Le plus gros de tous

Le HMS St. Lawrence avec d’autres navires de guerre britanniques sur le lac Ontario pendant la guerre de 1812, illustrés par l’artiste Peter Rindlisbacher. – Peter Rindlisbacher

Le contrôle naval du lac Ontario était crucial pendant la guerre de 1812. En effet, une victoire américaine sur le lac Érié, en septembre 1813, avait rendu intenables les positions britanniques autour de Sandwich (aujourd’hui Windsor, Ontario). Une défaite semblable sur le lac Ontario aurait donc compromis l’emprise des Britanniques sur la péninsule du Niagara et menacé les bases du côté nord du lac.

Le commodore Isaac Chauncey dirigea l’effort naval américain sur les lacs Érié et Ontario de septembre 1812 jusqu’à la fin de la guerre, en 1814. Son quartier général se trouvait à Sackets Harbor, New York. Les défenses navales du Haut-Canada, quant à elles, se composaient initialement de la marine provinciale, une extension du service du Quartier-maitre général, qui réunissait les fonctions de transport et de combat. Toutefois, en mai 1813, la Marine royale se vit investie de la responsabilité de la guerre britannique sur les lacs, avec le commodore James Yeo qui exerça le commandement général sur les Grands Lacs et le commandement direct sur le lac Ontario. Le quartier général de Yeo était à Kingston, depuis longtemps la principale base navale du Haut-Canada.

En fin de compte, le lac Ontario fut le théâtre de relativement peu d’engagements navals pendant la guerre. L’importance stratégique du plan d’eau était si grande qu’aucun des deux commandants n’était prêt à risquer une bataille totale qui pourrait lui couter sa flotte. Les missions navales se limitèrent à la saisie de goélettes ou d’autres bateaux appartenant à l’adversaire, et à d’occasionnels échanges de coups de canon entre navires de guerre qui évitaient soigneusement de trop s’approcher à portée l’un de l’autre.

Yeo et Chauncey tentèrent toutefois tous deux de gagner la guerre dans les chantiers navals en construisant des navires de plus en plus gros pour intimider l’ennemi, même si leurs canons n’étaient jamais utilisés. En 1813, le navire amiral de Chauncey était l’USS General Pike, armé de 26 canons de 24 livres. Au printemps 1814, Yeo répliqua par le HMS Prince Regent et le HMS Princess Charlotte, armés en tout de 54 canons de 24 livres, 36 canons de 32 livres et huit caronades de 68 livres. Au milieu de l’été, cependant, Chauncey avait repris le dessus grâce à l’USS Superior, muni d’environ 58 canons, et à l’USS Mohawk, qui en comptait 42.

À l’hiver 1813-1814, Yeo décida de devancer les Américains d’un coup de maitre avec le HMS St. Lawrence, un navire de ligne conventionnel, qu’on appellerait de nos jours un cuirassé. C’était le plus gros navire de guerre lancé sur les lacs pendant la guerre, plus gros même que le HMS Victory, le navire amiral de l’amiral Horatio Nelson lors de la bataille de Trafalgar, en 1805.

Yeo n’avait pas été autorisé à construire un navire aussi gros. Mais, il était commandant d’une station d’outre-mer très éloignée de Londres, où se trouvaient ses supérieurs, ce qui lui laissait une grande latitude. Aucun commentaire défavo-rable ne lui fut jamais adressé à ce sujet.

En janvier 1814, des annonces commencèrent à paraitre dans les journaux du Haut-Canada : on recherchait des quantités sans précédent de bois, à livrer au chantier naval de Kingston. Début février, des annonces ciblèrent cette fois les « artisans à la recherche d’un emploi ». Le 2 juin, la Kingston Gazette relaya une autre requête du gouvernement, qui cherchait 50 ou-
vriers et autant de charpentiers que possible. Ce même mois-là, un appel fut lancé aux « charpentiers de navires et [aux] scieurs », promettant un mois de salaire d’avance.

En mai 1813, le commodore James Yeo (en regard, en pied) endossa le commandement général de la Marine royale sur les Grands Lacs. – Adam Buck/Wikimedia
Son homologue américain sur les lacs Érié et Ontario était Isaac Chauncey. – Gilbert Stuart/Naval History and Heritage Command/Wikimedia
Le chantier naval de Kingston en 1815 (ci-dessous) tel qu’il aurait été pendant la guerre, selon l’artiste Robert Irvine. – Robert Irvine/BAC/2962465

Ils tentèrent toutefois tous deux de gagner la guerre dans les chantiers navals en construisant des navires de plus en plus gros pour intimider l’ennemi, même si leurs canons n’étaient jamais utilisés.

Le chantier naval de Kingston à la veille du Noël 1814 selon l’artiste Peter Rindlisbacher. Au centre, le St. Lawrence, préparé pour l’hiver. – Peter Rindlisbacher
Capitaine Frederick Hickey. – Gilbert Stuart/Wikimedia

Le monstre qui prenait forme sur les accores était un navire à trois ponts qui déplacerait 2 305 tonnes. Sa quille mesu-rait 52 mètres de longueur, les ponts des canons jusqu’à 59 mètres, et le barrot faisait 16 mètres. Initialement prévu pour 102 canons, l’armement fut renforcé pendant la construction et l’installation, et le navire finit par en être muni de 112 : 27 canons de 32 livres, 41 canons de 24 livres, trois caronades de 68 livres et 41 caronades très courtes de 32 livres.

Le navire avait besoin d’un équipage d’au moins 640 personnes. La Marine royale manquait perpétuellement d’hommes : la station nord-américaine aurait pu facilement absorber 3 000 marins supplémentaires. Les bâtiments de transport de la marine militaire arrivant à Québec furent donc écrémés pour le St. Lawrence, et on alimenta peu les unités navales sur les Grands Lacs supérieurs.

La mobilisation des effectifs augmenta au fil des progrès de la construction. Le 8 septembre 1814, la Montreal Gazette rapporta que 355 marins étaient récemment arrivés, voués à Kingston.

Le navire fut mis à l’eau le 10 septembre, accompagné d’une salve tirée par les batteries locales. L’évènement eut lieu à un moment opportun, car la nouvelle d’une défaite navale britannique sur le lac Champlain, près de Plattsburgh, dans l’État de New York, se répandait.

À terre, les armes britanniques subissaient aussi des revers à Fort Erie. Et une victoire britannique à Lundy’s Lane (près de l’actuelle Niagara Falls, en Ontario) avait été si couteuse qu’on pouvait à peine la nommer ainsi. La seule nouvelle de guerre complètement satisfaisante venait de la côte atlantique, où une expédition britannique avait mis le feu à Washington à la fin du mois d’aout. La mise à l’eau du St. Lawrence suscita donc de la joie chez la population des Canadas.

Le bâtiment, cependant, était loin d’être prêt à combattre; il lui fallait encore être équipé de mâts, de voiles, de canons et des centaines de petits articles nécessaires pour en compléter l’intérieur et l’accastillage. Ce fut terminé au début du mois d’octobre, et l’on entreprit de le charger du matériel destiné à la péninsule du Niagara.

Il apparut cependant vite évident que le St. Lawrence était trop gros pour réaliser son plein potentiel. Le 11 octobre, le général George Prevost (commandant en chef des forces britanniques en Amérique du Nord) écrivit que le navire avait un tirant d’eau de 6,4 mètres avec un chargement partiel; il était encore possible de le charger un peu plus sans qu’il soit en difficulté à l’entrée ou à la sortie des ports du lac. Prevost était déçu que la construction du St. Lawrence se soit achevée si tardivement, ne lui laissant guère l’occasion de tirer profit de la nouvelle supériorité de la Marine royale.

Yeo restait pourtant convaincu qu’il pourrait battre n’importe quel navire de guerre américain. Le 16 octobre, il vogua sur le St. Lawrence en convoi avec quatre autres navires. Comme Yeo était à bord en tant que commandant maritime, c’est le capitaine Frederick Hickey qui avait la responsabilité du St. Lawrence. Il avait pour tâche de transporter des troupes et des fournitures à la péninsule du Niagara, un front d’où les forces américaines se retiraient.

Le St. Lawrence arriva à Niagara le 20. Le seul incident majeur s’était produit la veille, lorsque la foudre avait brisé le mât de perroquet. Le navire fut de retour à Kingston dans les cinq jours. Un autre voyage eut lieu pour livrer à nouveau des provisions à Niagara et à York, avant que le navire ne soit apprêté pour l’hiver.

Ces activités de transport furent les seules actions de guerre du gros navire. Le St. Lawrence était destiné à ne jamais utiliser ses canons au combat, car sa taille même suffisait à envoyer les navires de Chauncey se réfugier dans leur port. « Nous croyons bien que notre supériorité sur le lac Ontario n’est plus contestée par le commodore américain », se vanta la Kingston Gazette le 12 novembre.

Bien que le St. Lawrence n’ait pas rencontré de navire américain au combat, l’ennemi aurait envisagé de détruire le navire à Kingston alors qu’il n’était pas encore complètement armé. Selon certains rapports, un aspirant américain nommé McGowan, accompagné du draveur William Johnson (le héros du Saint-Laurent ou le pirate du Saint-Laurent, selon le côté qui le décrivait) aurait tenté de s’introduire dans la baie Navy de Kingston à bord d’un petit bateau, dans le but de fixer une mine (alors appelée torpille) au St. Lawrence. Le plan aurait échoué parce que le navire était parti de Kingston un jour avant l’attaque proposée.

Le St. Lawrence illustra le point culminant de ce que l’historien Thomas Raddall a décrit comme « une guerre des charpentiers et des gabiers sans fin, et globalement sans effusion de sang, des deux côtés du lac Ontario ». L’écrivain étasunien John K. Mahon a qualifié la course à la construction navale de « grotesque ».

De tels jugements sont peut-être indument cinglants. Yeo et Chauncey n’avaient pas simplement supervisé la construction d’énormes navires, ils avaient créé de grands chantiers navals au bord d’une frontière boisée, avec toutes les installations nécessaires pour le gréement et l’approvisionnement de leurs navires. De petites armées de charpentiers qualifiés avaient été recrutées, rassemblées et nourries. De prodigieux efforts avaient été accomplis. En effet, il ne s’écoula que cinq mois entre la pose de la quille et la mise à l’eau du St. Lawrence.

Le St. Lawrence, sous le sur le lac Ontario entouré d’autres navires de guerre britanniques, selon Peter Rindlisbacher. – Peter Rindlisbacher

Pendant la course à la construction, les commandants avaient parié que le bois de pin vert des forêts primaires donnerait des navires de guerre durables. La durabilité ultérieure des coques prouva qu’ils avaient raison.

Quoi qu’il en soit, les Américains étaient déterminés à ne pas abandonner la supériorité navale à Yeo. Ils ébauchèrent deux super navires à Sackets Harbor : le Chippewa (62 m de longueur, classé officiellement comme étant de 74 m, mais armé de presque 130 canons) et le New Orleans (65 m de longueur, de 120 à 130 canons). Les Britanniques, à leur tour, planifièrent deux autres gros navires, le Wolfe et le Canada, qu’ils prévoyaient armer de 104 et de 112 canons respectivement.

Cependant, aucun de ces navires ne fut jamais mis à l’eau. Le traité de Gand qui mit bel et bien fin à la guerre, signé le 24 décembre 1814, les rendit superflus. Le Chippewa fut démantelé vers 1833 et le New Orleans pourrit sur les accores, bien qu’il soit resté sur le registre des navires de guerre américains jusqu’en 1883, date à laquelle il fut vendu au prix de la ferraille.

Il apparut cependant vite évident que le St. Lawrence était trop gros pour réaliser son plein potentiel. Yeo restait pourtant convaincu qu’il pourrait battre n’importe quel navire de guerre américain.

Le HMS St. Lawrence, cependant, était déjà à flot. Il se retrouva dans la baie Navy de Kingston à mouiller avec des navires de guerre de moindre envergure. Le navire fut initialement un centre social pour la base. Un bal élégant eut lieu à bord le 4 mars 1815, et le 11 avril, les officiers reçurent leur vieil adversaire, Chauncey, qu’ils accueillirent d’une salve d’honneur de 13 coups de canon.

Ne sachant que faire du St. Lawrence, les autorités en démontèrent les mâts et le condamnèrent. Un entrepôt fut construit en 1819 pour en abriter le gréement; le bâtiment existe encore aujourd’hui au Collège militaire royal du Canada, que les cadets appellent la Frégate de pierre.

Après la guerre, l’Accord Rush-Bagot de 1817 démilitarisa pratiquement les Grands Lacs. Les divers navires de guerre construits à Kingston à grands frais (le St. Lawrence à lui seul aurait couté quelque 500 000 livres) se mirent à pourrir lentement, devenant des squelettes fantomatiques que les voyageurs passant par la ville mentionnaient souvent.

La vente des navires fut enfin décidée. Les journaux annoncèrent qu’une vente aux enchères aurait lieu le 18 janvier 1832 pour disposer du St. Lawrence, du Kingston, du Burlington (anciennement le Princess Charlotte) et du Montreal, ainsi que des charpentes du Wolfe et du Canada, et de tout le gréement des navires achevés. Cependant, seul le St. Lawrence trouva acheteur : Robert Drummond, armateur, entrepreneur et brasseur de Kingston, paya 25 livres pour le monstre. On considérait que les voiles et le gréement, vendus sépa-rément, étaient beaucoup plus précieux, et ils représentèrent la plus grande partie des 1 400 livres que reçut la Couronne.

Le HMS Canada finit par être démantelé sur les accores. Le 24 juillet 1832, un violent orage réduisit le Wolfe à un tas de petit bois. La plupart des navires de guerre restants furent sabordés dans la baie Navy ou dans les baies Hamilton et Deadman avoisinantes.

Aucun récit contemporain ne relate le remorquage du HMS St. Lawrence jusqu’à l’arsenal de la Marine royale de Kingston. Mais, son destin ultérieur a été décrit de plusieurs manières différentes. Selon l’une des histoires, une tempête l’aurait fait s’échouer à environ cinq kilomètres à l’ouest de la baie Navy. Un autre récit parle du sabordage du navire au même endroit, pour servir de quai à une distillerie.

Quoi qu’il en soit, il est clair que le puissant navire de guerre a connu une fin ignominieuse.

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