
Stephen J. Thorne profite d’une visite de l’Unité canadienne des chiens d’assistance aux anciens combattants à notre siège, en juin 2024. [Aaron Kylie/RL]
Stephen? »
« Non, moi, c’est Aaron », ai-je répondu à un légionnaire dans un hôtel de Saskatoon en septembre 2025.
J’avais bien compris la raison de sa méprise. Après tout, Stephen J. Thorne, rédacteur principal de la revue Légion, couvrait régulièrement les évènements de la Légion royale canadienne aux quatre coins du pays depuis 2016, lorsqu’il avait rejoint la publication. Si un homme muni d’un appareil photo était dans le coin, il y avait de fortes chances que ce soit lui.
« Oh, toutes mes excuses, » me dit-il. Cette excuse semblait dire deux choses à la fois : désolé pour l’erreur, mais aussi un brin de regret que je ne sois pas réellement Stephen. Ça aussi, je le comprends.
Stephen est décédé le 5 décembre 2025, à l’âge de 66 ans, au terme d’une maladie soudaine.
Il avait l’esprit grégaire et semblait né pour son poste à la Légion. Les légionnaires et les lecteurs appréciaient vivement son travail, écrit et visuel.
Sa passion pour le militaire remontait à ses premiers jours, et il l’évoque dans le prologue de son livre de 2024, On War: Exploring How and Why We Fight (La guerre : comment et pourquoi on se bat, NDT). Les bandes dessinées, les films, les émissions de télévision et les livres sur les conflits qui ont façonné sa jeunesse dans les années 1960 l’avaient conduit au journalisme, puis à la Presse canadienne où il fut journaliste, rédacteur en chef, photographe, et correspondant militaire et à l’étranger pendant 29 ans.
À ce titre, Stephen a remporté trois prix nationaux de
journalisme, quatre prix nationaux de diffusion de la Radio Television Digital News Association, deux prix de l’article de l’année de la Presse canadienne et le premier prix Ross Munro pour les reportages sur la défense, en 2002. Il a aussi réalisé des repor-tages sur la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et sur les guerres au Kosovo et en Afghanistan.
Quelques années plus tard, Stephen a commencé à proposer des articles pour cette publication, où son intérêt pour la guerre et son expérience professionnelle s’inscrivaient parfaitement dans une revue consacrée à l’histoire militaire du Canada. Et il semblait s’en réjouir, comme si le travail était fait pour lui et vice-versa. Après deux ans seulement, il a été engagé à temps plein.
Stephen était prolifique : il rédigeait une chronique hebdomadaire, parfois mordante, pour le site Web de la Légion, en plus de réaliser régulièrement des reportages et d’écrire sur des sujets d’actualité. Il a produit plus de 500 articles sur un large éventail de sujets liés, entre autres, aux conflits dans lesquels le pays s’est impliqué. En plus du livre susmentionné, il est l’auteur de sept éditions spéciales de la publication sœur de la Légion, Canada’s Ultimate Story. Et tout cela en neuf ans seulement.
À la revue Légion, nous avons également grandement bénéficié du talent de photojournaliste de Stephen. Une série de portraits d’anciens combattants canadiens blessés en Afghanistan et les histoires connexes qu’il a produites au début de son association avec nous sont devenues une exposition, Les blessés, présentée pour la première fois au Musée canadien de la guerre, à Ottawa, en 2019, et dont la tournée continue à ce jour. En 2008, les œuvres de Stephen et celles de son collègue photojournaliste Garth Pritchard ont servi à réaliser une autre exposition pour le musée, Afghanistan – chronique de guerre.
Les portraits de vétérans de ce conflit réalisés par Stephen, ainsi que de ceux ayant servi pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée, comptent parmi ses meilleures œuvres photographiques. Et il aimait les produire presque autant qu’il aimait parler avec d’anciens combattants et relater leurs histoires.
« Quoi de neuf? » me demandait un Stephen jovial tous les matins quand il se présentait à mon bureau pour une discussion ex ante. Nous bavardions sans doute beaucoup trop longtemps la plupart des fois, mais j’ai l’impression que c’est lors de ces conversations que j’ai appris à connaitre Stephen le mieux. Et que nous avons vraiment tissé un lien. Si vous l’avez connu, ou s’il vous a interviewé, il est difficile d’imaginer que vous n’ayez pas éprouvé le même sentiment.
Quiconque a tenté de résumer la vie d’une personne en quelques centaines de mots sait que c’est impossible, tant parce que la place manque que parce que chacun de nous ne connait qu’une facette particulière de cette personne. Ce qui précède est le résumé de la carrière de Stephen. Et bien qu’il soit impressionnant, l’homme lui-même, du moins à mes yeux, dépassait largement ce simple portrait. Mais ceci n’est que mon regard de collègue et d’ami, et non celui d’un fils, d’un père ou d’un partenaire — bien que, à en juger par les récits passionnés qu’il partageait sur sa famille, il semblait l’être avec amour et dévouement.
Tout comme Stephen m’écoutait patiemment pendant des heures lors de nos bavardages, à moins qu’il ne sorte exaspéré si j’osais critiquer la CBC, lui aussi parta-geait des pans de sa vie : sa jeunesse à jouer au basketball en grandissant à Halifax; ses premiers emplois chez des sociétés exploitantes de ressources dans le Grand Nord canadien; ses débuts à la Presse canadienne à St. John’s ou par la suite à Toronto; ses enfants, Kate et John; les longues journées derrière un objectif à une partie de basketball des Cowboys ou des Eagles; le match de baseball ou de hockey de la veille; ses années de motard et l’accident qui y a mis fin; sa fiancée, Dorothy et son nouveau chat Max.
Je dois avouer que, n’étant pas vraiment amateur de chats, c’était probablement les limites de la discussion; à ce moment-là, Stephen filait dans le corridor pour échanger avec l’équipe artistique de la Légion, surement un groupe plus bienveillant à l’égard des félins.
À bien y penser, Stephen était pour moi comme le grand frère que je n’ai jamais eu. Il partageait ses connaissances sans la moindre réserve. Il écoutait avec la même attention. Quand j’ai intégré la revue Légion, j’avais déjà plus de vingt ans de journalisme derrière moi, mais je n’étais assurément pas un spécialiste de l’histoire ou du milieu militaire. Stephen était toujours patient et diplomatique en me soulignant les potentielles bévues rédactionnelles. À tort ou à raison, les soldats seront toujours « wounded », jamais « injured » (« blessés » dans les deux cas, mais le premier terme évoque plus souvent le sang versé à dessein, et non un accident comme le deuxième, NDT.) et on ne dira jamais « le démineur NCSM Un tel » (il y a redondance à dire qu’un démineur est un navire, dixit Stephen). Et avec toutes ces années à la Presse canadienne, il maitrisait le guide stylistique : No. 1, pas # one, selon Stephen, et, selon la Presse canadienne aussi, je suppose.
De même, malgré ses décen-
nies d’expérience, Stephen restait toujours ouvert aux nouvelles façons de faire, aux défis et aux remises en question — et il y répondait brillamment.
Son livre On War représentait un projet ambitieux, et je suis reconnaissant d’avoir eu l’occasion de collaborer avec lui. Il en était immensément fier. D’autres projets étaient en préparation, mais, quoi qu’il en soit, ce livre restera le point culminant de sa carrière exceptionnelle : l’accomplissement de ses rêves d’enfance et de l’œuvre de toute sa vie.
Il peut y avoir bien pire que d’être confondu avec Stephen J. Thorne.









