Qui protègera nos foyers et nos droits?

La coupe est pleine.

On se doute bien que les poils du Canadien moyen se hérissent lorsque ses voisins américains s’ingèrent dans les affaires du pays, mais nos amis ont fait mouche quand, l’année dernière, ils ont reproché au Canada ses dépenses en matière de défense.

« Nous sommes préoccupés et profondément déçus que les plus récentes projections du Canada indiquent qu’il n’atteindra pas son engagement de 2 % au cours de cette décennie », a écrit en mai 2024 un groupe bipartite de 23 sénateurs américains au premier ministre Justin Trudeau. Ils parlaient là de l’objectif de dépenses militaires dont avaient convenu les membres de l’OTAN plus tôt dans l’année. « En 2029, cinq ans après l’échéance convenue de 2024, les dépenses en défense du Canada ne devraient atteindre que 1,7 %, et rester en dessous du niveau de référence des dépenses. »

Le problème n’est pas tant la critique ni son absolue exactitude. Le plus gros pro-blème, c’est que le Canada a laissé son armée, autrefois respectée, voire vénérée, devenir une pâle imitation de sa splendeur d’antan. En effet, dans sa forme actuelle, elle rappelle davantage la milice ad hoc post-Confédération qu’une armée professionnelle moderne.

Soyons clairs. Il ne s’agit pas là de critiquer les soldats du rang canadiens qui ont consacré leur vie à se battre pour leur pays. En effet, l’amenuisement de la force de l’armée canadienne est sans nul doute largement attribuable au fait que des gens bien sont de plus en plus exaspérés par leur employeur, soit parce qu’il semble simplement ne pas se soucier d’eux, soit parce qu’il gère si mal ses affaires que c’est l’impression qu’il leur donne.

Voici quelques exemples.

Selon les plus récentes estimations publiques de Bill Blair, ministre de la Défense, il manque au moins 16 500 membres aux Forces armées canadiennes. Et il y a environ un an, le premier commandant du pays a déclaré qu’il lui fallait encore 14 500 personnes supplémentaires pour atteindre les effectifs autorisés de l’armée.

Voici un problème qui se résout facilement, n’est-ce pas? Eh bien non, malheureusement. Comme l’a écrit David J. Bercuson dans notre chronique « Eye on Defence » (coup d’œil sur la défense, NDT) dans l’article « Recruiting agency » (Agence de recrutement, NDT) du numéro de septembre/octobre 2024, le système de recrutement militaire du Canada est miné par des problèmes depuis près de 30 ans. Aujourd’hui, comme il l’a écrit, il est « cassé de multiples façons ». Alors, après trois décennies de problèmes, est-il étonnant que les effectifs ne soient pas suffisants? Comment est-ce possible qu’il n’ait pas été réparé?

Au fil des ans, M. Bercuson a également plusieurs fois écrit sur le catastrophique système d’approvisionnement du Canada pour la défense. Quel que soit l’équipement, avions ou pistolets, il faut trop longtemps pour les obtenir et ils coutent trop cher. Le processus d’achat est devenu particulièrement politisé il y a environ 15 ans, ce qui a contribué aux retards et dépassements de couts, mais il était déjà géré avec un système obsolète à l’époque. Le problème est évident. Mais il ne semble y avoir aucune volonté de le résoudre.

Cette cumulation de problèmes se voit clairement sur le terrain, notamment dans l’engagement du pays pour le maintien de la paix. Ces missions étaient autrefois considérées comme un élément de l’identité du Canada : plus de 125 000 Canadiens ont servi dans des opérations de paix depuis 1956, mais l’an dernier, ils n’étaient qu’une centaine. Et ce, malgré l’engagement du premier ministre en 2015 de fournir beaucoup plus de personnel à ces missions.   

À la Revue Légion, nous sommes également préoccupés par l’état de l’armée canadienne et profondément déçus. Le pays mérite mieux, ne serait-ce que pour honorer les sacrifices de ceux qui l’ont servi.

Dans la brèche

Alors que les Allemands déclenchaient la première grande attaque au gaz de la guerre, des soldats canadiens manquant encore d’expérience ont tenté de tenir une brèche cruciale dans le front lors de la deuxième bataille d’Ypres
Alex Bowers

Butin Cérémoniel

La remise à l’Ontario de la masse du Haut-Canada, prise de guerre américaine de 1812, un symbole de l’évolution des relations transfrontalières

Le plan

Le rôle déterminant du Canada dans le plan d’entraînement aérien du Commonwealth britannique pendant la Seconde Guerre mondiale | Stephen J. Thorne

Ce scandaleux moral en berne

La force morale gagne les guerres et résout les crises et elle est une condition indispensable à une vie nationale dynamique et à la pleine réalisation des potentiels personnels. »

Ainsi le décrivait l’historien Arthur Upham Pope dans l’édition de décembre 1941 du Journal of Educational Sociology. Il poursuivait en rappelant le dicton de Napoléon, « à la guerre, le rapport entre la force morale et la force physique est de trois à un ».

Peu de choses semblent avoir changé. « Le maintien du moral dans les opérations militaires est un élément essentiel pour maintenir la résilience et la détermination des militaires », notait Mioara Serban dans l’édition de mars 2024 de Security & Defence Quarterly.

On entrevoit une lueur d’espoir, car les aumôniers militaires canadiens ont qualifié le moral des forces du pays de « mitigé » en 2024, une amélioration par rapport au « mitigé à faible » de l’année précédente. Toutefois, les fonctionnaires du ministère de la Défense devraient rester très préoccupés des problèmes qui continuent de miner l’esprit de corps des militaires canadiens.

Le 29 octobre 2024, une note de breffage présentée à la générale Jennie Carignan, cheffe d’état-major, expliquait que la charge de travail croissante, le manque de logements et les pénuries d’équipement continuaient à peser sur le moral. Dans certaines régions, le manque de services de garde d’enfants et les difficultés à trouver des médecins affectent également le moral. L’amélioration des salaires et les efforts de modernisation de l’armée auraient contribué à stimuler l’état d’esprit.

« Des aumôniers ont signalé que les membres éprouvaient de la lassitude et que le moral était bas en grande partie en raison de pénuries de personnel, expose la note de breffage, à laquelle le journal Ottawa Citizen a eu accès. Les membres disent souvent s’inquiéter de se voir confier des tâches ou responsabilités trop lourdes ou élevées pour leur grade. »

Tout cela intervient en pleine crise de recrutement, car il manque 14 600 membres à l’effectif autorisé des Forces armées canadiennes. Quelques semaines seulement après avoir pris le commandement des FAC, la générale Jennie Carignan faisait du recrutement et du maintien en poste du personnel sa priorité absolue. En aout 2024, la cheffe d’état major de la Défense a publié une déclaration commune sur la question avec l’adjudant-chef des FAC, Bob McCann.

« Nous avons eu le privilège de travailler aux côtés de plusieurs d’entre vous et d’être témoins de votre dévouement et de votre professionnalisme, a écrit le duo. C’est cet esprit qui caractérise les FAC et fait de nous une institution respectée au pays comme à l’étranger.

« Les capacités, la formation et les plans les plus sophistiqués ne mènent pas à grand-chose sans effectif solide et dévoué. »

Bien sûr, les deux enjeux, le moral et le recrutement couplé au maintien en poste sont intrinsèquement liés.

« La plus grande difficulté pour attirer des recrues pourrait précisément être les FAC », constatait le major Ian A. Creighton au fil de son étude rédigée en 2024 dans le cadre d’un cours du Collège des Forces canadiennes.

« Des années de désintérêt et de sous-financement chronique ont contribué à la détérioration des infrastructures, ce qui dégrade la capacité opérationnelle. Non seulement cela a terni l’image des FAC, mais cela a remis en question leur bien-fondé. »

On parle bien là des mêmes enjeux qui seraient à la source du fléchissement du moral.

À la revue Légion, nous appuyons une armée canadienne forte, que les Canadiens et le monde entier tiennent en grande estime. Cependant, aucune stratégie de recrutement ne fonctionnera tant que le moral du personnel subalterne des FAC ne sera pas meilleur.

Vous voulez renforcer le moral? Rien de plus simple. Écoutez ce qu’on vous dit. Ne les surchargez pas. Veillez à ce qu’ils aient un logement. Fournissez-leur un équipement fiable.

Si l’on renforce le moral, des recrues se présenteront.

Seconde Guerre mondiale

Les deux derniers étages d’un bâtiment de pierre et de brique de quatre étages surplombant le front de mer de St. John’s, à quelques mètres seulement du Monument commémoratif
national de guerre de Terre-Neuve,
accueillent un morceau de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale qui n’a nul pareil.

En haut des 59 marches de l’escalier branlant à l’arrière de l’ancien entrepôt se trouve le légendaire Seagoing Officers’ Club fondé par le capitaine Rollo Mainguy, natif de la Colombie-Britannique, commandant de contretorpilleurs de la marine canadienne de la colo-nie britannique de Terre-Neuve.

Lieu de refuge et de repos pour les officiers de marine militaire ou marchande des Alliés entre deux traversées de l’Atlantique Nord, il fut surnommé le Crow’s Nest (nid de pie, NDT) après qu’un colonel de l’armée canadienne, haletant en fin de montée, s’épongea le front perlé de sueur et s’exclama : « Mince! c’est vraiment un petit nid de pie bien douillet ».

Ouvert en janvier 1942, ce confortable refuge aux planchers en bois et aux plafonds à poutres apparentes recueillit un nombre croissant d’insignes, de gravures et d’artéfacts déposés par ses clients en l’honneur de leurs navires.

Sur pratiquement chaque surface verticale prit vie une galerie spéciale de la bataille de l’Atlantique à l’époque où Terre-Neuve était, à toutes fins utiles, le « Gibraltar de l’Amérique », comme son ancien premier minis-tre, Robert Bond, l’avait prédit.

La guerre changeait le monde, y compris cette grande ile affectueusement surnommée The Rock (le rocher, NDT).

« Nulle part peut-être […] n’existait-il de pigeonnier exactement comme le Crow’s Nest, écrivit Joseph Schull dans son livre Lointains navires publié en 1950. Les souvenirs de la salle bruyante et enfumée où les insignes, les cloches et les trophées de navire couvraient les murs et qui était interdite aux femmes sauf le mardi soir – à condition qu’elles n’encombrent pas le bar – ont fait le tour du monde, et ils voguent sans doute toujours. »

Le club est encore là, aujourd’hui un lieu historique national du Canada et un témoignage vivant des navires et des hommes qui prirent part à la plus longue bataille de la guerre et qui, par leur seule présence, ont servi de catalyseurs pour faire entrer l’ile au monde moderne.

Parmi les artéfacts du Crow’s Nest se trouve le périscope de
l’U-190 (cf. « Artefacts » [en anglais seulement], page 99), l’un des derniers sous-marins allemands à se rendre le 11 mai 1945, trois jours après le jour de la Victoire en Europe. Les navires de guerre canadiens amenèrent le sous-marin à St. John’s. Il fut ensuite déplacé, examiné et sabordé au large d’Halifax, mais pas avant que le périscope ne soit récupéré et finalement ramené au port où, pour beaucoup de gens, la guerre avait commencé et s’était terminée.

Protubérance sur le toit du bâtiment, cet instrument caractéristique de la guerre des sous-marins n’offre plus la silhouette d’une autre victime, mais une vue imprenable sur le centre-ville de St. John’s et un port tranquille rempli de chalutiers, de navires de services pétroliers et de navires de la garde côtière. Tout cela est bien différent de ce qui s’est passé avant.

Pour les gens qui ont l’occasion de franchir sa porte, le Crow’s Nest révèle l’histoire intime d’une ère de grande agitation et de transformation. Toutefois, on retrouve l’héritage vivant de la Seconde Guerre mondiale dans pratiquement tous les coins de la province, où les forces mili-taires du Canada et celles des États-Unis ont changé, de manière très tangible et durable, le cours de l’histoire de cette ancienne colonie.

Le capitaine Rollo Mainguy au Seagoing Officers’ Club en septembre 1942. – Gerald M. Moses/MDN/BAC/PA-204634

Le télégramme qu’un magis-trat de l’avant-port de Burgeo, Terre-Neuve, envoya à l’autre côté de l’ile au ministre de la Justice le 24 janvier 1934 résonnait comme un appel à l’aide désespéré.

« UNE QUARANTAINE D’HOMMES AFFAMÉS [SONT VENUS] ME VOIR, disait-il. J’AI CONSULTÉ L’AGENT DE RELÈVE QUI M’INFORME QUE RIEN NE PEUT SE FAIRE LEUR INDEMNITÉ NE SERA PAS DUE AVANT LES 8 ET 9 FÉVRIER STOP IMPOSSIBLE CES FAMILLES EXISTENT QUATORZE JOURS SANS NOURRITURE STOP PEUT ON PRENDRE DES DISPOSITIONS POUR CORRIGER LA SITUATION SINON JE CRAINS LES CONSÉQUENCES. »

Il y avait peu de téléphones. Il faudra encore 31 ans avant que le grand arc en forme de « U » de la Transcanadienne ne relie Port aux Basques, au sud-ouest de l’ile, à St. John’s, à 900 kilomètres au sud-est.

Isolée, battue par les éléments et habitée par une population soumise aux caprices de la pêche contrôlée par une poignée de marchands de St. John’s, Terre-Neuve était, à l’époque de la Dépression, un cauchemar dickensien ou pire pour un grand nombre de ses 289 000 résidents.

« Terre-Neuve a été très durement touchée par la Grande Dépression », a écrit Carmelita McGrath dans Desperate Measures : The Great Depression in Newfoundland and Labrador (Mesures désespérées : la Grande Dépression à Terre-Neuve-et-Labrador, NDT), une histoire éditée en 1996 par un collectif des écrivains de la province.

« Beaucoup de gens étaient sans emploi ou avaient un très petit salaire. La faim était un vrai problème […]. De plus en plus de personnes étaient obligées de demander l’aide publique. »

« The dole » (le chômage, NDT), comme on l’appelait, ne se présentait pas sous forme d’argent comptant : il se composait essentiellement de bons alimentaires à échanger chez les marchands contre des articles bien précis.

« Beaucoup de gens disaient que le “dole” ne suffisait pas pour vivre. Ils étaient souvent à court de nourriture avant l’arrivée de leur prochaine “commande de secours”. La plupart des gens détestaient le “dole”. Ils voulaient travailler. Ils voulaient choisir eux-mêmes ce qu’ils mangeraient. »

Des documents du gouvernement d’Ottawa décrivaient Terre-Neuve comme la « première ligne de défense » du Canada et « la clé du système de défense de l’Ouest ».

Carmelita McGrath a décrit comment la dépression bouleversa l’équilibre délicat qu’était la survie à Terre-Neuve à l’époque : la vie au bord du gouffre.

« D’un côté du gouffre, il y a une certaine sécurité, explique-t-elle. Il y a assez de nourriture, un logement convenable, la chaleur et le confort. De l’autre côté, il y a peu de sécurité, la faim, un logement médiocre, le froid et l’inconfort.

« De plus en plus de gens étaient précipités dans le gouffre pendant la Grande Dépression. »

Issus en grande partie de pêcheurs britanniques, français, espagnols ou portugais, les Terre-Neuviens sont des gens résistants et passionnés. Mais, le mécontentement – en fait, le désespoir – finit par déborder. Il y eut des manifestations, des émeutes, même du pillage.

Et le gouvernement était endetté jusqu’au cou.

Terre-Neuve avait renoncé à son statut de dominion de l’Empire britannique en 1934 pour être gouvernée par une commission de six membres nommés à Londres. Étant alors une colonie, elle était maintenue à flot grâce à des prêts et à des subventions du Trésor britannique.

Tout cela changea au printemps 1940 lorsqu’après avoir vaincu pratiquement toute l’Europe occidentale, les forces d’Hitler se préparaient à envahir la Grande-Bretagne.

De ce côté-ci de l’océan, des documents du gouvernement d’Ottawa décrivaient Terre-Neuve comme la « première ligne de défense » du Canada et « la clé du système de défense de l’Ouest » si les nazis s’avançaient jusqu’ici.

Quant à Terre-Neuve elle-même, la colonie était pratiquement sans défense. Elle n’avait presque pas de soldats, d’armes à feu, ni de fortifications, et le gouvernement n’avait pas les fonds nécessaires pour les fournir. La Grande-Bretagne n’était pas en mesure de l’aider.

Le 10 novembre 1940, sept bombardiers Hudson fabriqués à Burbank, en Californie, décollèrent de l’aéroport de Gander et firent route de nuit vers l’autre côté de l’Atlantique. Il s’agissait des premiers vols transatlantiques de la guerre; 13 ans après la célèbre traversée en solitaire de Charles Lindbergh.

Quand les équipages débarquè-rent le lendemain matin – jour du Souvenir – à Aldergrove, en Irlande du Nord, ils portaient des coquelicots. « Terre-Neuve était devenue tout à coup « une des portes fortifiées de la liberté ».

En effet, « en très peu de temps, a écrit l’historien Paul W. Collins en 2015, dans un document pour le gouvernement provincial, Terre-Neuve comptait cinq aérodromes militaires et civils, deux bases navales, deux bases d’hydravions et cinq bases de l’armée de terre ».

Des dizaines de milliers de militaires canadiens et américains furent affectés partout dans l’ile et au Labrador au cours des cinq années suivantes.

« Comme la population de la colonie s’élevait à moins de 300 000 habitants et que la capitale (et plus grande ville) de Terre-Neuve ne comptait que 40 000 âmes, a écrit Collins, cette “invasion amicale” eut d’énormes répercussions économiques, sociales et politiques à Terre-Neuve – que l’on ressent encore beaucoup aujourd’hui. »

Des dizaines d’avions, principalement des bombardiers, bordent le tarmac de la base de l’Aviation royale canadienne à Gander, Terre-Neuve, en 1944. – U.S. Air Force/090223-F-0304D-003

Négligée et étiquetée « fardeau » lors de la création de la Confédération, en 1867 (les Terre-Neuviens ne voulaient pas non plus du Canada), l’ile était alors considérée comme un « intérêt canadien essentiel » et une partie importante de « l’orbite canadienne ». En septembre 1939, le premier ministre Mackenzie King fit valoir que non seulement la défense de Terre-Neuve était « essentielle à la sécurité du Canada », mais que garantir l’intégrité de la colonie contribuerait de fait à l’effort de guerre de la Grande-Bretagne.

Ottawa, cependant, n’agit que lorsque l’Allemagne nazie envahit la France et que les soldats britanniques furent chassés des plages de Dunkerque. C’est là que fut envoyé à Terre-Neuve un bataillon du Black Watch of Canada pour protéger la base d’hydravions de Botwood et l’aérodrome de Gander, où furent aussi stationnés cinq bombardiers Douglas Digby de la 10e Escadrille de l’Aviation royale du Canada et leurs équipages.

Peu après, des entrepreneurs canadiens se mirent à construire Camp Lester, en périphérie de St. John’s. Le brigadier Philip Earnshaw, récemment nommé commandant des Forces militaires combinées de Terre-Neuve et du Canada, y arriva en novembre.

Fin 1940, près de 800 soldats canadiens étaient postés dans la capitale terre-neuvienne et ses environs afin de repousser de potentielles attaques des Allemands.

Les soldats canadiens protè-geraient également Lewisporte (considérée comme un point d’insertion probable de l’ennemi), Rigolet et la base aérienne de Goose Bay (le plus grand aéroport du monde en 1943). Ils se servaient également d’installations d’artillerie et de radar le long des côtes de l’ile et du continent.

La Marine royale canadienne arriva à Terre-Neuve et mit en place un service d’examen naval pour contrôler la navigation entrant au port de St. John’s.

Les Britanniques étaient cruellement à court de contretorpilleurs pour escorter les convois, car ils avaient perdu un nombre important de bâtiments lors de la campagne norvégienne qui avait échoué l’hiver précédent, de l’évacuation à Dunkerque en mai et au début de la bataille d’Angleterre lorsque la Luftwaffe attaquait les navires dans la Manche.

Le premier ministre Winston Churchill demanda « quarante ou cinquante de [ses] anciens contretorpilleurs » au président américain Franklin D. Roosevelt en mai 1940 pour prendre la relève jusqu’à ce que de nouvelles cons-tructions remplacent les pertes.

Roosevelt y était favorable. Toutefois, l’attaque des Japonais sur la base américaine de Pearl Harbor n’aurait lieu que plus de 18 mois plus tard, et les États-Unis étaient officiellement neutres. Un simple transfert enfreindrait le code international et exacerberait le sentiment isolationniste aux États-Unis.

Comme solution, Churchill proposa que la Grande-Bretagne, en signe d’amitié, loue aux Américains des sites de base sur le territoire britannique dans l’hémisphère occidental, et que Washington lui rende la pareille pour les contretorpilleurs.

« Malheureusement, une telle solution était un peu trop subtile pour les décideurs américains qui préféraient un échange plus direct et documenté, a écrit Collins. Cela soulevait des difficultés pour les Britanniques, car un échange direct d’actifs pourrait aliéner les territoires concernés et contrarier de nombreux habitants du Royaume-Uni. »

En fin de compte, un compromis permit de donner aux Britanniques ce qu’ils voulaient et aux Américains un accord commercial. Des baux furent conclus « librement et sans contrepartie » à Terre-Neuve et aux Bermudes, tandis que des installations similaires furent échangées en Jamaïque, à Trinité, en Guyane britannique, à Sainte-Lucie et à Antigua contre les 50 contretorpilleurs.

Les États-Unis mettraient ensuite sur pied des installations à Terre-Neuve, à St. John’s (Fort Pepperell, Camp Alexander), à Argentia (Argentia Naval-Air Station, Fort McAndrew), à Gander, à Stephenville (Harmon Air Force Base, Camp Morris) et à Goose Bay.

Il y avait également de nombreux sites d’artillerie et radar accordés autour de l’ile. À la fin de la guerre, des dizaines de milliers de militaires américains étaient stationnés à Terre-Neuve-et-Labrador, et des centaines de milliers de militaires et de passagers américains étaient passés par les diverses installations américaines de la colonie.

En été 1942, a rapporté Collins, les Canadiens transformèrent
St. John’s en un port bien défendu et une base d’attache pour les cinq corvettes, deux dragueurs de mines et quatre patrouilleurs Fairmile de la force de défense de Terre-Neuve.

Le personnel naval du vapeur Miss Kelvin pose avec une mine récupérée à St. John’s, Terre-Neuve, en juillet 1942. – MDN/BAC/PA-161614

Il abritait également la Force d’escorte de Terre-Neuve, rebaptisée Force d’escorte de haute mer : environ 70 navires de guerre protégeant les convois transatlantiques qui transportaient du personnel et du matériel aux fronts de la guerre. Des escortes britanniques quittant la base navale américaine d’Argentia, sur la côte sud de Terre-Neuve, y seraient aussi incluses.

Deux corvettes canadiennes, la Chambly et la Moose Jaw, inscrivirent le premier U-boot coulé par la force, l’U-501, au large de la côte sud-est du Groenland, en septembre 1941. C’est au cours de cette action que la Moose Jaw, mise en service peu avant, percuta le sous-marin endommagé et mit ainsi fin à la première et dernière patrouille de guerre du sous-marin allemand (11 des 48 membres d’équipage périrent).

Près de Torbay, à l’extérieur de St. John’s, l’ARC avait commencé à construire une base aérienne qui allait devenir le principal aéroport de la province après la guerre. Des aéronefs militaires canadiens protégeaient la ville et les mines de fer de l’ile Bell, et patrouillaient dans les voies maritimes des convois à l’est de Terre-Neuve.

L’état-major du groupe de l’ARC établit son quartier général à côté de celui de la marine à l’hôtel Newfoundland de St. John’s. La base aérienne de l’ARC à Torbay avait deux pistes quand elle fut implantée en octobre 1941; quatre bombardiers Hudson arrivèrent de la Nouvelle-Écosse en novembre.

Le trafic de passagers entre le Canada et Terre-Neuve et le chemin de fer surnommé « Newfie Bullet » (balle terre-neuvienne, NDT) étaient si encombrés qu’en février 1942, la commission gouvernementale approuva un service régulier des Lignes aérien-nes Trans-Canada à destination et en provenance du Canada.

L’ARC aménagea d’autres installations à Gander et à Goose Bay et se servit des deux aérodromes américains de l’ile. Le personnel de l’ARC utilisa également un nombre croissant de stations de radar et un système d’alerte précoce.

En 1943, quelque 5 000 membres de la marine canadienne étaient stationnés à St. John’s. Des milliers d’autres se trouvaient à la caserne navale de Buckmasters Field, aux abords de la ville. D’autres allaient être hébergés dans de nouvelles installations à Harbour Grace, à Bay Bulls, à Botwood, à Corner Brook et à Red Bay, ainsi qu’à Goose Bay, au Labrador.

« Cette injection de liquidités dans l’économie de Terre-Neuve eut un impact énorme, directement ou indirectement, sur la population de Terre-Neuve. »

« L’impact le plus étonnant de toute cette activité militaire fut économique, a déclaré Collins. En automne 1943 (année de pointe de la construction), plus de 20 000 Terre-Neuviens furent employés à la construction des diverses installations.

“Au cours des années de guerre, les États-Unis investirent 114 000 000 $ (USD) dans leurs installations à Terre-Neuve, et les Canadiens, 65 000 000 $ (CAN). En outre, le nombre de militaires passa à plus de 29 000 (13 000 étasuniens, 16 000 canadiens) en 1943, qui tous achetaient des biens et des services sur place.

“Cette injection de liquidités dans l’économie de Terre-Neuve eut un impact énorme, directement ou indirectement, sur la population de Terre-Neuve. »

En 1939, poursuivait Collins, près de 50 000 Terre-Neuviens recevaient de l’aide du gouvernement; en 1942, pour la première fois depuis la création de la Commission du gouvernement en 1934, le chômage était « pratiquement éliminé ».

Des dizaines de milliers de Terre-Neuviens travaillaient dans la construction, le soutien et l’approvisionnement des bases. Alors que les Américains avaient tendance à expédier les provisions pour leurs bases directement des États-Unis, les Canadiens s’approvisionnaient localement.

Le cout de la vie augmenta considérablement pendant les années de guerre. Bien que la Commission du gouvernement ait essayé de contrôler les salaires et les prix, les employeurs locaux étaient toujours obligés d’égaler les salaires payés par les militaires pour ne pas perdre leurs employés.

« Alors qu’avant la guerre, seule l’élite marchande, professionnelle, politique et bureaucratique de la colonie pouvait se permettre un niveau de vie comparable à celui des États-Unis et du Canada, en 1942, la plupart des résidents de Terre-Neuve goutaient eux aussi aux avantages de l’économie en plein essor. »

Les recettes publiques, provenant principalement des taxes de douane et d’accises, augmentèrent également considérablement pendant les années de guerre. En 1939, on prévoyait un déficit de 4 millions de dollars (84,6 millions en dollars canadiens de 2025). L’exercice 1940-1941 se solda par un excé-dent de 796 531 $ (15,3 M) sur des revenus de 16,3 M.

En 1941-1942, la commission enregistra un excédent de 7,2 millions de dollars (environ 131,8 millions de dollars de 2025) sur des revenus de 23,3 millions; en 1942-1943, elle enregistra un excédent de 3,7 millions de dollars (66,3 M) sur des revenus de 19,5 M; en 1943-1944, elle enregistra un excédent de 6,4 millions de dollars (113,9 M) sur des revenus de 28,6 M; et au cours du dernier exercice financier de la guerre, elle enregistra un excédent de 7 millions de dollars (123,8 M) sur des revenus de 33,3 M.

À la fin de la guerre, le gouvernement de Terre-Neuve avait un excédent budgétaire cumulatif d’à peu près 29 millions de dollars (environ 512 millions de dollars de 2025).

Le 8 mai 1945 à 10 h 30, la sirène au sommet de l’hôtel Newfoundland retentit comme tous les jeudis matin depuis 1939, rappelant aux citoyens qu’ils étaient en guerre. En ce mardi joyeux, cependant, elle marquait la fin du plus grand conflit que le monde eut jamais connu.

Dans les maisons de la ville, dans les avant-ports côtiers et dans les avant-postes du Labrador, les familles, le personnel de service et d’autres personnes se rassemblèrent autour des radios pour écouter Aubrey MacDonald de la Broadcasting Corporation of Newfoundland, qui tenait un microphone par la fenêtre de son studio au dernier étage de l’hôtel Newfoundland. Les rues de la ville étaient pleines de gens en liesse.

Le personnel passe le temps à la station de l’Aviation royale canadienne Gander, T.-N., vers 1945. – MCG/197660597-013

« On entend les réjouissances, les réjouissances sans relâche des citoyens de St. John’s qui ont suivi spontanément la grande annonce faite par le premier ministre, M. Winston Churchill, que la guerre en Europe s’est conclue par la victoire des Alliés », déclara-t-il.

« Écoutez les sifflets, les vapeurs, les cloches d’église, alors que nos collectivités les accueillent avec allégresse. La ville s’est parée de fanions. Les drapeaux flottent. Et à l’instant, nos citoyens expriment leurs sentiments longtemps refoulés dans un torrent d’émotions joyeuses.

La guerre en Europe est terminée! »

Et il en allait de même, dans une large mesure, pour l’époque de l’économie défaillante et de la faim pour la population de Terre-Neuve.

Les revenus de son boum du temps de la guerre avaient permis à la commission de faire des investissements importants dans l’édu-cation, les infrastructures, les soins de santé, les pensions pour les anciens combattants handicapés et pour leurs familles, et même des prêts et des cadeaux à la Grande-Bretagne.

La colonie hérita également de vastes quantités de biens et d’infrastructures militaires.

Rien qu’à St. John’s, il y avait notamment deux hôpitaux, des quartiers généraux de la MRC et de l’ARC, un complexe de casernes navales, un centre d’entrainement tactique et de nombreuses autres propriétés de la région.

La base aérienne de l’ARC à Torbay finit par devenir l’aéroport international de St. John’s.

Le port de St. John’s aussi avait été transformé. La MRC avait mis les points d’amarre du côté sud du port, ce que Collins a décrit comme « un enchevêtrement de quais et d’épis de quais délabrés », aux normes navales : dans la plupart des cas, elle avait amélioré les biens-fonds des propriétaires au moyen de pavage, de clôtures, de voies d’accès, etc. La marine avait fait construire de nouvelles installations, telles que le chantier naval HMC, désormais le terminal maritime du port de St. John’s, et un parc de réservoirs de carburant qui fut vendu à Imperial Oil en 1946.

Trois hôpitaux – à Gander, à Botwood et à Lewisporte – furent ajoutés au système de soins de santé. Un quatrième, l’U.S. Memorial Hospital, cadeau du gouvernement américain aux habitants de St. Lawrence et de Lawn en remerciement des secours et des soins qu’ils avaient prodigués aux survivants de la catastrophe de février 1942 où deux navires de la marine américaine, le Pollux et le Truxtun, avaient heurté des rochers lors d’une tempête, fut officiellement ouvert à St. Lawrence le jour du 10e anniversaire du jour J.

Des centaines de kilomètres de routes avaient été construits pendant la guerre. Le système ferroviaire de Terre-Neuve s’était développé grâce à la construction de nouvelles lignes de chemin de fer et à l’apport de matériel roulant. Des systèmes de communication modernes avaient été installés et les anciens, renforcés, des balises de navigation avaient été perfectionnées et la navigation à longue portée (LORAN) avait été ajoutée.

Au cours des décennies sui-vantes, les Américains – et dans une moindre mesure les Canadiens – ont fermé des installations à
St. John’s, à Argentia, à Botwood, à Lewisporte, à Gander, à Stephenville et à Goose Bay, cé-
dant les titres aux gouvernements fédéral, provincial ou municipaux.

Collins dit que l’impact social de « l’invasion amicale » de la guerre fut également substantiel.

« Vu l’arrivée de milliers de jeunes hommes dans des communautés partout à Terre-Neuve, de nombreux loin de chez eux pour la première fois, l’interaction sociale entre les sexes était inévitable », a-t-il écrit.

« Des dizaines de femmes de la place assistaient à diverses activités à la fois dans les bases elles-mêmes […] et dans les installations de divertissement et les auberges locales qui avaient vu le jour à St. John’s et dans les autres agglomérations de l’ile. »

Le nombre de mariages, de grossesses et de maladies sexuellement transmissibles a considérablement augmenté, au point où les autorités américaines sont intervenues en interdisant les mariages locaux, condamnant même de jeunes gens éperdus d’amour à des peines de prison.

Des danseurs célèbrent le jour de la victoire en Europe à bord du NCSM Burlington à St. John’s, Terre-Neuve. – Crow’s Nest Military Artifacts Association

« Les Canadiens, bien que n’encourageant pas de telles unions, ne les interdisaient pas non plus, et il était rare que l’Evening Telegram de St. John’s n’annonce pas de fiançailles ou de mariage entre “une fille locale” et un militaire en visite. »

À la fin, les habitants avaient tendance à rejoindre leurs conjoints au Canada ou aux États-Unis. Certains allaient retourner à Terre-Neuve où ils élèveraient leurs enfants.

L’invasion amicale avait changé Terre-Neuve et ses habitants, qui à leur tour, avaient changé les « envahisseurs », dont beaucoup n’avaient jamais quitté leur village ou leur ville.

La colonie n’a jamais repris son état de dominion. En 1948, craignant que les États-Unis ne tentent de s’approprier ce qui était maintenant reconnu comme une partie stratégique du territoire nord-américain, la Grande-Bretagne et le Canada conspirèrent pour omettre l’option américaine de deux référendums sur l’avenir de la colonie.

Avec Joey Smallwood à la barre, la confédération avec le Canada éclipsa la domination britannique et l’indépendance pure et simple dans un résultat dont la légitimité est encore débattue dans certains milieux. Terre-Neuve rejoignit la Confédération le 31 mars 1949.

Pendant des années, elle a été considérée comme une province « démunie », éleveuse de travailleurs du pétrole pour l’Alberta et bénéficiaire de milliards de dollars en paiements de péréquation provenant des autres membres plus riches de sa fratrie. Ou du moins jusqu’à ce que le pétrole et le gaz extracôtiers transforment la pro-vince de Terre-Neuve-et-Labrador en payeuse entre 2008 et 2024.

Dans le monde de plus en plus instable d’aujourd’hui, l’importance stratégique de la province, située à l’intersection des approches arctique et orientale du continent, ne peut être surestimée.

La valeur de son peuple qui, en 75 ans, a changé le Canada ne le peut pas non plus.

« Parmi les Canadiens anglais, du moins », a écrit l’auteure et historienne Gwynne Dyer, Terre-Neuvienne de souche, dans un rapport de la commission royale de 2003 sur la place de la province au Canada, « les Terre-Neuviens en sont venus à être considérés comme une race d’êtres humains légèrement différente qui améliore l’intérêt et la valeur du mélange canadien.

« Il y a une perception évidente parmi les Canadiens urbains en particulier que l’endroit et ses habitants sont en quelque sorte spéciaux. Si vous leur demandiez ce que cela signifie vraiment, ils répondraient en utilisant des mots comme “authentique”, mais aussi comme “éloquents”, que ce ne sont pas des idiots ruraux pittoresques, mais des gens dont les idées et les valeurs ont de la substance et qui savent comment les exprimer.

« Si votre possession la plus importante est votre réputation, alors les Terre-Neuviens ne se sont pas mal comportés au cours du dernier demi-siècle – ou du moins, nous avons bien réussi à détourner l’attention de ce que nous avons fait de mal. »

Des navires marchands alliés dans le port décorés de drapeaux marquent la fin de la guerre en Europe. – MCG/19840030-100