Amour éternel

Quelques jours plus tard, Anna et Helen étaient à bord d’un navire qui faisait route vers le Canada, la dépouille d’Arthur dans une valise. – City of Toronto Archives

Un soir de l’été 1925, deux femmes et deux hommes se glissèrent dans le cimetière britannique de Loos-en-Gohelle, en France, et filèrent vers la concession funéraire 20 de la rangée G. Ils déterrèrent la bière de la tombe n° 19, l’ouvrirent par une extrémité et en sortirent le corps, qu’ils mirent dans un sac avant de s’enfuir dans les ténèbres.

La dépouille était celle du capitaine William Arthur Peel Durie, ancien commis de banque de Toronto qui avait commandé la compagnie « A » du 58e bataillon (centre de l’Ontario). Il avait combattu à la crête de Vimy, à Passendale et à la côte 70. Les femmes étaient sa sœur Helen et sa chère mère, Anna Bella Durie, une femme que l’on disait opiniâtre.

Anna reconnut la dépouille de son fils, qu’elle appelait son « pauvre lapin chéri », grâce aux bottes qu’elle lui avait achetées pour Noël quelques jours avant sa mort.

« J’agissais telle une criminelle, de nuit, pour exhumer le corps d’un des officiers les plus courageux qui aient jamais quitté le Canada! » écrirait-elle par la suite.

On était le 25 juillet 1925. La dépouille d’Arthur, comme on l’appelait dans sa famille, avait été transférée peu avant d’une tombe de champ de bataille au cimetière de Corkscrew, près de l’endroit où il avait péri, aux abords de Lens. Lorsque le petit groupe replaça le cercueil ne contenant plus que quelques fragments d’os et lambeaux de vêtement dans le trou et le recouvrit, la terre ne paraissait pas avoir bougé.

Quelques jours plus tard, Anna et Helen étaient à bord d’un navire qui faisait route vers le Canada, la dépouille d’Arthur dans une valise. Les employés du cimetière et les officiers de l’Imperial War Graves Commission ne surent rien de l’expédition avant que les journaux torontois du 22 aout annoncent son enterrement au cimetière St. James, près de la rue Parliament, à Cabbagetown.

C’était au moins la deuxième fois qu’Anna essayait d’exhumer les restes de son fils, mort au combat fin décembre 1917. Les hauts fonctionnaires de la commission ne la connaissaient que trop bien par ses précédentes tentatives et le flot de lettres qu’elle avait écrites, et ils se doutaient qu’elle était responsable du rapatriement
peu orthodoxe d’Arthur.

Quelques jours plus tard, Anna et Helen étaient à bord d’un navire qui faisait route vers le Canada, la dépouille d’Arthur dans une valise. – City of Toronto Archives

Arthur Durie s’enrôla à 34 ans, en juin 1915. Son père était feu le lieutenant-colonel William Smith Durie, premier commandant du Queen’s Own Rifles of Canada.

Anna avait 43 ans de moins que son mari. Ils n’étaient mariés que depuis cinq ans lorsqu’il mourut, en 1885. Elle se révèlerait d’une force redoutable : une femme de militaire chevronnée et expérimentée de l’époque victorienne, et une mère fervente qui n’allait certainement pas écouter les balivernes de qui que ce soit, et encore moins des pontes de l’armée et des gros bonnets des cimetières.

Un article du Toronto Star de 2014 lui valait le titre de « parent hélicoptère ».

Arthur connut à peine son père. Il avait quatre ans à son décès. Sa mère, veuve à 29 ans, avait reçu un enseignement classique et elle peina à maintenir le niveau de vie auquel elle était habituée.

Dans les années 1890, Anna perdit sa maison et six hectares de terrain sur le chemin Spadina de Toronto. Même si l’argent se faisait rare, elle réussit à envoyer Helen et Arthur dans des écoles privées, où ils furent éduqués avec l’élite de Toronto.

Helen s’épanouit à l’école Bishop Strachan. Arthur resta perpétuellement dans les derniers de sa classe à l’Upper Canada College. « Semble travailler dur », écrivaient ses enseignants, « un peu lent ».

Arthur arrêta l’école au cycle intermédiaire et, en 1899, il fut engagé à la Banque Royale.

« Il aime le travail beaucoup plus qu’au début, écrivit Helen à son grand-père. J’espère qu’il va réussir. Il n’est pas très intelligent, mais il est extrêmement persévérant, et mère et moi espérons qu’il réussira. »

Quelques jours plus tard, Anna et Helen étaient à bord d’un navire qui faisait route vers le Canada, la dépouille d’Arthur dans une valise.

La sœur de Durie, Helen fut complice des agissements de leur mère. – BAC

Il fréquenta la Toronto School for Military Instruction en automne 1908 et obtint le grade de « subaltern », terme militaire britannique pour un officier subalterne. Il s’enrôla peu après la déclaration de guerre et fut incorporé dans le 58e en tant que lieutenant.

Anna suivit son fils alors qu’il commençait sa formation militaire à Niagara-on-the-Lake, puis en Angleterre. Elle s’installa dans un hôtel de Londres et demanda sans relâche aux responsables britanniques et français, ainsi qu’à ceux de la Croix-Rouge de la laisser faire du bénévolat en tant qu’infirmière ou de lui donner n’importe quel travail près du front.

Alors âgée de 60 ans, elle n’était pas étrangère aux conflits. Elle avait vu en 1862 le siège et la capi-tulation de La Nouvelle-Orléans, ville d’adoption de sa famille
irlandaise, pendant la guerre
civile américaine.

Ses offres furent toutes rejetées, mais Anna resta en Angleterre pendant une grande partie de la guerre, active auprès de la Croix-Rouge et soutenue par Arthur, tandis qu’Helen, professeure d’anglais, vivait principalement à Toronto.

Alors qu’Arthur survivait dans les tranchées boueuses et infestées de rats au font front occidental, sa mère lui envoyait des gâteaux et des bonbons d’un magasin londo-nien de la rue Oxford.

Elle lui acheta également un bouclier et un casque pour près de 20 $ (l’équivalent de près de 590 $ CA de 2025).

Dans ses missives à sa mère et à sa sœur, Arthur parlait de la vie au front et des coins de campagne intacts qui lui rappelaient l’Ontario. Il gardait mieux son sang-froid pendant les bombardements qu’à la banque, avoua-t-il à Helen. Il demanda à sa mère de ne pas lui envoyer le casque. Il ne le porterait pas, dit-il. Aucun officier n’en mettait.

« En se promenant dans ce beau pays, on pourrait ignorer que la guerre fait rage », écrivit-il de son logement « quelque part en France » le 21 mars 1916. Le reste de son bataillon était à Vierstraat, en Belgique, dans le saillant d’Ypres, et il s’y rendrait bientôt.

« On voit les paysans labourer la terre, et tout est parfaitement calme, hormis les occasionnels coups de feu. »

Huit semaines plus tard, trois jours après une importante escarmouche au Bois du Sanctuaire (neuf morts, 14 blessés, six commotionnés et 12 disparus), Arthur reçut une balle dans le poumon droit alors qu’il était dans une colonne de ravitaillement qui livrait des munitions près d’Ypres.

On était le 4 mai 1916. Un repor-tage du Toronto Telegram, dont le titre était « HELMET SAVED HIS LIFE » (LE CASQUE LUI A SAUVÉ LA VIE, NDT), rapporta à l’époque qu’il avait également été touché à la tête et avait été inconscient pendant deux jours.

« L’un des nouveaux casques en acier que portent désormais les soldats britanniques au front a sauvé la vie du Lieut. W.A.P. Durie de Toronto », rapportait le journal. Il y était dit que c’est un éclat d’obus, pas une balle, qui l’avait touché.

On ne saura peut-être jamais s’il avait cédé à sa mère et si le casque dont il s’agissait était celui qu’elle lui avait acheté.

« Le lieut. W.A.P. DURIE a été légèrement blessé », est-il indiqué dans le journal de guerre.

En fait, il fut déclaré « gravement blessé » et « dangereusement malade » et hospitalisé pendant quelques mois. Il avait encore un morceau d’acier dans la poitrine lorsqu’il reprit du service, bien que, selon les documents, cela ne lui causait « pas de problème ».

« Nous savions depuis toujours qu’Arthur allait être gravement blessé, c’est pour cela j’étais en Angleterre, confia sa mère dans une des lettres manuscrites inédites qui se trouvent aux archives de Toronto.

J’étais à Londres depuis un peu plus de deux mois et je m’habillais pour aller souper, un charmant soir de mai, lorsque la femme de chambre suédoise m’a apporté un télégramme dans l’une de ces enveloppes brun rougeâtre que quiconque en Angleterre avec un homme au front redoutait. »

Anna partit immédiatement en France, faisant fi de l’interdiction faite aux civils d’aller au front. Elle se rendit à l’hôpital où se trouvait son fils, et s’empressa de critiquer les soins prodigués. Elle s’arrangea pour qu’il y eût toujours des fruits frais et des fleurs à son chevet.

« Il a tant de mal à respirer qu’il halète quand il parle », écrivit-elle à sa fille, lui disant qu’elle était choquée par le sang qui bouillonnait et fuyait de sa bouche chaque fois qu’il essayait de parler.

Il lui fut impossible de s’allon-ger pendant 12 jours. Sa mère l’accompagna à une maison de convalescence à Brighton, en Angleterre. Helen les y rejoi-gnit peu de temps après.

Ils passèrent de nombreuses heures heureuses ensemble. Sa mère et sa sœur espéraient que la blessure d’Arthur marquerait son retour au pays. Sa sœur ne pouvait pas concevoir qu’une commission médicale autorise son bienaimé frère à servir aux premières lignes; il pouvait à peine marcher.

Pendant ce temps, Anna avait obtenu, sans que le sache son fils, une audience auprès de Sam Hughes, ministre de la Milice et de la Défense du Canada.

Elle obtint un poste d’état-major pour Arthur, mais il le refusa. Elle ne se laissa pas décourager et, usant de ses relations dans la bonne société londonienne, elle lui obtint des emplois dans l’administration en Angleterre et en France, qu’il refusa également.

« Je ne veux pas de poste, et je suis vraiment navré que tu aies parlé à Sir Sam Hughes, lui écrivit-il. J’aurais pu avoir du travail à Londres, mais je préfère rejoindre le 58e.

« Tout le monde sait que je veux y retourner et je crains que tu ne m’aies fait que du tort, dit-il à sa mère le 20 novembre 1916. Je sais bien, très chère mère, tu crois que ce que tu fais est pour le mieux, mais ne penses-tu pas que tu es [parfois] un peu impétueuse?

« C’est un bataillon où les officiers et les hommes retournent tous dans leurs propres bataillons en France, et je rejoindrai le 58e en temps voulu. »

Aux dires d’Anna, « Arthur se montrait ferme : Les officiers impériaux retournaient toujours au front sans se plaindre, même avec empressement, et un Canadien ne pouvait pas faire moins. »

À Noël 1916, Arthur était de retour dans un « endroit tranquille » au front, savourant les colis de sa famille et envoyant des chèques en blanc à la maison pour payer les factures de sa mère qui s’empilaient. C’était un officier populaire; les hommes l’appelaient Bill.

À Noël, il lit aux garçons de la Compagnie « A » à laquelle il appartenait des poèmes de Robert Service.

« Tu n’imagines pas à quel point c’était étrange d’être au front le jour de Noël, écrivit-il. Nous étions très près de l’ennemi, qui pouvait nous entendre marcher dans l’eau » dans le no man’s land.

Mais Arthur eut une poussée de fièvre des tranchées et souffrit de neurasthénie, une sorte d’épuisement nerveux semblable à ce qu’on appellerait aujourd’hui le syndrome de fatigue chronique. Il fut envoyé en convalescence au le sud de la France.

« Veux-tu bien me rejoindre
là-bas? » demanda-t-il à sa mère en janvier 1917.

Anna le retrouva à Menton, au bord de la Méditerranée, dans la région de Nice. Ses lettres reflètent sa répulsion des histoires de son fils sur la mort et les cadavres pourrissant dans la boue. Les choses étaient sombres, différentes, dit-elle à sa fille.

« Je ne rentre pas chez moi avant la fin de la guerre, écrivit-elle. Si Arthur va au front en mars, je retournerai en Angleterre; sinon, je resterai en France.

Il est indiqué dans un dossier de l’Imperial War Graves Commission que les restes de Durie avaient été déplacés initialement du cimetière Corkscrew au cimetière britannique de Loos, en France. – Le Mémorial virtuel de guerre du Canada

Je pense que, si tu viens, nous pouvons persuader Arthur de revenir. L’offre londonienne venait de sir Sam : il ne faut pas l’oublier. Je vais discuter de la situation avec Arthur, et on verra ce qu’il en est. »

Arthur retourna au 58e en mars 1917, et il prit part à l’assaut de la crête de Vimy, où il fut gazé. Sa carte de la bataille, tachée de boue, illustrant les barrages rampants qui eurent tant succès, se trouve aux archives de Toronto.

Il combattit dans le 58e à Passendale plus tard cette année-là, où il récupérait les blessés et les ramenait en sécurité en faisant fi du feu nourri de l’ennemi. Il fut promu capitaine le 15 septembre, et deux semaines plus tard, il était de retour à Londres pour 10 jours de repos.

Il « me donne l’impression d’un vieil homme brisé », écrivit Anna à sa fille.

Le repos l’aida, mais les hauts gradés « se sont aperçus que sa santé souffre, tout comme lui, et cela le rend sauvage », déclara sa mère.

Arthur retourna à Londres en décembre, où il fut en permission pendant 14 jours. Il retrouva son unité le 22.

Six jours plus tard, le 28 dé-cembre 1917, le 58e relevait le 116e Bataillon (comté de l’Ontario) sur les lieux d’une autre grande victoire canadienne. C’est à la côte 70 qu’eut lieu la première action majeure menée par le Corps canadien sous les ordres d’un commandant canadien, le lieutenant-général Arthur Currie.

La bataille, qui dura du 15 au 25 aout, donna aux Alliés une position stratégique cruciale surplombant la ville minière occupée de Lens. Six Canadiens obtinrent la Croix de Victoria à la côte 70.

Les Canadiens tenaient ferme dans un secteur particulièrement actif.

La compagnie de Durie, la « A », occupait la tranchée Nabob, à droite; la compagnie « D » avait pris position dans la tranchée Nestor, à gauche, tandis que la compagnie « C » occupait des positions de soutien dans les tranchées Congress et Catapult et la compagnie « B » se tenait en réserve avec le quartier général du bataillon dans la tranchée Counter.

La relève se déroula sans incident. Le bataillon ne déplora aucune victime pendant le mois de décembre, ce qui n’allait pas tarder à changer.

Tôt le lendemain, alors qu’un vent froid soufflait du nord, les Allemands déclenchèrent un assaut aux mortiers. Le mortier de 25 centimètres minenwerfer était une arme extrêmement performante et, ce jour-là, l’ennemi l’utilisa de manière très efficace.

« À 9 h 45, un bombardement massif de mortiers de tranchée est advenu devant la compagnie “A” (carré N.8.b.) et dans la tranchée de communication CANTEEN, dont la plus grande intensité a eu lieu à 10 heures », écrivit le major Dougall Carmichael, commandant par intérim du bataillon.

« Il y a eu plusieurs victimes, dont le capitaine W.A.P. Durie, O.C. [officier commandant] la compagnie « A » et deux simples soldats qui ont été tués, et il y en a eu deux de blessés.

Trois ans plus tard, jour pour jour, un soldat écrivit à Anna pour lui expliquer que « Bill » était mort en cheminant dans la tranchée de communication une demi-heure après le début de l’attaque.

« Nous avons reçu l’ordre, en décembre, de nous rendre aux tranchées dans une partie très mauvaise de la ligne juste au nord de Lens, écrivait W.H. Edwards en 1920, et le 29 décembre 1917, les boches ont adminis-tré une raclée aux hommes de Bill en lançant un très gros tir de barrage sur notre front.

“Comme d’habitude, il était partout là-dedans à encourager ses hommes, alors qu’il aurait pu être allongé à l’abri dans sa casemate, mais pas lui : il est sorti, a recueilli les quelques hommes qu’il lui restait et est resté avec eux alors que son sergent le sermonnait pour qu’il descende, mais il a refusé de partir et a été touché, ce qui a été la perte du plus grand homme que le bataillon ait jamais eu. »

Selon les rapports, il mourut sur le coup. Peu de temps après, 20 Allemands sortirent de la tranchée d’en face et commencèrent à s’avancer.

« Le groupe était précédé d’environ 20 mètres par 2 éclaireurs », rapporta Dougall, un agriculteur de 32 ans qui allait finir la guerre décoré d’une Croix militaire avec barrette et l’Ordre du service distingué avec barrette, et qui avait été Cité à l’ordre du jour deux fois.

« À ce moment-là, notre tranchée n’était pas bien gardée, mais le groupe a été dispersé par le sergent [Joseph] Hardy, qui a tiré sur les deux guides avec son révolver et par le lieutenant Horton qui a dirigé une mitrailleuse Lewis sur le reste. »

Les Allemands larguèrent 200 bouteilles de gaz sur la ligne canadienne le lendemain, à 4 h 30, blessant sept autres membres du 58e. Une explosion en toucha six autres.

Arthur fut enterré au champ de bataille dans une tombe creusée à la hâte dans ce qui allait devenir le cimetière britannique Corkscrew (Bully-Grenay), en France.

Avant la Première Guerre mondiale, l’armée britannique et donc l’Empire britannique n’avaient aucune politique prévoyant des lieux de sépulture pour les soldats morts au combat. Les morts étaient souvent placés dans des cimetières locaux ou, souvent aussi, dans les champs de bataille eux-mêmes.

Les corps des soldats dont les familles pouvaient se le permettre étaient parfois rapatriés pour être enterrés à un cimetière de leur ville natale.

Le corps d’au moins un Canadien, le capitaine Robert Clifford Darling du 15e Bataillon (48th Highlanders), mort des suites de blessures en Angleterre le 19 avril 1915, fut officiellement rapatrié au Canada et enterré au cimetière Mount Pleasant de Toronto.

Les corps des soldats dont les familles pouvaient se le permettre étaient parfois rapatriés pour être enterrés dans un cimetière de leur ville natale.

Lorsque Fabian Ware apprit, après s’être porté volontaire auprès de la Croix-Rouge pour enregistrer l’emplacement des lieux de sépulture britanniques en 1914, que les registres officiels n’étaient pas conservés, il prit des mesures qui menèrent à la création de la Graves Registration Commission (commission d’enregistrement des sépultures, NDT).

Ware deviendrait major-général dans l’armée britannique à un âge avancé, et la commission deviendrait la Imperial War Graves Commission (commission impériale des sépultures de guerre, NDT). Aujourd’hui, la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth s’occupe des tombes d’environ 1,7 million de morts militaires du Commonwealth dans plus de 23 000 lieux de sépulture et de monuments commémoratifs dans le monde entier.

En avril 1915, la commission établit une politique d’« égalité de traitement après une égalité de sacrifice ». L’ordonnance interdisait les exhumations à des fins de rapatriement pour des raisons d’hygiène et « en raison des difficultés à traiter de manière impartiale les demandes présentées par des personnes de différents rangs sociaux ».

Outre les questions d’hygiène et d’équité, il y avait la question de la guerre elle-même. La Grande Guerre – la guerre qui mettrait fin à la guerre – fut la première guerre industrialisée : une guerre où les mitrailleuses de versions raffinées étaient omniprésentes, où la mobilité et la précision de l’artillerie s’amélioraient, et où les avions étaient une arme qui offrait de toutes nouvelles possibilités pour faire la guerre.

Les tacticiens militaires furent lents à s’adapter aux nouvelles réalités, et les massacres de soldats qui s’élançaient hors des tranchées et prenaient le no man’s land d’assaut sous le tir des mitrailleuses et de l’artillerie étaient courants. Le nombre de militaires morts à la Première Guerre mondiale s’éleva à plus de neuf millions.

C’était, à toutes fins utiles, une tuerie industrialisée. À eux seuls, les pays du Commonwealth perdirent plus de 1,1 million d’hommes en uniforme entre 1914 et 1918, dont quelque 66 000 Canadiens. Rapatrier les corps était hors de question.

Mais, Anna Durie ne pouvait l’accepter. En juin 1921, Helen et elle se rendirent en France avec l’intention de rapporter la dépouille d’Arthur au Canada par tous les moyens.

Les responsables locaux de la commission tentèrent de retenir cette femme « tout à fait déraisonnable » qui avait « pratiquement perdu la raison sur ce seul sujet », mais en vain.

Dans l’une des nombreuses lettres qu’elle adressa à la commission au cours de deux décennies, elle déclarait que son contrôleur adjoint, le colonel Herbert Tom Goodland d’origine britannique, était Américain « de naissance » et « peu susceptible, [lui semblait-il], de comprendre les normes canadiennes ». Goodland habitait au Canada depuis 30 ans.

Peu convaincues que la dépouille de son fils se trouvait en fait à l’endroit indiqué par la commission, Anna et sa fille, ainsi que deux hommes de la région, exhumèrent le cadavre d’Arthur enveloppé dans une couverture du cimetière Corkscrew pendant la nuit du 30 au 31 juillet 1921.

L’idéaliste Anna avait apparemment contourné la commission et cassé une sanction réticente des autorités locales pour le dérober.

« Avec l’aide de l’un des deux Français qui étaient avec nous, ma fille et moi l’avons placé dans un cercueil en chêne bordé de métal, sur lequel était apposée une plaque de plomb portant le nom et le numéro de son bataillon », écrivit Anna.

Mais, alors que le cercueil était hissé sur la charrette qui les attendait, le cheval rua et cassa les limons. Des éclats de bois s’enfoncèrent dans un flanc de l’animal. La dépouille d’Arthur fut laissée dans le nouveau cercueil et remise dans la tombe.

« Quand j’ai exhumé le corps de mon fils, il n’était qu’à quatre pieds sous la surface du sol, et maintenant le haut de son cercueil n’est seulement qu’à trois pieds sous terre », déplora-t-elle.

Comme ce fut le cas pour de nombreux cimetières de champ de bataille, les dépouilles de certains occupants du Corkscrew, notamment des membres du 58e, seraient transférées par la suite et regroupées dans un endroit plus convenable, dans le cimetière, plus grand, de Loos.

Furieuse de ne pas avoir été prévenue du transfert, convain-cue qu’elle avait été induite en erreur et craignant que la dépouille de son fils ne soit perdue, Anna retourna en France en été 1925 et organisa son propre transfert extraordinaire.

« Je pense que Mme Durie a soudoyé quelqu’un à prix fort. La police avait été informée auparavant d’une éventuelle tentative. »

« Ce n’est que par des mensonges et de fausses déclarations que vous avez pu réussir à enlever la dépouille de mon fils bienaimé […] du cimetière Corkscrew », avait-elle écrit à Ware, alors vice-président de la commission.

« Il n’est pas habituel de trouver un Anglais dépourvu à ce point du sens de l’honneur. »

Ware avertit ensuite Goodland que l’incontrôlable Anna Durie était en route pour l’Europe, lui disant : « Je pense que vous feriez bien d’avertir les gens en privé de faire très attention à la façon dont ils lui parlent. »

L’annonce subséquente des funérailles d’Arthur à Toronto déclencha une enquête de la commission. Son rapport, publié le 4 septembre 1925, dépeignait une scène crue.

« On a découvert que le cercueil a été forcé, que le bois a été brisé et que la coquille de zinc a été coupée, y disait-on. Le cercueil était vide à part quelques [sept] petits fragments d’os et morceaux de tissu. »

« Je pense que Mme Durie a soudoyé quelqu’un à prix fort, écrivit le colonel Henry Osborne, secrétaire général de l’agence canadienne de la commission, dans une autre note. La police avait été informée auparavant d’une éventuelle tentative. »

Dans un dernier acte de défi, Anna remplit un formulaire de demande d’inscription personnelle pour la pierre tombale prévue pour la tombe maintenant vide de son fils à Loos : « Il a pris le seul chemin et l’a suivi jusqu’à une fin glorieuse. »

La requête était superflue. La pierre tombale d’Arthur fut retirée du cimetière de Loos en 1928. L’emplacement de sa tombe est indiqué sur le site Web de la commission du Commonwealth comme étant au cimetière de Toronto (St. James’), au Canada.

Les autorités françaises étaient très désireuses de faire un procès, mais leurs homologues britanniques et canadiens voulaient éviter de se mettre à dos un public aux oreilles sympathique et de susciter un ressentiment qui persisterait parmi la population générale à propos de l’interdit de rapatriement. Il est noté dans un rapport interne de la commission que les gens « qui connaissent bien l’affaire estiment que toute réouverture par une procédure judiciaire [causerait] plus de tort que de bien ».

« Il y a d’autres Canadiens qui essaient de rapporter la dépouille d’un proche au pays », est-il écrit dans un document de mission daté du 2 novembre 1925. « Le bureau du Haut Commissaire n’est pas à l’aise sur ce sujet. »

En effet, la saga de Durie n’était pas la seule tentative par une famille de rapatrier du continent la dépouille d’un être cher. En 1919, avec le consentement du préfet du Pas-de-Calais, en France, la dépouille du major Charles Elliott Sutcliffe fut déterrée à Épinoy et inhumée de nouveau à Lindsay, en Ontario.

Et en mai 1921, après que la commission en eut refusé l’autorisation, William Hopkins, ancien maire de Saskatoon et père du soldat Grenville Carson Hopkins, emporta subrepticement d’un cimetière belge la dépouille de son fils unique à une morgue à Anvers. Elle fut récupérée avant de pouvoir être expédiée au Canada. Hopkins, menacé de poursuites judiciaires, retourna en Saskatchewan les mains vides; son auxiliaire local fut poursuivi en justice, mais la prison lui fut évitée.

Il est suggéré dans les dossiers que la contrebande de corps de soldats après la guerre, en particulier britanniques, était plus courante que les autorités ne voulaient l’admettre.

« Je suis acculé au dilemme, écrivit Ware alors que les gendarmes français enquêtaient en avril 1926. Il est inadmissible que nos cimetières soient violés ainsi en toute impunité – Dieu sait ce qui arriverait si cela se savait.

« Ce que la police craint, c’est que Mme Durie ait eu recours à une organisation qui existe en France pour gagner de l’argent de cette manière, et elle a d’autres preuves à cet effet.

« Je ne vois pas comment je pourrais arrêter le cours de leur enquête ni même si je devrais le faire. D’autre part, eu égard à notre politique générale, à nos propres intérêts et à la bienséance, nous devrions maintenant laisser madame Durie tranquille. »

La commission utilisa les voies diplomatiques canadiennes pour demander que l’affaire soit étouffée.

Les gendarmes, plus soucieux de trouver ses associés français, abandonnèrent les tentatives d’interroger Anna et fermèrent l’affaire le 31 mars 1928.

Anna n’a jamais officiellement reconnu par-devant la commission le rôle qu’elle a joué dans le vol de la dépouille de son fils. Et aucune épidémie causée par un enlèvement de dépouille ne s’est jamais déclarée.

La mère qui ne voulait pas déclarer forfait a succombé à un cancer en décembre 1933, à l’âge de 77 ans. Sa fille, Helen, qui ne s’est jamais mariée, est décédée en 1963.

Elles sont enterrées à côté de William et d’Arthur dans le cimetière St. James. Une Croix du Sacrifice de 2,5 mètres de hauteur marque le lot d’Arthur, sur laquelle sont gravés les mots « he showed conspicuous bravery » (il a fait preuve d’une bravoure remarquable, NDT).

Le mémorial d’Anna atteste son dévouement en tant que mère et la force de la nature qu’elle était.

« Elle était un arbre de vie pour ceux qu’elle a touchés, y est-il inscrit. Ses enfants se lèveront, et la diront bienheureuse. »

Le rapatriement peu orthodoxe est noté dans son dossier de service. – BAC

 

Des gens endeuillés se rassemblent en aout 1925 alors que les restes de Durie sont enterrés au St. James’s Cemetery de Toronto. –
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