Larguez les bombes

En 1950, plusieurs bombardiers B-50 des É.-U. transportant 11 bombes nucléaires. – Wikimedia

En novembre 1950, l’United States Air Force (USAF) largua une bombe nucléaire au Canada. Ce fut tout sauf un accident.

Cette année-là, la guerre froide avec l’Union soviétique et la Chine s’était soudainement durcie. La Corée du Nord avait envahi la Corée du Sud en juin, et les forces de l’ONU, dirigées par les États-Unis, s’étaient mêlées à la bataille pendant l’été. La Chine, elle, était entrée dans le conflit en octobre.

L’OTAN avait été formée l’année précédente, mais le réarmement était lent en Europe. L’Occident craignait que la guerre en Corée ne soit une distraction pour attirer les forces occidentales en Asie, tandis que les Soviétiques se préparaient à envahir l’Europe occidentale. Moscou avait déve-loppé sa propre bombe atomique en 1949, et la crainte de guerre nucléaire se répandait. De leur côté, les États-Unis avaient préparé leur arsenal nucléaire en déployant des bombes atomiques à l’étranger en certains endroits.

À l’été 1950, les Américains demandèrent de toute urgence à Louis St-Laurent, premier ministre, de les laisser expédier des armes nucléaires au Canada dans le plus grand secret et la sécurité la plus stricte. M. St-Laurent acquiesça rapidement, mais n’avisa pas tout son cabinet de cette décision capitale. Un précédent était créé : des armes nucléaires américaines allaient par la suite être basées au Canada jusque dans les années 1980.

Les Américains ne tardèrent pas à envoyer 43 bombardiers, 11 bombes nucléaires et des centaines de militaires à la base de l’Aviation royale du Canada de Goose Bay, au Labrador. Ils allaient y rester trois mois. Pendant ce temps, des bombardiers B-50 Superfortress de l’USAF transportaient fréquemment des armes atomiques et leurs composants entre la base aérienne de Davis-Monthan, située près de Tucson, en Arizona, et celle de Goose Bay.

Le 10 novembre, deux des quatre moteurs d’un B-50 transportant une bombe atomique Mark IV de 4 500 kilogrammes, soit une puissance explosive de 31 kilotonnes, tombèrent en panne au-dessus de la région québécoise du Saguenay. L’avion perdit rapidement de l’altitude et le pilote le dérouta avec succès vers la base aérienne de Loring, dans le Maine.

La Mark IV (en regard, en haut) furent envoyés au Canada. – Wikimedia
Le 10 novembre, un de ces bombardiers largua une Mark IV au Québec, dans la région du  Bas-Saint-Laurent,, ce qui fit les manchettes des journaux. – Archives/La Patrie
Fit les manchettes des journaux. – Archives/Le Petit Journal

« Puis, ce fut l’explosion, un véritable grondement de tonnerre qui se répercuta dans l’écho des montagnes. »

Le protocole de l’USAF précisait que, dans de telles situations, il fallait larguer les armes nucléaires dès que possible, surtout si l’on craignait un accident. La bombe à bord ne contenait pas de noyau de plutonium pour éviter toute réaction nucléaire en chaine. Mais, l’avion transportait toujours de l’uranium et une charge explosive conventionnelle.

Et donc, vers 16 h, à une altitude de 3 200 mètres, le pilote largua sa bombe Mark IV au-dessus du fleuve Saint-Laurent, considéré comme l’endroit le plus sûr pour l’opération. Cette arme était une version améliorée du type de celle qui avait été larguée cinq ans plus tôt sur Nagasaki, au Japon. Elle explosa à une altitude d’environ 760 mètres. Quarante-cinq kilogrammes d’uranium radioactif se dispersèrent dans la rivière près du petit village de Saint-André-de-Kamouraska, à environ 150 kilomètres au nord-est de la ville de Québec. Le pilote n’ignorait pas le risque de conta-mination radioactive mineure, mais il se pliait aux consignes.

L’explosion s’entendit dans un rayon de 40 kilomètres et causa un grand émoi chez les résidents des deux côtés de la rivière. J-A. Caron, prêtre d’une paroisse voisine, raconta : « J’ai entendu un bruit sourd. Je suis sorti et ma ménagère m’a dit qu’elle avait vu un nuage de fumée jaune pâle qui s’élevait du fleuve. Puis, ce fut l’explosion, un véritable grondement de tonnerre répété par l’écho des montagnes. Les habitants sont aussi sortis de de leurs résidences, inquiétés par le bruit, mais l’explosion n’a causé aucun dommage. »

Il y eut d’intenses spéculations, dans la presse locale et dans celle de Québec, sur ce qu’il s’était passé. La Patrie de Montréal rapporta que l’explosion avait été « accompagnée d’une lueur fulgurante et d’épais nuages de fumée noire et blanche » (sic). Cela semblait être le consensus parmi les témoins oculaires.

Quoi qu’il en soit, l’affaire fut étouffée. L’USAF affirma qu’en raison de problèmes mécaniques, l’avion avait largué trois bombes conventionnelles par précaution, mais qu’elles n’avaient pas causé de dommages. Le gouvernement canadien n’avoua ce qu’il s’était
passé qu’en 2000.

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