Les FAC devraient se diversifier davantage, dit le CÉMD

La générale américaine Lori Robinson, commandante de Norad, parle aux reporters après son discours à l’institut de la Conférence des associations de la défense. [Stephen J. Thorne]

Le meilleur moment de la Conférence des Associations de la défense qui a eu lieu à Ottawa en février fut sans doute quand, le deuxième jour, Melissa Sanfaçon, élève-officier du Collège militaire Royal, a mis le chef d’état-major de la défense dans ses petits souliers devant une audience pleine d’universitaires, de gradés, de bureaucrates et de diplomates.

Le sujet principal de la conférence de deux jours semblait assez grisant : les grandes puissances, l’ordre mondial et l’examen de la politique de défense canadienne.

La commandante de NORAD, la générale Lori Robinson, venait de parler de l’évolution des menaces et des intentions fuligineuses d’ennemis anciens et nouveaux.

Le professeur d’études politiques Kim Nossal de l’Université Queen’s avait quant à lui décrit un gouver-nement américain « insurgé » et « résolu à démanteler l’ordre mondial ». Un groupe d’experts avait parlé de la « déchéance » possible de l’Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord, vieille de 68 ans.

Mais l’élève-officier Sanfaçon avait des choses plus fondamentales à l’esprit, et elle n’allait pas laisser le général Jonathan Vance se défiler devant ses questions.

Il venait de promettre d’accroître l’enrôlement des femmes au cours des dix prochaines années et de juguler l’inconduite sexuelle qui persiste dans les rangs.

Sanfaçon voulait des précisions sur l’enrôlement. « À propos de faire entrer plus de femmes dans les Forces, je me demande si l’on a pensé aussi à un paquetage qui soit vraiment utile et plus adapté aux femmes dans les opérations », a-t-elle demandé.

Elle a mentionné l’armure et les sacs à dos en particulier, faisant remarquer que l’armée américaine avait commencé à distribuer aux femmes des paquetages conçus pour elles tandis que les Forces canadiennes ne le faisaient toujours pas. L’armature de son sac à dos, a-t-elle souligné, a été distribuée en 1982 pour ce qui était alors le soldat moyen : un homme de 5 pieds et 11 pouces pesant 175 livres. Sanfaçon mesure 4 pieds et 11 pouces, et elle pèse 100 livres.

« Il n’est pas vraiment fonctionnel ni pratique, » a-t-elle dit.

« C’était comme ça pour moi aussi, a répondu Vance. J’ai cinq pieds sept, voyez-vous? J’ai été irrité par ces affaires-là pendant toute ma carrière, moi aussi. »

« Mon armure m’arrive ici », a-t-il ajouté en levant le menton et plaçant une main en dessous. Il a ensuite ajouté, au plaisir de tous : « en bref, vous avez tout à fait raison. »

Par la suite, le général Vance a réitéré son accord avec la cadette. Il a dit avoir demandé au lieutenant-général Paul Winnyk, commandant de l’armée, d’assurer un suivi avec elle.

Il a promis d’augmenter le nombre de femmes dans le militaire d’un pour cent par année jusqu’à ce qu’elles représentent 25 % des effectifs, contre 14 % seulement actuellement.

« La diversité et l’augmentation du nombre de femmes dans les Forces armées canadiennes, ce n’est pas seulement parce que c’est une bonne chose à faire, il s’agit de la survie de l’institution, a dit Vance à l’assemblée. »

Pour atteindre ces objectifs de recrutement, le vérificateur général Michael Ferguson a rapporté en novembre qu’il fallait absolument recruter davantage de femmes, mais il a aussi fait remarquer qu’aucune mesure d’équité d’emploi pour ce faire n’avait encore été prise. Environ la moitié des femmes enrôlées dans les Forces canadiennes sont cantonnées à six professions, parmi les plus de cent que l’on y trouve : celles des commis de soutien à la gestion des ressources, des techniciens en approvisionnement, des officiers de la logistique, des techniciens médicaux, des infirmiers et des cuisiniers.

Vance a déclaré que le militaire devait changer la manière dont il attire, fidélise et congédie ou libère son personnel.

« Pour changer la nature des Forces armées, pour les rendre plus diverses et y inclure encore plus de femmes, il faut changer, » dit-il.

Les multiples problèmes de ressources humaines que le militaire doit surmonter sont fâcheux pour sa cause. Plus de 300 soldats envoyés au Koweït soutenir le combat contre l’ÉIIS ont appris en décembre qu’ils allaient perdre un allègement fiscal, en guise de solde de danger, équivalent à 1 500 $ par mois ou plus. Une entente a été conclue à la suite d’un examen du ministère de la Défense, mais certains soldats restent exclus de la mesure fiscale sur laquelle ils croyaient pouvoir compter. Cela a bien failli être un vrai désastre de relations publiques.

Au même moment, de nombreux anciens militaires devaient attendre indéfiniment entre leur dernier chèque de solde et leur premier chèque de pension. La SRC a rapporté que le nombre d’arriérés dans les dossiers a atteint 13 000 l’an dernier.

Le nombre de militaires en service ou retraités ayant un trouble de stress post-traumatique reste élevé depuis l’Afghanistan, et celui des suicides parmi eux augmente toujours : « un défi énorme », a déclaré le général Vance, qui a ajouté que la moitié de ceux qui s’étaient suicidés n’étaient pas soignés, et qu’ils auraient dû l’être.

Par ailleurs, Statistique Canada a constaté lors d’un sondage effectué auprès de 43 000 soldats que le taux d’agressions sexuelles dans le militaire au cours des 12 mois précédents était presque le double de celui de l’ensemble de la population, soit 1,7 % comparé à 0,9 %.

Vance a fait de la chasse à l’inconduite sexuelle une priorité de son mandat avec l’opération Honneur, mais il a dit aussi que les problèmes plus généraux concernant les ressources humaines exigeaient une approche exhaustive et à long terme de ce qu’il appelle « le parcours, à partir du point où nous vous recrutons, puis pendant votre service et au-delà ».

« Nos critères de sélection sont en grande partie axés sur un type de personnes, des personnes qui sont tout à fait en forme et [prêtes] à être déployées, qui sont des généralistes dans la plupart des cas ou des spécialistes lorsqu’il nous faut des spécialistes, a-t-il poursuivi. Cela risque de ne pas fonctionner à l’avenir. Nous pourrions fort bien être obligés de changer les conditions de service. »

Il a ajouté qu’on devrait permettre aux militaires de passer plus librement du service régulier au service de réserviste, du temps partiel au temps complet, de l’emploi restreint à l’emploi non restreint.

Alors Les FAC sont en train d’étudier « toutes sortes de conditions de service pour que [les militaires] aient plus de souplesse au long de leur parcours », et de moderniser leurs politiques en matière de gestion du personnel. « L’objectif ultime doit être, devra toujours être, de produire les Forces armées dont a besoin le Canada pour mener les opérations décidées par le gouvernement, maintenant et à l’avenir, » a-t-il dit.

Vance a notamment promis de présenter « aussi vite que possible » une nouvelle organisation militaire, une « unité de transition » commandée par un général qui instituera un « processus professionnel » pour guider les militaires quittant les forces armées, et les préparer aussi bien que possible à cette étape de leur vie.

« Nous voulons nous assurer que les anciens combattants ont toutes les chances de leur côté, » a déclaré Vance aux journalistes, après sa présentation. « Une transition réussie, un départ des Forces armées réussi au plan professionnel et au plan administratif, c’est tout aussi important que le bon déroulement de l’entrée dans les Forces. »

« Il y a trop de gens obligés de faire cavalier seul; de lire les règlements tout seuls; de découvrir tout seuls la marche à suivre. Et cela s’aggrave quand on y ajoute le retard d’un chèque de pension ou quelque chose qu’ils auraient dû savoir, mais qu’ils ne savaient pas parce qu’ils n’avaient pas lu un certain paragraphe dans un volume épais comme ça. Les gens ont besoin d’appui quand ils entrent dans les Forces armées, et ils ont besoin d’appui quand ils les quittent. Et ils en ont encore plus besoin s’ils ont été blessés. »

Le CÉMD, presque un an après avoir pris ses fonctions, a cependant refusé de confirmer toute échéance, admettant qu’une mise en œuvre pourrait débuter dans pas moins de deux ans. « Je veux commencer aussitôt que possible, » a-t-il dit.

À votre service: Les ainés devraient prendre garde à l’exploitation financière

L’exploitation financière est la sorte de maltraitance des personnes âgées la plus commune au Canada. Les personnes les plus vulnérables sont les personnes qui se sentent seules, qui sont isolées, ou en mauvaise santé, car ce sont elles qui ont le plus de difficulté à dire non lorsqu’on leur demande de l’argent.

L’exploitation financière peut être difficile à déceler ou à reconnaitre. Elle est souvent progressive, sur une longue période, plutôt que ponctuelle. L’important, pour vous en protéger, c’est de ne pas oublier que votre argent et vos biens vous appartiennent. Ils n’appartiennent ni à votre famille ni à qui que ce soit d’autre.

Qu’est-ce que l’exploitation financière?

L’exploitation financière consiste en l’utilisation illégale ou sans autorisation de l’argent ou des biens de quelqu’un d’autre, y compris les pressions exercées dans le but d’accéder aux fonds ou aux biens d’autrui.

Le vol et la fraude sont deux sortes d’exploitation financière très évidentes. Par exemple, si quelqu’un encaisse votre chèque de pension et conserve l’argent en tout ou en partie sans votre permission, ou s’il emploie abusivement une procuration pour retirer de l’argent de votre compte bancaire pour lui-même, il vous vole.

Mais d’autres sortes d’exploitation financière sont plus difficiles à déceler. Il pourrait s’agir d’employer des moyens de pression pour vous forcer à prêter ou à donner de l’argent ou des possessions, à modifier votre testament ou votre procuration, ou à signer des documents juridiques ou financiers que vous ne comprenez pas.

Les abuseurs sont habituellement des gens qui ont un lien étroit avec vous. Ils profitent de leur lien pour vous exploiter, pour vous obliger à faire ce qu’ils veulent.

Demandez de l’aide si vous pensez que vous êtes victime d’exploitation financière. Si aucun de vos proches n’est en mesure de vous aider à faire cesser l’exploitation, il existe des ressources communautaires qui le peuvent.

Demandez à un employé de banque ou de caisse populaire, ou même à un médecin, où vous pourriez obtenir des conseils et de l’aide. Vous pourriez aussi communiquer avec la police de votre collectivité.

D’autres renseignements sur l’exploitation financière sont donnés sur le site Web du gouvernement du Canada www.ainés.gc.ca.


À votre service est écrit par des officiers d’entraide des directions de la Légion. Pour communiquer avec un officier d’entraide, composez sans frais le 1-877-534-4666, ou visitez le site Web d’une direction. Consultez www.legionmagazine.com pour les archives des trois dernières années.

 

Le ministre Sajjan sur le maintien de la paix et l’OTAN

Le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, serre la main du secrétaire de la Défense des États-Unis, James Mattis, au Pentagon, le 6 février. [CPLC Jennifer Kusche, Caméra de combat des Forces canadiennes]

Demandez à d’anciens soldats ce qu’ils pensent des missions de maintien de la paix, et il y a fort à parier que leur réponse sera défavorable. Aller dans une zone de conflit en tant qu’arbitre ou policier, c’est avoir une main attachée dans le dos, diront-ils.

Les règles d’engagement strictes – comme celle qui interdit aux Casques bleus de tirer sauf si on leur tire dessus – ont mis les soldats de la paix en danger et restreint leur efficacité.

Le ministre de la Défense nationale Harjit Sajjan, ancien combattant décoré qui a été blessé en service en Bosnie et a passé trois périodes d’affectation en Afghanistan, ne conteste pas les impressions de ses anciens collègues.

« Il faut voir comment le maintien de la paix a commencé, nous dit-il lors de l’entrevue qu’il nous a accordée. Il a été créé dans un contexte de sécurité concernant des accords de paix signés entre les côtés opposés, où l’on plaçait une force d’intervention entre eux pour faire respecter la paix.

« Au fil du temps, les conflits ont changé. Ils n’étaient pas évalués aussi bien qu’ils auraient dû l’être, ce qui a créé [de nouvelles] difficultés. Les règles d’engagement ne convenaient pas, et il n’y avait pas de chaine de commandement établissant clairement l’autorité ultime. »

L’an dernier, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il engagerait jusqu’à 600 soldats dans des opérations de soutien de la paix de l’ONU, mais la décision a été retardée à la suite de l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Mme Nikki Haley, ambassadrice nommée par Donald Trump à l’ONU, donne la priorité absolue à la réforme du maintien de la paix. Les Américains dépensent presque 8 milliards de dollars (USD) chaque année et elle veut passer en revue les 16 missions des É.-U. pour savoir lesquelles réussissent à maintenir la paix et lesquelles échouent.

Trump a déclaré que Washington dépensait beaucoup trop pour la sécurité d’autres pays.

Par ailleurs, Sajjan a rencontré pour la première fois son homologue américain, le général de fusiliers marins à la retraite James Mattis, le 6 février. Le ministre et le secrétaire de la Défense ont discuté de la défense continentale ainsi que de problèmes multilatéraux, dont les engagements concernant la direction de groupements tactiques de l’OTAN en Europe de l’Est et les opérations de l’ONU.

Mais, à l’issue de la discussion, on ne savait toujours pas où ni quand ces engagements envers l’ONU seraient honorés. Le Canada envisa-geait d’envoyer des soldats au Mali.

Quoi qu’il en soit, il est certain que la prochaine mission de maintien de la paix sera administrée de façon très différente de la plupart de celles qui l’auront précédée. L’époque où il y avait deux factions ennemies, une ligne de front, et des formalités diplomatiques est révolue dans bien des cas.

Les facteurs en jeu sont de plus en plus complexes, et il est injuste de placer des soldats dans des situations qui n’ont pas été évaluées rigoureusement, dit Sajjan.

Les temps ont vraiment changé, dit-il, et en ce qui a trait au maintien de la paix, il n’y a pas de solution « taille unique ». Selon lui, le Canada, grâce à sa diversité et à sa vision du monde, est particulièrement bien placé pour les opérations de soutien de la paix des temps modernes.

« Il faut d’abord comprendre le conflit, dit-il. Quand on comprend le conflit, on peut mettre en place le bon mécanisme pour atteindre ses objectifs. Le maintien de la paix d’aujourd’hui n’est pas comme celui d’autrefois. »

Des règles d’engagement robustes, oui, mais souples aussi pour permettre aux commandants sur le terrain de prendre des décisions rapidement pour assurer la sécurité des civils.

La manière novatrice dont le Canada aborde le maintien de la paix ne se limite pas aux options militaires, a-t-il ajouté. Plusieurs ministères travaillent à déterminer où les Canadiens peuvent utiliser au mieux leurs ressources limitées.

En Afrique, par exemple, la pauvreté et le grand nombre de jeunes sans espoir d’avenir sont d’importants facteurs dans le recrutement et la formation d’extrémistes. « Si nous ne leur donnons pas d’avenir, ils trouvent quelque chose d’autre à faire et, malheureusement, ils sont manipulés par la propagande des extrémistes. »

C’est à l’armée qu’on fait le plus attention, mais surtout au rôle d’appui qu’elle joue dans bien des opérations de soutien de la paix, dit Sajjan. « Nous voulons apporter des solutions novatrices qui feront réellement avancer les choses et qui amélioreront l’efficacité [de ces missions] et résoudrons les problèmes qui ont marqué les Nations Unies par le passé. »


Sajjan a aussi rejeté toute suggestion selon laquelle les jours de l’Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord seraient comptés.

« Je suis convaincu que les états membres sont tous conscients de l’importance de l’OTAN, a déclaré Sajjan. Je pense que la discussion se concentrera sur la manière dont nous pourrions améliorer l’OTAN. C’est ce que nous cherchons à faire depuis toujours. »

Après avoir pris officiellement ses fonctions, Trump a dit au journal allemand Bild et au London Times que l’alliance de 28 membres était « obsolète » et injuste pour les États-Unis.

Cinq membres de l’OTAN seulement ont respecté la norme de deux pour cent du PIB l’an dernier :la Grèce, l’Estonie, la Pologne, le Royaume-Uni, les États-Unis. La contribution du Canada a légèrement augmenté en 2016, passant de 0,98 % à 1,02 % du PIB.

Le Canada est ainsi passé du 23e au 20e rang parmi les 28 pays membres de l’OTAN en termes du pourcentage du PIB alloué à cette institution, à égalité avec la Hongrie et la Slovénie. Seuls la Belgique, la République tchèque, l’Islande, le Luxembourg et l’Espagne dépensent moins que le Canada en soutien à l’OTAN. Le Canada consacre actuellement environ 20 milliards de dollars (CAD) par année au budget de la défense.

Sajjan a confirmé que le Canada augmenterait ses dépenses militaires à la suite d’un examen de la défense nationale, mais il a ajouté que les budgets nationaux de la défense n’étaient pas liés en soi aux contributions des pays membres à l’Organisation. Le Canada, dit-il, est le sixième contributeur par ordre d’importance, et cette contribution est bien plus élevée que ne le laisserait supposer sa taille.

« En règle générale, oui, si l’on met des fonds dans la défense, on en fait plus, dit-il. Mais on peut injecter autant de fonds qu’on veut dans le militaire, si en fin de compte on n’utilise pas ces ressources pour appuyer l’OTAN, on n’apporte pas vraiment de soutien légitime. »

Parmi les contributions du Canada, il y a la direction d’une mission de l’OTAN en Lettonie, où il a engagé 450 soldats en plus du matériel militaire comme des véhicules blindés légers, afin de prévenir l’agression russe en Europe de l’Est.

« Nous favorisons le multilatéra-lisme, dit Sajjan. Nous sommes l’un des fondateurs de l’OTAN et nous allons y jouer un rôle important.

« L’OTAN joue un rôle crucial pour la paix globale, non seulement en Europe, mais ailleurs dans le monde, du renforcement des capacités à la dissuasion. »

Mattis, qui a été commandant suprême allié Transformation, a téléphoné au général Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, après avoir parlé à Sajjan, et il a insisté sur « le rôle clé que joue l’OTAN dans la sécurité transatlantique », selon le Pentagone.

Sajjan a déclaré que les dépenses militaires à venir du Canada seront « liées directement à ses engagements ».

« Il ne s’agira pas simplement d’une liste de matériel. Il s’agira d’une politique de défense réelle fondée sur nos capacités, qui nous permettra ensuite de savoir quels sont nos besoins : la taille de notre militaire, la structure et les nouvelles capacités que nous devons acquérir. »

Des espions dans le Saint-Laurent

Photos de l’espion allemand Walter Alfred Waldemar von Janowski prises par la police. [Groupe des collections historiques de la GRC, Regina, Sask.]

L’été de 1942 fut bien différent de ceux que le Canada avait connus depuis plus de cent ans : pour la première fois depuis la guerre de 1812, un ennemi s’introduisit dans les eaux canadiennes. Les sous-marins allemands attaquèrent sans pitié les navires tout au long de la bataille du Saint-Laurent, qui faisait partie de la bataille de l’Atlantique, coulèrent pas moins de 23 navires et firent d’innombrables victimes. Ces attaques sous-marines ne furent pas les seules missions de l’Allemagne dans le Saint-Laurent. À deux reprises au moins, Abwehr, agence du renseignement militaire de l’Allemagne nazie, donna la consigne de se rapprocher suffisamment des rives du Canada pour permettre à un espion d’y débarquer.

L’Allemagne ne perdit pas de temps pour implanter ces espions.Elle s’efforça de trouver des hommes capables de s’assimiler à la vie canadienne sans éveiller les soupçons. Le premier fut le lieutenant M.A. Langbein. Ce dernier avait vécu au Canada de 1928 à 1932, et travaillé en Alberta et au Manitoba. Le U-213 fut chargé de le déposer à l’est de Saint John, et de profiter de l’occasion pour tenter de couler un navire. Sa première tâche fut une réussite, mais la deuxième, un échec. Langbein débarqua aux premières heures du 14 mai 1942, sur une rive du fleuve Salmon, au Nouveau-Brunswick. La stratégie était simple : il porterait un uniforme de la marine, de sorte qu’il puisse être traité comme un prisonnier de guerre s’il était démasqué, au lieu de risquer la peine de mort en tant qu’agent civil. Il avait reçu de l’argent canadien et américain, ainsi qu’un émetteur. Une fois à terre, il enterra son uniforme de marin avec l’émetteur et se dirigea vers St. Martins, puis vers Saint John, Moncton et Montréal, pour finir par s’installer à Ottawa. Il logea au Grand Hôtel que fréquentaient beaucoup de fonctionnaires et de politiciens. Fait étrange, Langbein ne recueillit apparemment aucun renseignement pendant sa mission. Il semble qu’il ait profité de l’occasion pour échapper à l’Allemagne nazie. On ne sait pas exactement combien de temps il est resté au Grand Hôtel, mais à la fin de 1944, il ne lui restait ni argent, ni option. Il s’est donc rendu aux autorités canadiennes. Les agents de la GRC doutèrent de son histoire : pourquoi un espion allemand viendrait-il au Canada sans y faire d’espionnage? Cependant il leur montra où il avait enterré son uniforme et l’émetteur. Les fonctionnaires vérifièrent qu’aucun fait d’espionnage n’avait eu lieu, et Langbein passa le reste de la guerre dans un camp d’internement.

Navire de défense du port de Saint John 15 patrouillant pendant la Seconde Guerre mondiale. [MDN]

Le deuxième espion allemand s’avéra tout aussi inutile, mais pour d’autres raisons. Werner von Janowski arriva au Canada à bord du U-518, qui avait reçu des ordres semblables à ceux du U-213. Von Janowski devait se rendre à Montréal le plus rapidement possible. Comme Langbein, il avait vécu au Canada pendant plusieurs années, ayant immigré en 1930, mais il était retourné en Allemagne peu avant la guerre. Son voyage jusqu’au Canada fut bien plus long que celui de Langbein : Janowski passa 44 jours à bord du sous-marin, et il était atteint de la « puanteur sous-marine » causée par l’humidité et le diesel dans les sous-marins. Il débarqua à la Baie-des-Chaleurs, au Québec, aux premières heures du 9 novembre 1942, avec quelque 5 000 $ canadiens en poche, en vieux billets. Il se changea rapidement et, comme Langbein, enterra son uniforme de marin. Il était cependant beaucoup plus fidèle à sa cause, et il garda son émetteur. Il attendit la lumière du jour et se rendit à un hôtel de la ville où il s’inscrivit sous le nom de William Branton. Il dit au personnel qu’il ne resterait pas longtemps, qu’il n’était là que pour manger un morceau et prendre un bain. La brièveté de son séjour, son odeur, ses vieux billets et ses vêtements firent toutefois naitre les soupçons des gens de l’hôtel. Janowski avait également dit à un client qu’il était arrivé en ville en autobus, alors que le premier autobus n’arrivait pas avant midi ce jour-là. Quand Janowski quitta l’hôtel pour aller prendre le train à la gare de Montréal, le fils du directeur de l’hôtel en informa la police. À l’arrivée des policiers, Janowski s’empressa de se rendre et leur montra où il avait enterré son uniforme, dans l’espoir d’être fait prisonnier de guerre. La GRC tenta sans succès d’en faire un agent double. Janowski fut envoyé en Grande-Bretagne, où il a passé le reste de la guerre dans un camp d’internement.

On oublie souvent que les sous-marins allemands firent de telles incursions en territoire canadien, au point où ils ont réussi à y faire débarquer des espions dans le plus grand secret. La bataille du Saint-Laurent fut une grande préoccupation pour les défenses canadiennes, et les sous-marins firent des ravages partout où ils allaient. Heureusement, les deux espions que l’Allemagne réussit à placer au Canada ne collectèrent pratiquement aucun renseignement d’importance, et leur rôle fut négligeable dans l’issue de la bataille, dont le Canada sortit victorieux.

LA PREMIÈRE GUERRE DU CANADA À L’ÉTRANGER

Les soldats boers, dont ce groupe de commandos, étaient experts en guérilla, et les Britanniques avaient de la peine à les battre. [Domaine Public]


Le 11 FÉVRIER 1900, le contingent canadien de 1 039 soldats envoyé peu avant en Afrique du Sud se joignait à une puissante colonne britannique à Graspan, à la frontière entre le cap des Tempêtes et l’État libre d’Orange des Boers. Le lendemain, sous un soleil de plomb où la température s’éleva jusqu’à 46 °C, le 2e Bataillon (de service spécial) du Royal Canadian Regiment (RCR) traversa 20 kilomètres de veld dans une épaisse poussière rouge jusqu’aux ruines de Ramdam, domaine néerlandais qui avait été incendié par des éclaireurs britanniques. 30 000 soldats, 7 000 non-combattants, 14 000 chevaux et 33 000 mules et bœufs épuisés tirant 600 wagons et plusieurs pièces d’artillerie y firent halte. Entre Ramdam et leur objectif, Bloemfontein, il y avait 200 kilomètres de campagne accidentée et aride.

Le raid malheureux de 1895, dirigé par le Britannique Leander Starr Jameson, fut l’un des nombreux évènements qui menèrent à la deuxième guerre d’Afrique du Sud qui eut lieu de 1899 à 1902. [Alamy/E1GG2T]

Une force boer d’environ 5 000 combattants qui avait assiégé Mafeking, la ville la plus septentrionale du cap des Tempêtes, se repliait vers le sud accompagnée de quelques dizaines de femmes et d’enfants, de plus de 400 wagons et de plusieurs milliers de chevaux devant l’avancée des Britanniques. Le général Piet Cronjé, commandant des Boers, espérait contourner les Britanniques et établir une force de blocage pour protéger Bloemfontein jusqu’à l’arrivée de renforts.

Les Boers se firent aussi discrets que possible, mais rien ne pouvait empêcher les nuages de poussière. Le 16 février, les Boers de Cronjé furent remarqués par des éclaireurs britanniques et des échauffourées éclatèrent. À quelques kilomètres à l’est du gué de Paardeberg (Horse Mountain, ou Montagne des chevaux), sur la rivière Modder, Cronjé croyait encore qu’il lui serait possible de s’échapper. S’attendant à traverser la rivière facilement le lendemain matin, puis à atteindre la route de Bloemfontein pour poursuivre le retrait ordonné, Cronjé fit bivouaquer sa force.

Ce fut une décision fatidique pour les Boers, car elle permit aux Britanniques d’obtenir leur première victoire décisive en Afrique du Sud; et c’est là que des soldats canadiens prirent part à leur premier combat à l’étranger.

LES ORIGINES de cette guerre remontaient à 1835. Quelque 15 000 Voortrekkers désireux d’empêcher les Britanniques d’étendre leur autorité sur les colons hollandais qui se sentaient de plus en plus marginalisés traversèrent le fleuve Orange pour quitter le cap des Tempêtes et établir des républiques indépendantes. Le Transvaal et l’État libre d’Orange établis par les conventions de Sand River en 1852 et de Bloemfontein en 1854 furent reconnus respectueusement, mais à contrecœur, par la Grande-Bretagne.

Les deux républiques étaient des tentatives de la part des colons hollandais de continuer le mode de vie agraire de leurs aïeux qui s’étaient établis en Afrique du Sud au XVIIe siècle, et qu’ils croyaient menacé depuis que les Britanniques avaient saisi le cap, en 1795. En 1814, la mainmise sur le cap des Hollandais par les Britanniques fut rendue officielle au Congrès de Vienne. Le mouvement des Voortrekkers était l’expression d’un rejet de l’influence britannique qui se propageait. La plupart des Boers étaient de fervents croyants : ils pratiquaient un calvinisme strict et ne toléraient aucune autre foi. Après presque 200 ans de guerre avec les tribus africaines, ils étaient aguerris et rompus à l’art de la guérilla qui reposait sur leurs talents de cavaliers, leur grande adresse au tir et une utilisation tactique superbe du terrain. Tous les hommes adultes appartenaient à une formation militaire de type « commando ».

Les Boers espéraient que leur fuite leur permettrait de rester libres de l’influence des Britanniques et de l’empiètement de ces derniers sur leurs nouvelles terres, mais la découverte de diamants en 1867 poussa les Britanniques à annexer le Transvaal en 1871. En décembre 1880, les efforts des Boers visant le renversement de l’annexion ayant échoué, ils recoururent à la résistance armée. À Majuba Hill, le 27 février 1881, ils infligèrent une cuisante défaite à un grand contingent de réguliers britanniques, défaite qui donna lieu à la convention de Pretoria quelques mois plus tard. Bien que la convention ne servît pas à rétablir l’indépendance totale, elle accordait aux Boers un contrôle important de leurs affaires et de leurs terres.

Le premier contingent du Canada à la guerre d’Afrique du Sud, le Royal Canadian Regiment, monta à bord du navire de Sa Majesté Sardinian à Québec le 30 octobre 1899. [Wikimedia Commons]

En 1886, les relations anglo-boers se détériorèrent à nouveau à cause de la découverte dans le Transvaal de la plus grande réserve d’or de la planète. Le président du Transvaal, Paul Kruger, voulant minimiser le danger que les chercheurs d’or représentaient pour l’identité nationale du « peuple de Dieu », comme il appelait les Boers, adopta une législation servant à réserver le droit de vote aux hommes habitant le Transvaal depuis au moins 14 ans, c’est-à-dire, dans la pratique, aux Boers. Il imposa aussi des taxes que les Britanniques jugèrent prohibitives pour protéger la voie ferrée du Transvaal qui allait jusqu’à Johannesburg de l’empiètement des chemins de fer du Cap.

De l’autre côté se trouvait le premier ministre du cap des Tempêtes, Cecil Rhodes, qui cherchait non seulement à agrandir ses intérêts aurifères personnels, mais aussi à unifier toute l’Afrique du Sud sous la couronne britannique. En 1895, après en avoir informé le secrétaire britannique Joseph Chamberlain, il tenta un coup qui échoua lamentablement. Rhodes fut obligé de démissionner, mais le gouverneur et haut-commissaire du cap des Tempêtes, sir Alfred Milner, continua d’exiger que la condition de résidence pour l’admission au droit de vote soit limitée à cinq ans.

Pendant les négociations de mai 1899, Kruger proposa de se mettre d’accord sur sept ans de résidence, ce que Milner refusa. La Grande-Bretagne commença à se préparer à la guerre dans la hâte et à composer un ultimatum que Kruger devança en lançant son propre ultimatum le 9 octobre 1899, exigeant le retrait de tous les soldats britanniques de la frontière. Deux jours plus tard, les Boers lançaient une attaque visant à désorganiser les troupes britanniques qui se rassemblaient à la frontière de Natal, et la deuxième guerre d’Afrique du Sud commença.

Parmi les personnages clés du conflit se trouvaient le général sud-africain Piet Cronjé (à d.) et Paul Kruger, président du Transvaal de 1883 à 1900, le major-général britannique E.T.H. Hutton qui divulgua le projet d’une force canadienne. [Frederick S. Lee/BAC/e002505778, Topley Studio/BAC/PA-028142]

LE SOUTIEN MANIFESTÉ en faveur de l’écrasement de la révolte des Boers était ferme partout dans l’Empire britannique. Les Boers étaient vus comme des paysans diaboliques qui opprimaient les colons et les chercheurs d’or anglophones. Une telle oppression, déclarait-on dans un éditorial du Province de Vancouver, « par une horde de fermiers hollandais ignorants » était une insulte à l’Empire. Les Boers étaient méprisés et on s’attendait à ce que la victoire soit rapide. Après tout, comment une bande de fermiers hollandais pouvait-elle s’opposer à la plus grande puissance mondiale? Il s’agissait du plus haut point du nouvel impérialisme :
les puissances européennes rivalisaient pour étendre leur pouvoir dans le monde, la Grande-Bretagne en tête. Les récompenses étaient des marchés captifs, l’accès à de vastes ressources naturelles, le blocage de la croissance des nations rivales. L’Afrique était au centre de cette lutte : la France, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et la Grande-Bretagne s’y disputaient tous des colonies.

Au Canada, le premier ministre Wilfrid Laurier ne voulait rien savoir de la guerre ni du chauvinisme impérial qui la motivait. Au pouvoir depuis trois ans, il croyait qu’une guerre impériale risquait de fracturer l’union délicate entre le Canada anglais et le Canada français. Seulement, l’appétit pour la guerre était grand dans la population. En 1897, le dominion avait fastueusement célébré le jubilé de diamant de la reine Victoria, et la plupart des Canadiens anglais considéraient que le Canada avait le devoir d’aider la mère patrie. Partout sauf au Québec, on réclamait de passer à l’action. Le cabinet de Laurier était divisé. Cependant, la pression continuait, à laquelle prenait part l’officier général commandant du Canada, le major-général britannique E.T.H. Hutton, le gouverneur général lord Minto et le Bureau colonial. Hutton dressa des plans à la demande du Bureau colonial pour lever une force canadienne de 1 200 hommes et en divulgua des parties aux journaux du pays. De nombreux officiers de la milice furent aussi mis au courant du plan, bien que Laurier fût laissé dans l’ignorance. Lorsqu’il apprit l’existence du plan, il n’avait plus d’autre choix que d’accéder aux demandes de la presse et du public. Un dernier recours, invoquant l’interdiction en vertu de la Militia Act pour les soldats canadiens de servir outre-mer, échoua lorsque la guerre éclata le 11 octobre. Laurier s’avoua vaincu et autorisa un budget de 600 000 $ pour enrôler, équiper et transporter un contingent en Afrique du Sud. La Grande-Bretagne serait ensuite chargée des coûts de son entretien.

La force devait se composer de 1 000 soldats, chacun d’eux acceptant de servir durant un an. Il y avait tant que volontaires que l’on institua un processus de sélection fondé sur la santé, l’adresse au tir et le service militaire antérieur. Malgré le désaccord concernant la guerre au Canada français, les soldats de la compagnie F étaient tous des francophones du Québec, du Nouveau-Brunswick et de l’Ontario, et la moitié de ses officiers et de ses sous-officiers étaient également francophones. Le bataillon fut organisé en huit compagnies de 125 hommes selon leur région : une du Canada de l’Ouest, trois de l’Ontario, deux du Québec et deux des Maritimes (dont le conglomérat francophone). Soixante-dix pour cent des recrues étaient nées au Canada et la plupart des autres étaient venues de Grande-Bretagne. Leur commandant était le lieutenant-colonel William Otter qui s’était distingué pendant la Rébellion du Nord-Ouest.

Le 2nd RCR fut admis à la force permanente et quitta Québec le 30 octobre 1899 à bord du navire de Sa Majesté Sardinian. Plus de 50 000 personnes s’étaient assemblées le long des quais pour lui souhaiter bon voyage.

ET LE VOYAGE SERAIT LONG : 11 000 kilomètres à parcourir en 30 jours. Le Sardinian, transporteur de bovins converti, était si petit que les gens « se marchaient sur les pieds ». Il n’y avait assez de lits de camp que pour la moitié du contingent, et les autres dormaient dans des hamacs. Otter, qui savait que ses hommes n’avaient vraiment pas la formation nécessaire et qu’ils manquaient de cohésion, espérait profiter du temps passé en mer pour leur donner un entraînement rudimentaire. Les quartiers exigus, le mauvais temps et une épidémie de dysenterie écartèrent cette idée. Le Sardinian jeta l’ancre à Cape Town le 30 novembre 1899. Les nouvelles du front étaient affligeantes. Les Boers avaient pris l’initiative et assiégeaient Ladysmith au Natal et Kimberley et Mafeking au cap des Tempêtes.

Un grand nombre de Boers étaient armés du fusil Mauser allemand de sept millimètres qui avait une portée de 1 800 mètres, utilisait une poudre sans fumée permettant au tireur de rester caché et avait un chargeur de cinq cartouches. Bien que le nouveau Lee-Enfield britannique eût un magasin de 10 cartouches, ces dernières devaient être chargées une à une. La rapidité de tir des fusils des Boers, la qualité inattendue de leur artillerie et leurs tactiques téméraires semaient la confusion au sein du commandement britannique.

Le 16 décembre, Londres accepta une offre faite auparavant par le Canada de fournir un deuxième contingent de fantassins et d’une artillerie de campagne montés. La première unité s’appelait 1er Bataillon du Canadian Mounted Rifles quand elle quitta le Canada, mais en août 1900, elle fut renommée Royal Canadian Dragoons (RCD). Ce contingent fut suivi peu après par le 2e Bataillon du Canadian Mounted Rifles (CMR) et la Royal Canadian Field Artillery (RCFA). Le deuxième contingent se composait de 1 289 hommes : 750 fantassins portés et 539 artilleurs.

Pendant que ces unités se préparaient à quitter Halifax apparut du soutien pour un autre contingent canadien, celui de Donald Smith, lord Strathcona and Mount Royal. Ce célèbre bienfaiteur, cofondateur du Chemin de fer Canadien Pacifique et haut-commissaire canadien au Royaume-Uni de 1896 à 1914 déboursa 500 000 $ pour lever un autre régiment de fusiliers montés. Le Strathcona’s Horse comprenait trois escadrons de vachers (dont beaucoup apportaient leur propre cheval) recrutés au Manitoba, bien encadrés par des gendarmes. Son commandant était le légendaire surintendant de la Gendarmerie à cheval du Nord-Ouest, Sam Steele. Ses 28 officiers et 512 hommes d’autres rangs avec leurs 599 chevaux, 3 mitrailleuses Maxim, 500 cartouches par fusil et 500 000 cartouches par Maxim furent embarqués le 16 mars 1900. « Rares sont les offres plus généreuses faites par un sujet de ce pays », fut-il écrit dans un rapport.

Le besoin d’une telle munificence s’était fait douloureusement sentir quelques semaines plus tôt : les Boers avaient infligé de cuisantes défaites à Stormberg, Magersfontein et Colenso entre le 10 et le 15 décembre, la
« Black Week » [semaine noire, NDT]. À ces défaites vint s’ajouter la bataille désastreuse des 23 et 24 janvier à Spion Kop, où 8 000 Boers avaient forcé 20 000 Britanniques à reculer. Les Boers tuèrent 243 Britanniques et en blessèrent 1 250, et il ne leur en avait couté que 67 morts et 267 blessés.

En Grande-Bretagne, la semaine noire avait provoqué la consternation. Le gouvernement décida qu’il lui fallait une force écrasante pour défaire les Boers et un effort militaire massif fut fourni, à la suite duquel 500 000 soldats de l’Empire seraient déployés contre environ 88 000 Boers.

Un bataillon d’infanterie et d’artillerie porté, le Royal Canadian Dragoons, faisait partie du deuxième contingent canadien. [BAC/C-000171; Notman Studio of Halifax]

LE RCR ARRIVA deux semaines avant la semaine noire, mais il ne prit pas part aux combats. Il passa le mois de décembre à s’entrainer et à apprendre les nouvelles tactiques de tir et de manœuvres pour vaincre les tireurs et mitrailleurs boers. Les jours des assauts ordonnés en rangs et des tirs de volée étaient à jamais révolus.

Le 12 janvier, le RCR prit le chemin de Paardeberg, où le général Piet Cronjé allait prendre sa décision fatidique de bivouaquer à l’est de la Modder. Le matin du 17 février, les Boers de Cronjé étaient piégés dans un méandre de la Modder à l’est du gué, la cavalerie britannique ayant coupé leur voie de repli. Bien que la ligne boer s’étirât sur quelque huit kilomètres de long, le cœur de la position avait un mur de wagons de trois côtés et la rivière de l’autre. Les femmes, les enfants, les chevaux et les bœufs y étaient abrités. Le major-général britannique Herbert Kitchener, 1er comte de Kitchener, avait 15 000 soldats pour affronter environ 5 000 Boers.

Ce 18 février serait bientôt connu sous le nom de Bloody Sunday (dimanche sanglant, NDT). La bataille débuta sous un jour favo-rable lorsque Kitchener décida de prendre les tranchées boers d’assaut, ses fantassins arrivant de l’ouest, du sud et de l’est sous le couvert du feu de l’artillerie. Mais vu le terrain accidenté, la cohésion se fissura vite, et l’attaque fut menée de manière désorganisée. Le feu meurtrier des Boers causa la mort ou les blessures à 1 300 hommes dans les rangs britanniques, qui ne firent eux que 300 victimes boers. Pour les Britanniques, il s’agissait de la journée la plus meurtrière de la guerre.

Le RCR, partie de la 19e brigade que commandait le brigadier Horace Smith-Dorrien, avait parcouru 37 kilomètres pour atteindre le champ de bataille. Vu les pertes causées par la maladie et la fatigue, son effectif s’élevait à 872 hommes. Kitchener ordonna à la 19e brigade de traverser la Modder et d’occuper un terrain élevé du nom de Gun Hill au nord-est des Boers. La rivière avait à peu près 80 mètres de largeur et, au milieu de la matinée, les Royal Engineers avaient fixé une corde pour la traverser. Les Canadiens, après avoir pris à la hâte un café, un gâteau sec et leur ration de rhum, entrèrent dans l’eau jusqu’à la poitrine et atteignirent l’autre rive à 10 h 15. Ils avaient réussi l’exploit de faire traverser une mitrailleuse. Ils se joignirent aux troupes britanniques en haut de la Gun Hill et pointèrent leur mitrailleuse vers les Boers qui campaient le long de la rive.

À ce moment-là, le RCR prit la tête de l’avancée de la 19e Brigade contre la ligne boer. Le terrain séparant les Canadiens des tranchées ennemies était totalement ouvert sur environ 1 650 mètres. Les hommes furent obligés de se tapir à terre au bout de 200 mètres à cause de l’intensité des tirs. Durant l’heure qui suivit, les soldats s’avancèrent par petits groupes ou seuls en courses précipitées de 20 ou 30 mètres, ou en rampant. Le flanc gauche s’approcha à quelque 800 mètres des Boers, tandis que le flanc droit s’en approcha à 400 mètres avant d’être immobilisé par les coups de feu. Au milieu, l’avancée était pratiquement nulle. Les hommes se tenaient couchés sous le soleil de feu, le plus petit mouvement attirant des balles, jusqu’au milieu de l’après-midi, quand une courte pluie torrentielle empira leur misère.

Peu après arrivèrent trois compagnies de la Duke of Cornwall Light Infantry commandées par le lieutenant-colonel William Aldworth. Ce dernier, disant à Otter qu’on l’avait envoyé « finir l’affaire » à la baïonnette s’il le fallait, ordonna une charge à 17 h 15. Beaucoup de Canadiens se joignirent aux Cornwalls, mais l’attaque fut repoussée par une vive fusillade.

Les survivants se replièrent jusqu’au gué à la nuit tombée, tandis que les Boers retournèrent à leur campement principal. Le Bloody Sunday avait été la pire journée de combats de la guerre d’Afrique du Sud pour les Canadiens : 21 morts et 60 blessés. Les trois quarts des victimes tombèrent pendant la charge. Quant aux Cornwalls, ils avaient perdu 56 hommes, presque tous tués pendant la charge.

Face à l’échec de ces charges frontales, les Britanniques décidèrent d’avoir recours à un siège, lequel dura jusqu’au 26 février. Croyant qu’il ne restait que peu de provisions aux Boers et que leur moral chancelait, les Canadiens reçurent l’ordre de mener une attaque nocturne. Le 27 février à 2 h, sous un ciel étoilé, baïonnette au fusil, le RCR rampa silencieusement en deux lignes espacées de 4,5 mètres. Aucun mouvement ne fut décelé dans les tranchées boers jusqu’à ce que le bataillon s’en approche à 100 mètres à peu près. Soudainement, les Canadiens étaient à découvert sous un feu meurtrier. Six hommes furent tués et 21, blessés en quelques secondes. Ils s’allongèrent par terre et la première ligne riposta tandis que la deuxième continua son avancée. Au bout d’un échange de tirs de 15 minutes, un Boer cria à la force de se replier. Quatre des six compagnies tombèrent dans le panneau et se retirèrent. Deux compagnies de Néo-Écossais, de Néo-Brunswickois et de Prince-Édouardiens ne furent pas dupes, et elles résistèrent jusqu’à l’aube. Un drapeau blanc apparut au-dessus des tranchées boers à 5 h 15. Les deux compagnies continuèrent de tirer jusqu’à ce qu’un émissaire boer émerge à 6 h pour se rendre sans condition.

Quelque 4 000 Boers, dont Cronjé, furent faits prisonniers. Le RCR avait perdu 33 hommes, 13 morts et 21 blessés, mais la voie de Bloemfontein était libre.

APRÈS LA DÉFAITE DE PAARDEBERG, le commandement boer évita les combats réglés où la supériorité britannique en effectif et en puissance de feu garantissait pratiquement leur défaite. À la place, il formait des unités de commandos allant de quelques hommes à plusieurs milliers. Tirant parti d’un vaste réseau de dépôts pour leur réapprovisionnement et grâce à l’aide des Boers sympathisants, les commandos ne se déplaçaient qu’avec peu d’armes et bagages, frappaient rapidement les réseaux de communication britanniques et se volatilisaient avant que les Britanniques puissent réagir. Cette guérilla réduisait à néant les efforts que faisaient les Britanniques pour capturer le territoire afrikaner. Il leur fallait aussi des milliers d’hommes pour protéger les réseaux de routes et de voies ferrées dont ils dépendaient pour se réapprovisionner et faire venir des renforts.

Le deuxième contingent, se composant de troupes montées, était fort bien adapté à ce nouveau mode de combat, mais cela signifiait que les hommes de l’unité ne servaient que rarement ensemble, surtout dans le cas de la RCFA, dont même les batteries furent réparties entre diverses colonnes britanniques qui poursuivaient les commandos boers.

La RCD et les batteries D et E furent les premières à être affectées à la « chasse aux rebelles ». Du 4 mars au 14 avril, des sections de ces deux unités accompagnèrent les soldats britanniques sur plus de 1 100 kilomètres de terrain difficile entre Victoria West et Upigton, sans engager le combat avec des Boers.

Le 10 avril, le Strathcona atterrissait à Cape Town. En chemin, 27 p. 100 de ses chevaux avaient succombé à la maladie, principalement la pneumonie. Ceux qui survivaient étaient en piètre état. Les hommes n’étaient guère plus vaillants, 63 d’entre eux s’étant portés malades pendant les deux premières semaines du déploiement.

PENDANT CE TEMPS, le 7 mars, le RCR se joignait à la grande avancée des Britanniques vers Bloemfontein. Le 15 mars, après une marche épuisante dans la chaleur
où les hommes faisaient en moyenne 25 kilomètres par jour, la colonne s’introduisit dans la capitale de l’État libre d’Orange sans résistance. Une épidémie de typhus frappa peu après, emportant six hommes. Le 20 avril, le régiment quitta Bloemfontein pour nettoyer une unité de commandos boers à l’est de la ville, laissant quatre officiers et 150 hommes à l’hôpital.

Le 25 avril, les Canadiens traversèrent un terrain à découvert sous la protection de l’artillerie britannique pour prendre le village de Thaba ‘Nchu et deux kopjes (petites collines sur un terrain plat) adjacentes. Le feu nourri des fusils boers tua un homme, en blessa deux autres, et stoppa net l’avancée de la ligne. Otter fut blessé d’une balle au menton et au cou pendant qu’il essayait d’organiser ses hommes, et il fut mis hors de combat pour un mois. La bataille d’Israel Poort, comme on l’a appelée par la suite, fit rage pendant trois heures, jusqu’au repli des Boers. Il n’y eut pas d’autres pertes du côté des Canadiens.

Le Royal Canadian Regiment et le 1st Gordon Highlanders, ayant traversé la rivière Modder à gué, arrivèrent à temps pour se joindre à la journée de combats la plus meurtrière pour les Britanniques. Malgré cela, lorsque l’offensive prit fin le 27 février, la Grande-Bretagne avait remporté sa première victoire contre les Boers, un tournant décisif. [Reinhold Thiele/BAC/C-014923]

Le lendemain, une autre attaque était lancée contre les Boers qui avaient réoccupé un village pour bloquer la route de Pretoria. La bataille mouvementée de quatre jours se termina quand des Canadiens et des Gordon Highlanders, ayant gravi la face abrupte du plateau de Thaba ’Nchu, chassèrent les Boers de cet emplacement stratégique. Malgré la férocité du feu des Boers, les Canadiens n’y perdirent qu’un seul homme. Cette victoire ouvrit la voie vers Pretoria.

Le RCR, dont les effectifs avaient été réduits par la maladie, reçut heureusement 103 volon-taires en renfort juste avant de reprendre son avancée, mais n’eut pas le temps de les former ni de les intégrer dans l’unité. Le 10 mai, il atteignit la rivière Zand, où la bataille du gué se poursuivait. Quatre compagnies de Canadiens essayèrent de prendre un point élevé qui surplombait la rivière à l’extrême droite de la ligne britannique, tandis que les autres compagnies appuyèrent une brigade qui combattait au flanc gauche. Aussitôt que les compagnies atteignirent la colline, elles se trouvèrent dans la mire d’environ 800 Boers. Le sommet de la petite colline étant exigu, une seule compagnie pouvait y former une ligne de feu, alors une autre se plaça en réserve et les deux dernières retournèrent à la brigade principale pour moins s’exposer au feu de l’ennemi. Finalement, une section d’artillerie vint les rejoindre et débloqua la situation en dispersant les Boers. Deux Canadiens avaient été tués et deux, blessés.

Le contingent du Strathcona’s Horse de Samuel Steele – 540 hommes et 599 chevaux – mirent le cap sur l’Afrique du Sud à bord du Monterey. [BAC/PA-028434]

Le 26 mai, Otter reprit le commandement et le RCR, dont l’effectif s’élevait à 443 hommes, traversa la rivière Vaal et fut le premier bataillon britannique à entrer au Transvaal. Il atteignit la rivière Klip trois jours plus tard et y découvrit des Boers retranchés en haut de la colline Doornkop. Le RCR et d’autres bataillons de la 19e Brigade s’avancèrent à 13 h 45, les Canadiens et les Gordon Highlanders en tête. Les Boers incendièrent le veld, et les vêtements et les cheveux de quelques soldats roussirent lorsqu’ils contournèrent les flammes. Le feu imprécis de l’artillerie boer commença lorsque la ligne frontale était à 1 800 mètres de la ligne défensive. Les Boers retranchés, de leur position élevée à 1 000 mètres des Canadiens, prirent ces derniers dans un feu croisé lorsqu’ils s’engagèrent dans le terrain noirci par l’incendie devant la colline. Les Canadiens se mirent à couvert, mais les membres du Gordon continuèrent. Juste avant la tombée de la nuit, ils chargèrent la position des Boers à la baïonnette. Vingt soldats du Gordon furent tués et 70, blessés, mais ils avaient nettoyé la colline avec l’appui des Canadiens. Sept Canadiens avaient été blessés.

Le 5 juin, les 437 hommes du RCR arrivèrent à Pretoria, qui était sans défense. Après Pretoria, le RCR se consacra à des activités de garnison à plusieurs gares ferroviaires jusqu’à la fin de sa période d’affectation. Le 1er octobre, 11 mois après son arrivée à Cape Town, il repartit au Canada.

Le RCR n’est pas le seul régiment canadien à avoir pris part à la marche vers Pretoria. Dans une autre colonne, trois escadrons du CMR et la RCD faisaient partie de la 1re Brigade de fantassins portés. Leur marche de 33 jours emprunta une voie différente de celle qu’avait empruntée le RCR. Ils livrèrent plu-sieurs combats intenses, notamment au gué de Coetzee, le 5 mai, participèrent aux batailles de la rivière Zand et de Doornkop, et entrèrent dans Pretoria le 6 juin. Deux Canadiens seulement furent blessés pendant ces engagements.

Pendant la marche du RCR et des régiments de fantassins portés vers Pretoria, des batteries de la RCFA se joignirent à la relève de Mafeking. Le plan des Britanniques était de s’avancer sur Mafeking en venant du nord et du sud. Au nord, il n’y avait qu’un seul régiment, le Rhodesian Regiment dont l’effectif s’élevait à 800 hommes et qui n’était pas assez puissant pour défier les Boers. La batterie C de la RCFA et une force de campagne rhodésienne de 5 000 hommes prirent la mer pour leur venir en renfort, atterrissant à Beira, en Afrique de l’Est portugaise. Un voyage pénible de 1 600 kilomètres, en partie en train et le reste à pied, amena la colonne par le nord à Mafeking. Le 15 mai, la force de campagne se joignit à une colonne s’approchant du sud à Jan Massibi et tomba sur une force de siège boer vers midi le 16 mai.

La batterie canadienne se livra à un combat de trois heures avec les canonniers boers à la gare de Sanie et elle parvint à libérer la route. Vers 4 h, le 17 mai, les éléments de tête entrèrent dans Mafeking où ils furent accueillis chaleureusement par les défenseurs épuisés. La batterie C resta au Transvaal du Nord-Ouest jusqu’à son retour à Cape Town, le 20 novembre, puis elle partit pour le Canada le 13 décembre. Pendant ce temps, elle s’était livrée à de nombreux petits combats, poursuivant les insaisissables commandos boers qui occupaient les villes et détruisaient les voies ferrées dans une quasi-impunité. Ailleurs en Afrique du Sud et dans les États afrikaners, la même tâche ingrate fut confiée aux autres unités d’artillerie canadiennes.

Le chef de la rébellion boer, le général et politicien Christiaan de Wet, échappa à la capture jusqu’à la toute fin de la guerre. [Alamy/BGCY99]

LES DEUX RÉGIMENTS canadiens finirent par entrer au Transvaal par le Nord-Est et furent contraints de poursuivre la stratégie de la terre brûlée, incendiant les fermes et emprisonnant la population boer, pour priver les commandos d’aide. Le 6 novembre, une colonne commandée par Smith-Dorrien s’apprêta à frapper les commandos boers dans la région de Carolina. Le CMR, la RCD et la batterie D prirent part à l’assaut. Après une série d’escarmouches qui ne réussit pas à réprimer les Boers, Smith-Dorrien décida à Leliefontein de se replier et de retourner à Belfast. C’est la RCD qui servit d’arrière-garde.

Au début du repli, le 7 novembre, deux unités de commandos de quelque 200 hommes passèrent à l’attaque. La RCD repoussa les Boers avec l’aide des deux canons de la batterie D tout en effectuant un retrait ordonné. Il semblait de plus en plus probable que les canons seraient capturés, à mesure que les Boers redoublaient d’efforts. Ce n’est que grâce à une embuscade improvisée par le lieutenant Richard Turner et 12 hommes que les Boers échouèrent. L’action fit trois morts et 11 blessés en tout à la RCD. Turner et deux autres, le lieutenant Hampden Zane Churchill Cockburn et le sergent Edward James Gibson Holland, obtinrent la Croix de Victoria. C’est à Leliefontein qu’eut lieu la dernière bataille importante du deu-xième contingent. La plupart de ses soldats retournèrent à Halifax le 8 janvier 1901.

Le Strathcona, en tant que partie de la force de campagne de Natal, reçut aussi la consigne de Kitchener de suivre la stratégie de la terre brûlée. Le 1er septembre 1900, le Strathcona partit avec Buller vers Lydenburg à la poursuite d’une unité de 2 000 commandos. Une bataille intermittente et en constant déplacement s’ensuivit, les Boers fuyant la force de campagne de Natal qui essayait de les contenir. La poursuite fut abandonnée au bout d’un mois, et la force de campagne de Natal fut divisée à la mi-octobre. Le Strathcona se prépara à revenir au Canada.

Cependant, l’action des Boers fut ravivée contre toute attente, sous le commandement du général Christiaan de Wet. Cela surprit les Britanniques, et Kitchener rappela le Strathcona le 24 octobre. Trois jours après, Steele et sa force de plus en plus démoralisée retournèrent au combat. Le Strathcona avança et recula dans les secteurs de l’État libre d’Orange et du Transvaal. Bien qu’il y eut plu-sieurs batailles, de Wet échappa à la capture, et la poursuite fut abandonnée le 9 janvier 1901. Le Strathcona prit la mer à la fin du mois pour retourner au pays. Vingt-trois de ses membres avaient trouvé la mort en Afrique du Sud.

AINSI PRIT FIN la contribution militaire du Canada à la deuxième guerre des Boers. Environ 280 des 7 368 Canadiens qui servirent en Afrique du Sud y moururent. La maladie et les accidents avaient fait plus de victimes que les combats.

Le 31 mai 1902, les Boers acceptèrent la perte de leur indépendance et signèrent un accord de paix avec la Grande-Bretagne. Pour le Canada, les contingents envoyés en Afrique du Sud avaient établi un précédent important, car la plupart demeurèrent des unités commandées par des officiers canadiens. Pour un grand nombre de Canadiens, toutefois, la guerre avait laissé un gout amer. Même Otter en dit que ç’avait été « du sang et du sable, et tout ce qui est désagréable, et tout cela pour un ruban de terre et une pièce d’argent ».

L’âge arbitraire de 65 ans

Les anciens combattants malades ou blessés attendent encore que le gouvernement fédéral décide comment leur garantir une sécurité financière à perpétuité. Le budget fédéral déposé le 22 mars comportait de nouvelles dépenses pour les anciens combattants et leur famille, mais aucune mention de la mensualité payable à titre permanent.

Le budget promet de nouveaux fonds s’élevant à 624 millions de dollars sur cinq ans, y compris des avantages accrus pour l’éducation et la reconversion professionnelle, ainsi que pour l’augmenta-tion du soutien financier aux fournisseurs de soins. Il réitère aussi l’engagement du gouvernement de permettre aux anciens combattants admissibles de choisir de percevoir leur indemnité d’invalidité sous forme de versements à vie.

Avant 2006, une pension mensuelle à vie était offerte aux anciens combattants malades ou blessés. Ensuite, la Loi sur les mesures de réinsertion et d’indemnisation des militaires et vétérans des Forces canadiennes, qu’on appelle aussi la Nouvelle Charte des anciens combattants (NCAC), a remplacé la pension à vie par une indemnité d’invalidité forfaitaire libre d’impôts versée aux membres des Forces armées canadiennes ou aux anciens combattants pour les blessures ou les maladies de longue durée résultant du service militaire.

La NCAC offre aussi des avantages financiers pour l’invalidité, les services de santé et de réinsertion, l’éducation et l’aide à l’emploi. Elle avait été conçue pour être une « charte vivante » ouverte aux modifications quand apparaitraient des lacunes.

Et lacunes il y a. Des anciens combattants, appuyés par la Légion royale canadienne et d’autres groupes de défense font pression pour obtenir des améliorations depuis que la NCAC est entrée en vigueur. En 2011, le gouvernement, ne pouvant plus passer leurs requêtes sous silence, approuva le projet de loi C-55 grâce auquel eurent lieu les premiers amendements de la Charte. D’autres ont suivi.

Lors d’un examen de la NCAC en 2014, le Comité permanent des anciens combattants a recommandé que l’allocation pour perte de revenus (APR) soit augmentée dans le cas d’anciens combattants en cours de réinsertion. La Légion elle-même plaide depuis longtemps en faveur de la sécurité financière à vie pour les anciens combattants les plus gravement blessés ou malades qui, selon elle, sont le groupe le plus touché par les lacunes de la Charte.

L’APR est un versement imposable fourni aux anciens combattants qui utilisent des services de réinsertion. C’est un appoint qui porte leur revenu à au moins 90 % de leur solde d’avant leur libération (70 % avant octobre 2016). L’APR est versée soit jusqu’à ce que leur plan de réinsertion arrive à terme, soit jusqu’à l’âge de 65 ans. La Légion plaide en faveur d’augmenter l’APR à 100 % de la solde d’avant la libération et de la continuer à vie.

Il est vrai que, comme la plupart des Canadiens, les anciens combattants gravement malades ou blessés commencent à recevoir des versements du régime de pensions du Canada à partir de l’âge de 65 ans (environ), et que la plupart d’entre eux ont une pension des FAC, indexée selon la longueur du service, lequel est habituellement plutôt court dans le cas d’un jeune soldat blessé ou malade par suite de son service. Mais ces militaires sont aussi souvent dans l’incapacité de travailler pendant de longues périodes, ce qui a une incidence sur leur sécurité financière. Ils ont manqué de nombreuses occasions d’emploi rémunéré, qui sait combien, un sacrifice de plus consenti par eux au service de notre pays.

Le gouvernement a une obligation sacrée de prendre soin de celles et ceux qui se sont engagés à son service malgré les risques de blessure ou de mort, et cette obligation ne devrait pas prendre fin lorsqu’ils atteignent l’âge de 65 ans.