La battaille de la crête de Vimy

“The Taking of Vimy Ridge, Easter Monday 1917” fut paint par le premier artiste militaire officiel du Canada, Richard Jack, deux ans après la bataille. [MCG/19710261-0160]

VIMY
1917-2017


Lorsque les Britanniques se préparaient
à renforcer l’avancée des Français, le
général Julian Byng prédit, avec raison,
que l’on demanderait aux Canadiens de
prendre la crête stratégique de Vimy.


Il n’y a probablement pas d’endroit
en France où il y a eu autant d’hommes tués par mètre carré que sur ce terrain pentu », racontait le lieutenant-colonel Joseph Hayes du 85e Bataillon à propos du champ de bataille de la crête de Vimy. Cette crête, au nord-est de la France, était un endroit élevé crucial dominant la campagne environnante. Dans la guerre des tranchées statique du front occidental, elle offrait des avantages énormes à qui l’occupait.

La Sixième armée allemande avait vaincu les forces françaises en octobre 1914 et capturé cette crête longue de sept kilomètres. À 145 mètres au-dessus du niveau de la mer en son point le plus haut, elle permettait aux Allemands de voir au loin jusque dans les tranchées des soldats français. Leur artillerie faisait des ravages. Les Français essayèrent de reprendre la crête lors de trois batailles majeures en 1914 et en 1915, mais ils furent repoussés chaque fois.

Des soldats canadiens traversent les enchevêtrements de barbelés pendant la bataille de la crête de Vimy, en avril 1917. [MDN/BAC/PA-0001087]

Quelque 400 000 Français et Allemands avaient été tués ou estropiés pendant ces combats, et les attaques et contrattaques successives avaient réduit les innombrables cadavres en bouillie. Le major C.A. Bill du 15th Royal Warwickshire Regiment, régiment britannique qui passa un peu de temps sur le front de la crête en 1916, raconta : « dans l’herbe rêche derrière nos lignes, j’ai vu une longue ligne de zouaves qui avaient été fauchés comme une rangée de maïs en s’avançant à découvert, et vu la condition de leurs corps, ils devaient être là depuis un an ». L’odeur des corps en décomposition donnait des haut-le-cœur à des kilomètres à la ronde.

Les Allemands fortifiaient sans cesse la crête, qui servait de rempart dans cette partie du pays, et qui protégeait la région de Lens, importante productrice de charbon, au nord-est. Des kilomètres de tranchées zigzagantes étaient ancrés par des casemates où s’abritaient les servants de mitrailleuses MG-08. Ceux des canons et des mortiers avaient fait le tracé des voies d’avancée. On comprend que les Allemands aient été sûrs de pouvoir tenir la crête contre toute attaque.

Le lieutenant-général britannique sir Julian Byng commandait le Corps canadien à Vimy. [MDN/BAC/PA-001284]

Le Corps canadien était la principale formation de combat du pays au front occidental. À la fin de 1916, lorsque les Canadiens arrivèrent au front de Vimy, l’effectif du Corps s’élevait à 100 000 hommes. Il était composé de quatre divisions d’environ 20 000 fantassins chacune, les autres étant les soldats attachés au Corps, et à sa tête se trouvait le général britannique sir Julian Byng. Les soldats canadiens se firent vite appeler les Byng Boys (gars de Byng, NDT), allusion à un spectacle populaire à Londres et à la popularité du commandant du Corps. « Les hommes l’adoraient », écrivait le lieutenant-colonel Andrew McNaughton.

 

Il s’agissait de l’unité de combat identifiable du Canada.
Les Canadiens et leurs représentants politiques plaidèrent pour que les divisions du dominion, dont le nombre finit par s’élever à quatre, combattent ensemble, et pour ne pas les séparer en les joignant à d’autres
corps d’armée britanniques.


La plus grande partie de la division d’infanterie consistait en 12 bataillons de 1 000 hommes, bien que leur effectif fût rarement au complet à cause des pertes continuelles au front. Les unités de mitrailleuses, d’artillerie, de génie, les bataillons de travail, les ambulances et nombre d’autres
unités de soutien formaient le reste de la division, commandée par un major-général.

Un régiment monte à bord d’un convoi à la crête de Vimy en avril 1917. [MDN/BAC/PA-001197]

La performance au combat des Canadiens avait été inégale jusqu’à la fin de 1916. Bien qu’ils eussent répondu avec enthousiasme à l’appel en août 1914, des milliers ayant afflué vers les drapeaux, il avait fallu du temps et des efforts considérables pour transformer les unités de miliciens et les groupes d’hommes en unités de combat ordonnées. Une grande partie du premier contingent de Canadiens, comme on appelait les quelque 30 000 premiers qui partirent outre-mer, avait une certaine expérience de la milice ou du service à la guerre d’Afrique du Sud. Quoi qu’ils aient été avant la guerre, ils étaient tous Canadiens lorsqu’ils se battaient sous le symbole de la feuille d’érable.

La Division canadienne se fit remarquer à la deuxième bataille d’Ypres en avril 1915, quand elle résista aux premières attaques au chlore gazeux et aux forces allemandes écrasantes. La bataille fit 6 000 victimes, mais les Canadiens furent louangés dans tous les coins de l’empire.

Ils résistèrent pendant l’été, l’automne et l’hiver, et une nouvelle division arriva en septembre 1915 pour créer le Corps canadien. Il s’agissait de l’unité de combat identifiable du Canada. Les Canadiens et leurs représentants politiques plaidèrent pour que les divisions du dominion, dont le nombre finit par s’élever à quatre, combattent ensemble, et pour ne pas les séparer en les joignant à d’autres corps d’armée britanniques. Cela permit aux Canadiens de servir et de combattre ensemble.

Les Canadiens, comme toutes les forces armées, avaient été gravement touchés à la Somme, dont ils étaient repartis avec 24 000 hommes de moins.

Ils furent redéployés au secteur relativement calme de Vimy, où ils s’installèrent dans les vieilles tranchées des Français qui avaient récemment abrité des Britanniques. Les nouveaux soldats qui remplissaient les rangs des bataillons décimés parlaient d’évincer les Allemands, mais les anciens tenaient leur langue. La forteresse Vimy ne tomberait qu’au bout d’une lutte titanesque.

Des soldats canadiens construisent une route pour préparer la bataille à venir. [MDN/BAC/PA-001226]

Au début de 1917, pendant un des hivers les plus froids de mémoire d’homme, sir Julian Byng évalua la crête de Vimy. Il n’aima pas ce qu’il vit. Les survivants de la Somme étaient habitués aux champs plats des fermes locales. Les rares petites crêtes, collines et buttes de la Somme n’étaient rien comparées à la crête qui les dominait comme un énorme amas de terre brulée et de débris putréfiés.

Le terrain montait régulièrement du sud-est au nord-ouest, le point culminant étant à la côte 145 qui était bien fortifiée. Au nord de la côte 145 se trouvait une zone basse marécageuse dominée par le Pimple (bouton, NDT), position élevée percée de tunnels pour créer des tranchées et des abris renforcés. Les défenseurs qui s’y trouvaient pouvaient balayer une grande partie des lignes canadiennes au sud et au sud-ouest. « Les Allemands ont capturé Vimy en octobre 1914 et y ont érigé de solides défenses, raconta le canonnier canadien Allan Cole. Ils considéraient que la crête était imprenable […]. Les pièces d’artillerie et les mitrailleuses étaient parsemées dans la zone et ils avaient pris leurs dispositions pour se défendre. »

Les Canadiens faisaient partie de la Première armée, commandée par le général Henry Horne, et Byng soupçonnait – avec raison, s’est-il avéré – que le Corps canadien recevrait l’ordre de capturer la crête. Il demanda aux officiers de son état-major et à ses commandants supérieurs de dresser un plan.

L’insigne de casquette d’un soldat du 107e bataillon (Winnipeg), CEC. [MCG/19920166-1734]


Des routes furent construites et reconstruites
à mesure qu’elles se morcelaient sous les sabots
de quelque 50 000 chevaux et mules.

Il n’y avait pas moyen de prendre la crête de Vimy par surprise. L’attaque ne pouvait être que frontale, contre une position préparée.

Le plan de feu complexe fut organisé par le major Alan Brooke, militaire professionnel de 34 ans à l’esprit aiguisé. Il conçut un plan de bombardement incessant des défenses allemandes le long de la crête puis, le jour de la bataille, un barrage rampant d’obus qui ratisserait les lignes de l’ennemi, morcèlerait les défenses allemandes et obligerait les défenseurs à se réfugier dans leurs abris.

Andrew McNaughton, officier de contrebatterie canadien, était chargé des canons assiégeants de l’artillerie lourde du brigadier Roger Massie – les obusiers à calibre de plus de 6 pouces –, pour harceler, détruire et réprimer les canons de l’ennemi.

Le pilonnage et les tirs des contrebatteries seraient effectués par les canonniers britanniques et canadiens. En fin de compte, il y avait 983 canons et mortiers pour fracasser les lignes ennemies. Les Canadiens avaient 1,6 million d’obus pour alimenter les canons. De nouveaux chemins de fer furent construits par des unités du génie, des voies ferrées et de l’infanterie. Des routes furent construites et reconstruites à mesure qu’elles se morcelaient sous les sabots de quelque 50 000 chevaux et mules. Les animaux étaient surchargés de travail et manquaient de fourrage. « Il y a des carcasses de ces pauvres bêtes partout », se lamentait le major Karl Weatherbe de la 6e Compagnie de sapeurs canadiens.

L’attaque du Corps canadien à  Vimy n’était pas isolée. Elle faisait partie de l’offensive des Britanniques sur Arras qui était menée en renfort de l’offensive dirigée par les Français au front de l’Aisne. Le général français Robert Nivelle, récemment nommé commandant des armées françaises à la suite de son succès lors de la bataille de Verdun l’année précédente, avait promis aux politiciens, à ses soldats, à toute la France qu’il obtiendrait la victoire. Sa fierté et sa vantardise frôlaient le mensonge, et ses plans n’avaient rien de différent des autres charges menées à l’aveuglette, excepté que sa maitrise sur l’opération proposée était pathétique. Les Allemands avaient capturé ses plans, et savaient donc exactement où il avait l’intention d’attaquer. Ils se préparèrent en conséquence, se repliant même le long du front vers de meilleures tranchées à 30 kilomètres, ce qui permit de regrouper d’autres formations de réserve et d’artillerie.

Le charme de Nivelle réussit aussi à convaincre le nouveau premier ministre, David Lloyd George, qu’il avait trouvé une solution à l’impasse du front occidental. M. George s’était tourmenté sans fin à cause des pertes subies à la Somme, et n’était que trop heureux de laisser les Français mourir lors d’une nouvelle offensive. Mais il méprisait son commandant, le maréchal sir Douglas Haig. Il donna l’ordre à Haig de prêter main-forte à Nivelle, même si le Britannique se méfiait du plan français.

La Troisième armée, commandée par le général Edmund Allenby et la Première armée, commandée par le général Henry Horne attaqueraient une semaine avant les Français pour amenuiser les réserves allemandes. Le point d’appui de la crête de Vimy se trouvait dans le secteur britannique, et Haig en avait peur, car il était au courant de ce qui était arrivé aux armées françaises. Mais Vimy devait tomber; sinon, l’assaut britannique serait probablement repoussé. La pression exercée sur les Canadiens de Byng était extrême.

Un masque à gaz porté par un soldat canadien, le lieutenant-colonel Thain MacDowell, à qui fut décernée la croix de Victoria à la bataille de la crête de Vimy. [MCG/19720102-061]

Après la somme, Byng ordonna une étude détaillée de ses réussites et de ses échecs. Le nombre de ces derniers était supérieur à celui des premières. Byng choisit aussi son meilleur commandant, le major-général Arthur Currie, pour aller en tournée d’étude avec les Français et les Britanniques. Currie avait été officier dans la milice et promoteur immobilier à Victoria, mais il comprenait la guerre. Il avait beaucoup lu et il était disposé à admettre qu’il n’avait pas réponse à tout en ce qui concernait l’énigme des tranchées. Et il acceptait volontiers d’apprendre.

Quand il retourna au Corps, son rapport détaillé devint le pivot qui révolutionna la manière de combattre des Canadiens.

Les leçons françaises apprises à Verdun montraient l’importance de décentraliser le commandement et de mieux armer les fantassins. Il leur fallait une puissance de feu supérieure. Le peloton de quelque 50 hommes fut réorganisé en quatre sections : carabiniers, grenadiers, grenadiers à fusil et servants de mitrailleuse Lewis.

L’infanterie collabora aussi davantage avec les canonniers qui devaient effectuer le barrage rampant. Les fantassins s’exercèrent derrière les lignes, se déplaçant vers des drapeaux représentant un barrage imaginaire, s’avançant de 100 verges toutes les trois minutes. Pendant l’avancée, les officiers devaient se coucher comme s’ils étaient morts afin que les grades subalternes soient obligés de les remplacer. Ensuite, ils étaient « tués ». La progression devait continuer malgré tout. Des photographies aériennes et des modèles à grande échelle, certains de plus dix mètres de largeur, furent étudiés. Quelque 40 000 cartes furent aussi distribuées, de sorte que presque tous les hommes en avaient une.

Des soldats allemands capturés aident un Canadien blessé. [MDN/BAC/PA-002060]

L’entrainement fut mis en pratique sous forme de raids menés contre des tranchées allemandes. Les attaquants se débarrassaient de la plus grande partie de leur équipement encombrant, s’armaient de couteaux, de matraques et de pistolets, et traversaient le terrain neutre pour faire un prisonnier allemand ou lancer quelques grenades dans une tranchée.

Ces opérations éclair propageaient l’agitation au front, et bien avant la bataille de Vimy, les Allemands avaient appris à craindre les Canucks. Byng aimait les raids, dont 60 furent menés au cours d’une période de trois mois précédant la bataille de Vimy, parce qu’il pensait qu’ils inculquaient l’agression et les compétences tout en portant sur les nerfs de l’ennemi et qu’ils permettaient de recueillir des renseignements. Cependant, certains des officiers supérieurs, comme Currie, pensaient que les Canadiens menaient un trop grand nombre de raids, causant trop de pertes parmi les meilleurs soldats. Il y avait des victoires spectaculaires, mais aussi des remontrances sévères, comme le raid mal préparé du 1er mars mené par la 4e Division, où quatre bataillons d’attaquants comptant sur le gaz plutôt que sur l’artillerie subirent 687 morts et blessés.

Il y eut encore plus de pertes à cause des obus allemands. Robert Edwards écrivit ceci à des amis de sa famille, au village de Malahide :« C’est une guerre terrible. […] Même quand ils sont dans les tranchées, ils font face à la mort sans arrêt, car on ne sait jamais s’ils peuvent les voir et faire feu sur le groupe, et les tuer tous. »

L’artillerie alliée intensifia les bombardements pendant la dernière semaine de mars, et leur férocité empira à nouveau le 2 avril. Plus d’un million d’obus furent tirés. Les lignes allemandes étaient pulvérisées par le bombardement massif, les défenseurs étant tués ou obligés de se tapir dans leurs abris profonds. Le nouveau détonateur du 106 servait à détruire les barbelés, car il permettait à l’obus d’exploser au contact plutôt que de s’enfouir dans le sol. Ces détonateurs étaient l’une des plus importantes évolutions techniques de la guerre et les barbelés furent détruits systématiquement. « Nos munitions et nos canons semblent ne pas avoir de limite maintenant », écrivit le capitaine Victor Tupper du 16e Bataillon quelques jours seulement avant de mourir au combat. « On est en train de mettre les chleuhs en pièces. »

Environ 15 000 fantassins canadiens appartenant à 21 bataillons de la première vague s’infiltrèrent vers le front pendant la nuit du 8 au 9 avril. Les chanceux passèrent par les 13 tunnels. Ces derniers étaient sombres et confinés, et certains d’entre eux semblaient sans fin, comme le Goodman qui mesurait 1 722 mètres, mais ils conféraient une certaine protection contre les obus et les intempéries. Les premières heures du 9 furent affreuses, la température étant tombée au-dessous de zéro et des bourrasques de neige déferlant de la crête.

Les Canadiens reposés étaient prêts. Même si les raids et les obus de l’ennemi avaient fait plusieurs milliers de morts et de blessés au cours des trois mois de préparation, la plupart des fantassins se sentaient plus prêts que jamais. Mais cela ne veut pas dire qu’ils étaient naïfs. Personne ne s’attendait à ce que la forteresse allemande tombe facilement.

Les hommes parlaient de leur sort. La plupart ne faisaient que peu de cas de la mort, disant qu’ils mourraient « quand ce serait leur tour ». Cependant, personne ne voulait mourir. Leur apparence calme dissimulait les batailles qui faisaient rage en leur for intérieur. Ils écri-vaient une dernière lettre à leurs êtres chers, ou dans leurs journaux au cas où leurs corps seraient trouvés. Le soldat Jack McClung du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, fils de l’auteure et activiste Nellie McClung, avait 19 ans. Jack avait quitté l’Université de l’Alberta pour s’enrôler l’année précédente, et il se trouvait devant la grave incertitude du combat pour la première fois. Il confia ses pensées à son journal : « la nuit du dimanche de Pâques et nous passons à l’assaut demain matin à 5 h 30.

J’imagine qu’on a plus de sentiments et de sensations durant cette courte nuit que durant toute la vie. […] Nous essayons tous de cacher notre état d’esprit réel. Je sais à quel point je pense à maman, à papa et à tous les enfants. »

L’état-major de Byng, plus en arrière, mais non moins anxieux, étudiait les cartes et espérait que les renseignements étaient fiables. Les Allemands avaient trois divisions le long du front : la 1re Division de réserve bavaroise au sud (jusqu’à Thelus), la 79e Division de réserve prussienne au centre (couvrant la côte 145 et un secteur au sud en face de la 3e Division d’infanterie canadienne) et la 16e Division Jaeger d’infanterie bavaroise au secteur nord. Il y avait à peu près 8 000 fantassins sur la crête ou immédiatement à l’est, tous retranchés dans de profondes tranchées ou dans des abris. Malgré l’évidence des préparations, les Allemands n’avaient pas fait venir de renforts. Il n’y avait pas beaucoup de place où loger d’autres hommes, et la crête devait pouvoir tenir pendant plusieurs jours. Il était prévu que les formations de réserve se mettent en marche aussitôt que la bataille s’engagerait, alors les Canadiens devraient mener l’attaque vigoureusement et rapidement.

Les quatre divisions canadiennes passeraient à l’assaut ensemble pour la première et la dernière fois de la guerre. La 1re Division, commandée par Currie, était à droite. À côté se trouvait la 2e, commandée par le major-général Henry Burstall. Ces deux divisions avaient le plus de distance à parcourir sur le champ de bataille irrégulier, les hommes de Currie devant traverser 4 000 mètres. Étant donné que la crête de Vimy rétrécit, à partir du sud-est, jusqu’à un point élevé à la côte 145, et constitue un axe inégal allant du sud-est au nord-ouest, les Canadiens attaquant à droite avaient une plus grande distance à parcourir que ceux du côté gauche. La 3e Division, commandée par le major-général Louis Lipsett, se trouvait devant une partie plus élevée de la crête, et le terrain était parsemé de dizaines de profonds cratères à cause des mines qui avaient explosé pendant les années de guerre souterraine. Au flanc gauche, la 4e Division, commandée par le major-général David Watson, se trouvait en face du point le plus élevé de la crête, la côte 145 (où se trouve aujourd’hui le monument de Vimy). La 4e Division avait 700 mètres à parcourir, et presque chaque pas se ferait en montant.

Les 15 000 fantassins canadiens suivraient un barrage rampant, et des milliers d’autres les suivraient en vagues successives. Il s’agissait donc d’une opération limitée dans le temps. Vu la distance à droite, les 1re et 2e divisions avaient quatre objectifs, les lignes noire, rouge, bleue et brune. Chacune devait être attaquée à un moment précis, à partir de 5 h 30, et les troupes devraient faire une pause à la ligne pendant que l’artillerie bombarderait les Allemands, puis le barrage rampant recommencerait. Les 3e et 4e divisions faisaient face à un front plus étroit et plus élevé, et elles n’avaient que deux lignes à capturer. Il était prévu que les combats dureraient jusqu’en début d’après-midi : au moins huit heures de combats intenses.

Les fantassins fixaient une baïonnette à leur fusil Lee Enfield sur toute la longueur du front alors que les aiguilles des montres synchronisées de centaines d’officiers s’approchaient de l’heure de l’assaut. Ceux qui se trouvaient dans les tunnels se rassemblaient vers l’est, attendant les explosions qui leur donneraient des débouchés, et les hommes dans les tranchées frissonnaient de froid et frappaient le sol pour se dégeler les pieds. Deux minutes avant l’heure zéro, heure de passer à l’attaque, 230 mitrailleuses Vickers ouvrirent le feu sur les lignes ennemies, balayant le front de milliers de balles de calibre 303. Il ne s’agissait pas tant de tuer des Allemands que de les obliger à rester dans leurs abris.

À 5 h 30, alors que le ciel sombre était lourd de neige, une tempête d’acier s’abattit sur l’ennemi. 983 pièces d’artillerie de campagne et de canons assiégeants, renforcés par les mortiers, lancèrent des bombes et des obus sur les lignes ennemies. Une série de mines explosèrent aussi sous les défenseurs. L’artillerie lourde de McNaughton ciblait les batteries ennemies, aidée par les avions d’observation qui faisaient des cercles au-dessus du front à la recherche de canons que leur tir trahirait.

L’infanterie canadienne sortit des tranchées et des tunnels. Le bruit était assourdissant. Les officiers criaient des ordres, mais on ne pouvait les entendre à cause du vacarme des obus qui faisaient un bruit ressemblant à des trains passant sans arrêt au-dessus des têtes.

Le lieutenant Gregory Clark du 4th Canadian Mounted Rifles s’était engagé à 26 ans, abandonnant un emploi de journaliste au Toronto Star. Il écrivit ceci à propos du tir d’obus : « J’avais vu la terreur, le grand et terrible tumulte de la bataille qui paralyse : quelque chose de si éloigné de l’humanité qu’on aurait dit que tous les dieux et tous les diables étaient devenus fous et se battaient entre eux, oubliant les faibles mortels sous leurs pieds. »

Des prisonniers allemands désarmés conduits vers les arrières, gardés par des Canadiens. [MDN/BAC/PA-001128]

Les Canadiens s’avançaient vers les explosions. Le barrage rampant se rapprochait des lignes ennemies de 100 verges toutes les trois minutes. Il était efficace sur presque toutes les parties du front, déchiquetant les lignes ennemies et forçant les Allemands à se terrer dans leurs abris. Des centaines moururent dans les explosions; d’autres furent enterrés vivants.

Certains des pelotons durent se battre pour atteindre la ligne noire, d’autres marchèrent simplement jusqu’à leur objectif. Le prix du sang fut habituellement payé lorsque quelques mitrailleuses allemandes ayant survécu tiraient sur les Canadiens qui s’approchaient d’elles. La ligne noire, à quelque 700 mètres à l’est, fut capturée vers 6 h 10.

Les Canadiens occupèrent les tranchées démolies des Allemands et laissèrent l’artillerie accomplir son travail mortel contre les positions ennemies au moyen de barrages fixes durant à peu près une demi-heure. Le barrage recommença à ramper à 6 h 45.

Les bataillons au front des 1re et 2e divisions atteignirent leur deuxiè-me objectif, la ligne rouge, vers les 7 h 15. Ils coururent parmi les corps d’Allemands, mais laissèrent aussi derrière eux une vague de cadavres en uniforme kaki et d’hommes blessés. Malgré le barrage, des Allemands continuaient de tirer alors que les obus faisaient rage partout.

Les rapports officiels contiennent des notes sur la lutte déterminée des troupes bavaroises. Ils « combattirent jusqu’au dernier, remarquait un officier canadien, ne donnant aucun signe qu’ils étaient prêts à se rendre. »

Des compagnies suivaient les premières vagues pour nettoyer les points forts qui avaient été dépassés par les unités de tête.

On appelait cela « nettoyer » l’ennemi, dont la plupart se terrait dans des abris profonds. Les Allemands reçurent l’ordre de quitter leurs cavernes sombres. Ceux qui ne gravissaient pas les escaliers rapidement, mains levées et armes baissées, étaient souvent tués par des grenades.

Les soldats désarmés, parfois en groupes de plusieurs dizaines, étaient envoyés aux arrières, mais cela était dangereux pour les Allemands qui risquaient d’être tués par leurs propres obus ou par des Canadiens effrayés ou vengeurs. Les prisonniers apprirent que leur vie valait plus s’ils portaient des Canadiens blessés, et des centaines d’entre eux se portèrent volontaires pour le travail éreintant.

Pendant que les 1re et 2e divisions se prépa-raient à attaquer les deux autres lignes d’objectifs au-delà de la ligne rouge, la 3e Division se démenait pour atteindre ses derniers objectifs en 90 minutes environ de combat et se retranchait pour tenir ses nouvelles positions. Comme à d’autres fronts divisionnaires, les servants de mitrailleuse Vickers se ruèrent à l’avant, des barbelés furent déroulés et des sacs de sable furent remplis pour bâtir de nouveaux systèmes de tranchées. Après la dure bataille arrivait le dur labeur pour se protéger des contrattaques qu’il fallait prévoir.

La 4e Division avait l’objectif le plus difficile de la crête : le point d’appui ennemi de la côte 145. Des soldats prussiens d’élite défendaient la position et ils avaient dressé la carte de toutes les voies d’accès, nettoyé les obstacles pour avoir de bons champs de tir et planté des piquets pour le tir des mortiers.

Les bataillons de la première vague de la division, quatre en tout, furent en difficulté immédiatement à l’heure zéro. Le barrage rampant avait pulvérisé une bonne partie de la ligne allemande, mais une tranchée à 365 mètres environ des Canadiens avait été laissée indemne intentionnellement. Le brigadier Victor Odlum, commandant de la 11e Brigade et officier respecté, prit la mauvaise décision d’interrompre le feu de l’artillerie. Il espérait que la tranchée serait capturée et qu’il pourrait s’en servir de base d’opérations avancée.

« Ils avaient des mitrailleuses et ils nous massacraient », s’est souvenu par la suite un Canadien. Le feu des armes légères était dé-vastateur. D’autres défenseurs allemands, plus haut sur la côte 145, avaient survécu au barrage et tiraient dans les rangs des Canadiens qui s’avançaient. Selon un rapport allemand, les « corps [de Canadiens] s’empilaient en petites buttes kaki ». Au bout de 90 minutes de bataille féroce, les soldats de Watson étaient éparpillés dans la boue du terrain neutre, et les Prussiens tenaient encore la plupart des positions. La situation était précaire.

Plus au sud, les 1re et 2e divisions avaient terminé leurs progrès vers leurs positions finales aux 3e et 4e lignes à partir de 9 h 35. Elles avaient eu un objectif difficile à la côte 135, mais les pioupious de renfort de la 13e Brigade britannique avaient envahi la position et la tenaient férocement. Les huit chars affectés à la 2e Division n’avaient pas pu traverser le terrain plein de cratères et étaient tous en panne ou endommagés par l’artillerie. Les 1re et 2e divisions s’étaient ruées sur leurs derniers objectifs, les lignes bleue et brune, et avaient lutté de manière acharnée jusqu’à 14 h, quand la résistance s’effondra enfin.

Alors que les divisions au sud atteignaient leurs objectifs, la 4e Division était en difficulté. Ses bataillons étaient coincés et égrenés dans la boue au bas de la côte 145. Le général Watson n’avait plus qu’un bataillon d’infanterie à jeter dans la bataille. Le 85e Bataillon, de la Nouvelle-Écosse, était relativement nouveau au front. Deux compagnies reçurent la consigne de s’avancer en après-midi pour tenter de sauver la situation. L’inquiétant, c’était que les Allemands réussissent à tenir la côte 145 même si le reste de la ligne tombait entre les mains des Canadiens, et qu’ensuite ils lancent des contrattaques pour dégager le flanc sud. La forteresse de la côte 145, tout comme le point élevé au nord, le Pimple, devait tomber, sinon les Allemands risquaient de remporter la victoire au dernier moment.

Les deux compagnies de Néo-Écossais s’infiltrèrent à travers le front. À leur insu, en étudiant la situation et en consultant l’artillerie, le général Watson et le commandant du bataillon, le lieutenant-colonel A.H. Borden, se sentirent obligés d’interrompre le barrage de soutien. Le front était trop instable, avec des soldats éparpillés partout dans le champ de bataille, à moitié immergés dans les cratères ou dans la boue. Les bombardements intensifs tueraient trop de Canadiens. Une estafette fut envoyée informer les commandants de compagnie du 85e Bataillon, mais un seul en fut informé avant l’attaque.

Quelques minutes avant 18 h, les fantassins fixaient leur baïonnette. Les épaules s’arrondissaient à mesure que les aiguilles des montres s’approchaient de l’heure zéro. Pas de son. Pas d’obus. Mener l’assaut contre une tranchée fortifiée sans barrage à ce stade de la guerre, c’était du suicide. Mais le point d’appui devait tomber. Les officiers mirent lentement le sifflet à leurs lèvres. Le son strident de l’attaque retentit. Les fantassins sautèrent des tranchées grossières pour attaquer les tranchées ennemies.

De l’autre côté du terrain neutre, les Prussiens faisaient une pause dont ils avaient grand besoin. Ils s’étaient battus toute la journée et avaient été la cible d’obus sans relâche. La bataille semblait gagnée. Des soldats épuisés, assoupis ou l’œil dans le vague, nombre d’entre eux dans des abris profonds, furent secoués par les signaux d’alarme des sentinelles, puis par quelques coups de feu de Mauser et les rafales des mitrailleuses lourdes Maxim MG-08.

Les Néo-Écossais se lancèrent à travers le terrain plein de cratères bourbeux. Ils furent balayés par les balles, leurs cris d’agonie s’entendaient dans l’étrange silence du champ de bataille sans tir d’obus. Mais le 85e ne fléchit pas. Ses soldats lancèrent un cri de guerre, puis ils foncèrent à travers des lignes allemandes, baïonnettes en avant. Une agitation confuse de coups de feu et de poignards laissa des dizaines de Canadiens et de Prussiens morts ou agonisants. Quelques-uns des défenseurs prirent la fuite, et la contagion se répandit chez les autres qui les suivirent. En quelque 10 minutes, c’était la débâcle chez les Prussiens.

La côte 145 tomba et le dernier point d’appui de la crête était aux mains de Canadiens au coucher du soleil. Le 10 à 15 h 15, après une nuit misérable dans le froid, dans la neige et sous le pilonnage, les 44e et 50e bataillons repoussèrent les Allemands lors d’un affron-tement violent, mais court.

La victoire avait coûté cher. Le sergent Ernest Black a raconté la scène effroyable vue d’en haut de la crête : « Ce n’était qu’un désordre de canons et de chariots défoncés, de chevaux morts et de cadavres d’hommes ». Lorsque les compteurs de corps eurent fini leur macabre besogne, on apprit que 7 700 Canadiens avaient été blessés ou tués les 9 et 10.

Les blessures des survivants étaient épouvantables. Les balles et les éclats d’obus avaient déchiré les chairs et broyé les os. La plupart des trous ensanglantés étaient pleins de boue et de tissus sales, le tout grouillant de microbes. Les plaies purulentes étaient difficiles à nettoyer à cette époque d’avant les antibiotiques, et les chirurgiens aux arrières coupaient souvent la chair déchiquetée dans l’espoir de prévenir les infections. Un nombre de soldats, incertain, mais important, moururent de leurs blessures ou d’infections pendant les semaines et les mois qui suivirent la bataille. Ces pertes ne sont pas officiellement comptées comme faisant partie de la bataille de Vimy.

Le 12, les Canadiens complétèrent leur victoire contre les Allemands à leur front. Trois bataillons canadiens réduits et fatigués attaquèrent le point d’appui du Pimple au nord de la crête. Des soldats prussiens avaient été amenés à la hâte pour renforcer la position, dans l’espoir de sauver au moins une partie cruciale de la crête. Ils étaient prêts à subir une attaque. Toutefois, l’assaut des Canadiens, lancé à 5 h dans une forte tempête de neige, derrière un barrage rampant encore plus fort, fracassa les forces d’élite allemandes de la 4th Guards Infantry Division.

Le commandant de la 6e Armée donna l’ordre de se replier jusqu’aux tranchées situées à environ sept kilomètres de Vimy et hors de portée de l’artillerie alliée. La défaite était complète.

Les soldats célèbrent leur victoire en quittant le champ de bataille de Vimy. [BAC/e010696454]

Depuis le tout début, les soldats canadiens eurent conscience d’avoir accompli une chose extraordinaire. De nombreux fantassins s’effondrèrent simplement de sommeil après leur calvaire et leur récompense de rhum et de repas chaud, d’autres prirent le temps de raconter leurs impressions dans leur journal ou d’écrire à leur famille.

Les butins de guerre furent énormes : plus de 4 000 prisonniers allemands, et des milliers d’autres tués, blessés ou forcés à fuir. Il y avait parmi les armes capturées 63 canons, 104 mortiers et 124 mitrailleuses.

Quatre croix de Victoria furent décernées à des Canadiens pour haute vaillance, dont trois à titre posthume. Des centaines de médailles furent aussi distribuées pour actes insignes de bravoure. Mais beaucoup d’actions courageuses passèrent inaperçues.

La célébration était mêlée de chagrin. La bataille de quatre jours avait fait 10 602 victimes, dont 3 598 morts. En fait, le premier jour des combats, où la plus grande partie de la crête fut surmontée, fut le jour le plus sanglant de l’histoire militaire canadienne. Cependant, Vimy n’a jamais été dépeinte comme étant un bain de sang insensé. La capture de la crête après les défaites des Français justifia l’exultation et la fierté.

Bien que la 1re Armée britannique eût fourni la moitié de l’artillerie, deux bataillons de combattants et des milliers de soldats employés à la logistique, les Britanniques furent rapidement effacés de l’histoire de Vimy. Vimy fut affichée comme étant une victoire canadienne. Il est pourtant bon de se rappeler que ce sont les fantassins et les mitrailleurs canadiens, soutenus par des unités de médecine et de génie, qui ont mené la plus grande partie des combats, et qui ont subi le plus grand nombre de victimes. Même sir Julian Byng, le général britannique qui commandait les Canadiens, fut oublié pendant la période qui suivit la Seconde Guerre mondiale. Il n’était pas rare, et ce ne l’est toujours pas, d’entendre que c’était Arthur Currie qui commandait le Corps à Vimy. C’est faux, mais cela semble plausible aux yeux de bien des gens parce que Vimy est présentée comme étant un événement emblématique dans l’histoire du Canada.

Dans notre souvenir collectif, Vimy est plus qu’une bataille. L’érection du magnifique monument de Walter Allward à la crête de Vimy en accroît l’importance. Son dévoilement par le roi Édouard VIII, le 26 juillet 1936, devant plus de 6 000 anciens combattants canadiens, cimenta sa valeur de symbole.

Des livres sur Vimy ont été publiés à l’occasion de son 50e anniversaire, au milieu des années 1960, et on entend plus communément depuis que Vimy fut la « naissance de la nation ». Les Canadiens, venus de tout le pays, y avaient combattu côte à côte, ils y avaient fait quelque chose de grand, ensemble.

Chaque nation choisit ses symboles, et Vimy est un symbole important pour le Canada. Des dizaines de milliers de Canadiens sont retournés au site de la bataille en pèlerinage officiel ou personnel. Se tenir devant le monument du Canada sur la crête, en France, comme des milliers de Canadiens le feront cette année à l’occasion du 100e anniversaire, c’est ressentir le poids de l’histoire, l’écho du choc des combats, et les voix distantes de ceux qui y ont servi et s’y sont sacrifiés. 

Vimy – Une Bataille Remémorée, Côte 70: Une Bataille Oubliée

La bataille de la crête de Vimy est un évènement fondamental de l’histoire canadienne. Cette bataille qui a eu lieu du 9 au 12 avril 1917 imprègne la culture populaire : elle est célébrée dans les livres d’histoire et la conscience canadienne en est empreinte. Le champ de bataille demeure lieu de souvenir, de deuil, de victoire et de commémoration grâce à l’érection, en 1936, du monument grandiose créé par Walter Allward. Des milliers de Canadiens y ont effectué un pèlerinage et, au fil du temps, malgré les dangers pendant la Seconde Guerre mondiale, quand la France a été envahie et que les intempéries ont causé des ravages, il est resté au cœur de la commémoration canadienne de la guerre. Le dévoilement du monument remis à neuf fut célébré fièrement et en grande pompe en 2007. La reine, le premier ministre Stephen Harper et plus de 3 000 Canadiens ont assisté à la cérémonie où ont été vendus des T-shirts et des chapeaux portant le slogan The birth of a nation (la naissance d’une nation, n.d.t.).

La guerre qui a changé le monde

Des soldats canadiens « à pleins camions » célébrant après la bataille de la crête de Vimy. [PHOTO : LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA PA001353]

Au Canada, la mémoire vécue touche à sa fin. Lorsque nous écrivons cette histoire, il ne reste plus qu’un vétéran canadien de la Première Guerre mon­diale. En fait, il y a encore une poignée de ces vétérans dans le monde, ceux de la France, de la Turquie et de l’Australie ayant passé l’arme à gauche dernièrement comme leurs millions de camarades qui étaient déjà passés à l’histoire. Quand on oscille entre la mémoire et l’histoire, la guerre, malgré les 90 ans qui nous séparent, est un événement poignant qui résonne encore. La Grande Guerre pour la civilisation, la der des ders, la foutrerie monumentale, la Première Guerre mondiale : ce ne sont que quelques noms du conflit terrible qui a fait rage du 4 aout 1914 au 11 novembre 1918. La guerre a causé la mort d’entre 9,5 et 10 millions de personnes dans le monde; entre 15 et 29 millions de blessés — membres démolis et esprits brisés à vie, innombrables millions de civils tués par la maladie, la famine et le génocide. Les empires austro-hongrois, allemand et russe furent détruits; de nouveaux pays furent créés, souvent le long de failles ethni­ques : cause d’agitation en Iraq, en Yougoslavie, en Palestine. De nouvelles superpuissances sont nées — les États-Unis et l’URSS. Les cultures et les arts en ont été changés à jamais et il y a eu des mouvements modernistes dans tous les domaines, de la peinture à l’architecture, de la danse à la musique, le tout déclamant contre la guerre. Peu de gens se seraient imaginé un tel cataclysme mondial quand les armées ont pris le départ en 1914.

Une Française vend des fruits à des soldats canadiens en 1918. [PHOTO: ARCHIVES DE L'ONTARIO C224-0-0-9-49]

Le Canada a été transformé entièrement par la guerre. Le jeune dominion avait atteint la majorité. Les statistiques d’Anciens combattants Canada indiquent que 619 636 Canadiens et Canadiennes ont servi dans les Forces canadiennes à la Première Guerre mondiale et que 66 655 d’entre eux ont été tués et 172 950, blessés. C’est un prix terrible pour un jeune pays de moins de huit millions d’habitants. Le même ratio, pour le Canada du 21e siècle, quatre fois plus grand, serait d’en­viron 250 000 morts et 550 000 blessés.

Mais malgré toute la destruction, ou peut-être à cause d’elle, les Canadiens se sont unis durant la guerre comme jamais auparavant. Les hommes, jeunes ou d’âge mûr, se sont enrôlés en grand nombre, et ils étaient appuyés par toutes les collectivités du pays. Les Canadiens se sont mis à l’œuvre sans rechigner, ont ramassé des millions pour les familles des soldats, acheté les obligations de guerre pour que le gouvernement puisse payer la guerre, fait des sacrifices chaque jour. Le slogan de l’époque était combattre ou payer.

Des Canadiens blessés. [PHOTO: ARCHIVES DE L'ONTARIO—C224-0-0-10-7]

Les Canadiens se sont distingués outre-mer dans les services aériens britanniques, au combat ou en soutien et, ne pas l’oublier, dans le Corps canadien : l’armée de terre du dominion qui s’est fait une réputation d’élite au front Ouest. Les unités de combat cana­diennes ont d’abord mérité leur réputation féroce en résistant durant la deu­xième bataille désespérée d’Ypres, en avril 1915, quand la 1re Division tenait à distance les forces allemandes irrésistibles et supportait la première utilisation de chlore gazeux. Le succès à Vimy, deux ans après, offensive combinée des quatre divisions canadiennes contre la forteresse imprenable au Nord-Ouest de la France, confirma le statut du corps en tant que force formidable. Et les batailles des deux dernières années de la guerre, à la colline 70, Passchendaele et, surtout, la campagne de 100 jours, ont renforcé leur titre de troupes de choc. Mais toute victoire au front Ouest faisait couler le sang. Même quand le Corps canadien gagnait, il avait une effusion d’hommes lors des opérations et des moments dits tranquilles de la guerre des tranchées.

Le taux d’enrôlement phénoménal au Canada avait ralenti, en été 1916, quand on avait besoin d’encore plus d’hommes outre-Atlantique pour re­cons­tituer le Corps canadien exsangue au front Ouest. Le gouvernement, de plus en plus désespéré, subissant la pression des citoyens patriotes qui insistaient que l’effort de guerre soit partagé équitablement partout au pays, exigea la conscription. D’autres Canadiens, y compris beaucoup d’entre eux au Québec, dont des ouvriers, des fermiers, et certains organismes religieux, insinuaient que le Canada avait fait sa part dans cette guerre terrible et que la conscription, le recrutement obli­gatoire de jeunes hommes, était contre-productif à l’effort de guerre et moralement défavorable.

Le Canada, confédération fragile de beaucoup de régions, classes et groupes ethniques, commençait à se fêler et, quand le gouvernement de sir Robert Borden invoqua la Loi sur le service militaire, en été 1917, et fit de la conscription le noyau de l’élection, le pays fut presque déchiré. Nous devons accepter n’importe quel prix, disaient les Canadiens patriotes. Mais on ripostait : combien de sang de plus faut-il? Les fermiers voulaient savoir qui allait faire les récoltes si les hommes étaient tous envoyés outre-mer. Et si la nation mobilisait des hommes pour le service, prélevait les travailleurs, elle devrait aussi mobiliser la richesse. Ça ressemblait trop à l’infection bolchévique qui traversait la Russie et le gouvernement s’y opposa bec et ongle. Il n’y avait pas de solution facile et, quand le parti Unioniste pro-conscription de Borden fut élu, les droits de la majorité allaient piétiner les intérêts minoritaires. Cela se passe ainsi dans les démocraties, à l’occasion, surtout dans les pays acculés à la crise par la guerre et la conscription a laissé des marques.

Les séquelles politiques de la guerre n’étaient pas moins importantes, le premier ministre Borden se servant des sacrifices que faisait le pays pour exiger que l’empire britannique donne plus de droits au dominion. Impérialiste dévoué avant la guerre, en 1917 il était devenu nationaliste canadien et il fit pression sur le premier ministre britannique David Lloyd George jusqu’à ce qu’il accepte un accord important, au congrès militaire impérial de 1917 : la résolution IX. C’était une promesse de redéfinir la relation entre les dominions et la Grande-Bretagne après la guerre. Les Canadiens, forgés dans le feu des combats, étaient plus conscients du rôle que leur pays pouvait avoir sur la scène mondiale.

La Grande Guerre était la guerre d’indépendance canadienne et la guerre civile américaine fusionnées en un événement bouleversant. Les Canadiens s’unirent comme jamais mais, en même temps, le pays avait presque été perdu. Les régions s’opposaient, et les familles aussi. On pouvait établir un parallèle, d’après leur population, entre le nombre de victimes du petit dominion et celui de la guerre civile états-unienne de 1861-1865. Le Canada était majeur et, bien que c’était encore un pays en devenir, ses citoyens savaient bien mieux ce qu’ils étaient et ce qu’ils pouvaient espérer réaliser.

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Écrire chez soi en juillet 1916. [PHOTO : LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA PA000405]

En octobre 1918, suite à une des batailles les plus sanglantes, à Cambrai, les soldats Canadiens s’avançaient à travers le mont Houy et Valenciennes, et puis, le 11 novembre, ils entraient dans la ville belge de Mons. C’est ce jour-là que les canons se sont tus, le jour où, à 11 h, l’armistice entrait en vigueur.

Les vagues de soldats rentraient chez eux au milieu de l’année suivante; chacun désirant reprendre sa vie. Les anciens combattants retrouvaient familles et êtres chers, revenaient chercher du travail ou allaient se faire une nouvelle vie dans l’Ouest, à leur propre ferme. Rien de tout cela n’était facile. Ceux qui avaient été blessés ou qui souffraient de ce à quoi aujourd’hui on donne le nom de syndrome du stress post-traumatique devaient se débrouiller tout seuls, l’assistance des pensions gouvernementales ne suffisant guère, et souvent aux soins de proches qui ne reconnaissaient plus cet étranger dans leur maison. Nous ne saurons jamais combien d’anciens combattants sont passés entre les mailles du filet, combien ont cherché réconfort dans une bouteille. Mais la plupart ont réussi à supporter le nouveau stress. Ils cherchaient souvent à s’aider l’un l’autre. L’établissement d’associations de soldats, qui a fini par donner la Légion royale canadienne, permettait aux anciens combattants de maintenir leurs liens de camaraderie et de parler d’une seule voix quand il s’agissait d’améliorer leur vie, celle de leurs camarades et celle des personnes à leur charge.

Alors que la guerre s’éloignait de la vie de tous les jours, les Canadiens refusaient d’oublier le sacrifice terrible : il fallait lui trouver une signification. Bien que certains parents sans enfant, veuves et orphelins ne pourraient jamais justifier leur propre perte, et que d’autres réclamaient la fin de toutes les guerres, de ne plus jamais permettre le massacre des tranchées, la plupart des collectivités, de la plus grande des villes au hameau le plus petit, se mirent à la recherche d’une signification. Durant les années 1920, la réponse écrasante des citoyens était de construire des mémoriaux aux morts. Des vitraux d’église jusqu’aux livres commémoratifs pour les écoles, les organisations et les particuliers, en passant par les cénotaphes, il fallait se souvenir de ceux qui avaient servi et s’étaient sacrifiés. Le gouvernement fédéral lança un programme national d’érection de mémo­riaux, les plus grands en France (à Vimy) et à Ottawa (le Monument commémoratif de guerre du Canada) mais aussi la Tour de la Paix, les livres du souvenir, et d’autres moyens de commémoration.

Les collectivités locales érigèrent aussi des monuments. Le nom des morts y était inscrit de façon soignée et ces endroits de souvenir devinrent des lieux de rassemblement le jour de l’armistice, rebaptisé en 1931 jour du Souvenir. La Légion et les autres associations d’anciens combattants décidèrent d’orga­n­i­ser des cérémonies du 11 novembre et d’autres manifestations, dans le but de reconnaitre le service et les sacrifices, et de maintenir l’importance du souvenir.

Une génération marquée ne pouvait vraiment pas oublier la Grande Guerre, mais qu’en était-il de la signification? Au début et au milieu des années 1920, on voyait la guerre comme un sacrifice. Des soldats canadiens étaient morts lors d’une croisade pour le roi et la patrie, et pour le Christ, contre le militarisme et le mal.

Mais quelque chose avait commencé à changer à la fin des années 1920. Les vétérans de la guerre qui étaient revenus avaient le temps de réfléchir à leur service en guerre. Beaucoup pensaient qu’en échange de leurs sacrifices on leur avait promis une meilleure société, une « terre digne des héros ». Dix ans après la guerre, la promesse n’était pas encore tenue. Les soldats écrivaient de plus en plus amèrement, comme l’indiquaient le bestseller mondial À l’Ouest, rien de nouveau, roman de Erich Remarque, ainsi que les écrits d’un grand nombre de Britanniques, comme Richard Aldington, Robert Graves et Siegfried Sassoon. Au Canada, le natif des États-Unis Charles Yale Harrison, l’écrivain de l’école des désillusions dont on se souvient peut-être le mieux, qui avait servi dans le Corps expéditionnaire canadien, écrivit Generals Die in Bed (les généraux meurent au lit), en 1930. Bien que la plupart des écrivains racontaient le stress terrible des combats, la banalité de la guerre de tranchées, et la séparation entre le haut commandement et les soldats du front, rares étaient les romans et les mémoires, s’il y en a eu, qui déclaraient que la guerre avait été livrée pour des raisons injustes. De plus, bien que certains trouvaient une part de vérité en écrivant, d’autres anciens combattants condamnaient ces comptes rendus comme le produit de désaxés. Vu la Grande Dépression, au début des années 1930 et l’échec des démocraties de créer de meilleures sociétés pour leurs citoyens, le temps n’avait pas guéri les blessures de la guerre, les ayant laissées à vif et infectées.

Pour les gens des années 1930, la Grande Guerre était un tragique défilé de la mort qui n’avait réussi qu’à ensevelir les meilleurs d’une génération. Quelle chance pouvait avoir le souvenir de la libération de la petite Belgique quand les camarades avaient péri dans les tranchées? Comment les questions entourant l’équilibre des pouvoirs résonnaient-elles dans un monde où les dictateurs renaissaient en Allemagne, en Italie et au Japon? Vu les nouveaux nuages à l’horizon, la Grande Guerre n’avait rien résolu; elle n’avait laissé que des griefs terribles et les gagnants étaient plus faibles face à des ennemis nouveaux et rajeunis.

La Grande Guerre avait pratiquement disparu de la mémoire publique lors de la Seconde Guerre mondiale. Lorsqu’il y avait 1,1 million de Canadiens en uniforme pour combattre le fascisme à plusieurs fronts, la Grande Guerre s’estompait, excepté, de temps en temps, une chanson d’antan, ou des vieux des tranchées dans les unités d’anciens combattants qui protégeaient les principaux lieux au Canada. Les six années de guerre avec les subalternes d’Hitler se sont terminées en une victoire sans équivoque et une Europe en ruines, et le Canada en est sorti comme puissance moyenne et influente.

Les vétérans de la Seconde Guerre mondiale ont eu leurs propres difficultés en revenant au Canada mais ils ont été aidés par un gouvernement interventionniste, par le truchement de la Charte des anciens combattants, à aller à l’école, fonder des entreprises et cons­truire des maisons. Les Canadiens ont arrêté la production d’obus et se sont mis à élever des familles.

La Grande Guerre, presque oubliée, est revenue à l’esprit des gens au milieu des années 1960. Le 50e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy a coïncidé avec les célébrations du centenaire au Canada, quand le pays, prospère et fier de ses réalisations, comme l’Expo ’67, remarqua à nouveau ses héros vieillissants. Il y a eu des voyages au front Ouest, de nouvelles histoires ont été écrites, et on a rappelé à tous que les anciens combattants encore vivants devaient être reconnus par la société et que des dizaines de milliers d’entre eux avaient disparu. En même temps, une nouvelle génération antiautoritaire et anti-guerre, de plus en plus mécontente par rapport aux normes sociales, observait l’effondrement des États-Unis qui chancelaient à cause des émeutes raciales et du sang qui continuait de se répandre au Vietnam, se tourna vers la Grande Guerre comme exemple où, disait-on, les vieux avaient mené les jeu­nes au massacre, les avaient forcés à creuser leur propre tombe au front Ouest et y avaient laissé pourrir les soldats pendant une demie décennie, en ayant tué des millions. De moins en moins de Canadiens savaient ce que la guerre avait signifié.

Durant les années 1980, la Grande Guerre était voilée par le temps et de moins en moins comprise car la plupart de ses vétérans étaient morts. Pourtant, les cinéastes, les dramaturges, les poètes et les romanciers étaient attirés par la Grande Guerre. Ils se concentraient invariablement sur la souffrance des tranchées, le soldat y étant victime. Bien que les historiens se penchaient de plus en plus sur les archives du pays pour explorer l’histoire à partir de la base, ils n’ont pas fait grand-chose pour changer la mémoire et le mythe de plus en plus racornis de la guerre.

Un camarade est sorti de la boue de Passchendaele, en 1917.. [PHOTO : IMPERIAL WAR MUSEUM DE LONDRES]

Un des mythes les plus puissants de la guerre concernait les Canadiens qui avaient servi : ceux qu’on appelait les « crédules et les abandonnés ». Les crédules étaient ceux qui auraient été dupés pour aller outre-mer et demeuraient là-bas contre leur volonté, habituellement sous la menace du peloton d’exécution. Il est indubitable que l’armée de soldats civils qui ont constitué le premier contingent en 1914 ne savaient pas à quoi s’attendre en allant outre-mer. Certains d’entre eux s’étaient enrôlés pour l’aventure; d’autres avaient ressenti le besoin de l’empire et voulaient que le Canada aide les pays plus petits, comme la Belgique, contre le militarisme allemand sans entrave; d’autres encore étaient poussés par leurs pairs, les politiciens et la chaire.

Il y avait d’innombrables raisons pour s’enrôler, y compris la croyance d’une guerre rapide et le chômage mais cela n’explique pas pourquoi des dizaines de milliers, même des centaines de milliers, de Canadiens continuaient à s’enrôler durant les années suivantes. C’est tout simplement illogique que des hommes, jeunes ou vieux, ne se soient enrôlés en 1916 que pour l’aventure; la plupart savaient à quoi s’attendre dans les tranchées. Bien que la censure a émoussé quelques-uns de ces messages, les listes de victimes ne pouvaient pas être ignorées, pas plus que les lettres révélatrices venant du front. Par exemple, ceux qui se sont enrôlés plus tard disaient ne l’avoir fait que par devoir : les hommes jeunes et célibataires du CEC (80 p. 100 d’entre eux) disaient qu’ils s’enrôlaient afin qu’un homme marié n’ait pas à le faire; il y en avait beaucoup d’autres qui attendaient car ils devaient s’occuper d’un parent malade ou mettre de l’ordre dans leurs finances; d’autres pensaient simplement qu’il fallait arrêter les Allemands et que, d’autres les ayant précédés, c’était leur tour. Les Canadiens de cette génération, loin d’être crédules, ont décidé consciemment de servir le roi et la patrie. Ils croyaient en la cause, à des degrés divers sans doute, mais dire qu’ils étaient dupes serait injuste.

Un membre du Royal Canadian Army Veterinary Corps à l’entrainement pour les attaques au gaz.. [PHOTO : LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA PA005001]

Il y a probablement encore plus d’idées fausses à propos de ce qui est arrivé aux citoyens soldats dans les tranchées du front Ouest. L’image habituelle du soldat est celle du fantassin au front, baïonnette fixée au fusil, se préparant à bondir vers l’ennemi. En fait, les batailles importantes au front Ouest étaient rares; par exemple, en 1917 : les Canadiens ont participé à la bataille de la crête de Vimy, du 9 au 12 avril, et à deux combats mineurs, du 28 avril au 8 mai; vers la fin de l’année, le Corps canadien s’était battu à la colline 70 du 15 au 25 aout et à Passchendaele du 26 octobre au 10 novembre. Il y a eu des petits raids toute l’année et du temps passé à des opérations plus actives avant et après les grosses batailles mais une grande partie du service au front c’était de garder les tranchées.

Les soldats vivaient et mouraient dans ces lignes souterraines. Bien que les conditions étaient difficiles en été et en hiver, à cause des rats, des poux, des insectes, de la chaleur, du froid et du manque d’eau qui les tourmentaient tous, les soldats n’étaient pas des machines à combat. Même aux lignes de feu, et le passage du front à la réserve, et retour au front, durait deux semaines, ils lisaient des revues, écrivaient des lettres, jouaient aux cartes, fumaient comme une cheminée et racontaient des histoires souvent de mauvais goût. Sans ces petits plaisirs, ces divertissements, ils n’auraient pas pu supporter les balles, les obus, les éclats, le gaz toxique, toutes les autres armes qui prenaient des vies au hasard.

Si le souvenir populaire de la guerre en est un de soldats qui attaquaient jour après jour et se faisaient massacrer par les mitrailleuses parmi les barbelés, ce n’était pas la faute des soldats mais celle des généraux inhumains planqués. Le mythe indique que ces maniaques supérieurs, qui avaient une prédilection pour la gloire plutôt que pour la vie de leurs soldats, rejetaient la possibilité de changer leur façon de livrer combat, ignorant les nouvelles armes et les doctrines et tactiques nouvelles.

Durant les derniers 20 ans, les historiens ont enquêté systématiquement sur ces assertions et les ont confondues, surtout en ce qui concerne le haut commandement britannique, et spécialement sir Douglas Haig, commandant en chef de la British Expeditionary Force depuis la fin de 1915 jusqu’à la fin de la guerre. Les généraux britanniques et canadiens épousaient la nouvelle technologie, qui comprenait les chars d’assaut, la puissance aérienne et les voitures blindées, ainsi que la façon d’utiliser ces systèmes d’armes ensemble, plus efficacement, en combinant les armes pour le combat. Ils n’étaient pas parfaits et rares sont les gens qui diraient que Haig était un génie militaire, mais y a-t-il eu des commandants de génie durant la guerre? Chez les Allemands, Moltke le jeune, Erich von Falkenhayn, Erich Ludendorff et Paul von Hinderburg ont tous donné des indications d’échec grossier aux points de vue stratégique, opérationnel et tactique, et les généraux français, italiens et russes semblent n’avoir essayé, tout au long de la guerre, que de détruire leurs propres forces, une offensive manquée après l’autre.
En comparaison, en fait, le haut commandement britannique avait souvent l’air bon et les forces des domi­nions l’étaient certainement, appuyées par des officiers d’état-major compétents, et profitant de leaders puissants comme sir Julian Byng, sir Arthur Currie et sir John Monash. Mais c’est une guerre où il était difficile de briller.

La puissance de la défense, sous forme de tranchées, barbelés, nids de mitrailleuses emboités soutenus par l’artillerie et par des troupes de renfort, était telle que n’importe l’efficacité des offensives — et elles se sont améliorées tout au long de la guerre — les attaquants subissaient énormément de victimes. Est-ce que cela signifiait qu’aucune des armées a appris à se battre mieux et plus efficacement durant la guerre? Non; en fait c’est le contraire : les deux côtés — les alliés et les Allemands — ont évolué tout au long de la guerre, c’est pourquoi il n’y a pas eu de victoires faciles au front Ouest.

De tels mythes, de la crédulité jusqu’à l’ânerie, durent parce qu’ils ont un fond de vérité. Il y a des soldats qui se sont enrôlés parce que bernés; il y a des généraux qui n’étaient pas dignes de leur commandement; les attaques frontales contre les mitrailleuses étaient souvent suicidaires. Mais la plupart des mythes de la guerre se sont créés au fil du temps, au fur et à mesure que chaque génération se penchait sur la Grande Guerre et avait de plus en plus de difficulté à comprendre, surtout contre leur propre société.

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En cet anniversaire de l’armistice, le 90e, on se rappelle le dicton (anglais) sui­vant : « le passé est un pays étranger ». La Grande Guerre peut bien sembler l’être : toutes les photos en noir et blanc, les films saccadés et ne montrant pas l’horreur, ses derniers vétérans de par le monde ayant plus de 105 ans, hommes anciens d’une époque révolue. Mais contrairement à la plupart des événements historiques qui font encore partie de ce pays étranger, au Canada, la Grande Guerre continue de résonner. Plusieurs milliers de Canadiens, le premier ministre et la reine ont assisté, en 2007, au dévoilement du mémorial de Vimy remis à neuf. La guerre demeure partie intégrante du programme de la plupart des écoles du pays, sauf au Québec. Les cinéastes, romanciers et dramaturges sont encore attirés par le souvenir de la guerre. Il y a des sites dans la toile comme celui du groupe d’étude du CEC qui a environ 1 000 membres et des centaines de sites privés — mémoriaux numériques — dédiés aux unités ou aux parents. Les cérémonies comme celles du jour du Souvenir et l’iconographie du coquelicot, le silence de deux minutes et Au Champ d’honneur continuent de résonner dans le temps, toujours assez puissamment pour tirer les larmes aux Canadiens, même ceux qui n’ont jamais servi dans les Forces canadiennes.
Chaque génération a ses croyances et compréhension à propos de la Grande Guerre : la guerre n’a pas changé mais ce qu’elle signifie pour nous Canadiens a certainement changé, prenant sans cesse une nouvelle forme. Le souvenir, la signification et les mythes de la Grande Guerre attirent et repoussent. Quatre-vingt-dix-ans après, nous ne pouvons pas encore la mettre de côté, et elle n’a pas encore fini avec nous.