Au Lendemain de la Guerre

Soldats de la Force d’occupation de l’Armée canadienne à Aurich, en Allemagne, fin aout 1945. – Barney J. Gloster/MDN/BAC/PA-162830

Les péripéties de la Force d’occupation de l’Armée canadienne en Allemagne en 1945-1946

Al’orée de la fin de la guerre en Europe, le gouvernement libéral dut se prononcer sur d’importantes questions militaires. Quel rôle le Canada jouerait-il dans la guerre contre le Japon après la défaite de l’Allemagne? Comment les soldats seraient-ils rapatriés, et dans quel ordre? Quel rôle, le cas échéant, le Canada aurait-il en Allemagne occupée?

Une réponse fut donnée à cette dernière question en décembre 1944. Le Canada affecterait une division de fantassins et 13 escadrilles de l’Aviation royale canadienne à l’occupation du Reich vaincu. Tout comme la division de fantassins qui serait formée pour aller combattre au Pacifique, la Force d’occupation de l’Armée canadienne (FOAC) devait se composer de volontaires désirant faire carrière dans l’armée. Si, comme on s’y attendait, les volontaires manquaient, le personnel clé et les soldats qui avaient gagné le moins de points d’appréciation pour le rapatriement seraient affectés à la division.

En fin de compte, il y eut 6 160 volon-taires, dont 565 officiers. Les rangs de la future 3e Division (FOAC) furent donc gonflés par 631 officiers et 13 280 soldats du rang qui étaient en bas de l’échelle de priorité pour le rapatriement.

Ottawa avait convenu que les conscrits expédiés en Europe au cours des cinq der-niers mois de la guerre seraient également inclus dans la FOAC. La 3e ressemblait à une division du temps de la guerre : trois brigades de trois bataillons d’infanterie, des régiments d’artillerie et la gamme complète d’armes et de services composée de 20 071 hommes de tous les grades. Si besoin était, elle pouvait se battre, car nul ne savait comment réagiraient les Allemands.

Un panneau d’avertissement à Wyler, en Allemagne. – Colin Campbell McDougall/MDN/BAC/PA-145770

Le Brigadier Robert Moncel et le major-général Christopher Vokes. – Alex M. Stirton/MDN/BAC/PA-159242

Les Canadiens avaient combattu au Nord-Ouest de l’Europe dans le 21e groupe d’armées sous les ordres du maréchal Bernard Montgomery, et il fut convenu dès le départ que la FOAC ferait partie du XXXe Corps britannique dans la région d’Emden-Wilhelmshaven, dans le Nord-Ouest de l’Allemagne. Aucun calendrier n’avait été déterminé, mais le gouvernement savait que Londres, en difficulté financière, allait vouloir que le Canada reste le plus longtemps possible.

Néanmoins, bon nombre des soldats au plus bas de la liste de rapatriement souhaitaient rentrer chez eux. Plus d’autres hommes de la Première Armée canadienne quittaient l’Europe aussi rapidement que possible, plus il allait être compliqué de soutenir une force relativement petite loin du Canada. Enfin, les Britanniques, les Américains, les Soviétiques et les Français supervisaient les mesures prises pour l’ennemi vaincu dans leurs zones, mais le Canada, nonobstant sa contribution à la victoire, ne serait pas consulté par les grandes puissances sur le sort des Allemands.

C’était le major-général Christopher Vokes qui commandait la FOAC. Major à son arrivée en Europe, il avait dirigé une brigade lors de l’invasion de la Sicile et avait commandé la 1re Division canadienne en Italie à la fin de l’automne 1943. Après décembre 1944, il dirigeait la 4e Division blindée canadienne au nord-ouest de l’Europe.

Le 13 juillet, dans le théâtre de la garnison à Aurich, en Allemagne, le général Vokes expliqua à ses officiers et à ses hommes ce qu’il attendait de la FOAC : « Tous les Canadiens [seraient] jugés sur le comportement des hommes de tous les grades. Pour inspirer le respect à tous les Allemands ainsi qu’aux autres forces d’occupation, il [fallait] une supervision constante et une discipline irréprochable. La 3e Division d’infanterie du Canada, dit-il [devait] être la “vitrine” de l’Armée canadienne. »

En pratique, selon le brigadier Robert Moncel, Vokes dirigeait sa force d’occupation comme un seigneur de la guerre. Il organisait des fêtes turbulentes, ajouta-t-il.

Les tâches assignées à la FOAC étaient vastes, allant du désarmement de la Wehrmacht à la prise en charge de personnes déplacées, en passant par l’élimination du parti nazi et l’évacuation des prisonniers de guerre alliés. À plus long terme, les occupants furent également chargés de rééduquer la jeunesse allemande et de compromettre la capacité des Allemands à relancer une guerre.

Des soldats de la Force d’occupation de l’Armée canadienne vérifient les pièces d’identité à Aurich, en Allemagne, en aout 1945. – Barney J. Gloster/MDN/BAC/PA-151759

La force d’occupation travaillait avec les officiers du gouvernement militaire qui avait été établi le jour de 1945 où les Alliés entrèrent en Allemagne, ainsi qu’avec ses équipes des affaires civiles. Le plus important était de contrôler les soldats allemands qui s’étaient rendus et de les renvoyer chez eux. Le processus mis en place, 3 000 membres de la Wehrmacht étaient traités et relâchés tous les deux jours. Toutefois, de nombreux soldats allemands avaient échappé à la garde à vue ou évité d’être faits prisonniers. Il fallait les trouver et les contrôler pour déterminer s’ils avaient été dans la SS ou avaient commis des crimes de guerre.

Pour capturer ces hommes, la FOAC organisa des descentes, des opérations coordonnées menées de nuit et sans avertissement. On encerclait les lieux et un contrôle rigoureux de tous les habitants était effectué aux premières lueurs. Toute personne sans certificat de libération ou sur qui pesaient des soupçons devait être remise au personnel du gouvernement militaire ou détenue en tant que prisonnier de guerre.

La tâche suivante, encore plus ardue, consistait à aider les dizaines de milliers de personnes déplacées et de réfugiés dans la zone de la FOAC. Le régime nazi avait établi des camps de concentration sur tout son territoire. Les installations d’extermination se trouvaient dans l’Est, mais les camps, tels que celui de Bergen-Belsen, près de la région contrôlée par les Canadiens, avaient choqué les gens qui avaient vu les morts empilés et l’effroyable état des survivants. Ces personnes devaient désormais être soignées et renvoyées chez elles ou, si ce n’était pas possible, logées jusqu’à ce que leur destination ait été déterminée.

Il y avait aussi des ouvriers importés par le Reich pour travailler dans les usines ou les exploitations agricoles, certains venus volontairement, mais beaucoup plus amenés comme des esclaves. Ceux d’Europe de l’Ouest étaient généralement renvoyés facilement chez eux. Toutefois, les choses étaient plus compliquées pour ceux d’Europe de l’Est : nombreux étaient ceux qui, traités brutalement par les Allemands, voulaient se venger avant de rentrer chez eux. Les Polonais, en particulier, cherchaient à se venger des civils, et il y eut des cas de pillage, de vols violents, d’agressions sexuelles et de meurtres. La FOAC faisait son possible pour rétablir l’ordre. Elle finit par devoir établir un camp d’isolement sur l’ile de Borkum pour de tels criminels.

Ensuite, il y avait environ 2 000 prisonniers de guerre soviétiques qui avaient été affamés et brutalisés dans des camps de prisonniers. Désormais, beaucoup circu-laient librement. Les ententes entre les Alliés stipulaient que ces soldats devaient être rapatriés en URSS, et le gouvernement militaire avait « les services pour les renvoyer en Russie, est-il écrit dans le journal de guerre de la FOAC. Mais, soit par ignorance, soit par désir de rester en Allemagne, ils n’en avaient pas profité ». La FOAC avait donc « reçu l’ordre de prendre part à ce rapatriement ».

Les Canadiens étaient chargés de secourir les survivants des camps de concentration, comme ces femmes qui avaient été détenues à celui de Bergen-Belsen. – IWM/BU 4018/Wikimedia

Les Soviétiques essayaient d’échapper aux autorités pour pouvoir se venger des Allemands. La FOAC envoya des patrouilles pour prévenir les crimes : elle cerna une fois 30 Soviétiques qui pillaient des exploitations agricoles, violaient femmes et filles, et assassinaient des civils. Parfois, les Canadiens montraient peu de compassion pour les civils, et certains applaudissaient même les anciens prisonniers qui « rendaient un peu la pareille aux Boches ». Comme le dit prosaïquement un soldat : « les Russes bottaient le cul des civils allemands. »

Les nazis avaient plongé le monde dans une longue guerre cruelle, et seuls les crimes les plus graves faisaient l’objet de poursuites. La plupart des déplacés et des prisonniers de guerre évadés ne furent pas souvent punis, et les Soviétiques finirent par être renvoyés chez eux.

Des soldats soviétiques harcèlent une Allemande. – Vintage_Space/Alamy/2AYF8EW

Malgré les représailles, les Allemands dans la zone d’occupation canadienne affichaient généralement une attitude acceptable. La plupart des personnes âgées étaient résignées à leur sort. La guerre avait été perdue, mais ce n’était pas de leur faute, prétendaient-elles; c’était seulement à cause de l’erreur qu’avait faite Hitler d’attaquer l’Union soviétique avant d’achever la Grande-Bretagne. Mais, selon les responsables canadiens, certains des hommes de moins de 30 ans à qui l’idéologie nazie avait été inculquée pendant 12 ans vouaient une haine implacable aux vainqueurs. Et les Allemands évitaient généralement de coopérer avec ces derniers.

Les ordres de non-fraternisation du maréchal Montgomery n’aidaient pas : aucune relation informelle avec la population, pas de liaisons avec les femmes, pas de bonbons pour les enfants. Enfreindre ces ordres pouvait entrainer une punition pour les soldats, ce qui était incontestablement préjudiciable au moral.

Les soldats voyaient bien que les enfants (et leurs parents) avaient faim, et ils voulaient les aider pendant les mois qui suivirent la reddition, lorsque la nourriture se faisait rare et qu’ils n’avaient qu’à peine plus de 1 500 calories par jour et par personne. Mais, comme le major Elmer Bell l’écrivit dans une lettre envoyée chez lui depuis l’Allemagne, donner du chocolat aux enfants « serait un petit début de fraternisation et le gaspillage de tout le produit de nos pertes et de nos sacrifices ».

Parfois, les Canadiens montraient peu de compassion pour les civils, et certains applaudissaient même les anciens prisonniers qui « rendaient un peu la pareille aux Boches ».

Les ordres de non-fraternisation du maréchal Montgomery n’aidaient pas : aucune relation informelle avec la population, pas de liaisons avec les femmes, pas de bonbons pour les enfants. Enfreindre ces ordres pouvait entrainer une punition pour les soldats, ce qui était incontestablement préjudiciable au moral.

Les soldats voyaient bien que les enfants (et leurs parents) avaient faim, et ils voulaient les aider pendant les mois qui suivirent la reddition, lorsque la nourriture se faisait rare et qu’ils n’avaient qu’à peine plus de 1 500 calories par jour et par personne. Mais, comme le major Elmer Bell l’écrivit dans une lettre envoyée chez lui depuis l’Allemagne, donner du chocolat aux enfants « serait un petit début de fraternisation et le gaspillage de tout le produit de nos pertes et de nos sacrifices ».

Les difficultés des civils allemands pouvaient être exploitées, et elles le furent. Il était difficile de trouver des cigarettes, et les soldats canadiens troquaient celles qu’ils obtenaient gratuitement contre des appareils photo, de l’alcool, des bijoux, des œuvres d’art, des jumelles, des montres. On pouvait mettre la main sur n’importe quoi, semblait-il, en échange de 100 à 1 500 cigarettes. C’était de la petite bière, cependant, par rapport au matériel, aux vêtements et aux denrées alimentaires volés à l’armée et refourgués au marché noir. Ce n’est qu’au printemps 1946 que ce fut contrôlé (« car d’autres responsabilités étaient d’une plus grande priorité », est-il noté dans le journal de guerre de la FOAC).

Le soldat canadien Murray Dorey donne du chocolat à des enfants de la région d’Aurich, en Allemagne, en aout 1945. – Barney J. Gloster/MDN/BAC/PA-151751

Les Canadiens, eux aussi, voulaient rencontrer du monde. Stanley Winfield, de l’ARC, écrivit que, même si la consigne de non-fraternisation était en vigueur, « les Fridolines ont tiré un avantage certain de cet ordre et n’y ont vu qu’une merveilleuse occasion de prendre leur revanche. Elles allaient se promener là où elles savaient que se trouveraient des soldats alliés […] et se montraient aussi enjouées et désirables que possible. »

Il était difficile de résister à la tentation. Et vu l’approvisionnement abondant en cigarettes qui pouvaient leur servir de monnaie d’échange, de nombreux soldats obtenaient ce qu’ils voulaient. Pourtant, peu d’entre eux furent punis. Néanmoins, les soldats de la FOAC allaient fréquemment en permission non loin, aux Pays-Bas ou au Danemark, où les gens étaient amicaux, où les femmes s’intéressaient à eux et où les cigarettes leur ouvraient encore des portes. Les hommes pouvaient se payer une fin de semaine à Amsterdam ou à Copenhague pour 2 000 cigarettes seulement, avec nourriture, boissons, hébergement et compagnie d’une dame tout compris.

On finit par s’habituer à la nouvelle réalité et, à la mi-juillet 1945, la consigne de non-fraternisation fut assouplie avant d’être éliminée. Le décret du XXXe Corps britannique disait, avec un humour vraisemblablement fortuit, qu’ils « pouvaient maintenant parler à tous les Allemands dans les lieux publics et dans les rues, parce que, grâce aux rapports entre les deux peuples, on espère conduire les Allemands à un mode de vie démocratique […] n’entrez pas chez eux ni ne les recevez chez vous ».

Il fut rapporté que les Allemandes étaient menacées par leurs compatriotes si elles fréquentaient des Canadiens. Mais, les cigarettes étaient une récompense efficace pour les risques pris, et de nombreux soldats eurent vite des liaisons. En février 1946, il était noté dans le journal de guerre de la FOAC : « La fraternisation s’accroit, et même les officiers parlent à voix basse de telle “ belle blonde ” remarquée au centre-ville ». Plusieurs hommes, est-il dans le texte, ont exprimé leur désir d’épouser des Allemandes.

Ils avaient vraisemblablement réussi à « entrer chez elles ».

Malgré les demandes faites aux Canadiens à plusieurs reprises par les Britanniques pour qu’ils restent en Allemagne, Ottawa décida que l’engagement prendrait fin au début de 1946. Les premiers soldats partirent pour l’Angleterre le 23 mars; les derniers s’en allèrent le 8 juin. La FOAC avait fait son devoir, et les Canadiens étaient tous de retour chez eux peu après. La guerre était enfin terminée.

LE BATAILLON CANADIEN DE BERLIN

Bien qu’elles ne fassent pas officiellement partie de la Force d’occupation de l’Armée canadienne, les troupes canadiennes ont également servi en Allemagne d’après-guerre dans ce qu’on a appelé le « bataillon de Berlin ». Tirés d’unités aux Pays-Bas qui attendaient d’être rapatriées, des hommes du Argyll and Sutherland Highlanders, du Fusiliers Mont-Royal et du Loyal Edmonton Regiment furent déployés pour représenter le Canada au défilé britannique de la victoire dans la capitale allemande le 21 juillet 1945.

Les soldats, installés dans une maison de retraite de la ville, avaient peu de tâches officielles autres que la pratique de leurs exercices et l’entretien de leur équipement. Ils étaient par ailleurs libres d’aller voir les lieux en ruine.

Le sergent Kurt Loeb écrivit qu’il avait trouvé des souvenirs à la Chancellerie du Reich, y compris des dossiers de correspondance personnelle du ministre allemand de l’Intérieur du début de la guerre. Et chaque soldat, semblait-il, avait une collection de médailles allemandes.

Le « bataillon canadien de Berlin » défile dans la ville le 20 juillet 1945. – Foote/MDN/BAC/PA-130018

Les impacts de l’ordre mondial de Trump au cœur des conversations du CEN

Dela souveraineté canadienne à l’émergence de nouvelles sphères d’influence sur la scène internationale, en passant par les guerres commerciales dans le monde, un thème commun s’est dégagé des rapports et présentations qui ont rythmé la réunion du Conseil exécutif national (CEN) de la Légion royale canadienne en avril dernier : gérer les répercussions des mesures du président américain, Donald Trump.

Larry Murray, grand président, a cependant commencé son discours d’ouverture en rendant hommage aux contributions de Garry Pond, l’ancien premier vice-président national qui a démissionné en raison de problèmes de santé. « Il m’a impressionné dès le début par son solide leadeurship fondé sur les valeurs, la façon dont il plaçait le service avant ses propres intérêts, et ses conseils toujours sages et réfléchis, a loué M. Murray. Merci beaucoup, Garry, pour ton service exceptionnel au Canada, dans les Forces armées canadiennes et à la Légion royale canadienne. »

M. Murray a ensuite installé Sharon McKeown, membre à vie de la filiale Pte. Joe Waters de Milton (Ontario) au poste de première vice-présidente, et Jack MacIsaac, de la filiale Charlottetown, au poste de vice-président, à la place de M. Pond. 

Le grand président a mentionné que ses observations finales sortiraient un peu de l’ordinaire. « Je ne crois pas que nous vivons une pé-riode normale, a-t-il avoué. Je pense que le Canada pourrait profiter un peu plus de la présence rassurante de la Légion en ces temps difficiles, alors que nous sommes confrontés à des attaques non provoquées de l’administration américaine actuelle contre notre souveraineté et notre bienêtre économique. Je pense que nous pouvons peut-être faire plus pendant cette crise. »

Dans son discours de bienve-nue, Berkley Lawrence, président national, a également fait part de ses préoccupations concernant l’évolution des relations du pays avec son voisin du Sud. Dans son allocution, M. Lawrence a notamment mentionné son entretien officieux de mars dernier avec la ministre des Anciens Combattants, Élisabeth Brière, qui lui a semblé « très honnêtement vouloir colla-
borer avec la Légion ».

Tout de suite après les remarques liminaires, le CEN a accueilli la générale Jennie Carignan, cheffe d’état-major de la défense et conférencière invitée. Elle a accepté le poste de vice-présidente nationale honoraire de la Légion avant de prendre la parole. Elle a prononcé un petit discours avant de répondre à des questions pendant 40 minutes.

« Je prends [ce poste honorifique] avec une immense fierté, a déclaré la générale. Votre soutien et celui des Canadiens sont très importants en ce moment. C’est plutôt encourageant que les Canadiens prêtent davantage attention aux enjeux de défense et de sécurité. »

Selon elle, les Forces armées canadiennes sont dans une phrase de transformation et de mobilisation.

« On se rend compte que le monde a changé en regardant le contexte international, a déclaré la générale. On voit désormais des États en envahir délibérément d’autres avec des intentions malveillantes. Et enfin, il y a ce nouveau gouvernement américain qui adopte désormais une attitude complètement diffé-rente, et on doit s’y adapter. »

Les FAC réagissent en changeant leur mode de fonctionnement. Alors que les opérations de stabilité, de combat et de contrinsurrection étaient la norme au cours des 30 dernières années, a noté la générale, « ce n’est plus notre réalité. Nous nous rengageons dans un conflit à grande échelle pour lequel des capacités différentes sont fondamentalement nécessaires. »

La cheffe d’état-major a également abordé les difficultés de longue date de recrutement aux FAC. Elle a fait remarquer qu’en 2024, le recrutement a dépassé de 2 000 personnes le taux de déperdition. Elle s’attend à ce que les forces régulières atteignent leur plein effectif de 71 500 d’ici 2028-2029.

« Nous devons presser le pas, a-t-elle avoué, car nous n’avons pas suivi le rythme de nos adversaires. »

Après le discours de la générale, le conseil est passé aux affaires de la Légion. Jill Carleton, trésorière nationale, a signalé que la Direction nationale avait des revenus nets totaux de 897 242 $ et un gain de 1,7 million de dollars sur les investissements non réalisés à la fin de 2024. Les dividendes et les intérêts gagnés avaient augmenté de 30 %.

Le service de l’approvisionnement avait réalisé des ventes d’un montant de 4 007 152 $ au cours de l’année, quatre pour cent de moins que ce qui était prévu au budget. La grève de Postes Canada à la fin de 2024 a entravé les ventes pendant la saison cruciale des fêtes, bien qu’elles aient augmenté de 42 % début 2025 : le personnel du siège social attribue cette tendance à une récente résurgence de la fierté nationale.

Parallèlement, le nombre de membres de la Légion est toujours en hausse. Les revenus des adhésions ont augmenté pour la troisième année consécutive, atteignant 6 212 649 $. Au total, 256 046 adhésions ont été traitées pour l’année civile 2024, une hausse de cinq pour cent par rapport à l’année précédente. Selon les données préliminaires de 2025, la tendance se poursuivra.

Dans la lignée du développement de la Légion, Sam Biasucci, président du SalDan Construction Group, a parlé au CEN du rôle clé de son entreprise dans la récente réinvention de la filiale ontarienne Sault Ste. Marie, qui a couté 32 millions de dollars.

Le nouveau complexe de neuf étages, doté d’installations de la Légion au rez-de-chaussée ainsi que d’une tour de 108 appartements locatifs, a ouvert ses portes en automne 2024. La filiale, toujours propriétaire du terrain, s’est associée au promoteur et au gouvernement fédéral pour réaliser le projet. Le loyer des locataires servira non seulement au maintien de la filiale, mais au soutien d’anciens combattants. La filiale comptait 530 membres, ils sont désormais près de 900.

« Je précise que nous nous faisons payer, a déclaré M. Biasucci au CEN. Quant au maintien de l’intégrité, c’est une autre histoire. Cela peut se faire sans parasiter le système. [Les filiales de la Légion] peuvent réellement avoir du succès en faisant comme ça. »

M. Lawrence, président du Comité des anciens combattants, des services et des ainés, a fait le point sur le travail du groupe. Parmi ses activités, il a continué à défendre l’élimination de la législation archaï-
que connue sous le nom de clause des « mariages après 60 ans » ou des « mariages intéressés », qui oblige les anciens combattants qui se marient après 60 ans à renoncer jusqu’à la moitié de leur pension s’ils veulent le maintien des versements à leur conjoint après leur décès. Le comité
a également continué de plaider en faveur d’un système de prestations et de programmes rationalisé afin de dissiper la confusion causée par de multiples initiatives, notamment la Loi sur les pensions, la Nouvelle Charte des anciens combattants et la Loi sur le bienêtre.

Le CEN a également approuvé le financement de divers projets de soutien aux anciens combattants. Le programme A.T.H.E.N.A., une initiative de conditionnement physique en ligne pour les anciennes combattantes, a reçu 26 300 $. La Société pour les troubles de l’humeur du Canada a reçu 93 056 $ pour ses ateliers de soutien par les pairs et ses webinaires sur la santé mentale destinés aux anciens combattants. Hero Lodge, une escapade de chasse et pêche dans les Territoires du Nord-Ouest a reçu 5 000 $ pour couvrir les frais d’épicerie des anciens combattants qui font les cinq jours d’excursion. Enfin, Ways to Wellbeing a obtenu 12 000 $ pour son programme de partenariat de soutien aux anciens combattants.

Dans son rapport, la fondation caritative Fondation nationale Légion a également annoncé le financement de diverses initiatives, notamment : 200 000 $ à la Maison du vétéran Canada pour construire et meubler un nouvel édifice à Edmonton et aider les anciens combattants sans abri, 25 000 $ à l’Association Centre Juno Beach, et 17 000 $ au King’s University College.

Deux autres rapports de comité se sont démarqués.

Le Comité du coquelicot et du souvenir a souligné ses dernières initiatives, en particulier le nouvel outil en ligne de la Légion « Planifier une cérémonie du jour du Souvenir » pour les écoles, la refonte et l’expansion de son programme de boites d’hommages numériques, une tentative en 2025 de boites de don du coquelicot en carton et le renouvèlement du partenariat de la Légion avec Amazon pour le reste de l’année (certains articles de la boutique du coquelicot sont offerts sur le marché numérique).

Par ailleurs, le Comité des rituels, des récompenses et du protocole a recommandé de modifier l’uniforme de la Légion. Le port de l’épinglette à drapeau du Canada du service de l’approvisionnement de la Légion – à l’extérieur et au niveau de l’épinglette Appuyons nos troupes – pendant une période initiale de deux ans (limitée par les statuts existants) a été approuvé.

En outre, le président du Comité des sports, Trevor Jenvenne, a si-gnalé que les épreuves nationales de cribbage avaient eu lieu du 25 au 27 avril à la filiale ontarienne Whitby, que la filiale Last Post de Port Stanley, en Ontario, accueillerait les nationaux des fléchettes du 2 au 4 mai (cf. page 23), et que les championnats nationaux du jeu de la huit organisés par la filiale Fredericton auraient lieu du 23 au 25 mai. Et comme en 2024, la ville de Calgary accueillera les Championnats nationaux d’athlétisme pour jeunes de la Légion de 2025, prévus du 6 au 12 aout. Regina organisera les compétitions en 2026 et en 2027.

Quant au Congrès national du centenaire, il se tiendra à Winnipeg du 22 au 26 aout 2026.

Et la Légion s’apprête à accueillir le congrès triennal de la Ligue royale des anciens combattants du Commonwealth à Ottawa du 28 juin au 3 juillet. La ligue compte 52 organisations d’anciens combattants de 46 pays qui appartiennent ou qui ont appartenu au Commonwealth, et qui soutiennent le bienêtre des anciens combattants et des personnes à leur charge.

Les rapports des présidents de direction divisionnaire, quant à eux, ont révélé plusieurs thèmes communs, notamment sur les partenariats, la recherche, le sans-abrisme chez les anciens combattants, les lits de soins de longue durée pour les anciens combattants et les vols de vaillance.

« Notre direction continue de soutenir le programme HiMARC (Heroes in Mind, Advocacy and Research Consortium) de l’Université de l’Alberta », a rapporté Rosalind LaRose, présidente de la direction Alb.–T. N.-O. Puis, elle a ajouté que sa direction s’était également associée à celle de la C.-B.–Yn pour élaborer un programme de chiens d’assistance.

Carol Pedersen, présidente de la Saskatchewan, a souligné le programme de 1,5 million de dollars de sa province qui sert à financer les rénovations et les mises à jour de bâtiments des clubs de services pour anciens combattants, ainsi que le travail de sa direction pour lutter contre l’itinérance chez les anciens combattants, avec notamment l’intervention d’un spécialiste des traumatismes. « Nous voyons des résultats incroyables, a déclaré madame Pedersen dans son rapport. Les anciens vétérans et leurs conjoints n’ont que des commentaires positifs. La plupart, sinon tous, disent qu’ils peuvent réellement envisager l’avenir. »

Thomas Irvine, président du Québec, a parlé avec verve de l’importance d’identifier et de traiter les cas de vol de vaillance dans l’organisation. Il a rapidement créé un comité divisionnaire pour s’attaquer au problème dès 2022, quand il a pris ses fonctions actuelles.

« Le comité a traité près d’une douzaine de cas concernant des violations présumées de la politique sur le vol de vaillance de la LRC, note M. Irvine dans son rapport. Ces résultats soulignent le besoin crucial d’une vigilance continue pour préserver l’intégrité de notre organisation et la confiance de nos membres. »

Et M. Irvine sait de quoi il parle. Le président, M. Lawrence lui a décerné une présentation spéciale en l’honneur de ses deux décennies au CEN.

« Je peux dire avec fierté que lorsque j’étais président [de la direction nationale] pendant les années de la COVID, aucune filiale n’a fermé à cause de la pandémie pendant mon mandat, a déclaré M. Irvine. Notre équipe de direction a distribué 3 millions de dollars puisés dans nos réserves, somme qui a été intégralement remboursée. Je crois que c’est notre plus grande réalisation. »

Des promesses à tenir

C’est plutôt encourageant que les Canadiens prêtent davantage attention aux enjeux de défense et de sécurité », a déclaré la générale Jennie Carignan, cheffe d’état-major de la défense, aux membres de la direction de la Légion royale canadienne lors d’une réunion organisée fin avril, deux jours avant les élections fédérales (cf. page 20).

Sans doute en grande partie, sinon entièrement, à cause du président améri-cain Donald Trump, qui a maintes fois fait référence au Canada en tant que « 51e état » des États-Unis, et à l’insensée politique tarifaire de son gouvernement, les Canadiens manifestent apparemment un regain d’intérêt pour la souveraineté du pays. Ainsi, la défense nationale s’est illustrée en tant que principal enjeu de campagne.

Les libéraux, qui ont remporté les élections avec un gouvernement minoritaire, et les conservateurs, l’opposition qui a perdu de peu, ont fait plusieurs promesses liées à l’investissement militaire pendant les élections. Et « les analystes ne voient pas beaucoup de différence entre les plateformes des deux principaux partis sur le sujet de la défense », a écrit Chris Lambie du National Post le 26 avril.

À titre de référence pratique, voici un bref résumé de ce que les libéraux du premier ministre Mark Carney ont promis :

une augmentation de 18 milliards de dollars sur quatre ans dans les dépenses pour la défense afin d’atteindre l’objectif de l’OTAN d’y consacrer 2 % du PIB;

la création d’une agence qui gèrerait l’approvisionnement militaire (le parti a fait la même promesse lors de la campagne de 2019);

des hausses de salaire pour les militaires, et « augmenter rapidement la réserve de logements de grande qualité sur les bases de tout le pays, et assurer l’accès à des garderies et à des soins de santé primaires, y compris des services de soutien en santé mentale, pour les militaires actifs et leurs familles »;

la modernisation du processus de recrutement « notamment en simplifiant l’obtention des cotes de sécurité et en soumettant des demandes en ligne afin de former plus vite davantage de candidats »;

l’intégration de la Garde côtière canadienne aux capacités de défense de l’OTAN afin de « dépasser notre engagement de consacrer au moins 2 % du PIB à la défense ».

« Je crois que nous devons nous attendre à être déçus de l’ampleur des changements au cours des quatre prochaines années, a déclaré David Perry, président de l’Institut canadien des affaires mondiales, au National Post. Le cycle actuel d’approvisionnement en matière de défense, par exemple, dure environ 15 ans entre le début des projets et leur achèvement. »

M. Perry a ajouté que, malgré les promesses, il ne s’attendait pas à de gros changements.

Ken Hansen, analyste militaire et ancien commandant de la marine, est d’accord sur le fond. « Lorsque l’argent fait défaut en raison de choses comme la COVID ou les guerres commerciales, a-t-il dit dans l’article du Post, il faut s’attendre à ce qu’on vide certaines caisses pour mettre l’argent ailleurs. »

Les données préliminaires d’Élections Canada indiquent que le taux de participation a été de 68,66 %, soit une augmentation de six pour cent par rapport à 2021. C’est le plus haut taux de participation depuis 1993. De toute évidence, quelque chose a fait venir les Canadiens aux urnes. Et il est difficile d’imaginer que Trump n’en ait pas été en grande partie responsable.

« Il y a ce nouveau gouvernement américain qui adopte désormais une attitude complètement différente, a prévenu la générale Carignan face aux dirigeants de la Légion en avril dernier, et on doit s’adapter. »

Alors, les Canadiens qui restent cons-ternés par Trump, passionnés par la souveraineté du pays et investis dans l’armée canadienne, voudront peut-être écouter la cheffe d’état-major et insister également pour que leurs députés nouvellement élus tiennent leurs promesses.

Amour éternel

Quelques jours plus tard, Anna et Helen étaient à bord d’un navire qui faisait route vers le Canada, la dépouille d’Arthur dans une valise. – City of Toronto Archives

Un soir de l’été 1925, deux femmes et deux hommes se glissèrent dans le cimetière britannique de Loos-en-Gohelle, en France, et filèrent vers la concession funéraire 20 de la rangée G. Ils déterrèrent la bière de la tombe n° 19, l’ouvrirent par une extrémité et en sortirent le corps, qu’ils mirent dans un sac avant de s’enfuir dans les ténèbres.

La dépouille était celle du capitaine William Arthur Peel Durie, ancien commis de banque de Toronto qui avait commandé la compagnie « A » du 58e bataillon (centre de l’Ontario). Il avait combattu à la crête de Vimy, à Passendale et à la côte 70. Les femmes étaient sa sœur Helen et sa chère mère, Anna Bella Durie, une femme que l’on disait opiniâtre.

Anna reconnut la dépouille de son fils, qu’elle appelait son « pauvre lapin chéri », grâce aux bottes qu’elle lui avait achetées pour Noël quelques jours avant sa mort.

« J’agissais telle une criminelle, de nuit, pour exhumer le corps d’un des officiers les plus courageux qui aient jamais quitté le Canada! » écrirait-elle par la suite.

On était le 25 juillet 1925. La dépouille d’Arthur, comme on l’appelait dans sa famille, avait été transférée peu avant d’une tombe de champ de bataille au cimetière de Corkscrew, près de l’endroit où il avait péri, aux abords de Lens. Lorsque le petit groupe replaça le cercueil ne contenant plus que quelques fragments d’os et lambeaux de vêtement dans le trou et le recouvrit, la terre ne paraissait pas avoir bougé.

Quelques jours plus tard, Anna et Helen étaient à bord d’un navire qui faisait route vers le Canada, la dépouille d’Arthur dans une valise. Les employés du cimetière et les officiers de l’Imperial War Graves Commission ne surent rien de l’expédition avant que les journaux torontois du 22 aout annoncent son enterrement au cimetière St. James, près de la rue Parliament, à Cabbagetown.

C’était au moins la deuxième fois qu’Anna essayait d’exhumer les restes de son fils, mort au combat fin décembre 1917. Les hauts fonctionnaires de la commission ne la connaissaient que trop bien par ses précédentes tentatives et le flot de lettres qu’elle avait écrites, et ils se doutaient qu’elle était responsable du rapatriement
peu orthodoxe d’Arthur.

Quelques jours plus tard, Anna et Helen étaient à bord d’un navire qui faisait route vers le Canada, la dépouille d’Arthur dans une valise. – City of Toronto Archives

Arthur Durie s’enrôla à 34 ans, en juin 1915. Son père était feu le lieutenant-colonel William Smith Durie, premier commandant du Queen’s Own Rifles of Canada.

Anna avait 43 ans de moins que son mari. Ils n’étaient mariés que depuis cinq ans lorsqu’il mourut, en 1885. Elle se révèlerait d’une force redoutable : une femme de militaire chevronnée et expérimentée de l’époque victorienne, et une mère fervente qui n’allait certainement pas écouter les balivernes de qui que ce soit, et encore moins des pontes de l’armée et des gros bonnets des cimetières.

Un article du Toronto Star de 2014 lui valait le titre de « parent hélicoptère ».

Arthur connut à peine son père. Il avait quatre ans à son décès. Sa mère, veuve à 29 ans, avait reçu un enseignement classique et elle peina à maintenir le niveau de vie auquel elle était habituée.

Dans les années 1890, Anna perdit sa maison et six hectares de terrain sur le chemin Spadina de Toronto. Même si l’argent se faisait rare, elle réussit à envoyer Helen et Arthur dans des écoles privées, où ils furent éduqués avec l’élite de Toronto.

Helen s’épanouit à l’école Bishop Strachan. Arthur resta perpétuellement dans les derniers de sa classe à l’Upper Canada College. « Semble travailler dur », écrivaient ses enseignants, « un peu lent ».

Arthur arrêta l’école au cycle intermédiaire et, en 1899, il fut engagé à la Banque Royale.

« Il aime le travail beaucoup plus qu’au début, écrivit Helen à son grand-père. J’espère qu’il va réussir. Il n’est pas très intelligent, mais il est extrêmement persévérant, et mère et moi espérons qu’il réussira. »

Quelques jours plus tard, Anna et Helen étaient à bord d’un navire qui faisait route vers le Canada, la dépouille d’Arthur dans une valise.

La sœur de Durie, Helen fut complice des agissements de leur mère. – BAC

Il fréquenta la Toronto School for Military Instruction en automne 1908 et obtint le grade de « subaltern », terme militaire britannique pour un officier subalterne. Il s’enrôla peu après la déclaration de guerre et fut incorporé dans le 58e en tant que lieutenant.

Anna suivit son fils alors qu’il commençait sa formation militaire à Niagara-on-the-Lake, puis en Angleterre. Elle s’installa dans un hôtel de Londres et demanda sans relâche aux responsables britanniques et français, ainsi qu’à ceux de la Croix-Rouge de la laisser faire du bénévolat en tant qu’infirmière ou de lui donner n’importe quel travail près du front.

Alors âgée de 60 ans, elle n’était pas étrangère aux conflits. Elle avait vu en 1862 le siège et la capi-tulation de La Nouvelle-Orléans, ville d’adoption de sa famille
irlandaise, pendant la guerre
civile américaine.

Ses offres furent toutes rejetées, mais Anna resta en Angleterre pendant une grande partie de la guerre, active auprès de la Croix-Rouge et soutenue par Arthur, tandis qu’Helen, professeure d’anglais, vivait principalement à Toronto.

Alors qu’Arthur survivait dans les tranchées boueuses et infestées de rats au font front occidental, sa mère lui envoyait des gâteaux et des bonbons d’un magasin londo-nien de la rue Oxford.

Elle lui acheta également un bouclier et un casque pour près de 20 $ (l’équivalent de près de 590 $ CA de 2025).

Dans ses missives à sa mère et à sa sœur, Arthur parlait de la vie au front et des coins de campagne intacts qui lui rappelaient l’Ontario. Il gardait mieux son sang-froid pendant les bombardements qu’à la banque, avoua-t-il à Helen. Il demanda à sa mère de ne pas lui envoyer le casque. Il ne le porterait pas, dit-il. Aucun officier n’en mettait.

« En se promenant dans ce beau pays, on pourrait ignorer que la guerre fait rage », écrivit-il de son logement « quelque part en France » le 21 mars 1916. Le reste de son bataillon était à Vierstraat, en Belgique, dans le saillant d’Ypres, et il s’y rendrait bientôt.

« On voit les paysans labourer la terre, et tout est parfaitement calme, hormis les occasionnels coups de feu. »

Huit semaines plus tard, trois jours après une importante escarmouche au Bois du Sanctuaire (neuf morts, 14 blessés, six commotionnés et 12 disparus), Arthur reçut une balle dans le poumon droit alors qu’il était dans une colonne de ravitaillement qui livrait des munitions près d’Ypres.

On était le 4 mai 1916. Un repor-tage du Toronto Telegram, dont le titre était « HELMET SAVED HIS LIFE » (LE CASQUE LUI A SAUVÉ LA VIE, NDT), rapporta à l’époque qu’il avait également été touché à la tête et avait été inconscient pendant deux jours.

« L’un des nouveaux casques en acier que portent désormais les soldats britanniques au front a sauvé la vie du Lieut. W.A.P. Durie de Toronto », rapportait le journal. Il y était dit que c’est un éclat d’obus, pas une balle, qui l’avait touché.

On ne saura peut-être jamais s’il avait cédé à sa mère et si le casque dont il s’agissait était celui qu’elle lui avait acheté.

« Le lieut. W.A.P. DURIE a été légèrement blessé », est-il indiqué dans le journal de guerre.

En fait, il fut déclaré « gravement blessé » et « dangereusement malade » et hospitalisé pendant quelques mois. Il avait encore un morceau d’acier dans la poitrine lorsqu’il reprit du service, bien que, selon les documents, cela ne lui causait « pas de problème ».

« Nous savions depuis toujours qu’Arthur allait être gravement blessé, c’est pour cela j’étais en Angleterre, confia sa mère dans une des lettres manuscrites inédites qui se trouvent aux archives de Toronto.

J’étais à Londres depuis un peu plus de deux mois et je m’habillais pour aller souper, un charmant soir de mai, lorsque la femme de chambre suédoise m’a apporté un télégramme dans l’une de ces enveloppes brun rougeâtre que quiconque en Angleterre avec un homme au front redoutait. »

Anna partit immédiatement en France, faisant fi de l’interdiction faite aux civils d’aller au front. Elle se rendit à l’hôpital où se trouvait son fils, et s’empressa de critiquer les soins prodigués. Elle s’arrangea pour qu’il y eût toujours des fruits frais et des fleurs à son chevet.

« Il a tant de mal à respirer qu’il halète quand il parle », écrivit-elle à sa fille, lui disant qu’elle était choquée par le sang qui bouillonnait et fuyait de sa bouche chaque fois qu’il essayait de parler.

Il lui fut impossible de s’allon-ger pendant 12 jours. Sa mère l’accompagna à une maison de convalescence à Brighton, en Angleterre. Helen les y rejoi-gnit peu de temps après.

Ils passèrent de nombreuses heures heureuses ensemble. Sa mère et sa sœur espéraient que la blessure d’Arthur marquerait son retour au pays. Sa sœur ne pouvait pas concevoir qu’une commission médicale autorise son bienaimé frère à servir aux premières lignes; il pouvait à peine marcher.

Pendant ce temps, Anna avait obtenu, sans que le sache son fils, une audience auprès de Sam Hughes, ministre de la Milice et de la Défense du Canada.

Elle obtint un poste d’état-major pour Arthur, mais il le refusa. Elle ne se laissa pas décourager et, usant de ses relations dans la bonne société londonienne, elle lui obtint des emplois dans l’administration en Angleterre et en France, qu’il refusa également.

« Je ne veux pas de poste, et je suis vraiment navré que tu aies parlé à Sir Sam Hughes, lui écrivit-il. J’aurais pu avoir du travail à Londres, mais je préfère rejoindre le 58e.

« Tout le monde sait que je veux y retourner et je crains que tu ne m’aies fait que du tort, dit-il à sa mère le 20 novembre 1916. Je sais bien, très chère mère, tu crois que ce que tu fais est pour le mieux, mais ne penses-tu pas que tu es [parfois] un peu impétueuse?

« C’est un bataillon où les officiers et les hommes retournent tous dans leurs propres bataillons en France, et je rejoindrai le 58e en temps voulu. »

Aux dires d’Anna, « Arthur se montrait ferme : Les officiers impériaux retournaient toujours au front sans se plaindre, même avec empressement, et un Canadien ne pouvait pas faire moins. »

À Noël 1916, Arthur était de retour dans un « endroit tranquille » au front, savourant les colis de sa famille et envoyant des chèques en blanc à la maison pour payer les factures de sa mère qui s’empilaient. C’était un officier populaire; les hommes l’appelaient Bill.

À Noël, il lit aux garçons de la Compagnie « A » à laquelle il appartenait des poèmes de Robert Service.

« Tu n’imagines pas à quel point c’était étrange d’être au front le jour de Noël, écrivit-il. Nous étions très près de l’ennemi, qui pouvait nous entendre marcher dans l’eau » dans le no man’s land.

Mais Arthur eut une poussée de fièvre des tranchées et souffrit de neurasthénie, une sorte d’épuisement nerveux semblable à ce qu’on appellerait aujourd’hui le syndrome de fatigue chronique. Il fut envoyé en convalescence au le sud de la France.

« Veux-tu bien me rejoindre
là-bas? » demanda-t-il à sa mère en janvier 1917.

Anna le retrouva à Menton, au bord de la Méditerranée, dans la région de Nice. Ses lettres reflètent sa répulsion des histoires de son fils sur la mort et les cadavres pourrissant dans la boue. Les choses étaient sombres, différentes, dit-elle à sa fille.

« Je ne rentre pas chez moi avant la fin de la guerre, écrivit-elle. Si Arthur va au front en mars, je retournerai en Angleterre; sinon, je resterai en France.

Il est indiqué dans un dossier de l’Imperial War Graves Commission que les restes de Durie avaient été déplacés initialement du cimetière Corkscrew au cimetière britannique de Loos, en France. – Le Mémorial virtuel de guerre du Canada

Je pense que, si tu viens, nous pouvons persuader Arthur de revenir. L’offre londonienne venait de sir Sam : il ne faut pas l’oublier. Je vais discuter de la situation avec Arthur, et on verra ce qu’il en est. »

Arthur retourna au 58e en mars 1917, et il prit part à l’assaut de la crête de Vimy, où il fut gazé. Sa carte de la bataille, tachée de boue, illustrant les barrages rampants qui eurent tant succès, se trouve aux archives de Toronto.

Il combattit dans le 58e à Passendale plus tard cette année-là, où il récupérait les blessés et les ramenait en sécurité en faisant fi du feu nourri de l’ennemi. Il fut promu capitaine le 15 septembre, et deux semaines plus tard, il était de retour à Londres pour 10 jours de repos.

Il « me donne l’impression d’un vieil homme brisé », écrivit Anna à sa fille.

Le repos l’aida, mais les hauts gradés « se sont aperçus que sa santé souffre, tout comme lui, et cela le rend sauvage », déclara sa mère.

Arthur retourna à Londres en décembre, où il fut en permission pendant 14 jours. Il retrouva son unité le 22.

Six jours plus tard, le 28 dé-cembre 1917, le 58e relevait le 116e Bataillon (comté de l’Ontario) sur les lieux d’une autre grande victoire canadienne. C’est à la côte 70 qu’eut lieu la première action majeure menée par le Corps canadien sous les ordres d’un commandant canadien, le lieutenant-général Arthur Currie.

La bataille, qui dura du 15 au 25 aout, donna aux Alliés une position stratégique cruciale surplombant la ville minière occupée de Lens. Six Canadiens obtinrent la Croix de Victoria à la côte 70.

Les Canadiens tenaient ferme dans un secteur particulièrement actif.

La compagnie de Durie, la « A », occupait la tranchée Nabob, à droite; la compagnie « D » avait pris position dans la tranchée Nestor, à gauche, tandis que la compagnie « C » occupait des positions de soutien dans les tranchées Congress et Catapult et la compagnie « B » se tenait en réserve avec le quartier général du bataillon dans la tranchée Counter.

La relève se déroula sans incident. Le bataillon ne déplora aucune victime pendant le mois de décembre, ce qui n’allait pas tarder à changer.

Tôt le lendemain, alors qu’un vent froid soufflait du nord, les Allemands déclenchèrent un assaut aux mortiers. Le mortier de 25 centimètres minenwerfer était une arme extrêmement performante et, ce jour-là, l’ennemi l’utilisa de manière très efficace.

« À 9 h 45, un bombardement massif de mortiers de tranchée est advenu devant la compagnie “A” (carré N.8.b.) et dans la tranchée de communication CANTEEN, dont la plus grande intensité a eu lieu à 10 heures », écrivit le major Dougall Carmichael, commandant par intérim du bataillon.

« Il y a eu plusieurs victimes, dont le capitaine W.A.P. Durie, O.C. [officier commandant] la compagnie « A » et deux simples soldats qui ont été tués, et il y en a eu deux de blessés.

Trois ans plus tard, jour pour jour, un soldat écrivit à Anna pour lui expliquer que « Bill » était mort en cheminant dans la tranchée de communication une demi-heure après le début de l’attaque.

« Nous avons reçu l’ordre, en décembre, de nous rendre aux tranchées dans une partie très mauvaise de la ligne juste au nord de Lens, écrivait W.H. Edwards en 1920, et le 29 décembre 1917, les boches ont adminis-tré une raclée aux hommes de Bill en lançant un très gros tir de barrage sur notre front.

“Comme d’habitude, il était partout là-dedans à encourager ses hommes, alors qu’il aurait pu être allongé à l’abri dans sa casemate, mais pas lui : il est sorti, a recueilli les quelques hommes qu’il lui restait et est resté avec eux alors que son sergent le sermonnait pour qu’il descende, mais il a refusé de partir et a été touché, ce qui a été la perte du plus grand homme que le bataillon ait jamais eu. »

Selon les rapports, il mourut sur le coup. Peu de temps après, 20 Allemands sortirent de la tranchée d’en face et commencèrent à s’avancer.

« Le groupe était précédé d’environ 20 mètres par 2 éclaireurs », rapporta Dougall, un agriculteur de 32 ans qui allait finir la guerre décoré d’une Croix militaire avec barrette et l’Ordre du service distingué avec barrette, et qui avait été Cité à l’ordre du jour deux fois.

« À ce moment-là, notre tranchée n’était pas bien gardée, mais le groupe a été dispersé par le sergent [Joseph] Hardy, qui a tiré sur les deux guides avec son révolver et par le lieutenant Horton qui a dirigé une mitrailleuse Lewis sur le reste. »

Les Allemands larguèrent 200 bouteilles de gaz sur la ligne canadienne le lendemain, à 4 h 30, blessant sept autres membres du 58e. Une explosion en toucha six autres.

Arthur fut enterré au champ de bataille dans une tombe creusée à la hâte dans ce qui allait devenir le cimetière britannique Corkscrew (Bully-Grenay), en France.

Avant la Première Guerre mondiale, l’armée britannique et donc l’Empire britannique n’avaient aucune politique prévoyant des lieux de sépulture pour les soldats morts au combat. Les morts étaient souvent placés dans des cimetières locaux ou, souvent aussi, dans les champs de bataille eux-mêmes.

Les corps des soldats dont les familles pouvaient se le permettre étaient parfois rapatriés pour être enterrés à un cimetière de leur ville natale.

Le corps d’au moins un Canadien, le capitaine Robert Clifford Darling du 15e Bataillon (48th Highlanders), mort des suites de blessures en Angleterre le 19 avril 1915, fut officiellement rapatrié au Canada et enterré au cimetière Mount Pleasant de Toronto.

Les corps des soldats dont les familles pouvaient se le permettre étaient parfois rapatriés pour être enterrés dans un cimetière de leur ville natale.

Lorsque Fabian Ware apprit, après s’être porté volontaire auprès de la Croix-Rouge pour enregistrer l’emplacement des lieux de sépulture britanniques en 1914, que les registres officiels n’étaient pas conservés, il prit des mesures qui menèrent à la création de la Graves Registration Commission (commission d’enregistrement des sépultures, NDT).

Ware deviendrait major-général dans l’armée britannique à un âge avancé, et la commission deviendrait la Imperial War Graves Commission (commission impériale des sépultures de guerre, NDT). Aujourd’hui, la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth s’occupe des tombes d’environ 1,7 million de morts militaires du Commonwealth dans plus de 23 000 lieux de sépulture et de monuments commémoratifs dans le monde entier.

En avril 1915, la commission établit une politique d’« égalité de traitement après une égalité de sacrifice ». L’ordonnance interdisait les exhumations à des fins de rapatriement pour des raisons d’hygiène et « en raison des difficultés à traiter de manière impartiale les demandes présentées par des personnes de différents rangs sociaux ».

Outre les questions d’hygiène et d’équité, il y avait la question de la guerre elle-même. La Grande Guerre – la guerre qui mettrait fin à la guerre – fut la première guerre industrialisée : une guerre où les mitrailleuses de versions raffinées étaient omniprésentes, où la mobilité et la précision de l’artillerie s’amélioraient, et où les avions étaient une arme qui offrait de toutes nouvelles possibilités pour faire la guerre.

Les tacticiens militaires furent lents à s’adapter aux nouvelles réalités, et les massacres de soldats qui s’élançaient hors des tranchées et prenaient le no man’s land d’assaut sous le tir des mitrailleuses et de l’artillerie étaient courants. Le nombre de militaires morts à la Première Guerre mondiale s’éleva à plus de neuf millions.

C’était, à toutes fins utiles, une tuerie industrialisée. À eux seuls, les pays du Commonwealth perdirent plus de 1,1 million d’hommes en uniforme entre 1914 et 1918, dont quelque 66 000 Canadiens. Rapatrier les corps était hors de question.

Mais, Anna Durie ne pouvait l’accepter. En juin 1921, Helen et elle se rendirent en France avec l’intention de rapporter la dépouille d’Arthur au Canada par tous les moyens.

Les responsables locaux de la commission tentèrent de retenir cette femme « tout à fait déraisonnable » qui avait « pratiquement perdu la raison sur ce seul sujet », mais en vain.

Dans l’une des nombreuses lettres qu’elle adressa à la commission au cours de deux décennies, elle déclarait que son contrôleur adjoint, le colonel Herbert Tom Goodland d’origine britannique, était Américain « de naissance » et « peu susceptible, [lui semblait-il], de comprendre les normes canadiennes ». Goodland habitait au Canada depuis 30 ans.

Peu convaincues que la dépouille de son fils se trouvait en fait à l’endroit indiqué par la commission, Anna et sa fille, ainsi que deux hommes de la région, exhumèrent le cadavre d’Arthur enveloppé dans une couverture du cimetière Corkscrew pendant la nuit du 30 au 31 juillet 1921.

L’idéaliste Anna avait apparemment contourné la commission et cassé une sanction réticente des autorités locales pour le dérober.

« Avec l’aide de l’un des deux Français qui étaient avec nous, ma fille et moi l’avons placé dans un cercueil en chêne bordé de métal, sur lequel était apposée une plaque de plomb portant le nom et le numéro de son bataillon », écrivit Anna.

Mais, alors que le cercueil était hissé sur la charrette qui les attendait, le cheval rua et cassa les limons. Des éclats de bois s’enfoncèrent dans un flanc de l’animal. La dépouille d’Arthur fut laissée dans le nouveau cercueil et remise dans la tombe.

« Quand j’ai exhumé le corps de mon fils, il n’était qu’à quatre pieds sous la surface du sol, et maintenant le haut de son cercueil n’est seulement qu’à trois pieds sous terre », déplora-t-elle.

Comme ce fut le cas pour de nombreux cimetières de champ de bataille, les dépouilles de certains occupants du Corkscrew, notamment des membres du 58e, seraient transférées par la suite et regroupées dans un endroit plus convenable, dans le cimetière, plus grand, de Loos.

Furieuse de ne pas avoir été prévenue du transfert, convain-cue qu’elle avait été induite en erreur et craignant que la dépouille de son fils ne soit perdue, Anna retourna en France en été 1925 et organisa son propre transfert extraordinaire.

« Je pense que Mme Durie a soudoyé quelqu’un à prix fort. La police avait été informée auparavant d’une éventuelle tentative. »

« Ce n’est que par des mensonges et de fausses déclarations que vous avez pu réussir à enlever la dépouille de mon fils bienaimé […] du cimetière Corkscrew », avait-elle écrit à Ware, alors vice-président de la commission.

« Il n’est pas habituel de trouver un Anglais dépourvu à ce point du sens de l’honneur. »

Ware avertit ensuite Goodland que l’incontrôlable Anna Durie était en route pour l’Europe, lui disant : « Je pense que vous feriez bien d’avertir les gens en privé de faire très attention à la façon dont ils lui parlent. »

L’annonce subséquente des funérailles d’Arthur à Toronto déclencha une enquête de la commission. Son rapport, publié le 4 septembre 1925, dépeignait une scène crue.

« On a découvert que le cercueil a été forcé, que le bois a été brisé et que la coquille de zinc a été coupée, y disait-on. Le cercueil était vide à part quelques [sept] petits fragments d’os et morceaux de tissu. »

« Je pense que Mme Durie a soudoyé quelqu’un à prix fort, écrivit le colonel Henry Osborne, secrétaire général de l’agence canadienne de la commission, dans une autre note. La police avait été informée auparavant d’une éventuelle tentative. »

Dans un dernier acte de défi, Anna remplit un formulaire de demande d’inscription personnelle pour la pierre tombale prévue pour la tombe maintenant vide de son fils à Loos : « Il a pris le seul chemin et l’a suivi jusqu’à une fin glorieuse. »

La requête était superflue. La pierre tombale d’Arthur fut retirée du cimetière de Loos en 1928. L’emplacement de sa tombe est indiqué sur le site Web de la commission du Commonwealth comme étant au cimetière de Toronto (St. James’), au Canada.

Les autorités françaises étaient très désireuses de faire un procès, mais leurs homologues britanniques et canadiens voulaient éviter de se mettre à dos un public aux oreilles sympathique et de susciter un ressentiment qui persisterait parmi la population générale à propos de l’interdit de rapatriement. Il est noté dans un rapport interne de la commission que les gens « qui connaissent bien l’affaire estiment que toute réouverture par une procédure judiciaire [causerait] plus de tort que de bien ».

« Il y a d’autres Canadiens qui essaient de rapporter la dépouille d’un proche au pays », est-il écrit dans un document de mission daté du 2 novembre 1925. « Le bureau du Haut Commissaire n’est pas à l’aise sur ce sujet. »

En effet, la saga de Durie n’était pas la seule tentative par une famille de rapatrier du continent la dépouille d’un être cher. En 1919, avec le consentement du préfet du Pas-de-Calais, en France, la dépouille du major Charles Elliott Sutcliffe fut déterrée à Épinoy et inhumée de nouveau à Lindsay, en Ontario.

Et en mai 1921, après que la commission en eut refusé l’autorisation, William Hopkins, ancien maire de Saskatoon et père du soldat Grenville Carson Hopkins, emporta subrepticement d’un cimetière belge la dépouille de son fils unique à une morgue à Anvers. Elle fut récupérée avant de pouvoir être expédiée au Canada. Hopkins, menacé de poursuites judiciaires, retourna en Saskatchewan les mains vides; son auxiliaire local fut poursuivi en justice, mais la prison lui fut évitée.

Il est suggéré dans les dossiers que la contrebande de corps de soldats après la guerre, en particulier britanniques, était plus courante que les autorités ne voulaient l’admettre.

« Je suis acculé au dilemme, écrivit Ware alors que les gendarmes français enquêtaient en avril 1926. Il est inadmissible que nos cimetières soient violés ainsi en toute impunité – Dieu sait ce qui arriverait si cela se savait.

« Ce que la police craint, c’est que Mme Durie ait eu recours à une organisation qui existe en France pour gagner de l’argent de cette manière, et elle a d’autres preuves à cet effet.

« Je ne vois pas comment je pourrais arrêter le cours de leur enquête ni même si je devrais le faire. D’autre part, eu égard à notre politique générale, à nos propres intérêts et à la bienséance, nous devrions maintenant laisser madame Durie tranquille. »

La commission utilisa les voies diplomatiques canadiennes pour demander que l’affaire soit étouffée.

Les gendarmes, plus soucieux de trouver ses associés français, abandonnèrent les tentatives d’interroger Anna et fermèrent l’affaire le 31 mars 1928.

Anna n’a jamais officiellement reconnu par-devant la commission le rôle qu’elle a joué dans le vol de la dépouille de son fils. Et aucune épidémie causée par un enlèvement de dépouille ne s’est jamais déclarée.

La mère qui ne voulait pas déclarer forfait a succombé à un cancer en décembre 1933, à l’âge de 77 ans. Sa fille, Helen, qui ne s’est jamais mariée, est décédée en 1963.

Elles sont enterrées à côté de William et d’Arthur dans le cimetière St. James. Une Croix du Sacrifice de 2,5 mètres de hauteur marque le lot d’Arthur, sur laquelle sont gravés les mots « he showed conspicuous bravery » (il a fait preuve d’une bravoure remarquable, NDT).

Le mémorial d’Anna atteste son dévouement en tant que mère et la force de la nature qu’elle était.

« Elle était un arbre de vie pour ceux qu’elle a touchés, y est-il inscrit. Ses enfants se lèveront, et la diront bienheureuse. »

Le rapatriement peu orthodoxe est noté dans son dossier de service. – BAC

 

Des gens endeuillés se rassemblent en aout 1925 alors que les restes de Durie sont enterrés au St. James’s Cemetery de Toronto. –