Une révolution française

Le Collège militaire royal de Saint-Jean voit le jour en 1952.
Le musée Fort Saint-Jean (2)
Son drapeau portait la devise Vérité, Devoir, Vaillance.
MCG

Après 1945, les tensions entre l’Occident et l’Union soviétique entraînèrent une augmentation des dépenses militaires et du recrutement d’effectifs au Canada. L’anglais demeura la langue utilisée pour le commandement, la gestion et la formation au sein de l’armée. Le recrutement au Canada français en souffrit, car une bonne maitrise de l’anglais était nécessaire pour progresser dans la hiérarchie.

Bien que les francophones fussent 28 % de la population canadienne, rares étaient les officiers supérieurs francophones et très peu occupaient des postes de haut rang. En 1947, parmi les 75 officiers de l’armée détenant le grade de colonel ou un grade supé-rieur, neuf seulement étaient Canadiens français. En 1951, les Canadiens français ne constituaient que 6,9 % de l’ensemble des officiers des forces armées.

« Les deux langues devraient être traitées de la même manière et les deux groupes ethniques […] devraient avoir des chances égales dans les services canadiens », déclara cette année-là Brooke Claxton, ministre de la Défense. Il devenait donc nécessaire d’établir un équilibre linguistique plus représentatif parmi les officiers, et la création d’un collège militaire offrant une formation d’officier en français apparaissait comme au moins une partie de la solution.

Deux institutions militaires de langue anglaise offraient déjà une telle formation : le Royal Military College of Canada (RMCC), à Kingston, et le Canadian Services College Royal Roads, à Victoria. Toutefois, certains officiers supérieurs anglophones restaient réticents à la création d’un collège de langue française, s’opposant aux couts liés au bilinguisme.
M. Claxton lui-même n’y était pas favorable au départ. Mais, entre 1948 et 1952, seuls 61 francophones furent acceptés au RMCC et au Royal Roads, et la majorité ne termina pas ses études.

Le débat sur la création d’un collège militaire de langue française devint public, marqué par des tensions et fortement politisé. Les députés québécois ainsi que la presse francophone se pronon-  cèrent particulièrement en faveur d’une telle institution. Même les conservateurs dans l’opposition et les journaux de langue anglaise de Montréal appuyaient cette idée.

Enfin, le 12 juin 1952, M. Claxton annonça à la Chambre des communes que le Collège militaire royal (CMR) ouvrirait ses portes cet automne-là afin que les militaires puissent enfin compter sur « un plus grand nombre d’officiers pouvant parler les deux langues ».

Il serait situé à Saint-Jean, au Québec, au sud-est de Montréal. L’armée y avait déjà un centre de formation, l’École de formation de l’Armée canadienne (qui déménagea à Valcartier) et une infrastructure pouvant servir à l’établissement de l’institution.

Vingt-deux professeurs furent embauchés à la hâte et le CMR ouvrit ses portes en septembre 1952. Plus de 400 personnes postulèrent et 129 d’entre elles furent
sélectionnées. Le gouverneur
général Vincent Massey présida la grande ouverture en novembre, qualifiée par l’historien Jacques Castonguay d’« évènement important dans les annales militaires canadiennes ».

« Les deux langues devraient être traitées de la même manière et les deux groupes ethniques […] devraient avoir des chances égales dans les services canadiens ».

 

Le CMR offrait un enseignement en français et en anglais comprenant une composante bilingue pour tous les élèves-officiers. Environ les deux tiers étaient des Canadiens français, et les principaux administrateurs, tant militaires que civils, étaient tous francophones. En plus de la formation militaire, l’école proposait des cours d’arts et de sciences, et par la suite de génie et de gestion.

Au début, le CMR n’offrait que les deux premières années de formation d’officier : les élèves officiers devaient terminer leurs programmes au RMCC ou au Royal Roads. Toutefois, le nouveau collège se développa progressivement
et, en 1969, il proposait un
programme complet de quatre
ans comparable à celui qui était offert au RMCC.

Le gouvernement du Québec accorda une charte universitaire au CMR en 1985. En 1988, il offrait des diplômes de troisième cycle et l’on y comptait 626 élèves officiers. À ce stade, plus de 6 700 s’y étaient inscrits, dont 38,6 % d’anglophones. À la fin de la décennie, 14 % des élèves officiers étaient des femmes.

Le CMR et le Royal Roads fermèrent leurs portes en 1995 pour des raisons économiques. Leurs programmes furent regroupés au RMC, où l’on offrait une formation d’officier bilingue. Cette mesure permit toutefois peu d’économies dans le budget de la Défense et suscita de vives critiques au Québec.

Le CMR rouvrit ses portes en 2008, mais avec seulement 200 élèves officiers. Dix ans après, il offrait à nouveau des études du niveau du baccalauréat. Le Québec renouvela le statut d’université de l’institution en 2021, et l’on continue d’y former des officiers bilingues pour les Forces armées canadiennes.

L’école est située au bord de la rivière Richelieu, où se trouve le site historique du fort Saint-Jean.
CWM/20160613-019
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