Mettre ses objets militaires familiaux en valeur

Plusieurs soldats des guerres passées ont conservé des souvenirs de leur passage sous les drapeaux, des objets témoignant de leurs triomphes et de leur survie. On retrouve parmi eux des médailles, des photographies, des armes et d’autres pièces d’équipement, par exemple. Puis, la guerre s’est terminée, les vétérans sont revenus, et ils ont rangé leurs souvenirs et tenté d’oublier.

À la suite de leur décès, leurs héritiers hésiteront parfois avant de statuer sur le sort de ces choses qui pourraient leur sembler être des vieilleries sans intérêt. L’une des décisions les plus avisées pourrait se traduire par un don à un musée. Dans ces institutions, les objets sont restaurés, étudiés et mis en valeur, et ainsi rendus à la collectivité qui pourra les apprécier, puis comprendre et se souvenir d’un passé commun. Mais en réalité, la plus grande partie sera malheureusement éliminée par de nouveaux propriétaires n’ayant pas saisi la valeur historique, scientifique et patrimoniale, de ces papiers jaunis et de ces métaux ternis.

Pour le patrimoine national que nous partageons, les objets oubliés dans les sous-sols et greniers ne vaudront guère mieux. Mais pour les détenteurs plus réticents à se départir de leurs possessions, il existe toutefois une autre issue très responsable, qui consiste à mettre soi-même en valeur le bien en question. Cela pourrait se traduire par une démarche fort simple, une petite enquête sur l’histoire familiale et nationale, illustrée ici d’un exemple concret.

Mener l’enquête

Bien qu’il n’existe pas de bonne ou de mauvaise manière d’entreprendre cette recherche, les premières questions surgissant dans notre enquête seront toujours les plus simples. Qu’est-ce que c’est? Quelles sont ses dimensions, de quels matériaux est-il fabriqué? Les réponses à ces questions sont les éléments que l’on devra retrouver dans la fiche technique de l’objet, et ce sont elles qui donneront une direction à nos recherches. La fiche technique pourrait être insérée dans une base de données ou un cartable pour référence ultérieure. Il serait également généreux de faire connaître l’existence de ce témoin matériel du passé, par l’intermédiaire d’associations de chercheurs ou de forums Internet. Il pourrait ainsi être étudié par des spécialistes s’il s’avérait particulier.

En étudiant une décoration, on décrirait à cette étape ses couleurs, ses symboles et ses inscriptions, et tout autre détail piquant la curiosité. Le cas présent consiste, quant à lui, en un petit livre d’environ quatre-vingt-dix pages intitulé Livre de prières du soldat. En plus des initiales sur la couverture et des dates et noms de personnes à l’intérieur, il offre de nombreux autres renseignements facilitant son identification. En suivant jusqu’au bout chacune de ces pistes, on forcera bientôt cet objet à divulguer ses plus intéressants secrets.

Fiche technique de l’objet

Nom : Livre de prières du soldat

Titre complet : Livre de prières à l’usage des soldats et des marins

Dimensions : 12 X 8.5 X 0.8 cm (hauteur X largeur X épaisseur)

Couleurs :

· Extérieur : caractères et symboles en brun sur fond olive

· Intérieur : écriture noire sur papier jauni, illustrations en noir et blanc

Matériaux : encre et papier, colle et tissu sur carton rigide

Imprimés particuliers :

· Devant : l’inscription Livre de prières du soldat et le symbole du “Sacré Coeur” (un coeur encerclé d’une couronne d’épines et surmonté d’une couronne traditionnelle)

— Derrière : le dessin d’une feuille d’érable, sur laquelle sont inscrits le symbole “Paix” (un “P” et un “x” superposés) et le mot “Canada”, puis, dessous, le sigle “C.A.H.”

— Intérieur : prières, images pieuses

Date de fabrication : 1918

Autres détails : 88 pages

Notice bibliographique complète de l’ouvrage : CASGRAIN, Abbé P.H.D., Livre de prières à l’usage des soldats et des marins, Québec, S.E., 1918, 88 pages.

Conception de l’objet

Avant même d’avoir eu une vie utile, l’objet a été pensé, et fabriqué. Dans le cas d’artisanat ou d’articles de fortune (les briquets et armes blanches en sont deux bons exemples), les procédés peuvent ne pas avoir été documentés. En contrepartie, la fabrication de la plupart des produits courants, tels les vêtements et photographies, n’a plus de secrets et a été fréquemment étudiée. Il sera ainsi beaucoup plus simple d’accumuler de l’information sur une arme à feu que sur une peinture, par exemple.

L’étude de l’histoire de l’écrit au pays permet de comprendre le contexte industriel et commercial dans lequel aurait été manufacturé le Livre de prières du soldat. Le Canada vécut la multiplication des imprimeries vers le milieu du XIXe siècle, et à l’exception de la maison Beauchemin, les maisons d’édition modernes n’apparurent qu’au cours du vingtième siècle. Les ouvrages, auparavant, étaient confiés à des imprimeurs, et non à des éditeurs, et chaque étape de la production et de la mise en marché d’un livre était confiée à une entreprise différente, sans intermédiaire. Quant aux techniques, le procédé classique faisait place à la presse cylindrique, qui apparaît dans les colonies vers 1830, et l’énergie humaine est remplacée par la vapeur, puis par l’électricité. Les premiers ouvrages imprimés en sol canadien seront en majorité scolaires ou religieux. En 1918, lorsqu’est imprimé le Livre de prières du soldat, les procédés sont sensiblement les mêmes.

De cet imprimeur dont il est fait mention à l’intérieur, J.A.K. Laflamme, de Québec, peu de traces ont été retrouvées, malgré des investigations poussées. Malgré tout, une recherche pratique laisse croire qu’il aurait été actif au début du siècle, principalement entre les années 1900 et 1930 environ, à Québec et à Lévis, et qu’il se serait spécialisé dans les écrits folkloriques et religieux. On peut apprécier son excellent travail de reliure : solidement assemblé, ce livre, qui vécut la guerre des tranchées dans l’humidité, la boue et les gaz, sous les baïonnettes, les balles et les obus–des conditions tellement pénibles que soixante mille Canadiens en moururent–est encore, plus de quatre-vingts ans après, en un seul morceau.

Selon une lettre signée et imprimée dans les premières pages, les textes du Livre de prières du soldat auraient été écrits–ou assemblés–dans leur plus grande partie par le prêtre Philippe-Henri Duperron Casgrain (1864-1942), major honoraire et premier aumônier du Royal 22e Régiment (canadien-français), durant la période entourant le 15 novembre 1914, aux Casernes de St-Jean. Durant les trois jours qui suivirent, L. Lindsay, Censor deputatus (représentant censeur) parcourut le manuscrit et n’eut aucune objection d’ordre doctrinal à son impression (nil obstat), qui reçut l’imprimatur du Cardinal Bégin.

Le sigle “C.A.H.” retrouvé sur la couverture du livre signifie “Catholic Army Huts” (huttes catholiques de l’Armée), une institution caritative créée par les Chevaliers de Colomb, qui agirent donc ici à titre d’éditeurs : après avoir commandé le manuscrit, ils le confièrent à l’imprimeur, puis aux C.A.H. qui distribuèrent le produit fini; il sera question plus loin de cette dernière étape.

Ces détails nous révèlent donc, de prime abord, que le Livre de prières du soldat est un document religieux chrétien et catholique très officiel ayant été vérifié et approuvé par la censure religieuse de l’époque. On peut également présumer qu’au moins quelques centaines d’exemplaires auraient été imprimés. Ses dimensions, la solidité de sa couverture et sa couleur laissent croire qu’on l’a voulu facile à transporter et adapté aux dures conditions de la vie militaire.

Contexte

Pour bien comprendre l’environnement dans lequel l’objet d’étude a été utilisé, toute piste peut apporter des éléments révélateurs et doit être vérifiée. Des dictionnaires thématiques seront ici d’une grande utilité.

Dans le cas présent, l’inscription C.A.H. (qui se réfère aux huttes catholiques de l’Armée des Chevaliers de Colomb) est particulièrement significative. Avant 1917, les soldats catholiques (dont une majorité de Canadiens français) n’avaient aucune possibilité de célébrer leur foi en masse, ni au front, ni en Angleterre (où ils étaient fréquemment et pendant de longues périodes, stationnés), alors que la plupart des autres groupes religieux jouissaient pleinement de leurs propres églises, chapelles et autres institutions. De là prenaient naissance un profond malaise, du mécontentement et un sentiment d’infériorité vis-à-vis d’autres confessions, et c’était là fort légitime.

Pour pallier ce besoin, l’Ordre des Chevaliers de Colomb–dont les buts sont Dieu et la Patrie–crée une filiale appelée Catholic Army Huts (Huttes catholiques de l’Armée) en 1917. Grâce à quelques grandes campagnes de financement menées avec beaucoup de succès au Canada la même année, on crée le C.C.S. (Catholic Chaplain Service), responsable d’envoyer des prêtres catholiques célébrer l’eucharistie avec les fidèles servant outre-mer. Dans le même ordre d’idées, les C.A.H. exportent vers l’Europe des tentes gigantesques, les “huttes”. Celles-ci serviront, selon les heures, de chapelles pour les soldats catholiques, de salles de récréation ou de repos, ou même de théâtre, pour tous les soldats. Dans ces seconds cas, la fraternité de ceux qui servent sous les drapeaux était le seul test à passer pour avoir accès aux huttes. Un écriteau à l’entrée mentionnait d’ailleurs : “All Soldiers and Sailors Welcome” (bienvenue à tous les soldats et marins). À ce titre, les huttes canadiennes acquirent une grande renommée d’hospitalité, chez les soldats alliés de toutes nationalités et religions.

En tant que lieu de rassemblement de soldats et marins, les C.A.H. permettaient l’accès à une cantine, des tables de billard, gramophones, livres, etc. Aussi, on y offrait gratuitement de la gomme à mâcher, du café, des cigarettes et du papier à lettres à tout soldat, sans égard à son ethnie ou à ses convictions religieuses. De plus, aux soldats de confession catholique, on distribuait fréquemment et abondamment des rosaires, médailles scapulaires, chapelets, ainsi que des Livres de prières du soldat. C’est donc probablement dans l’une de ces nombreuses huttes que Wilfrid Vallée, jeune soldat canadien français de la Grande Guerre et premier propriétaire du livre, se procura le sien.

Premier propriétaire et vie utile de l’objet

L’une des étapes les plus palpitantes de l’enquête consiste à amasser des informations sur le premier propriétaire de l’objet. Quelques discussions avec la parenté plus âgée permettront de récolter des données intéressantes. On peut en plus consulter les dossiers d’anciens militaires conservés aux Archives nationales du Canada, notamment. Parfois, d’autres documents conservés avec l’objet faciliteront son identification. Dans le cas présent, un livret de paie et une médaille ont livré des renseignements précieux.

Le Livre de prières du soldat a appartenu à l’origine à Wilfrid Vallée (1897-1978), un homme très pieux, paraît-il. Lorsque ce dernier s’enrôla dans le Corps expéditionnaire canadien (par l’intermédiaire du 57e Bataillon d’infanterie, sous le matricule 448 369) pour aller rejoindre ses frères en Europe, le 3 novembre 1915, il n’avait pas dix-huit ans. Il était l’un des cinq cent deux volontaires qui venaient renforcer le célèbre 22e Bataillon (canadien-français). Comme la plupart des jeunes de son âge nouvellement sous les drapeaux, il ne s’attendait pas à se retrouver bientôt au beau milieu de l’enfer.

Il y eut les charges contre les positions ennemies, sous le feu nourri de l’artillerie et des mitrailleuses allemandes, dans les champs de mines, dans la boue des champs de bataille. Que l’issue fut victorieuse ou non, chaque bataille était un drame en soi, épreuve peut-être ultime dans la vie d’un homme. Parallèlement, il y eut les misères quotidiennes, auxquelles on ne s’habituait jamais : les épidémies, propagées par des rats qu’on disait énormes, engraissés par la chair humaine; la maladie des tranchées, douloureuse et dégoûtante; la décomposition, écoeurante et nauséabonde, des corps qu’on n’avait pu enterrer; les poux, dont la morsure cruelle était, dit-on, la pire des calamités; la boue, toujours et partout; l’éventualité omniprésente de la mort, qu’elle fût la sienne ou celle des camarades; les blessés, dont les cris et souffrances pouvaient briser le moral le plus solide; l’absence de bonne nourriture, d’hygiène et de repos; les préjugés, railleries ou moquerie, dirigés vers les Canadiens, ces “coloniaux”, par les Britanniques; les atrocités et crimes de guerre dont on était victime ou témoin; et tout l’affreux reste.

Devant toutes ces difficultés, sa foi en Dieu fut peut-être la motivation qui permit à Wilfrid Vallée, comme à d’autres, de survivre, bien que choqué à vie. Si le Livre de prières du soldat s’insère parfaitement dans les poches d’une vareuse, c’est que les soldats croyants en auraient besoin constamment : c’était un lien avec le Très-Haut, presque un porte-bonheur, qu’on pouvait avoir constamment avec soi.

L’usure du livre démontre que Wilfrid l’a souvent consulté. La tranche est fatiguée, les pages sont défraîchies. Manifestement, on les a lues, relues et même re-relues. Tellement, qu’encore aujourd’hui, le livre s’ouvre de lui-même, et de façon très marquée, aux pages 52 et 53 : “Mémoire des vivants”, “À l’élévation”, “Après la consécration”, et “Mémoire des morts”, tels sont les passages qui semblent avoir été le plus souvent consultés. La pliure et l’usure, distinctes, dans le coin supérieur droit de chaque page impaire, nous laissent facilement deviner le mouvement des pouce et index de l’homme qui chercha dans ce livre des forces, du courage, voire son salut. Le Livre de prières du soldat fut certainement une des possessions les plus estimées de Wilfrid Vallée. Le jour de son anniversaire, où mille hommes moururent, Wilfrid eut pour cadeau “la meilleure blessure”. Atteint d’un éclat d’obus à la hanche, pour lui, la guerre, avec son cortège de misères, prenait fin en avril 1918.

Après la démobilisation, Wilfrid Vallée épousa Bernadette Savard qui, elle l’avouera elle-même, avait prié, tout au long de ces années de tourmente, pour son futur mari qui se battait peut-être en Europe. Comme bien des rescapés de l’enfer, Wilfrid–on le comprend–fut avare de ses dures expériences passées au front, qu’il ne partagea, somme toute, qu’avec son épouse parfois, et avec d’autres vétérans qu’il rencontrait chaque semaine au “mess”. Sans doute conscient de sa chance, et croyant en la bienveillance qu’eut le Bon Dieu à son égard, Wilfrid, de toute sa vie, ne manqua-t-il une seule messe le dimanche. Le Livre de prières du soldat, quant à lui, ne fut jamais rangé bien loin, et resta toujours à portée de main. Après la mort de Wilfrid puis de Bernadette, leur fille Cécile en hérita.

L’objet dans notre patrimoine

De la même manière qu’un fusil pourrait s’insérer dans l’étude de l’évolution technologique des armements, un livre peut éclairer les chercheurs intéressés par l’histoire culturelle d’un peuple. Le Livre de prières du soldat a donc une portée très vaste puisqu’il se rapporte à une réalité délicate au Québec du début du siècle : la religion, longtemps l’un des principaux symboles de l’identité canadienne-française.

Les Canadiens furent nombreux, sur les champs de bataille d’Europe, durant la Première Guerre mondiale. Désignés sous le terme générique de “Britanniques”, vu leur appartenance à l’Empire, ils en perdirent, du moins dans certaines littératures et bon nombre de documentaires, une partie de leur identité. Pourtant, ses six cent mille soldats, sur une population totale de huit millions et demi d’habitants, firent du Canada l’un des pays (proportionnellement) les plus fortement militarisés. Les Britanniques oublient souvent, d’ailleurs, que plus de la moitié de leurs effectifs étaient composés de “coloniaux”, du Canada (environ 40 % de l’armée britannique) ou d’ailleurs. D’entre eux, environ une dizaine de milliers de soldats canadiens-français ont sué eau et sang sur les terres dévastées de France et de Belgique. Plusieurs n’en sont jamais revenus. Lorsque l’on s’interroge sur la religion des Canadiens français en Europe, on découvre la plus totale absence d’ouvrages, spécialisés ou non, sur le sujet. Pourtant, et c’était particulièrement vrai un demi-siècle avant la Révolution tranquille, le Canada français était farouchement catholique, et même, souvent, fervent pratiquant. Le culte ne perdait donc aucune valeur dans cet environnement hostile, au contraire, il en gagnait.

Le Livre de prières du soldat répondit donc au besoin, sérieux, qu’avaient nos valeureux de continuer à vivre pleinement leur foi outre-mer. Ils étaient en général les seuls francophones de l’Empire, et à part les Irlandais, les seuls catholiques. Ainsi, l’ouvrage–écrit en français et dans la plus pure tradition religieuse de l’Église catholique romaine–a certes une très grande valeur au sein du patrimoine québécois.

Le Livre de prières du soldat représente bien le début du siècle québécois. On y reconnaît, par l’intermédiaire des C.A.H., la place des bonnes oeuvres dans la vie sociale. Plus encore, il démontre l’attachement qu’on avait à l’époque pour le culte religieux catholique. Les différentes autorisations de publication délivrées par les autorités ecclésiastiques rappellent également la sévérité des contrôles. D’un point de vue matériel et technique, c’est également un livre qui représente bien les procédés industriels et commerciaux de l’époque.

Conservation de l’objet

La durée de vie des objets dépend des matériaux utilisés dans leur fabrication et des conditions dans lesquelles ils furent conservés. Il est donc important de se questionner sur la manière d’exposer ou entreposer ces trésors : si on ne peut s’improviser conservateur de musée, des sites Internet et des livres existent sur le sujet et fourniront des conseils précieux. Par exemple, il est essentiel de savoir que lumière, taux d’humidité, insectes et manipulation inappropriée sont les principaux responsables de la dégradation d’un objet. On pourrait aussi être tenté de réparer soi-même un article en mauvais état, ce qui n’est pas recommandé. Les spécialistes de la restauration formés à cet effet font parfois de petits miracles!

Certains produits de conception industrielle nécessiteront peu de soin. Un casque en acier, par exemple, se contentera d’un coin sec, tout simplement. Les livres, quant à eux, requièrent une attention toute particulière. Dans ce cas-ci, les pages sont déjà jaunies et usées par leur séjour dans les tranchées; il serait important, puisqu’on ne peut faire régresser les dommages déjà portés, d’au moins éviter d’en causer davantage.

Une lumière blanche mais filtrée, purgée des rayons ultraviolets et d’au plus 50 lux (unité de mesure de l’éclairage, très faible dans ce cas-ci) serait nécessaire si l’on souhaitait exposer le livre, ouvert sur un support. Dans ce cas, on devrait en tourner les pages tous les jours, afin de réduire l’exposition à la lumière et la décoloration subséquente des pages. Rangé dans une bibliothèque, on trouvera au livre un coin sombre, afin d’éviter de décolorer la tranche. On doit éviter les contacts des mains nues avec le vieux papier : les huiles retrouvées sur la peau salissent et dégradent le papier, comme certaines encres. On utilisera, au besoin, des gants de coton : un procédé habituel dans les institutions muséologiques. La chaleur et l’humidité doivent être soigneusement contrôlées : un taux d’humidité oscillant entre 30 et 50 % assorti à la température la plus basse possible (vers 21° C). Dans un milieu trop humide, le livre moisira; dans un milieu trop sec, la colle séchera et les pages tomberont. Les musées, bien sûr, offrent des environnements parfaitement contrôlés aux objets qu’ils abritent, grâce à des instruments de mesure spécialisés et très précis.

Dans les musées, les objets exposés ayant un historique sont accompagnés d’une “vignette”. Si le Livre de prières du soldat était présenté dans l’une de ces institutions, sa vignette contiendrait ces éléments :

“Livre de prières du soldat

Possession originelle du soldat Wilfrid Vallée (1897-1978)

12 X 8.5 X 0.8 cm

Brun et olive

Encre et papier, colle, et tissu sur carton rigide, 88 pages

Imprimé en 1918 par J.A.K. Laflamme, à Québec

Collection privée de Cécile Vallée”

On retrouverait également un panneau contenant des informations semblables à celles-ci, et qui résument notre enquête :

“Possession originelle du soldat Wilfrid Vallée (1897-1978), le Livre de prières du soldat lui fut fourni gratuitement par les C.A.H. (“Huttes catholiques de l’Armée”), filiale et oeuvre de guerre des Chevaliers de Colomb. Écrit ou assemblé à la fin de 1914 à Saint-Jean (Canada) par l’abbé Philippe-Henri Duperron Casgrain, premier aumônier du Royal 22e Régiment, les textes furent ensuite imprimés à Québec par J.A.K. Laflamme au tout début de 1918, puis envoyé aux soldats canadiens-français catholiques envoyés en Europe. Outil de culte, il permit à ces derniers, outre de vivre leur religion dans leur propre langue, de conserver le moral, le courage et l’espoir, dans les conditions épouvantables engendrées par la guerre des tranchées, durant la Première Guerre mondiale (1914-1918).”

Conclusion

Le Livre de prières du soldat n’est qu’un seul des millions d’objets ayant une valeur historique potentielle, mais il illustre bien la petite démarche suggérée dans cet article. Bien sûr, un livre offre une certaine facilité d’étude, vu le nombre de mots et symboles–autant d’indices potentiels–qu’il contient. Certains objets livreront leurs secrets avec beaucoup plus de parcimonie, mais leur valeur en sera augmentée.

Une vieillerie peut être chargée de signification, de valeur, de force, et être finalement bien plus qu’une babiole. Le Livre de prières du soldat nous rappelle que beaucoup de Canadiens français vécurent les horreurs de la Première Guerre mondiale, malgré l’éloignement du conflit, et le fait que c’était “la guerre des autres”. Il nous illustre également l’un des rôles joués par les Chevaliers de Colomb durant la Première Guerre mondiale. À une échelle moindre, c’est peut-être dans ce livre que mon arrière-grand-père trouva la force de survivre aux tranchées et à l’éclat d’obus qui l’a accompagné dans la tombe, soixante ans plus tard.

L’étude d’un objet permet d’établir des ponts entre les patrimoines familial, national et personnel. C’est un exercice identitaire stimulant, une enquête historique enrichissante. C’est également, à une toute petite échelle, l’un des aspects du travail des archéologues et des historiens professionnels. Pour ceux-ci, chacune de ces trouvailles est potentiellement l’élément qui bouleversera une théorie établie ou en confirmera une nouvelle. Il est donc primordial de faire connaître l’existence, à la communauté scientifique, des objets pouvant faire avancer les connaissances d’un peuple sur lui-même.

En conclusion, à la valeur familiale d’un vieil objet est jumelée une valeur patrimoniale à bien plus grande échelle, et en ce sens, l’objet est un bien collectif. En conséquence de quoi, sa possession est un droit accompagné du devoir d’en prendre soin et de le mettre en valeur. Ce devoir se transformera même, chez plusieurs, en passion, d’autant plus que le commerce par Internet permet désormais l’accès à encore plus de variétés d’antiquités. Ceux qui achèteront ces objets et sauront les mettre en valeur au profit de tous auront la cote!

Le gouvernement fédéral et la Croix-Rouge canadienne, 1939-1945

Dans un article paru précédemment (La Croix-Rouge et la captivité de guerre, 1939-1945 juillet/août 2006), il était question de l’aide fournie par la Croix-Rouge canadienne aux prisonniers de guerre provenant du Commonwealth. Cependant, cet article ne présentait que l’aboutissement, ou la partie visible d’un processus, soit l’aide en elle-même. Il y était question, notamment, des “colis de vivres” et des autres mécanismes mis en place par l’institution humanitaire afin d’assurer la survie et le bien-être des prisonniers.

Le présent article tentera, pour sa part, de démythifier quelques aspects de la littérature qui demeurent occultés, soit les relations entre la Croix-Rouge canadienne et le gouvernement fédéral canadien. Effectivement, bien que le Mouvement de la Croix-Rouge–qui englobe toutes les sociétés nationales de la Croix-Rouge, ainsi que le Comité international de la Croix-Rouge–soit réputé pour son indépendance, sa neutralité et son impartialité, des historiens révisionnistes ont démontré que les gouvernements avaient un contrôle important sur leur Croix-Rouge en temps de guerre. Cet article s’attardera donc à démontrer que la Croix-Rouge canadienne a elle aussi été contrôlée par une autorité étatique, soit le gouvernement fédéral d’Ottawa et même, parfois, utilisée par lui à des fins autres qu’humanitaires. En contrepartie, elle a également profité de sa collaboration.

De toutes les relations politiques de la Croix-Rouge canadienne–soit les relations officielles entre l’institution caritative et d’autres entités, comme des organisations non gouvernementales (ONG) et gouvernementales–celles qu’elle a eues avec le gouvernement canadien ont probablement été les plus déterminantes. Ces liens ont pris une forme hiérarchique souvent très sévère et restrictive aux yeux des membres de l’institution humanitaire, au point de mettre en péril certaines activités, ou d’en transformer essentiellement la nature. Ce serait toutefois une erreur de croire que l’action gouvernementale à l’égard de la Croix-Rouge canadienne fut exclusivement limitative.

Durant la guerre, bien que la Croix-Rouge canadienne ait notamment eu des liens avec les ministères des Postes, des Finances et de la Défense nationale, c’est toutefois le ministère des Services nationaux de guerre, créé en juillet 1940, qui fut son plus fréquent interlocuteur. Ce ministère était effectivement responsable, d’une manière générale, de superviser et de coordonner l’activité des ONG canadiennes engagées dans l’effort de guerre.

Dans le cas de la Croix-Rouge canadienne, l’action gouvernementale a pris trois formes principales. D’abord, le gouvernement a suggéré ou autorisé la poursuite d’activités propres à la Croix-Rouge dont il a par la suite assuré la bonne marche par une supervision pointilleuse. Cette supervision s’est particulièrement attardée aux dépenses et au financement des activités de l’institution et, dans une moindre mesure, aux procédés et à l’efficacité des activités de l’institution. Ensuite, le gouvernement a collaboré à l’œuvre de l’institution en lui allouant des fonds et du matériel, en permettant des tarifs privilégiés de même qu’en s’associant à la collecte et au partage d’informations. Il s’est finalement attardé à assurer le respect, par toutes les ONG canadiennes concernées, des limites des juridictions qui leur avaient été respectivement confiées. En contrepartie, il tirerait des avantages évidents de sa “participation” aux activités de la Croix-Rouge canadienne.

Malgré l’indépendance et l’impartialité dont elle jouissait, du moins officiellement, la Croix-Rouge canadienne a dû composer sans relâche avec les agents gouvernementaux, que ce soit pour développer des idées ou pour leur donner suite. Plusieurs des activités et services réalisés par l’institution humanitaire l’ont été en réponse aux demandes ou aux propositions gouvernementales. Elle a donc rarement pu mener des activités sans passer par des pourparlers avec le gouvernement, qui s’assurait ainsi de pouvoir éviter tout gaspillage et toute dépense injustifiée.

Il s’assurait un droit de regard constant sur les activités menées par l’institution. La mobilisation adéquate de ses ressources humaines, matérielles et financières semblait justifier, dans un contexte de guerre totale, cette manière de procéder. Cependant, si le gouvernement eut plusieurs initiatives et fut ouvert au compromis relativement aux activités concernant les prisonniers, il fut cependant plus pointilleux dans le domaine des finances (budgets et campagnes de financement).

Peu après le début de la guerre, des discussions amenèrent le gouvernement fédéral à confier à la Croix-Rouge canadienne l’organisation de tous les envois destinés aux captifs canadiens, une activité effectuée jusque-là par le gouvernement et la Croix-Rouge britanniques. Auparavant, la Croix-Rouge était plutôt restreinte à un rôle médical auprès de la population canadienne et des soldats outre-mer. En conséquence, l’institution caritative se vit allouer le droit de mettre sur pied les organes requis, et le devoir de veiller à leur conformité. Cette importante responsabilité de la Croix-Rouge canadienne–une activité qui coûterait à l’institution la plus volumineuse part de ses budgets et les plus grands efforts de logistique et de mobilisation–est donc due à l’instigation gouvernementale. La poursuite de cette œuvre envers les prisonniers de guerre sera également soumise à la volonté gouvernementale à plusieurs reprises. Vu l’importance des enveloppes budgétaires et des quantités de matériel requises, chaque hausse de la production de colis de vivres, par exemple, était impossible sans le concours des autorités.

L’origine et la poursuite des activités du Bureau d’investigation de la Croix-Rouge–responsable d’informer les parents sur le sort d’un soldat prisonnier ou disparu–à Ottawa, constituent aussi des exemples intéressants de relations avec le gouvernement. Le bureau n’entra en fonctions qu’après de nombreuses négociations, et son acte fondateur fut un arrêté ministériel. Le contrôle du bureau par le gouvernement était tel que, même après sa création officielle, il a dû retarder d’environ un mois le début de ses activités, faute d’avoir encore obtenu l’approbation du ministère des Services nationaux de guerre quant au choix de ses travailleurs. Par la suite, le gouvernement y a maintenu un droit de regard en occupant deux des trois sièges du Comité consultatif, lequel était composé des représentants des Services nationaux de guerre, des Affaires extérieures et de la Croix-Rouge canadienne.

Les actions envers les prisonniers tiraient donc fréquemment leurs origines d’initiatives gouvernementales ou, à tout le moins, d’initiatives conjointes. Le gouvernement a dû autoriser pratiquement chaque activité entreprise par l’institution avant qu’elle puisse devenir effective, et il en a ensuite supervisé le déroulement.

Cela dit, la supervision étatique fut encore plus décisive quant aux finances de l’organisme. À ce sujet, les décisions gouvernementales furent sévères, selon l’institution humanitaire, et difficiles à renverser. La Loi sur les charités de guerre de 1939 donnait un droit d’ingérence dans le contrôle des budgets des ONG réservés à l’effort de guerre qu’il n’hésita pas à utiliser. Les budgets étaient soigneusement inspectés par le ministère des Services nationaux de guerre et les principales dépenses n’avaient lieu que quand l’autorité étatique donnait son accord.

La question qui revint le plus souvent concernait le nombre de colis de vivres que la Croix-Rouge canadienne pouvait défrayer. Alors qu’elle visait constamment à en fournir le plus grand nombre que lui permettaient ses budgets tout au long de la guerre, le gouvernement espérait voir les autres sociétés de la Croix-Rouge du Commonwealth en payer la plus grande part. Il souhaitait voir l’institution canadienne espacer ses campagnes de financement au maximum et se réserver ainsi le plus de fonds possibles pour la conduite de la guerre. On acceptait que la Croix-Rouge canadienne finance tous les colis destinés à des prisonniers canadiens, mais seule une toute petite quantité des colis défrayés pouvait être donnée à des prisonniers étrangers.

Le contrôle des campagnes de financement était encore plus catégorique, n’influençant plus exclusivement l’action en faveur des captifs mais bien toute l’?uvre de guerre de l’institution. D’abord, les dates de début et de fin de ces campagnes, de même que leurs objectifs, étaient soumis à l’approbation gouvernementale. Ensuite, en 1941, le gouvernement tenta de forcer la Croix-Rouge à participer à une campagne de financement commune, à laquelle toutes les ONG impliquées dans le conflit participeraient. La Croix-Rouge canadienne refusa, de peur de perdre son individualité et de voir les autres ONG amasser des fonds en profitant de sa crédibilité. En conséquence, la Croix-Rouge, qui avait mené des campagnes de financement presque tous les deux ans durant la guerre, n’en mena pas en 1941. Afin de lui fournir les fonds nécessaires à ses activités, le gouvernement lui autorisera cependant un prêt bancaire, lequel fut rapidement remboursé.

Si le contrôle gouvernemental fut bien sévère à l’endroit de la Croix-Rouge canadienne, on peut croire qu’il l’était autant pour toutes les autres ONG du pays, ce qui semble justifiable dans un contexte où la victoire requiert la mobilisation de toutes les ressources. On constate aussi que des décisions qui semblaient inappropriées, aux yeux de l’institution, purent être renversées à force d’argumentation. Cela dit, de nombreux ministères ont néanmoins contribué à l’?uvre de l’institution.

D’abord, il en a été question précédemment, le ministre des Finances a consenti certains prêts à l’institution. Ensuite, après bien des tergiversations sur la légalité, pour la Croix-Rouge, de recevoir de l’argent de la part du gouvernement, il semble que ce dernier ait contribué financièrement à la production de colis de vivres. Le gouvernement a également consenti des tarifs spéciaux pour la conduite de certaines activités, comme le transport des denrées au Canada et outremer, et pour la livraison des publications de l’institution. La contribution matérielle du gouvernement fut aussi grandement sollicitée. Lorsque certaines denrées manquèrent, les rations du personnel militaire au Canada furent même révisées afin de libérer certaines quantités de nourriture en faveur des prisonniers. Et lorsque les infrastructures d’Europe, en mauvais état, ne permirent plus d’acheminer les denrées aux prisonniers, le gouvernement donna à la Croix-Rouge 50 camions pour qu’elle les utilise à cette fin. Finalement, le partage d’information était essentiel à l’existence du Bureau d’investigation de la Croix-Rouge. Dès l’ouverture du bureau, des relations ont été établies avec les ministères des Affaires extérieures, des Services nationaux de guerre, de la Défense nationale, des Transports et des Postes, qui fournirent bien souvent des informations privilégiées.

Ces quelques exemples ne pourraient résumer à eux seuls tous les types de coopération entre l’institution et l’État durant les six longues années de guerre. Cependant, le gouvernement, dans un contexte de guerre totale lui donnant la légitimité et le pouvoir d’intervenir dans toutes les sphères de la société fut, pour la Croix-Rouge canadienne, un allié inestimable. Malgré un contrôle parfois sévère, l’implication gouvernementale fut donc déterminante dans la conduite des activités de l’institution, et des avantages notables en ont été retirés. Cette relation s’est développée sur une base hiérarchique indiscutable, quoique l’argumentation, voire le harcèlement, par les membres de l’institution humanitaire et d’autres intervenants, permirent le renversement de décisions gouvernementales douteuses à leurs yeux.

Le gouvernement semble avoir lui aussi profité de ses relations avec la Croix-Rouge, bien que les meilleurs exemples dépassent toutefois l’action menée auprès des prisonniers de guerre provenant du Commonwealth. Effectivement, le gouvernement canadien a attaché beaucoup d’importance à l’indication de la provenance des colis de vivres (donnés ou vendus, ces colis étaient généralement transmis par l’intermédiaire de la Croix-Rouge britannique et du Comité international de la Croix-Rouge) de façon à ce que les pays concernés en soient parfaitement informés; c’est particulièrement vrai dans le cas de la France Libre. Des instructions précises étaient données afin que les caisses soient identifiées aux couleurs de la Croix-Rouge canadienne. Il était perçu par le gouvernement que ce crédit serait favorable à la conduite de la guerre. On pensait aussi que les populations alliées sous le joug de l’ennemi, et dont les soldats prisonniers avaient été aidés par le Canada, coopéreraient beaucoup plus avec la force d’invasion, lorsque la reconquête aurait lieu. On croyait également que les pays aidés pourraient ultimement “lui revaudraient” dans l’après-guerre. Au niveau du front intérieur, le travail accompli par la Croix-Rouge auprès des prisonniers de guerre a certainement contribué à rassurer leurs parents, et a ainsi pu jouer un rôle quasi propagandiste, en démontrant à la population que l’État et la Croix-Rouge maîtrisaient bien la situation.

En somme, les buts du gouvernement, en ce qui concerne la Croix-Rouge canadienne, étaient loin d’être exclusivement humanitaires. Ce dernier était également à la recherche de capital politique sur le plan international, et même d’objectifs stratégiques et tactiques. Le gouvernement a donc grandement profité des activités de la Croix-Rouge canadienne, qu’il a su modeler ou presque, selon certains de ses besoins.

À un autre niveau, en confiant à un organisme bénévole des tâches nécessaires pour lesquelles il aurait dû, en d’autres circonstances, payer un fort prix, le gouvernement s’est assuré des économies importantes, puisque l’argent dépensé par la Croix-Rouge provenait, dans sa plus grande partie, de la population, et non pas des coffres de l’État. Comme l’institution caritative faisait aussi appel à des bénévoles pour les activités de transformation et d’empaquetage, le gouvernement économisait en n’ayant pas à payer lui-même une main-d’œuvre salariée. Le coût de la collaboration du gouvernement fédéral canadien aux activités de la Croix-Rouge lui a ainsi été remis, d’une autre manière, au quintuple, et il en a tiré des avantages politiques, militaires et économiques.

Des effets sociaux découleraient également des activités de la Croix-Rouge canadienne. Effectivement, en aidant les prisonniers de guerre à satisfaire leurs besoins primaires et certains besoins secondaires, l’institution humanitaire les a aidés à survivre et peut-être même à ressentir un relatif bien-être dans des conditions autrement plus pénibles encore. À plus long terme, ces prisonniers ont pu garder moins de séquelles de leur captivité, et réintégrer plus facilement la vie civile. En bonne santé physique, ils auront bénéficié d’une meilleure espérance de vie, et en bonne santé mentale, d’une vie plus heureuse. En conséquence, les prisonniers “réchappés” par la Croix-Rouge ont été un fardeau bien moindre pour l’État, après la guerre. On put donc compter sur des rapatriés en meilleur état, qui coûteraient moins cher à la société et participeraient davantage au bien commun.

En conclusion, la Croix-Rouge canadienne n’était pas aussi indépendante qu’on veut bien le faire croire. En effet, le gouvernement a eu sur elle une influence importante, et il faut avouer que ces initiatives ont grandement contribué à faire de l’aide en faveur des prisonniers de guerre ce qu’elle a été. La collaboration en matière de financement, de matériel, de logistique et d’information a été déterminante dans la poursuite et la bonne marche de l’œuvre. Et bien que le gouvernement ait contrôlé de très près les activités de l’institution, l’argumentation et la négociation ont souvent permis à l’organisme de faire valoir son point de vue, et de renverser favorablement certaines situations.

En contrepartie à tous ses efforts, le gouvernement canadien a récolté des profits importants et nombreux. D’abord, il a fait des économies matérielles et financières importantes, en faisant effectuer par la Croix-Rouge et ses bénévoles des ouvrages qui lui auraient autrement coûté très cher. Puis il a gagné des avantages tactiques et stratégiques, en faisant bonne impression aux yeux des populations alliées des pays occupés par l’ennemi. Cette reconnaissance, à plus long terme et au niveau des relations entre États, a pris ensuite la forme de capital politique sur la scène internationale. Au Canada, cette bonne impression a contribué à rehausser le moral de la population et l’a incitée à s’impliquer davantage dans la prochaine victoire. Finalement, le gouvernement s’est affranchi d’un important fardeau en pouvant compter sur des prisonniers rapatriés en meilleure santé physique et mentale, qui pourraient eux-mêmes participer, à la pleine mesure de leurs capacités, à la société.

À la lumière de ces quelques faits et interprétations, il devient clair que la Croix-Rouge canadienne n’a pas été–et de loin–affranchie de tout contrôle étatique durant les années de guerre, puisque le gouvernement a maintenu un contrôle strict sur les activités de l’institution et qu’il a même tiré profit d’activités dont le but avoué était d’abord et avant tout humanitaire. Une question demeure donc : pourquoi les liens unissant gouvernement et Croix-Rouge continuent-ils d’être négligés de l’historiographie, et pourquoi l’entretien du mythe d’une Croix-Rouge indépendante de tout contrôle étatique revêt-il autant d’importance, aux yeux de ses membres?

La Croix-Rouge et la captivité de guerre, 1939-1945

Aussi ancienne que la guerre elle-même, la captivité de guerre a connu de nombreuses variations, progrès ou reculs, selon les lieux et les époques. Au cours de l’Humanité, des prisonniers de guerre furent sacrifiés aux dieux, d’autres exécutés pour l’exemple. Certains furent asservis, soumis à un labeur perpétuel et exténuant, alors que d’autres furent recrutés et combattirent par la suite au sein de l’armée qui les avait capturés. Des captifs furent libérés sans condition, d’autres, échangés contre rançon. En fait, durant la plus grande partie de l’histoire humaine, le sort des soldats capturés a été confié à la bonne ou à la mauvaise volonté du geôlier, sans restriction aucune. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, à l’instigation du Comité international de la Croix-Rouge, des lois internationales sont néanmoins instaurées dans le but de réglementer la conduite de la guerre : la Convention de Genève de 1864 et celles de La Haye de 1899 et 1907. Celles-ci tentent timidement de protéger les victimes de la guerre, particulièrement les civils et les prisonniers de guerre. Mises à l’épreuve lors de la Grande Guerre, elles démontrent bientôt de nombreuses lacunes que l’on tente de compenser par la Conférence de Genève de 1929. Imparfaits, ignorés et bafoués par certaines nations, ces accords démontrent tout de même une volonté “d’humaniser” les conflits.

À l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, si la captivité de guerre continue d’être généralement mal vécue, particulièrement par les officiers, la plupart des nations ne considèrent plus le soldat capturé comme un paria. Bien sûr, des exceptions existent : les Soviétiques considèrent leurs soldats capturés comme des traîtres à la patrie, pendant que les Japonais voient les leurs–et ceux de l’ennemi–comme étant déshonorés, indignes. Par ailleurs, le front de l’Est, qui oppose deux “races” et deux idéologies ennemies, voit se dérouler les pires barbaries, au mépris de toute législation. D’autres entorses se produisent et des massacres continuent d’avoir lieu, la plupart du temps aussitôt après la capture, lorsque la fureur des soldats, consécutive à la bataille, ne s’est pas encore estompée.

Cela dit, dans la plupart des pays occidentaux engagés dans le conflit, des structures sont mises en place afin d’aider physiquement et psychologiquement les soldats capturés à l’étranger. Au Canada, le YMCA met sur pied la War Prisoners’ Aid (aide aux prisonniers de guerre) et des parents de prisonniers s’associent et forment la Canadian Prisoners of War Relatives Association (association canadienne des parents des prisonniers de guerre). Mais de toutes les organisations non gouvernementales (ONG) du pays s’étant impliquées dans l’aide aux captifs, c’est la Société canadienne de la Croix-Rouge (SCCR) qui s’est, de loin, la plus démarquée. Elle a consacré 47 des 121 millions de dollars de son budget de guerre aux prisonniers de guerre provenant du Canada et du reste du Commonwealth et, dans une moindre mesure, aux internés civils et aux autres prisonniers alliés. Ses interventions prendront deux dimensions : l’une matérielle, directement fournie aux captifs, et l’autre plutôt technique, généralement destinée à leurs parents.

L’aide matérielle s’est principalement traduite par trois sortes de “colis”, ainsi que par quelques autres envois. Chronologiquement, le premier colis reçu par le prisonnier canadien est le “colis de captif” : un paquet contenant de menus objets–brosse à dents, rasoir, savon–et des sous-vêtements, notamment. Il fournit au prisonnier le strict nécessaire en attendant les premiers colis personnels envoyés par sa famille, pour lesquels les délais d’expéditions sont beaucoup plus longs.

Le deuxième type de paquet, le plus connu, est le “colis de vivres”. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada et quelques autres pays du Commonwealth en ont produit, avec de légères différences entre eux. Selon des sondages menés auprès d’anciens captifs de diverses origines, peu après leur libération, c’est le colis canadien qui aurait été le plus apprécié. Le Canada en a produit plus de 16 000 000 durant la guerre, à Toronto, Montréal, Hamilton, London, Winnipeg et Windsor. À son apogée, au cours de l’année 1944, la production a atteint près de 200 000 colis hebdomadairement, soit suffisamment pour que les prisonniers provenant du Commonwealth en reçoivent, en principe, un par semaine.

Coûtant en moyenne 2,50 $, le “colis de vivres”, qui pesait 5 kilos, contenait 15 articles de nourriture et 1 savon. Son contenu avait été étudié pour être le plus nutritif possible, tout en considérant les contraintes de poids et d’espace. Il contenait 2000 calories quotidiennes pour 7 jours. Des livres de recettes furent même rédigés spécialement et envoyés aux captifs pour leur permettre de tirer le meilleur parti possible de son contenu. Des colis spéciaux, contenant plus de vitamines, ont également été mis au point pour les malades et les convalescents. Un système d’accusés de réception et de listes de vérification servait à s’assurer que le colis était reçu en bon état et par la bonne personne. Comme ils étaient très bien conçus et solidement emballés, on pouvait en empiler des quantités incroyables et les conserver plus de 15 mois à des températures extrêmes, notamment sous le soleil du désert.

Ces colis ont dépassé leur objectif qui était la nutrition. Par exemple, les boîtes de conserve de lait, une fois vidées, martelées, découpées et assemblées, ont été utilisées par les prisonniers pour fabriquer des trousseaux de cuisine complets, avec assiettes, bols, chaudrons et poêles. Elles étaient également utilisées pour l’aération des tunnels creusés pour les évasions. On rapporte même qu’un système de chauffage fut construit par des captifs en trois mois, grâce à ces boîtes, et qu’il aurait suscité l’admiration des autorités du camp. Par ailleurs, les soldats capturés ont pu, à l’occasion, corrompre certains de leurs geôliers en leur offrant nourriture et cigarettes.

Finalement, en 1945, la SCCR s’est mise à la production du troisième type de colis : le “colis de la libération”. Probablement à cause de la longueur du voyage de retour, beaucoup plus importante, seuls les captifs d’Asie en ont reçu. Ce paquet aurait contenu des vêtements et des accessoires d’hygiène, de quoi tenir le temps du voyage.

Outre ces trois colis, la SCCR a acheminé aux prisonniers, en collaboration avec la Croix-Rouge britannique, des vitamines, des médicaments et du matériel médical. Elle leur a aussi fait parvenir des vêtements, et même de l’équipement sportif, des instruments de musique, des livres et des jeux de société. Parfois, de l’argent était fourni à la Croix-Rouge britannique afin que ce matériel soit acheté en Europe. L’apport loisir fut toutefois négligeable puisqu’il relevait plutôt du YMCA. De concert avec d’autres organismes, la SCCR a contribué à l’éducation des prisonniers en fournissant des manuels et du matériel scolaire. Grâce à la participation de la presse canadienne, un journal d’information a été créé spécialement pour eux.

Le raccompagnement des soldats canadiens libérés, depuis l’Europe ou l’Asie, a été assuré par des responsables qui les suivaient avec jeux et cantines, pour s’assurer qu’ils mangeaient bien et ne s’ennuyaient pas. Ce même service fut aussi fourni aux Britanniques rapatriés depuis l’Asie et transitant par le Canada.

De son côté, l’aide indirecte s’est souvent faite par l’intermédiaire des familles des captifs. Par exemple, le Bureau d’investigation de la Croix-Rouge fut créé à Ottawa en janvier 1942, avec la collaboration du ministère des Affaires extérieures et du Comité international de la Croix-Rouge. Son principal mandat était de répondre gratuitement aux demandes de renseignements, émanant de la population canadienne, sur le sort d’un prisonnier de guerre, d’un interné civil ou d’un disparu.

Aussi, par l’intermédiaire de nombreuses publications, la SCCR divulguait une grande quantité de renseignements pratiques. Des brochures, par exemple, ont traité des façons de communiquer avec les prisonniers ou de ce qu’il était possible de leur envoyer. On distribuait aussi aux parents le journal The Prisoner of War (le prisonnier de guerre), qui contenait des consignes, des caricatures, des nouvelles des camps, des extraits de lettre, et beaucoup d’autres choses. À l’origine, le journal était exclusivement produit par la Croix-Rouge britannique, mais à partir de novembre 1942, on retrouve une édition à moitié canadienne. Avant cette date, 15 000 exemplaires du journal étaient envoyés d’Angleterre lors de chaque parution, mais ce mois-là, le bateau assurant la livraison fut coulé par un sous-marin. Seul un exemplaire, envoyé en catastrophe par avion, est arrivé au Canada. Avant que des copies en soient tirées, le journal fut modifié. Par la suite, vu le succès et l’intérêt suscité, la SCCR a répété l’expérience.

La SCCR a également ?uvré auprès des parents des captifs pour la confection des “colis du plus proche parent”, un colis personnel envoyé tous les trois mois par la famille du soldat capturé. C’était un paquet contenant des vêtements, de menus objets et, à une certaine époque, de la nourriture. La SCCR a facilité ces envois en remplaçant les articles qui avaient été confisqués par la censure par des articles autorisés, en ajoutant des produits si le paquet n’atteignait pas la limite de poids permise et en donnant des formations et des conseils sur la confection de ce paquet. Si un prisonnier n’avait pas de parent ou si ce dernier était trop pauvre, la Croix-Rouge le prenait en charge en attendant qu’il soit “adopté” par quelqu’un d’autre.

Cela dit, aider les prisonniers n’a pas été une mince affaire, puisque plusieurs problèmes ont surgi, particulièrement dans la confection et l’envoi des colis de vivres. Matériellement, on a dû faire face à des pénuries qui ont obligé les responsables à trouver des substituts ou à acheter des denrées à l’étranger. On a même rationné le personnel militaire au Canada pour avoir davantage de nourriture à offrir aux captifs. Sur le plan technique, à part quelques exceptions, le Japon a refusé toute coopération jusqu’aux derniers mois de la guerre. De leur côté, l’Allemagne et l’Italie ont généralement bien répondu, mais on a tout de même éprouvé certaines difficultés. La censure allemande a, par exemple, refusé certains emballages qu’elle ne pouvait contrôler, et il est arrivé que, dans les camps, la distribution des vivres serve de monnaie d’échange à la bonne conduite des captifs. Pour éviter l’emmagasinage de vivres pouvant servir lors d’une éventuelle évasion, les autorités ont parfois poinçonné les conserves afin que leur contenu soit consommé rapidement. Et il ne s’agit là que d’une partie des nombreuses difficultés rencontrées. On pourrait également évoquer les relations parfois houleuses de la SCCR avec d’autres ONG, et même avec le gouvernement fédéral.

La productivité et l’efficacité de l’aide aux prisonniers de guerre peuvent être attribuées à plusieurs facteurs, dont le premier est certainement la participation populaire. La SCCR a su mobiliser un grand nombre de bénévoles, les transportant dans des autobus empruntés ou leur confiant quelque ouvrage à faire chez eux, à temps perdu. C’est ainsi que des femmes au foyer accomplissaient certains petits travaux entre une lessive et un repas, alors que des écoliers besognaient pendant les récréations. Tout ça a donc permis que la plus grande partie du travail soit faite gratuitement et que les fonds soient vraiment utilisés dans l’achat de denrées plutôt que dans leur transformation. De plus, les locaux ont été aménagés de manière à éviter les pertes de temps et d’espace, et à ce que les colis de vivres soient empaquetés à la chaîne. De grosses compagnies ont également pu se donner une bonne image publique en assurant le transport des denrées à peu de frais ou en les fournissant. Finalement, des campagnes de financement bien montées et convaincantes ont permis d’amasser les sommes nécessaires à l’entreprise. La SCCR a donc tiré le maximum de chaque dollar tout en amenant près du sixième de la population à s’engager dans ses activités : une logistique efficace a été mise au point, sans être bureaucratique et coûteuse.

Évidemment, les effets de cette aide ont été positifs; de nombreuses lettres, conférences et entrevues en témoignent. Ils furent d’abord bénéfiques à court terme en permettant la survie d’un grand nombre de prisonniers qui, autrement, auraient certainement succombé à la faim, au froid, à la maladie ou aux blessures. En leur offrant des loisirs, en leur montrant que leur pays ne les avait pas oubliés, la SCCR a également contribué au maintien du moral des prisonniers. Cela a pu amoindrir, chez certains, les effets du “syndrome des barbelés”, qui se traduisent par un état dépressif et un désintérêt de tout. L’aide prodiguée par la Croix-Rouge fut aussi bénéfique à moyen terme, c’est-à-dire après le retour des soldats libérés. D’abord, l’éducation des prisonniers dans les camps a permis de récupérer une jeunesse perdue en fournissant les outils nécessaires à l’obtention d’un bon emploi. En diminuant l’écart, autant que possible, entre la vie dans les camps et la vie civile, ces actions ont permis de maintenir le moral et la santé des soldats capturés et de faciliter leur retour à la vie civile.

On peut aussi croire aux effets à long et à très long terme, non seulement pour les prisonniers, mais également pour la société en général. Effectivement, cette aide a permis une diminution des coûts sociaux dans l’après-guerre parce que plusieurs anciens prisonniers, en relativement bonne forme physique et mentale, n’ont pas dus être pris en charge par l’État. Donc, plus d’argent a pu être investi dans la reconstruction, et on a pu compter sur la participation et sur l’expertise de ces anciens combattants rescapés.

Il faut tout de même prendre en compte que, là où l’aide était fournie, donc acceptée par les autorités des camps concernés, les captifs étaient généralement bien traités. Leur bon état n’est donc pas dû exclusivement à l’aide apportée mais aussi aux conditions de vie relativement acceptables déjà instaurées. Or, là où les prisonniers de guerre étaient assujettis aux pires conditions de vie, ni la SCCR, ni aucune des autres Croix-Rouge alliées, ne sont parvenues à s’imposer. Leur secours y auraient pourtant été d’autant plus salutaire. Ce fut par exemple le cas dans les camps japonais.

En conclusion, l’aide fournie par la Société canadienne de la Croix-Rouge aux prisonniers de guerre a pris diverses formes. Des millions de colis et des tonnes de denrées en vrac envoyés aux camps ont assuré aux prisonniers canadiens, à ceux provenant des autres pays du Commonwealth, et dans une moindre mesure, aux autres Alliés, une alimentation variée et équilibrée. Ils ont facilité leur convalescence et leur ont permis de garder le moral dans les moments les plus durs. Malgré des obstacles récurrents–dus principalement à des pénuries de matériel, à la destruction des infrastructures et à la mauvaise volonté des pays geôliers–cette aide a pu être menée à bien, du moins sur le théâtre européen.

Beaucoup reste encore à dire. L’aide apportée par la SCCR aux prisonniers alliés, et particulièrement à ceux provenant de la France Libre, n’a été le sujet d’aucune recherche, malgré la disponibilité des sources. Le rôle de la population et des médias dans l’?uvre de la Croix-Rouge a également été sous-évalué et il mériterait d’être reconnu à sa juste valeur. Les liens unissant la Croix-Rouge canadienne aux autres Croix-Rouge alliées demeurent nébuleux, de même que ses relations avec le gouvernement fédéral.

En fait, le rôle de la plupart des organismes humanitaires canadiens durant la Seconde Guerre mondiale a été particulièrement négligé par les historiographes, à quelques exceptions près. Jonathan Vance est l’un des seuls historiens sérieux à avoir apporté un éclairage sur cette dimension de l’histoire militaire. Pourtant, alors que le déroulement– parfois à la minute près–des grandes batailles n’a plus rien de secret, il paraît incongru que les activités de ceux et celles ayant permis la survie de millions d’individus, une fois que les canons se sont tus, demeurent inconnues. Leur travail et leur dévouement ont été, et demeurent cruciaux, durant les conflits, car à leur manière, à défaut de l’avoir enrayée, ils ont su humaniser la pire des calamités.

Une guerre mondiale au Saguenay

Le 10 septembre 1939, le Canada déclare la guerre à l’Allemagne, soit sept jours seulement après la Grande-Bretagne, la France, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Dès lors, ce qui deviendra le plus grand conflit armé de l’histoire se passe aussi au Saguenay. Au milieu de ses montagnes, outre-Atlantique, c’était pourtant avec recul, presque détachement, que la région avait suivi les tensions européennes, en ignorant le rôle primordial qu’elle serait appelée à jouer dans la victoire des Alliés.

Si son industrie lourde et ses ressources hydroélectriques, moteurs de son développement économique, furent à la base de la participation du Saguenay au plus grand conflit de l’histoire, elles ne sauraient résumer à elles seules tous les retentissements du conflit sur la vie de ses habitants. Propagande et censure, mariages précipités, départ des volontaires, mort d’un fils, d’un frère, rationnement, etc. La liste est longue de ce qui viendra concrétiser ce drame pourtant distant de milliers de kilomètres. Cet article se veut donc un survol des conséquences de la Guerre de 39 sur la région saguenéenne.

Recrutement et conscription

Par l’intermédiaire du Régiment du Saguenay, plusieurs jeunes hommes s’enrôlent librement pour le service outre-mer dès le début du conflit, en 1939. En juillet 1940 et 1941, à l’occasion des campagnes de recrutement volontaire menées par le gouvernement fédéral, les candidats se présentent sur les terrains du Port de Chicoutimi, où se trouve le camp militaire du Royal 22e Régiment. C’est là qu’ils subissent un examen médical et signent leur engagement. Les recrues y suivent ensuite un entraînement de base de trente jours avant d’être transférées à Valcartier (près de Québec) ou en Ontario pour parfaire leur formation.

Le nombre d’enrôlés saguenéens demeure néanmoins modeste. L’institution militaire et l’industrie lourde, toutes deux en expansion, s’arrachent le peu d’hommes disponibles. N’atteignant pas un effectif satisfaisant, le Régiment demeure réserviste durant toute la durée de la guerre. En outre, la condition physique supérieure de ces hommes ne compense pas leur peu d’habileté dans le maniement des armes et dans l’exécution des man?uvres, conséquence d’un manque de manuels d’entraînement et d’instructeurs qualifiés. Les installations appropriées (baraquements et champs de tir, notamment) font également défaut.

En juin 1940, l’état d’urgence en Europe amène le gouvernement à voter la Loi sur la mobilisation des ressources nationales, laquelle prévoit le service obligatoire pour la défense territoriale. S’ensuit l’annonce de la mobilisation prioritaire des hommes célibataires dans un délai de trois jours. Comme tous les Canadiens, les Saguenéens apprennent ainsi que les hommes qui se marieront le 15 juillet 1940 ou après, seront considérés comme célibataires par le service de recrutement. Le 14 juillet, comme partout au Québec, le nombre de mariages pulvérise les statistiques. Les célibataires enrôlés ne font pas le poids et le nombre de volontaires est faible, l’effectif des recrues demeure insuffisant.

À l’approche du plébiscite national prévu pour le 27 avril 1942 et portant sur l’élargissement de l’enrôlement obligatoire au service outre-mer, tous les conseils municipaux du Saguenay incitent leurs citoyens à voter négativement. Les nombreux immigrants anglophones, cadres dans l’aluminerie, emmènent celui d’Arvida à faire exception. À l’opposé, les cultivateurs, qui souffrent plus particulièrement de la pénurie de main-d’?uvre, craignent de voir leurs fils être appelés sous les drapeaux. Sensibles à ce problème, leurs élus municipaux recherchent auprès du gouvernement des exemptions pour les fils d’agriculteurs. Peine perdue. Or, le Canada se prononce majoritairement en faveur de la conscription. Des étudiants du Séminaire de Chicoutimi réagissent en escaladant le bureau de poste pour arracher et déchirer l’Union Jack. Plusieurs jeunes hommes désertent, trouvant refuge dans les vastes et denses forêts de la région. D’autres utilisent des stratagèmes, tels l’ingestion de pilules pour accélérer le rythme cardiaque à l’examen. Désertions et stratagèmes ne sont pas particuliers au Saguenay. Nombre de Québécois ont ainsi voulu échapper à cet enfer…

Économie et industrie de guerre

La guerre exige une hausse de la production industrielle, particulièrement de l’aluminium utilisé entre autres dans la fabrication des avions. Comme le marché intérieur de la Grande-Bretagne, théâtre d’une bataille aérienne ininterrompue, ne peut combler la demande, de nombreuses commandes sont passées au Canada et forcent l’agrandissement, en plusieurs étapes, de l’usine Alcan d’Arvida. La construction de nouvelles centrales hydroélectriques–dont celle de Shipshaw, l’une des plus puissantes de l’époque–assure l’approvisionnement énergétique. De plus, le Saguenay est drainé et canalisé, et des centaines de kilomètres de route sont construits pour relier les infrastructures. Entre 1939 et 1942, ces travaux ont coûté 150 millions de dollars. En raison du rationnement, l’approvisionnement en matériaux, outillages et vivres constitue un défi colossal.

Pendant la seule année 1943, quelque 23 000 ouvriers, surtout canadiens-français, travaillent dans les chantiers, alors que les femmes, une centaine tout au plus, sont employées dans les cafétérias. Avec ses 10 000 travailleurs, le chantier de Shipshaw est le plus grand de son époque. La moitié des effectifs est composée de simples manoeuvres qui reçoivent le salaire minimum, bloqué pour trois ans.

La propagande presse les ouvriers : de leurs efforts dépend la production industrielle de guerre, peut-être même l’issue du conflit. Pour protéger les travaux d’éventuels saboteurs, des soldats sillonnent les chantiers jour et nuit.

Les conditions de travail sont pénibles, voire dangereuses : une rumeur, étouffée par la censure, répand que la centrale contient les corps de travailleurs tombés dans le béton de ses fondations. Personne n’oubliera, non plus, ce qu’on appela “l’hécatombe du Saguenay”, survenue le samedi 11 janvier 1942. Bien que 47 personnes aient pu fuir, l’incendie d’un dortoir pour ouvriers a alors tué 15 hommes et en a blessé 30 autres. Une cigarette est à l’origine du brasier.

De 30 000 tonnes de métal, à sa fondation en 1927, la production à l’usine d’Arvida est passée à 100 000 au début de la guerre, puis à 360 000 à son apogée, en 1943. L’apport énergétique, d’environ 850 000 chevaux-vapeur en 1932, augmente jusqu’à 2 millions en 1943. En contrepartie, les bateaux de minerai destinés à la région sont redirigés vers les États-Unis depuis 1943, après plusieurs torpillages. Pour résoudre le problème, des centaines de trains marchands monopolisent l’unique voie Montréal-Arvida du Canadian National Railway (CNR).

De 1 790 employés, en 1939, les effectifs passent à 12 000 au plus fort de la production, en 1943, résorbant ainsi le chômage qui sévissait dans la région. En 1944, l’usine emploie 9 400 travailleurs pour n’en plus compter que de 3 000 en 1946. Pour leur part, les profits de la société passent de 2,3 millions de dollars en 1929, à 15 millions entre 1939 et 1942, mais reculent à 12 millions, en 1946. La stabilité des salaires, au cours des trois premières années du conflit, a favorisé la fondation de plus d’une vingtaine de caisses populaires.

Physiquement exigeant, le travail en usine décourage plusieurs ouvriers qui démissionnent parfois même après seulement un ou deux quarts. De plus, la paye, dont le tiers est basé sur un calcul complexe et imprévisible, est amputée par de nombreux prélèvements, tels assurances, caisse de retraite, dîme retenue à la source, et impôt. L’inflation vient aussi diminuer le pouvoir d’achat réel.

Fin juillet 1941, la canicule rend insoutenable la température déjà très élevée des salles de cuves. Des travailleurs s’évanouissent. Un travailleur manquant à l’appel, la besogne est divisée entre les autres, sous les railleries d’un supérieur abusif. Le jeudi 24 juillet 1941, lors du changement de quart de 16 h, les cuvistes quittent le travail et exigent la révision des salaires et l’amélioration des conditions. L’affaire est grave : si le métal refroidit et durcit dans les cuves, il faudra démonter ces dernières au prix d’une perte de plusieurs mois d’activité. Le ministre des Munitions et Approvisionnement, C.D. Howe, accuse les ouvriers de sabotage et de trahison et, sur cette base, refuse les pourparlers. Les notables et la population de la région supportent leurs travailleurs en débrayage, lesquels sont passés de 150 à 8 000 en trois jours seulement.

C’est l’impasse. Dimanche matin, l’armée intervient pour faire évacuer l’usine, mais le Régiment du Saguenay n’est pas sollicité. Les grévistes cessent l’occupation, l’affrontement n’aura pas lieu. D’intenses discussions permettent un retour au travail progressif, les grévistes réintègrent les salles de cuves le mardi au quart de 16 h. La reprise est ardue, une partie du métal s’est figée dans les cuves; 10 000 tonnes ont été perdues. Avec l’arbitrage, le débrayage a finalement porté fruit. Le calcul du salaire s’est simplifié en faveur des travailleurs. La cohésion sociale régionale est renforcée par le front commun des élites et des travailleurs, et le syndicat est confirmé dans son rôle de représentant institutionnel. Cependant, un décret permet désormais l’intervention rapide de l’armée en cas de sabotage dans une usine de guerre. La censure levée et les récents événements dévoilés, des journaux anglophones, outrés de l’atteinte à l’effort de guerre, fustigent les grévistes, lesquels sont défendus notamment par Le Devoir. La Commission royale d’enquête Létourneau-Bond blanchira ces derniers de tout soupçon.

Infanterie, canons antiaériens et avions de chasse

Il devient vital, pour le Canada et le Commonwealth, de protéger les zones stratégiques telles que le complexe industriel d’Arvida. Dès 1940, l’usine est ceinturée de canons antiaériens légers. Puis, le 12 juin 1941, la 14e Batterie antiaérienne de l’Artillerie royale du Canada s’y installe et monte ses pièces lourdes.

En 1943, on compte plus de 3 000 militaires dans la ville. Outre leur participation à l’économie, les militaires servent la propagande, notamment lors de la parade pour l’emprunt de la victoire, en novembre 1943. Pour conscientiser la population, des cours sur les gaz de guerre sont aussi donnés dans les écoles protestantes d’Arvida à partir de janvier 1942.

De plus, dans le cadre du PEACB (Plan d’entraînement aérien du Commonwealth britannique), on construit un aéroport militaire à Bagotville, où l’entraînement débute en juillet 1942. L’Escadron 130 Panthère–dont la devise est “Défendez le Saguenay”–est responsable de la défense aérienne régionale, relevé en octobre 1943 par l’Escadron 129 (C). L’apparente protection apportée par la présence des avions de chasse n’empêche pas le conseil municipal de Jonquière de faire pression, le 31 septembre 1942, pour que cessent les vols au-dessus des églises, le dimanche, parce qu’ils perturbent les célébrations liturgiques. Les opérations d’entraînement à la base de Bagotville se poursuivent jusqu’en octobre 1944, presqu’à l’issue du conflit, au moment où le besoin en pilotes est résorbé. Venus de partout, 940 pilotes y ont obtenu leur diplôme, mais 41 aviateurs ont perdu la vie durant leur entraînement.

À cause des incursions répétées des sous-marins allemands dans le fleuve, le Régiment du Saguenay est chargé dès mai 1943 d’en surveiller la côte, à l’est de l’embouchure du Saguenay. En octobre de la même année, le Régiment relève la 14e Batterie dans son rôle antiaérien : il devient bientôt évident que l’Allemagne représente de moins en moins une menace pour le pays. Si la présence militaire a été bien acceptée, et même souhaitée, plusieurs civils furent surpris, voire insultés, qu’en pleine région francophone, les commandements militaires soient donnés en anglais.

Logement et rationnement

L’immigration massive de chercheurs d’emplois provoque une crise du logement. Pour résoudre le problème, la compagnie Alcan et la société Wartime Housing Incorporated, font construire en un temps record des centaines de maisons, quelques modèles produits en série. Elles sont ensuite louées aux ouvriers. Les militaires anglophones souffrant eux aussi de la pénurie, un petit village où l’on vit dans la langue et les coutumes anglaises est rapidement érigé à Chicoutimi.

Le rationnement amène aussi son lot de difficultés. En mai 1943, répondant à l’appel du gouvernement fédéral, un comité de citoyens d’Arvida met sur pied la campagne des Jardins de la Victoire. Le produit de près de mille jardins nourrit alors Arvida durant toute une année. De plus, en réponse au rationnement de l’essence et du caoutchouc, un plus grand nombre de trains est réservé au transport des ouvriers entre les municipalités saguenéennes par la CNR.

L’après-conflit

Le 8 juin 1945, tous les clochers de la région résonnent en choeur et les drapeaux sont hissés sur tous les bâtiments importants. Une journée de congé générale est décrétée pour fêter la fin de la guerre sur le sol européen. Ainsi prend fin l’engagement du Saguenay dans la Seconde Guerre mondiale.

Le conflit a principalement profité à l’aluminerie, car il a financé son agrandissement et sa visibilité tout en contribuant à sa prospérité. Par ailleurs, la baisse de la production a laissé un surplus énergétique exportable en plus d’attirer de nouvelles entreprises.

À l’époque, la ville d’Arvida a tiré elle aussi de nombreux avantages. À la suite des passions engendrées par la grève de 1941, la ville a acquis une réputation internationale. En quinze ans, le dortoir de l’usine a vu sa population et sa superficie se multiplier. On retrouve encore aujourd’hui, dans la paroisse Saint-Mathias, quelques maisons de la Wartime Housing. Au sud-est de Jonquière, le Quartier des Vétérans fut réservé à l’établissement des anciens combattants. Le caractère purement canadien-français de la région a progressivement repris le dessus après son anglicisation par les cadres de l’aluminerie et les militaires.

La présence militaire, pour sa part, laisse encore des traces. Certains manèges militaires ont été convertis en écoles. La base de Bagotville fut rouverte pour les avions de l’OTAN. Convertie ensuite en aéroport civil, elle donne place, régulièrement, à des spectacles aériens. En quelques endroits, des batteries antiaériennes continuent, encore aujourd’hui, d’attendre des avions qui ne viendront plus.

À Chicoutimi, en 1959, est inauguré un monument aux morts, création de l’artiste Armand Vaillancourt. En 1964, dans le Quartier des Vétérans, est érigé un monument aux morts des deux guerres mondiales. En 1969, un autre monument du même type, mais constitué exclusivement d’aluminium, sera construit au centre du Carré Davis, à Arvida.

Conclusion

En conclusion, le Saguenay aura donc été particulièrement impliqué dans la Deuxième Guerre mondiale. Propagande, censure, économie de guerre, présence militaire, restrictions des libertés civiles, rationnement et même des victimes, lors de l’incendie de 1942, permettront l’entretien d’une vision concrète de la guerre. Par son implication industrielle, la région saguenéenne a su se démarquer dans l’effort de guerre des Alliés. De plus, la population a démontré ferveur et solidarité pendant toute la durée du conflit.

Finalement, il serait impossible de dénombrer toutes les retombées de la Seconde Guerre mondiale au Saguenay, particulièrement dans le cadre d’un article aussi court. Un travail assidu en archives permettrait certainement de dévoiler de nombreux secrets encore bien gardés, surtout que nonobstant le travail de quelques chercheurs, le plus gros reste encore à faire. Quoi qu’il en soit, si les lieux communs sauront perpétuer le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, même au Saguenay, c’est au niveau des acteurs sociaux de l’époque, qui disparaissent rapidement, qu’on devrait maintenant s’intéresser.

Daniel Pomerleau est un étudiant à la maîtrise en histoire, UQAM.