Il est à noter que le Corps canadien et son superbe dossier militaire eurent une forte influence de « canadianisation » : où qu’ils fussent nés, les soldats se savaient excellents,
et ils se savaient canadiens.

À l’été de 1918, les rangs des bataillons canadiens étaient complets et leurs renforts étaient soit déjà à l’entraînement, soit en chemin vers la Grande-Bretagne. Le Corps eut la chance de pouvoir tenir ses positions au printemps, près de la crête de Vimy, malgré les offensives musclées des Allemands qui frappèrent durement leurs compagnons d’armes un peu plus au sud et un peu plus au nord. À ce moment-là, les Canadiens avaient déjà suivi un entraînement exigeant aux nouvelles tactiques de la guerre ouverte et de la coordination avec les corps blindés et l’Aviation royale. L’artillerie était devenue très habile dans la localisation et la destruction des canons ennemis, et dans l’utilisation de puissants barrages roulants qui permettaient aux fantassins de s’avancer jusqu’à leurs objectifs. Le Corps canadien était fin prêt à arracher ses plus grandes victoires.

Et il y en eut, des victoires. Ayant quitté leurs lignes près d’Arras en secret, les Canadiens, rejoints par des formations australiennes, britanniques et françaises, pulvérisèrent l’ennemi à Amiens le 8 aout. Il en résulta des gains de terrain inouïs, d’innombrables prisonniers et le désespoir chez l’ennemi.

Le jour de l’armistice, à Toronto, Mme J. Fraser, Joseph Fraser Jr., Mlle Ethel James, Frank James et Norman James (de g. à d.) lisent les bonnes nouvelles. [Archives de la Ville de Toronto]

« Le jour noir de l’armée allemande », dit le général Erich von Ludendorff. Après Amiens, il n’y avait plus d’espoir de victoire pour l’Allemagne. Les soldats allemands continuèrent cependant à se battre courageusement. Au front d’Arras, les Canadiens attaquèrent de nouveau à la fin du mois d’aout, passant par les tranchées et les bunkers devant la ligne de Drocourt-Quéant. Les combats furent acharnés, les pertes très lourdes, mais le corps fit une brèche dans la ligne, ce qui obligea les Allemands à battre en retraite vers l’est, de l’autre côté du canal du Nord. Currie en dit que c’était « une des plus belles performances de la guerre » et il écrivit dans son journal qu’il s’agissait d’une victoire encore plus grande que celle d’Amiens.

La traversée du canal du Nord était le nouvel objectif de Currie, et il concocta pour l’atteindre un plan audacieux. Le canal serait franchi à un endroit sec, et l’infanterie se disperserait ensuite au nord et au sud. Ses supérieurs britanniques avaient des doutes, mais Currie persista, et ses soldats prouvèrent qu’il avait raison, franchissant l’obstacle et poussant plus avant. C’étaient, écrivit Currie : « les combats les plus féroces que nous ayons jamais connus […] ».

Dans une autre lettre, il écrivit qu’il n’avait « jamais vu le boche se battre plus fort. Il est comme un rat acculé. » Les Canadiens finirent par l’emporter et peu après, ils libérè-rent Cambrai, important centre d’approvisionnement et carrefour ferroviaire et routier des Allemands au Nord de la France. Les troupes du Kaiser battaient alors en retraite.

Il y eut une dernière attaque programmée à Valenciennes, juste à l’ouest de la frontière belge. Le mont Houy, qui surplombe la ville, tomba au bout d’un puissant barrage d’artillerie et d’une attaque menée par une seule brigade. L’avancée, devenue poursuite, continua grâce à la progression par dépassement des bataillons d’infanterie qui s’efforçaient de maintenir le contact avec l’ennemi en déroute. La cavalerie, enfin utile, passa devant tandis que les autocars blindés des brigades de mitrailleuses motorisées mettaient leur puissance de feu à contribution. Le 9 novembre, les Canadiens étaient aux abords de Mons, en Belgique, où le corps expéditionnaire britannique s’était mesuré aux Allemands pour la première fois en aout 1914.

Les envoyés allemands négociaient alors les conditions de leur reddition avec le maréchal Ferdinand Foch, commandant en chef des forces alliées. Quand ils signèrent l’armistice – en réalité la capitulation des Allemands – tôt le matin du 11 novembre, les Canadiens avaient déjà libéré Mons. Les armes se turent à 11 h précises.

Un prisonnier allemand traverse un canal à Valenciennes, en France, en novembre 1918. [MDN/BAC/PA-003383]

Les tragédies de la guerre semblaient interminables. La pandémie de grippe espagnole ravageait les rangs, faisant des dizaines de milliers de malades et en en tuant un grand nombre. Des soldats qui avaient survécu aux combats en mouraient, et des parents et amis y succombaient aussi au pays.

Le Canada avait pris part à la Grande guerre sans réserve, et ses citoyens-soldats étaient devenus de féroces guerriers. Leurs victoires étaient légion; leurs pertes, énormes : plus de 66 000 morts, presque 175 000 blessés. Malheureusement, la guerre ouverte des 100 derniers jours fut terriblement couteuse : 45 000 victimes — près de 20 pour cent du total — furent tuées ou blessées lors de ces combats acharnés qui durèrent un peu plus de trois mois. Néanmoins, ces batailles avaient été indispensables pour gagner la guerre, et elles étaient certainement les plus grandes réussites militaires canadiennes. Le corps d’armée canadien de Currie mérite sa place distinguée dans l’histoire du pays.

[Pillard/National Trust/836535; MDN/BAC/PA-003248]

Signataires à l’étroit

Les signataires alliés et allemands se réunirent dans une voiture de chemin de fer sur une voie d’évitement au nord-est de Paris. De g. à d. : le capitaine allemand Ernst Vanselow, le comte allemand Alfred von Oberndorff, le major-général allemand Detlof von Winterfeldt, le capitaine britannique Jack Marriott, le secrétaire d’État allemand Matthias Erzberger, le contre-amiral George Hope, l’amiral britannique Rosslyn Wemyss, le maréchal Foch (debout) et le général Maxime Weygand.


QUI A SIGNÉ L’ARMISTICE?

Les deux signataires des Alliés étaient :

le maréchal français Ferdinand Foch, commandant en chef des forces alliées
l’amiral Rosslyn Wemyss de Grande-Bretagne, chef d’état-major de la Marine

Les six autres membres de la délégation étaient :

Maxime Weygand, chef d’état-major de Foch. Il lut les conditions de l’armistice aux Allemands
le contre-amiral George Hope, sous-chef d’état-major de la Marine
le capitaine Jack Marriott,adjoint naval au chef d’état-major de la Marine

Les quatre signataires de l’Allemagne étaient :

Matthias Erzberger, secrétaire d’État et chef de la délégation allemande
le comte Alfred von Oberndorff, ministère des Affaires étrangères
le major-général Detlof von Winterfeldt, armée
le capitaine Ernst Vanselow, marine

Cinq batailles qui ont façonnée Canada

LA GUERRE A FAÇONNÉ LE CANADA. Cette petite phrase ne vient pas souvent à l’esprit des Canadiens, habitués à vivre dans un royaume pacifique, mais elle est certainement vraie. L’avenir de l’Amérique du Nord britannique fut décidé dans les plaines d’Abraham en 1759 et confirmé pendant la guerre de 1812, où le Canada survécut tout juste à l’invasion américaine. Deux grandes guerres mondiales ont montré que le Canada ne plierait devant rien pour vaincre les desseins expansionnistes des kaisers et des dictateurs de l’Axe. Des Canadiens et Canadiennes ont été déployés au combat contre les islamistes qui menaçaient, et menacent encore, les démocraties. Le Canada n’était pas une grande puissance, mais ses militaires, au cours du siècle passé, ont joué un rôle important aux côtés de leurs alliés.

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L’artiste Hervey Smith dépeint en un seul tableau tous les aspects de la bataille. [Collection d’œuvres canadiennes Peter Winkworth/BAC/R9866-2102]

LE CANADA ALLAIT-IL ÊTRE COLONIE FRANÇAISE OU BRITANNIQUE? La guerre de Sept Ans (1756-1763) régla la question, et la bataille déterminante fut livrée à Québec le 13 septembre 1759. Cet affrontement opposa le général James Wolfe, qui commandait des troupes régulières britanniques au marquis de Montcalm, qui avait des forces plus nombreuses mais mixtes de réguliers, de guerriers des Premières Nations et de miliciens. Les préparatifs de l’engagement décisif furent longs; la bataille devait être brève.

James Wolfe, né en 1727, était officier de l’armée depuis 1741, et il avait servi sur le continent, en Écosse et à la prise de Louisbourg en 1758 où, en tant que brigadier, il s’était distingué. Il fut promu major-général et on lui confia le commandement des forces terrestres de l’expédition de Québec le 12 janvier 1759. Son commandement englobait 10 bataillons d’infanterie formés de quelque 8 500 soldats réguliers. L’expédition avait le soutien de 49 navires, dont 22 de 50 canons ou plus.

Wolfe avait des problèmes d’estomac et des rhumatismes, et bien que très compétent, il avait du mal à gérer ses subordonnés.

À son arrivée au large de Québec, le 27 juin, Wolfe prévoyait accoster à l’est de la ville, sur la rive nord du Saint-Laurent, mais prévoyant cette manœuvre, Montcalm avait fortifié la rive. Le commandant britannique, sûr de gagner s’il pouvait obliger Montcalm à accepter le combat, se trouva donc forcé de revoir ses plans. S’il ne pouvait pas obliger les Français à se battre, l’hiver le contraindrait à se replier sur Louisbourg jusqu’à la fin du printemps de 1760.

Que faire? Wolfe modifiait ses plans sans arrêt, sa mauvaise santé empirant les choses. Il plaça ses canons en face de Québec et bombarda la ville; il lança une attaque juste à l’ouest de la rivière Montmorency le 31 juillet et subit de lourdes pertes; il donna l’ordre d’incendier les habitations à l’est et à l’ouest de Québec. Finalement, ne sachant comment procéder, il écrivit à ses trois brigadiers pour leur demander de « penser à la meilleure façon d’attaquer l’ennemi ». Ils lui suggérèrent d’envoyer l’armée en amont de la ville, sur la rive nord. Ils dirent que, si les voies de communication vers Montréal et l’intérieur de la Nouvelle-France étaient bloquées, « le général français devrait se battre selon [leurs] propres conditions ». Wolfe accepta et, le 8 ou le 9 septembre, il fit faire une reconnaissance vers l’aval et décida de tenter un débarquement à l’Anse-au-Foulon, où une piste montait la falaise.

Le 13 septembre à 4 h, plusieurs compagnies d’infanterie légère grimpèrent la falaise et mirent en déroute la petite force qui se trouvait là. Au matin, les réguliers de Wolfe s’alignaient dans les plaines d’Abraham et Montcalm, attendant peut-être des renforts de l’ouest, décida quand même de se battre. Il forma ses colonnes et lança ses hommes à l’assaut des lignes britanniques à 10 h. Wolfe laissa les Français s’approcher à moins de 80 coudées et deux salves les décimèrent. Montcalm fut blessé pendant le premier quart d’heure de la bataille et fut transporté à Québec où il mourut. Wolfe, atteint trois fois, mourut dans les plaines. Le reste de la force française partit vers l’ouest peu après en contournant les Britanniques. La ville de Québec se rendit le 18 septembre.

La conquête de la Nouvelle-France n’était pas encore achevée. La Marine royale devait quitter le Saint-Laurent peu après la victoire, et la garnison britannique, où le scorbut faisait rage, avait peine à survivre. À la fin du mois d’avril 1760, les Français attaquèrent et remportèrent une importante bataille à Sainte-Foy, à l’ouest de Québec, mais les Britanniques se replièrent à l’intérieur des murs de la ville. Le succès éventuel dépendait alors de l’arrivée des navires ravitailleurs : s’ils étaient français, la Nouvelle-France pourrait survivre; s’ils étaient britanniques, la colonie était condamnée. La Royal Navy arriva à la mi-mai, et la conquête fut effectivement totale. Montréal capitula en septembre, et le traité de Paris de 1763 donna la Nouvelle-France à la Grande-Bretagne.

Le fait français demeurait au Canada, mais l’avenir de la colonie était entre les mains de Londres. Wolfe n’avait pas été un grand capitaine, mais il avait gagné la bataille décisive. Le sort d’empires, la destinée du Canada, avaient dépendu d’un sentier montant une falaise dans une anse qu’on surnomme maintenant Wolfe’s Cove.

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Les derniers mots du major-général Isaac Brock furent : « Continuez, volontaires de York! » [John David Kelly/Collection Beaverbrook d’art militaire]

LA GUERRE DE 1812 MIT EN PÉRIL L’EXISTENCE DE L’AMÉRIQUE DU NORD BRITANNIQUE. Les Canadas pourraient-ils survivre à l’assaut des États-Unis numériquement supérieurs et plus riches? Pour ce faire, il faudrait un commandant aguerri. Heureusement, au début de la guerre en juin 1812, les forces britanniques en avaient un : le major-général Isaac Brock.

Ce dernier avait une tâche colossale à accomplir pour défendre le Haut-Canada. La loyauté d’un grand nombre des colons arrivés des États-Unis au cours des 30 dernières années était naturellement suspecte, et ils étaient au moins quatre fois plus nombreux que les colons loyalistes. L’organe législatif, peu coopératif, refusait de dresser des plans sérieux pour la guerre. Le nombre de soldats britanniques réguliers n’était que de 1 600. En outre, pour s’assurer la loyauté des Premières Nations, il fallait leur montrer que les défenseurs britanniques aient une chance crédible de victoire. Brock savait qu’il devait frapper le premier.

Tout de suite après avoir appris que la guerre avait commencé, et après une petite indécision qui ne lui ressemblait pas, Brock donna l’ordre au capitaine Charles Roberts du Fort St. Joseph, situé à la tête du lac Huron, de s’emparer de Michillimakinac. Roberts déplaça 600 hommes, des autochtones, quelques soldats et un petit nombre de commerçants de fourrures, sur 80 kilomètres jusqu’à Michillimakinac, dit au commandant américain surpris que la guerre avait été déclarée, et accepta sa reddition le 18 juillet. Cette petite victoire mit les Premières Nations du secteur supérieur des Grands Lacs du côté des Britanniques.

Cependant, tout n’était pas encore dit. Le 12 juillet, le brigadier-général William Hull quitta Détroit à la tête de forces américaines et entra au Canada. Le long de la frontière, les miliciens désertaient pour se joindre aux Américains ou s’enfuyaient. Brock était découragé, et il s’inquiétait que le moral du public défaillît, que tout le monde eût peur que le Haut-Canada soit condamné. Mais les troupes britanniques tenaient encore Fort Amherstburg, alors Brock rassembla réguliers, Autochtones et miliciens et s’y rendit le 13 aout. Il s’aperçut que Hull, commandant pompeux et faible, était déjà reparti à Détroit avec ses 2 000 hommes. Brock disait que l’« état de la province [du Haut-Canada] n’exigeait rien de moins que des mesures désespérées ». La Marine provinciale avait capturé un navire américain où se trouvait la correspondance entre le général Hull et le secrétaire de la Guerre à Washington. Il était clair, dit Brock, que la « confiance accordée au [général Hull] n’était plus, et il est évident que le découragement règne partout ».

Cette intuition poussa Brock à prendre la décision d’attaquer Détroit. Le 16 aout, il fit traverser la rivière Détroit à ses 1 300 hommes, dont 600 membres des Premières Nations commandés par Tecumseh, chef shawnee, et 400 miliciens, et invita Hull à se rendre. Le danger que les Premières Nations échappent « à tout contrôle au moment où commenceraient les hostilités », comme l’écrivit Brock à Hull, fut suffisant et le général américain déposa les armes, livrant hommes, provisions, 35 canons et autre matériel de guerre.

L’effet du bluff et de l’audace de Brock sur la population du Haut-Canada fut vite évident. Il écrivit à sa famille que « la milice a été inspirée par notre récent succès; les mécontents ont été réduits au silence ». Personne ne pensait plus que la défaite britannique était inévitable.

La guerre était cependant loin d’être terminée, et Brock lui-même fut tué lors de la première grande bataille sur la péninsule du Niagara, à la victoire de Queenston Heights en octobre 1812. Les défenseurs des Canadas ne seraient pas toujours aussi bien dirigés qu’ils l’avaient été par Brock, mais la fin de l’impasse de deux ans de guerre fit que les Canadas, rien qu’en survivant, avaient remporté une grande victoire. Ils étaient restés britanniques, et l’expansionnisme américain avait été bloqué. Brock est encore vu comme le héros de la guerre, le chef capable et charismatique qui comprenait l’impact des victoires sur l’opinion publique, même les plus petites.

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Les Canadiens bâtissent un pont sur le Canal du Nord, en septembre 1918.[MCG/19970051-001]

CENT ANS APRÈS, LE DOMINION DU CANADA ÉTAIT À NOUVEAU EN GUERRE. Sa relation avec les États-Unis s’était améliorée depuis des dizaines d’années, malgré les craintes de guerre occasionnelles. Les Canadiens avaient combattu les Boers en Afrique du Sud au début du siècle, mais la population n’était pas du tout prête à un conflit outre-mer.

La Grande-Guerre commença pour le Canada le jour où la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne du Kaiser, le Canada étant alors une colonie britannique. Les hommes répondirent à l’appel diligemment, et ils continuèrent de le faire jusqu’à ce que le nombre des victimes dépasse celui des volontaires, à la fin de 1916. Les soldats canadiens qui partirent en guerre, surtout de récents immigrants britanniques, apprirent sur le tas. Ils tinrent bon à la première attaque au gaz majeure, à Ypres, en avril 1915. Ils se battirent à la Somme en 1916, ils prirent la crête de Vimy auparavant imprenable en avril 1917, et ils avancèrent avec obstination à travers les horreurs de Passchendaele dans le froid de l’automne de 1917. Les batailles les plus importantes, celles des cent jours entre le 8 aout 1918 et l’armistice, les attendaient encore.

En aout 1918, les Canadiens menèrent une attaque de grande envergure à Amiens, s’avançant de jusqu’à 15 kilomètres le premier jour. Alors commandé par des Canadiens, et la moitié de ses effectifs étant nés au Canada, le Corps canadien avait une réputation bien méritée de corps d’élite, et le lieutenant-général sir Arthur Currie, son commandant, avait gagné l’admiration du grand état-major britannique. Malheureusement, ses propres soldats ne l’aimaient pas.

Après Amiens, les quatre divisions canadiennes partirent à Arras, au nord. Les effectifs étaient au complet et, grâce à Currie, ils avaient plus d’ingénieurs, de camions, de canons et de fantassins que les corps d’armée britannique. Le Corps canadien fit une brèche dans la ligne Drocourt-Quéant à l’issue de luttes couteuses, obligea les Allemands à se replier et prit la voie de l’ouest vers le Canal du Nord inachevé. Sa tâche, la plus importante de la guerre, était de le traverser.

Mais comment? Les berges étaient élevées, le canal était large et le côté allemand bien fortifié. Les postes de mitrailleuses ennemies sur la berge étaient nombreux, il y avait des lignes successives de tranchées à l’arrière, ainsi que les canons et le gaz. Currie fit sa reconnaissance lui-même, comme il le faisait toujours, et décida que le meilleur endroit pour attaquer était le tronçon inachevé de 3 600 mètres. Il lui fallait l’élément de surprise pour réussir, et parvenir à envoyer 50 000 hommes à travers une petite brèche et les déployer sur un front de 15 à 20 kilomètres. Il lui faudrait construire rapidement des ponts pouvant supporter ses chars et ses camions, une bonne communication et assez de munitions, de fil de fer et de nourriture pour soutenir ses soldats lorsque l’ennemi contre-attaquerait. Le plan que produisirent les officiers d’état-major, presque tous canadiens, était complexe, mais bien conçu.

Les supérieurs britanniques de Currie doutaient qu’il réussisse à mettre en œuvre un plan si audacieux. Son ami le général sir Julian Byng lui demanda s’il pensait pouvoir le faire. « Oui, répondit Currie. S’il y a moyen de le faire, les Canadiens peuvent le faire. » Byng enchaina, « mais si tu échoues, on te renvoie chez toi. »

Les canons canadiens ouvrirent le feu le 27 septembre à l’aube, et les fantassins des 1re et 4e divisions s’avancèrent. Les ingénieurs canadiens fournirent rapidement des ponts pour l’infanterie et des rampes pour les canons et les véhicules. La 4e Division fut l’objet d’un feu d’enfilade, mais elle atteignit quand même son objectif, le bois de Bourlon. La Première Division, se dirigeant vers la gauche, prit le contrôle des villages le long du canal. Le front était alors d’environ 15 kilomètres, et une division britannique traversa le canal. L’ennemi envoya des renforts à la hâte, et les combats se poursuivirent jusqu’au 1er octobre, quand Currie annula l’avancée. Le chemin de Cambrai, route principale et voie ferrée servant au transport du matériel allemand dans le nord de la France, était alors leur point de mire.

À ce moment-là, les Canadiens de Currie étaient au milieu de ce qu’on appelle depuis les Cent jours du Canada. Ils allaient pulvériser les positions allemandes au front occidental et écraser un quart des divisions ennemies sur le terrain. Entre le 8 aout et le 11 novembre, jour de la capture de Mons, en Belgique, les quatre divisions de Currie jouèrent le rôle le plus important jamais joué par des soldats canadiens. Le prix fut terrible – 45 000 morts, blessés et prisonniers, c’est-à-dire 20 p. 100 du total des pertes canadiennes à la guerre de 1914-1918 –, mais les gains de territoire et les coups portés à l’ennemi étaient réels et extrêmement importants. L’objectif des Allemands, contrôler l’Europe, avait été bloqué par les Alliés, et le Corps canadien avait joué un rôle disproportionné par rapport à son effectif.

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Les troupes canadiennes traversent l’Escaut à bord de véhicules amphibies Buffalo. [Donald I. Grant/MDN/BAC/PA-136754]

Le Corps canadien avait montré que les civils inexpérimentés de 1914, devenus fiers Canadiens grâce au succès sur les champs de bataille, étaient devenus les soldats qualifiés, techniquement compétents et déterminés des Cent jours. Ils avaient aussi montré qu’ils pouvaient apprendre à se battre sur le tas, bâtir une excellente réputation et se forger une renommée. Et sir Arthur Currie était devenu le plus grand soldat canadien, un commandant à l’imagination fertile qui s’occupait bien de ses hommes et qui faisait partie des tout meilleurs de la Première Guerre mondiale.

LES LEÇONS DE LA GRANDE GUERRE FURENT MALHEUREUSEMENT VITE OUBLIÉES AU CANADA. Les gouvernements laissèrent les forces armées s’amoindrir presque au point de disparaitre, les armes devinrent vite obsolètes et une fois de plus, le Canada allait partir en guerre sans y être préparé.

Le Canada entra en guerre le 10 septembre 1939, non plus en tant que colonie comme en 1914, mais en tant que dominion qui avait le contrôle de sa politique inté-rieure et étrangère. Le Canada décida tout de même
de suivre la Grande-Bretagne dans la guerre contre l’Allemagne hitlérienne. Pendant que la guerre faisait rage, pendant que la Grande-Bretagne subissait une défaite après l’autre, l’effort principal du Canada était de lever une Première armée canadienne de cinq divisions et deux brigades blindées pour la Grande-Bretagne. Une division fut envoyée se battre en Italie en 1943, puis une deuxième. Les trois autres divisions traversèrent la Manche en juin et juillet 1944 où elles prirent part aux féroces combats en Normandie et, en aout, au « breakout ». La Première Armée canadienne accomplit une partie importante des efforts des alliés contre les nazis.

À la fin de septembre, le deuxième Corps de l’Armée canadienne était en Belgique où il se préparait à sa principale lutte de la guerre. Le lieutenant-général Guy Simonds, commandant du corps, remplaçait temporairement le général Harry Crerar, qui avait de graves problèmes d’estomac, en tant que commandant de l’Armée. Il avait pour tâche de nettoyer l’estuaire de l’Escaut que le maréchal Bernard Montgomery, commandant du 21e Groupe d’armées, avait oublié, on ne sait comment, afin que les provisions indispensables puissent atteindre le grand port d’Anvers, capturé intact par les alliés, mais à 80 kilomètres à l’intérieur des terres.

Les Allemands avaient été nettement battus en Normandie, mais ils avaient récupéré à une vitesse incroyable, et ils étaient en train de fortifier la péninsule du Beveland-Sud et l’ile de Walcheren. Les en déloger serait pour les Canadiens la tâche la plus difficile de la Seconde Guerre mondiale. Le temps était misérable, froid, humide. Le champ de bataille était en grande partie au-dessous du niveau de la mer, et seules les digues permettaient de se déplacer sans trop de difficultés; ces digues, étant bien entendu, exposées au feu de l’ennemi.

Simonds se replia dans sa roulotte, réfléchit au problème et établit son plan. La 3e Division d’infanterie canadienne, renforcée par la 4e blindée canadienne et la 52e Division britannique, nettoierait la rive sud de l’Escaut qu’on appelait la poche de Breskens. Pendant ce temps, la 2e Division canadienne libèrerait le Beveland-Sud. Pour terminer, Walcheren, d’où l’on contrôlait l’entrée de l’estuaire de l’Escaut, serait attaquée par la route sur digue menant au Beveland-Sud. Le concept était simple, et Simonds devait persuader le Bomber Command de l’Aviation royale d’attaquer les digues qui tenaient la mer à l’écart du sol fertile de Walcheren. Il présenta son point de vue brillamment aux maréchaux de l’air, et son argument l’emporta.

Les combats furent féroces. Dans la poche de Breskens, les Allemands étaient très compétents et bien approvisionnés, et il fallut des lance-flammes, un feu d’artillerie implacable et beaucoup de courage pour les chasser de leurs tranchées d’où ils défendaient les nombreux canaux. Les Canadiens utilisèrent leurs blindés, leurs Buffalo sur chenilles, leurs véhicules de transport de personnel et leurs mortiers pour l’emporter. Il lui fallut tout le mois d’octobre et une partie du mois de novembre, mais la Première Armée canadienne finit par contrôler la rive sud de l’Escaut.

Les choses n’étaient pas plus faciles au Beveland-Sud, où la 2e Division traversait les polders inondés avec beaucoup de difficulté et se battait avec les parachu-tistes allemands fanatiques. Le Black Watch fut mis en pièces le 13 octobre, et le Royal Hamilton Light Infantry, trois jours après. Ce n’est que le 24 octobre que l’isthme fut coupé et que le Beveland fut finalement libéré. C’était alors le tour de Walcheren.

Le bombardement des digues effectué par l’AR commença le 3 octobre et l’ile fut rapidement inondée, isolant l’ennemi. Les commandos et soldats britanniques sous les ordres de Simonds attaquèrent par la mer et la résistance cessa le 8 novembre. Pour détourner l’attention de l’attaque amphibie, les Canadiens avaient été obligés de poursuivre leur attaque sur la route sur digue fortement défendue qui reliait Beveland à Walcheren. Les assauts répétés décimèrent un bataillon après l’autre, mais les combats durèrent jusqu’au
8 novembre. En tout, 6 367 Canadiens, et autant de Britanniques, perdirent la vie, furent blessés ou capturés pour reprendre le contrôle de l’Escaut. Mais les approvisionnements pouvaient dorénavant se rendre à Anvers, et la défaite de l’Allemagne nazie était désormais inévitable.

Les batailles de l’Escaut avaient eu leur importance. Le deuxième Corps canadien qui s’y était battu se composait entièrement de volontaires; un million d’hommes et femmes s’étaient portés volontaires pour combattre l’axe à la Seconde Guerre mondiale, prouvant que les Canadiens comprenaient le danger du régime monstrueux d’Hitler pour leur démocratie. L’armée, mal formée, mal équipée et mal dirigée en septembre 1939, était devenue la meilleure petite armée au monde, capable de battre les SS et la Wehrmacht. Et le général Simonds, le seul commandant supérieur canadien en qui les Britanniques et les Américains avaient entièrement confiance, avait montré qu’il pouvait planifier et mener une grande opération militaire cruciale, et faire en sorte que ses Canadiens en sortent victorieux. Tout comme à la Grande Guerre, les Canadiens savaient alors qu’ils pouvaient accomplir les travaux les plus exigeants.

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Des membres du Royal Canadian Regiment vont au combat près de Chalghrow, au Panjwaye, en 2010. [Adam Day]

LES MILITAIRES CANADIENS N’AVAIENT PAS PRIS LES ARMES DEPUIS LA FIN DE LA GUERRE DE CORÉE, EN 1953. Ils avaient été pris pour cibles lors de plusieurs missions de « maintien de la paix » et avaient subi des pertes, mais la guerre? Les combats contre une force ennemie? Cela n’était pas arrivé jusqu’en 2006, en Afghanistan.

Le Canada a participé de plusieurs manières à la guerre d’Afghanistan qui a débuté après l’attaque d’Al-Qaïda le 11 septembre 2001 à New York et Washington, et ce, jusqu’au retrait en 2012. Ce qui est sûr, c’est que plus de Canadiens ont servi en Afghanistan qu’en Corée, une guerre fort différente, où le nombre de victimes avait été beaucoup plus important.

Le Canada répondit vite au 11 septembre, envoyant en Afghanistan et dans ses environs des navires, des avions et des soldats des Forces spéciales, et au début de 2002, un bataillon de fantassins. Les Américains et les forces alliées firent prendre la fuite à Al-Qaïda rapidement, mais les militants islamistes, les talibans, se reformèrent peu après. Le Canada poursuivit le rôle majeur qu’il avait dans la Force internationale d’assistance à la sécurité de l’OTAN à Kaboul. En 2006, on se concentrait surtout sur Kandahar, lieu de naissance des talibans, et sur la création d’une équipe provinciale de reconstruction (ÉPR) qui devait faire avancer la réforme, bâtir des institutions pendant que les soldats se battaient contre les islamistes. Pour protéger l’ÉPR, le Canada envoya un groupement tactique du 1er Bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry. On pensait que les militants talibans, dont le nombre, pensait-on, s’élevait à 200, pouvaient au pire enfouir des bombes le long des routes.

Ce n’était pas du tout le cas. En juillet, il y avait au Kandahar des milliers de talibans empressés de se mesurer aux Canadiens, et le PPCLI dut faire face à une force bien équipée qui se déplaçait rapidement. Les Canadiens, dotés de VBL III, établirent vite des bases d’opérations avancées, « vivant parmi les gens du pays, […] dans leur VBL ». Cela signifiait que leur réaction était plus rapide, mais l’approvisionnement des soldats qui se battaient en sous-unités plus difficile. Le premier combat important du PPCLI eut lieu en mai, au village de Pashmul, où fut tuée la capitaine Nichola Goddard, observatrice avancée d’artillerie. C’était la première militaire canadienne jamais tuée au combat.

Deux mois après, le PPCLI prit part à une grande bataille dans la région de Panjwaye où une importante force de talibans engagea le combat. C’était une erreur pour l’ennemi, car les Canadiens lui infligèrent de lourdes pertes. Les talibans commirent la même erreur en aout, quand le PPCLI se préparait à quitter le théâtre et que le 1er Bataillon du Royal Canadian Regiment prenait sa place. Les islamistes subirent des centaines de pertes, mais ils réussirent à tuer quatre Canadiens et à en blesser onze. L’assaut de Pashmul qui avait menacé Kandahar avait été défait à un coût très élevé pour l’ennemi.

Les combats se poursuivirent. Le groupement tactique du RCR fit face peu après à une attaque de grande envergure au Panjwaye, laquelle fut déchiquetée par les avions et l’artillerie et, selon un officier, « des combats désespérés et improvisés âprement livrés ». Des attaques semblables mais plus modestes continuèrent jusqu’à ce que les dernières unités de combat canadiennes reviennent au pays, à la fin de 2011. Une mission de formation resta en Afghanistan jusqu’en 2014.

Si l’objectif avait été de protéger Kandahar, on pourrait dire que le rôle canadien en Afghanistan fut une réussite. Mais si le but était de permettre aux villageois afghans de vivre leur vie à l’abri des talibans, il faut bien dire que la guerre fut pour le moins un échec partiel. Les talibans n’ont pas disparu, les efforts de l’ÉPR ont été restreints, et la paix et la sécurité sont encore du domaine du rêve.

Mais le général Rick Hillier, chef d’état-major de la défense pendant cette période des plus cruciales, avait eu un autre objectif. Il avait servi en ancienne Yougoslavie et avait été consterné des règles qui bridaient les Canadiens là-bas, règles tellement strictes que les militaires des autres nations modifièrent le terme « Canbat », en « Can’tbat » (« can » voulant dire « pouvoir » et « can’t » voulant dire « ne pas pouvoir », NDT). Cela l’avait piqué au vif, et il se promit de rendre ses soldats aptes au combat à nouveau. Le gouvernement libéral de Paul Martin et le gouvernement conservateur de Stephen Harper lui donnèrent les fonds et le matériel, et les réguliers canadiens, leurs rangs renforcés par des réservistes jusque-là méprisés, firent leurs preuves au champ de bataille.

Le public canadien n’était pas très favorable à la guerre en Afghanistan, mais il appuyait avec ferveur les soldats. Il y avait les « vendredis en rouge » où les civils portaient des vêtements rouges pour montrer leur soutien, des autocollants pour pare-chocs et des épinglettes. Et, plus émouvant encore, chaque fois qu’un des 158 soldats canadiens tués en Afghanistan arrivait à Trenton, le cortège vers Toronto était accueilli par des milliers de personnes longeant les ponts de l’autoroute 401, laquelle a été rebaptisée Autoroute des héros. Hillier avait réussi à modifier l’image de soldats du maintien de la paix en celle de soldats combattants, au moins temporairement.

L’Afghanistan, comme les plaines d’Abraham, la guerre de 1812 et les deux guerres mondiales, a façonné le Canada à sa manière. La population canadienne n’a jamais eu un esprit militariste, mais ses soldats étaient qualifiés et féroces au combat, une fois bien entrainés et bien équipés. Cela a toujours pris du temps et de l’argent, mais heureusement, le Canada avait des alliés et, le plus souvent, le temps de se préparer. Toutefois, cela ne sera peut-être pas toujours le cas, et les Canadiens, chanceux de vivre dans un pays paisible, devraient à tout le moins penser aux pires des scénarios auxquels ils ont souvent échappé. Le temps ne sera peut-être pas toujours de leur côté.

12 Évènements militaires qui ont formé le Canada

Tout le monde aime les listes. Tout le monde fait des listes. Elles sont toujours sélectionnées par la personne, incomplètes et éminemment discutables, mais elles peuvent servir à se concentrer sur des points importants qui risqueraient de passer inaperçus.Cette liste de 12 évènements et enjeux militaires ne se concentre pas sur des batailles importantes, même s’il y en a quelques-unes. Elle ne concerne pas les grands leadeurs, bien que quelques-uns y figurent. Il s’agit plutôt du choix d’une douzaine d’occurrences clés qui ont eu des conséquences militaires à long terme et qui ont façonné le Canada et l’armée canadienne au cours des années qui ont succédé à la Confédération.

Je sais bien que certains lecteurs ne seront pas d’accord avec quelques-uns de mes choix, et que d’autres s’opposeront farouchement à ce que tel ou tel évènement ait été omis. Qu’en est-il de la bataille de la crête de Vimy? diront-ils. Comment pourrait-on passer Ortona sous silence? Et pourquoi la liste penche-t-elle tellement vers l’armée? Toutes ces questions sont bonnes, et certaines trouveront réponse ci-dessous.