La Reprise

 Le 2 juin 1916, le Corps canadien se relevait encore d’une défaite désastreuse survenue en avril aux cratères de Saint-Eloi. Là-bas, au saillant d’Ypres, les sapeurs britanniques avaient fait exploser des charges souterraines près du village de Saint-Eloi, créant ainsi sept gros cratères. L’attaque du 27 mars qui s’ensuivit, menée par la 3e Division britannique, avait commencé de manière prometteuse, avant de s’effondrer sous les contratta-ques des Allemands. Lorsque la 2e Division canadienne fut envoyée occuper le terrain gagné pendant la nuit du 3 au 4 avril, elle fut décimée et contrainte de se replier. Cela permit aux Allemands de reprendre tout le territoire qu’ils avaient perdu. À la fin de la bataille, le 16 avril, les Canadiens avaient subi 1 373 pertes et les Allemands, 483.

Le commandant du corps, le lieutenant-général Edwin Alderson fut donc relevé de ses fonctions le 28 mai par un compatriote britannique : le lieutenant-général Julian Byng. De retour de Gallipoli, Byng n’était pas ravi d’être affecté à des coloniaux. Et nouveau dans l’unité, il devait évaluer les forces et les faiblesses des Canadiens, ainsi que celles de leurs comman-dants de division et de brigade. Heureusement, le saillant semblait relativement calme. Les Britanniques s’attachaient surtout à rassembler des soldats, des pièces d’artillerie et des munitions pour l’offensive qu’ils avaient l’intention de lancer le 1er juillet à la Somme, et les Allemands semblaient se contenter de laisser les lignes telles quelles. Bien entendu, pour les soldats sur le terrain, le silence ne régnait jamais. L’incessant duel d’artillerie avait fait quelque 2 000 victimes canadiennes rien qu’en mai.

Le lieutenant-général Julian Byng (ci-contre), commandant du Corps canadiens.
MDN/BAC/3213526

Avec un printemps anormalement pluvieux et froid, les tranchées étaient pleines de boue. Les soldats des deux côtés étaient dans un état lamentable. Les Canadiens surveillaient mal les activités des Allemands en face d’eux, peut-être par manque d’expérience ou en raison du moral incertain des commandants du corps à la suite du remaniement chaotique lié à la relève d’Alderson. Ils ne fortifiaient pas non plus leurs défenses, ne préparaient pas de zone de tir d’artillerie, ni ne créaient de réserves d’interven-tion pouvant servir à repousser les attaques de l’ennemi.

Le front défendu par les Canadiens était à la fois le plus vulnérable et le plus stratégique du saillant. C’était le seul secteur de la crête de l’Observatoire encore aux mains des Alliés, et celui qui s’avançait le plus à l’est en territoire allemand. Il s’étendait sur environ 1 000 mètres à l’est de Zwarteleen, près de la colline 60, et passait par le mont Sorrel et deux points légèrement plus élevés : la colline 61 et la colline 62, cette dernière étant aussi appelée Tor Top. Au nord, le sol s’abaissait jusqu’à la route de Menin, tandis qu’à l’ouest, la crête de l’Observatoire s’étendait sur 1 000 mètres, du bois d’Armagh au bois du Sanctuaire.

Le commandant de la 4e Armée allemande, le Generaloberst Albrecht, était déterminé à prendre ce terrain élevé. S’il parvenait à s’en emparer, en particulier de la crête de l’Observatoire, il pourrait peut-être forcer les Alliés à céder tout le saillant. À défaut, la perte de ces hauteurs pourrait obliger les Alliés à « maintenir une force aussi grande que possible au saillant d’Ypres », comme le déclarèrent les Allemands, réduisant ainsi la capacité des Britanniques à entreprendre une offensive majeure ailleurs.

Le commandant de la 4e Armée allemande, le Generaloberst Albrecht (en haut à gauche).
akg-images/Alamy/B5M774

Albrecht, héritier présomptif du trône du royaume de Wurtemberg,
était un soldat professionnel très estimé. Le 13e Corps de la 4e Armée qu’il commandait était de premier ordre, et ses 26e et 27e divisions de fantassins se préparaient à l’attaque depuis six semaines. Les ingénieurs avaient creusé des sapes de chaque côté de Tor Top. Bien que les ingénieurs allemands aient été remarqués par les Alliés et qu’ils soient harcelés par leur artillerie et leurs mitrailleuses, ils poursuivaient leurs travaux. À la fin du mois de mai, les têtes des sapes, qui ne se trouvaient plus qu’à environ 50 mètres des lignes des Canadiens, étaient reliées par une tranchée latérale. Des travaux semblables furent identifiés au sud du mont Sorrel.

Pendant ce temps, les observateurs aériens alliés rapportaient qu’il y avait, près de la route de Menin, des fortifications factices ressemblant beaucoup aux défenses canadiennes de Tor Top, et qu’elles semblaient pouvoir servir à s’exercer à leur assaut. On décelait également des signes que des mortiers de tranchée de gros calibre et autres pièces d’artillerie normalement employés lors d’opérations offensives étaient en train d’être mis en place en face des Canadiens. Mais, la météo rendait l’observation difficile et aucune concentration importante de fantassins n’avait été signalée. Ces indices furent donc ignorés.

Aux premières heures du 2 juin, les Canadiens entreprirent de remédier à leurs lacunes défensives, sans savoir qu’il était déjà trop tard. À 6 h, le major-général Malcolm Mercer et le brigadier-général Victor Williams de la 3e Division se rendirent au mont Sorrel pour observer le front du 4e bataillon canadien de fusiliers à cheval (CMR) de la Division. À 8 h, le journal du bataillon faisait état d’une « belle matinée, tranquille, et visiblement calme ».

Le major-général Malcolm Mercer (ci-dessous à gauche), commandant de la 3e Division.
The Queen’s Own Rifles of Canada Regimental Museum and Archive
Le brigadier-général Victor Williams (ci-dessous à droite).
British Library/HS85-10-11346/Wikimedia

« L’entière position de l’ennemi était un nuage de poussière et de terre où les madriers, les troncs d’arbre, les armes et l’équipement étaient lancés dans les airs sans relâche. »

Tout cela changea à 8 h 30, quand un déluge d’obus s’abattit sur un front de 1 000 mètres au milieu duquel se trouvait le 4e CMR. Il s’ensuivit l’un des bombardements les plus intenses de la guerre jusque-là. Le pilonnage d’artillerie fit rage pendant quatre heures et demie. Les artilleurs canadiens essayèrent de répondre, mais ils furent débordés par le feu de l’ennemi. Pris au milieu de la tourmente, Mercer fut tué, tandis que Williams fut gravement blessé et fait prisonnier. Mercer allait être l’officier canadien le plus haut gradé à mourir pendant la guerre, et Williams, le prisonnier de guerre le plus haut gradé.

la fumée à la bataille du mont Sorrel (au centre en bas).
Henry Edward Knobel/MDN/BAC/PA-000169

Derrière le 4e CMR, le soldat George Yule du 5e CMR se réfugia dans le Maple Copse, un bosquet près de la colline 62. Il fut pris dans le maelström. « Tous ces beaux arbres à Maple Copse; dans l’après-midi, il ne restait pas une seule souche de plus d’un pied et demi. Le barrage avait vraiment été dévastateur. J’ai été envoyé en arrière chercher la compagnie B […] le QG avait été réduit en miettes […] tout avait été détruit. »

Une grande partie de ce secteur du saillant avait été épargnée jusque-là. Le barrage avait mis fin à cela. Les arbres du Maple Copse, du bois d’Armagh et du bois du Sanctuaire avaient été déchiquetés : il ne restait plus que des cratères et des souches en charpie. Des éclats de bois meurtriers avaient tranché les chairs, aggravant le carnage. Peu de soldats pris dans le barrage survécurent. Beaucoup avaient tout simplement disparu, consumés par les flammes ou ensevelis sans espoir d’être déga-gés sous les vestiges du bosquet.

Selon un témoin allemand, « toute la position ennemie était un nuage de poussière et de terre où les madriers, les troncs d’arbre, les armes et l’équipement étaient lancés dans les airs sans relâche, et à l’occasion, des corps humains ».

Le tir de barrage prit fin à 13 h, et la tuerie se poursuivit lorsque les quatre mines mises en place dans des tunnels explosèrent sous le front canadien. Ensuite, six bataillons d’assauts du Wurtemberg, suivis de cinq autres en soutien rapproché et de six autres en réserve, se ruèrent sur les quatre bataillons canadiens qui leur barraient la route.

Des groupes de survivants isolés du 1er et du 4e CMR tentèrent de résister aux Allemands qui envahissaient les tranchées démolies du mont Sorrel et de la colline 62.

Cette carte illustre les positions britanniques et canadiennes (en brun) et les lignes allemandes (en rouge) le 4 juin 1916.
MDN/BAC/PA-000165

Les hommes se battaient au corps à corps, à la baïonnette et à la grenade. Chaque fois qu’une poignée de Canadiens semblait tenir, les soldats du Wurtemberg les éliminaient au lance-flammes. Sur les flancs gauche et droit, le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (PPCLI) et le 5e Bataillon de la 1re Division fauchaient les Allemands à la mitrailleuse. Directement en face des Allemands, sur les lisières du Maple Copse, le 5e CMR freinait quelque peu l’avance de l’ennemi en tirant au fusil avec rapidité et précision à partir de positions isolées. Les Allemands qui déferlaient sur la crête de l’Observatoire étaient des cibles visibles pour les artilleurs de la 5e Batterie de l’Artillerie de campagne canadienne. Malgré les lourdes pertes infligées à l’ennemi, la batterie fut neutralisée.

« Il convient de souligner que, là aussi, les Canadiens ne se sont pas rendus, écrivit un historien du régiment allemand, mais qu’auprès de leurs canons, ils se sont défendus au révolver jusqu’au dernier homme. »

En milieu d’après-midi, une brèche de 1 200 mètres avait été créée entre le mont Sorrel et le bois du Sanctuaire. Les collines 61 et 62 étaient tombées, ainsi que la partie est de la crête de l’Observatoire. Mais le PPCLI, éprouvé au combat – la première unité canadienne à avoir rejoint le Corps expéditionnaire britannique – refusa de céder malgré la mort de son commandant, le lieutenant-colonel Herbert Buller, et la perte de plus de 400 hommes, dont 150 tués.

Ensuite, la route d’Ypres se trouvant ouverte, les membres du Wurtemberg se retranchèrent, conformément aux ordres donnés d’avance, à 600 ou 700 mètres de leur ligne de départ. C’était une pause dont ils allaient se repentir,

car cela donna aux Canadiens le temps dont ils avaient désespé-rément besoin pour se reformer. Les pertes subies par les bataillons engagés en première ligne de l’attaque avaient été terribles. Les pertes subies par le 4e CMR avaient été de 89 pour cent : 76 seulement des 702 hommes s’en étaient tirés indemnes. Quant au 1er CMR, seuls 135 hommes sur 692 étaient revenus à l’arrière.

Des soldats canadiens se reposant dans des tranchées de réserve en juin 1916 (ci-contre).
MDN/ BAC/PA -3520927

Déterminé à inverser la débâcle, peu après 17 h, le lieutenant-général Byng ordonna que « tout le terrain
perdu [ce jour-là] soit repris [le même] soir ». Une contrattaque était essentielle pour empêcher les Allemands de se servir de leurs nouveaux gains comme base de départ pour un nouvel assaut qui pourrait menacer l’ensemble du saillant. Eu égard à l’état dans lequel se trouvait la 3e Division, la contrattaque dut être renforcée par les 7e et 9e brigades de la 1re Division. Le début, d’abord prévu le 3 juin à 2 heures, fut retardé à 7 heures pour s’assurer que les bataillons atteindraient leurs points de départ. Les six roquettes vertes censées signaler l’avance de quatre bataillons fonctionnèrent mal et durent être tirées à 14 reprises au total. Au moins deux bataillons n’en virent aucune.

Les défaillances de tir menèrent à la séparation des attaques des bataillons, ce qui permit aux Allemands de concentrer leur tir pour les faucher un par un. Les Canadiens portaient des masques à gaz primitifs qui gênaient leur respiration, aggravant une situation déjà confuse. La plus grande attaque que le Canada avait menée jusque-là échoua de manière désastreuse.

Au cours de l’avance, le soldat A.Y. Jackson – qui deviendrait par la suite un artiste reconnu du Groupe des Sept – vit un soldat à côté de lui regarder « avec cons-ternation une grande giclée de sang provenant de son bras, qui ne pendait que par quelques lambeaux de chair ». Blessé à l’épaule, au dos et au cou par des éclats d’obus, Jackson tomba également.

La reprise du terrain perdu exigeait évidemment une planification plus réfléchie. Byng confia la tâche à la 1re Division, commandée par le major-général Arthur Currie. Le plan de ce dernier était un premier avant-gout de ce qui allait devenir l’approche caractéristique du Corps canadien : une attention méticuleuse aux détails et une utilisation intensive de l’artillerie à toutes les phases de l’opération.

« Il convient de souligner que, là aussi, les Canadiens ne se sont pas rendus, mais qu’auprès de leurs canons, ils se sont défendus au révolver jusqu’au dernier homme. »

Au cours de la contrattaque ratée du 3 juin, les officiers observateurs avancés de l’artillerie avaient été trop en retrait pour pouvoir diriger le tir efficacement. Cette fois-là, Currie les intégra à l’état-major du bataillon de fantassins pour améliorer la coopération. Finalement, il décida de lancer l’attaque par surprise, pendant la nuit.

Entre le 9 et le 12 juin, les lignes allemandes furent pilonnées par quatre bombardements intenses. Chaque fois que les canons se taisaient, les soldats de Wurtemberg se précipitaient vers leurs positions de première ligne parmi les derniers obus pour faire face à une attaque qui n’avait pas lieu, subissant ainsi des pertes. Le dernier barrage, d’une durée de dix heures, pendant la dernière nuit, fut dévastateur. Un lieutenant allemand qui le qualifia de « catastrophe » écrivit : « Les tranchées sont assez détruites […] les trous d’obus se rejoignent les uns les autres […] tout le monde est déprimé par le spectacle épou-vantable des nombreux morts
et du nombre de disparus. »

Le 13 juin à 1 h 30, quatre bataillons, les 3e, 16e, 13e et 58e, de droite à gauche, se lancèrent à l’assaut sous une pluie torrentielle, s’avançant à travers le bourbier et les innombrables cratères. Le barrage rampant qui allait bientôt devenir la norme n’avait pas encore été mis au point, alors les soldats se précipitèrent sur les Allemands dé-sorganisés qui se dirigeaient en titu-bant vers leurs postes de combat.

« Nous leur sommes tombés dessus par surprise, écrivit le lieutenant H.R. Alley du 3e Bataillon. Il y a eu pas mal de coups de baïonnette. »

Ici et là, le Wurtemberg résista à l’aide de fusils et de mitrail-
leuses lourdes. Au lieu de s’atta-quer à ces positions, les soldats du 16e Bataillon poursuivirent leur avance en les contournant par le flanc. L’attaque se métamorphosa en mêlée où les officiers subalternes et les sous-officiers dirigeaient de petits groupes de soldats qui affrontaient l’ennemi à bout portant ou au corps à corps. À 2 h 30, les Canadiens avaient regagné pratiquement tout le terrain qu’ils avaient perdu le 2 juin. Épuisés, ils attendirent une contrattaque qui ne se produisit jamais.

Au lieu de cela, les Allemands ripostèrent par un violent barrage d’artillerie qui tua de nombreux blessés des deux côtés, gisant, impuissants, dans la fange du champ de bataille. Des contratta-ques sporadiques échouèrent au cours des deux journées suivantes. Lorsque les combats prirent fin, le no man’s land n’était qu’un terrain bouleversé de 150 mètres de large.

La bataille de deux semaines s’acheva avec les deux camps aux mêmes positions qu’auparavant. Les Victimes canadiennes s’élevèrent à plus de 8 700, dont environ 1 000 morts et 1 900 disparus. La plupart des disparus étaient présumés morts. Les Allemands déploraient 5 765 morts, blessés ou disparus.

Le Corps canadien sortit de la bataille non seulement victorieux, mais ayant aussi prouvé sa capa-cité à résister au pire de ce que les Allemands pouvaient lui infliger, et à se ressaisir en planifiant et en exécutant efficacement une contrattaque. Cela témoignait de la maturité des Canadiens en tant que formation de combat et annonçait ce qui allait suivre à la Somme pendant l’été.

Un fantassin sur le ventre met un fusil Ross en joue (ci-dessous).
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