Cesar Vanneste avait six ans quand il a assisté à la libération de son village en Belgique. La date du 6 septembre 1944 est toujours restée gravée dans son esprit.
« Mon père m’a dit [ainsi qu’à mes trois frères] de nous tenir loin des fenêtres, raconte-t-il. Bien sûr, les garçons étant ce qu’ils sont, nous avons quand même regardé, mais nous n’avons rien vu. »
Aujourd’hui, à 80 ans bien sonnés, ce résident ontarien de Kanata se souvient du moment où il a enfin aperçu les soldats canadiens et polonais qui, au prix d’un autre bain de sang dans les rues après qu’un tireur d’élite ennemi eut ouvert le feu, ont sécurisé sa collectivité.
M. Vanneste n’a jamais pu oublier ce sacrifice. Vêtu d’un manteau noir et d’une écharpe rouge pour se protéger du vent mordant de novembre, il assiste aux commémorations du jour du Souvenir 2024 à Ottawa. C’est la 54e fois, selon son épouse, Ellen Marie, vêtue pareillement. C’est pour lui une façon de leur rendre hommage.
Tel était le sentiment général des quelque 35 000 spectateurs, même si chacun avait ses raisons de venir au Monument commémoratif de guerre du Canada, pour certains, plusieurs heures avant l’évènement officiel.
Heather Dorward, résidente d’Ottawa, portait cette raison au cou : une photo encadrée de son défunt père, ancien combattant.
ne [l’a] pas trop perdu » pendant son enfance. « Mais, du temps avec leurs proches [pendant leur service] a été arraché à beaucoup de familles, et certaines ont littéralement perdu cette personne. »
Non loin de là, Elizabeth King et Catherine Elliot Shaw, de London, en Ontario, toutes deux membres de la filiale Vimy de la Légion royale canadienne, souhaitaient rendre hommage à toutes les personnes tombées au combat.
« Je l’ai souvent regardé à la télévision, confie Mme Shaw, mais c’est la première fois que j’y suis en personne. Alors c’est très spécial. C’est une journée très spéciale partout au Canada. »
comme affinité, bavardaient de façon impromptue, et ce bourdonnement augmentait à mesure que la foule s’amassait. Pendant ce temps, d’autres avaient opté pour un moment de réflexion en silence, regardant les derniers préparatifs autour du monument, les yeux dans le vague, apparemment perdus dans leurs pensées.
Vers 9 h 30, un changement d’humeur tangible s’est produit dans la foule venue avec son café. Les rires se sont vite estompés, remplacés par une sombre contemplation. Alors que les drapeaux flottaient au vent, les nuages ont commencé à se dissiper, et des rayons de soleil ont surgi.
Parmi les personnes à l’honneur lors de l’évènement de cette année se trouvait John Preece, 98 ans, simple soldat qui s’est battu pour la libération de l’Europe occupée par les nazis.
Malgré l’attention temporaire qu’il a reçue, M. Preece a déclaré se sentir « oublié », reconnaissant qu’« il ne reste presque plus personne, alors c’est bien de les représenter ».
À l’exception d’une poignée, il était difficile de ne pas remarquer l’absence de vétérans de la Seconde Guerre mondiale parmi les dizaines d’anciens militaires, beaucoup coiffés du béret bleu des soldats de la paix, qui défilaient le long de la rue Elgin au son de cornemuses et de tambours, recevant au passage les applaudissements de la foule.
Un tel flot de visages en constante évolution semblait plus inévitable que jamais, ce qui n’a pas échappé à la plupart des spectateurs, et cela a fait réaliser que le Canada et le monde passent désormais leurs derniers moments avec la génération qui a jadis affronté le fascisme il y a environ 80 ans. De même, les vétérans de la guerre de Corée, souvent sous-représentés, qui ont presque le même âge que leurs camarades de la Seconde Guerre mondiale, ont également vu leurs rangs s’éclaircir considérablement au fil des ans.
Des nuages noirs sont revenus et un regain de froid s’est fait sentir dès que les sentinelles ont pris leur poste lors d’une procédure fluide observée depuis les toits, les fenêtres et les lampadaires. Commandé par le sergent Kevin James de l’Aviation royale du Canada, le personnel choisi pour monter la garde au monument se composait du matelot-chef Jed Garcia, du caporal-chef Jeffrey Steel du Commandement – Forces d’opérations spéciales du Canada, du bombardier-chef Mikael Nicol-Charette, de la sergente de la GRC Cara Streeter, de la caporale-chef des Rangers canadiens Linda Kamenawatamin et de la capitaine Kathleen Nguyen du 1er Hôpital de campagne du Canada.
La cérémonie officielle a commencé peu après 10 h 30. Le premier ministre, Justin Trudeau a salué le président national de la LRC, Berkley Lawrence, en le remerciant pour son service, avant de serrer la main du directeur exécutif national de l’organisation, Steven Clark.
La Mère de la Croix d’argent de cette année, Maureen Anderson, est arrivée peu de temps après, portant deux croix en l’honneur de ses fils, les sergents Ron et Ryan Anderson. Les frères Anderson, tous deux vétérans de la guerre d’Afghanistan, ont été victimes du trouble de stress post-traumatique par la suite, un facteur directement lié à leur décès prématuré. La veille, lors d’un diner, Mme Anderson avait peiné à évoquer ces décès tragiques. M. Lawrence l’a accueillie à la cérémonie du jour du Souvenir par une chaleureuse étreinte.
Puis est arrivée la gouverneure générale, Mary Simon. En tant que commandante en chef des Forces armées canadiennes, elle était vêtue d’un uniforme de l’ARC pour marquer le centenaire de la branche, l’un des deux thèmes principaux de l’évènement avec le 80e anniversaire du jour J.
Presque toute la foule est deve-nue muette alors que l’horloge allait sonner onze heures, même si la plupart des gens étaient déjà silencieux avant que ne résonne le « Dernier appel ». Une interprétation entrainante de « O Canada » du Chœur d’enfants d’Ottawa a précédé les notes obsédantes du clairon, dont l’écho s’est répercuté sur les bâtiments de la rue Elgin.
Ce moment de contemplation en silence a continué pendant le salut des 21 coups de canon tirés par le 30e Régiment de campagne de l’Artillerie royale du Canada, à l’exception des cris de surprise d’un enfant. Ses pleurs n’ont semblé déranger personne, car beaucoup de gens avaient eux-mêmes les larmes aux yeux.
« Leurs actes nous rappellent l’importance de l’unité, et c’est dans cette unité que nous trouvons espoir et résilience face aux défis que le monde nous lance continuellement. »
Seule « l’Élégie » jouée par un cornemuseur a pu sortir les participants de leurs réflexions, avec le vrombissement de quatre avions CF-18 Hornet qui les ont survolés. Le silence a pris fin quand le caporal Malcolm Horava a joué le « Réveil », bien que l’état d’esprit occasionné pendant les deux minutes se soit attardé, tout comme la fumée d’artillerie dérivant de la Colline du Parlement.
Trois versions de l’Acte du Souvenir ont alors été récitées : la première en anglais, par M. Lawrence, la deuxième en français, par le grand président de la LRC, Larry Murray, et la troisième en Michif du nord de l’Ontario, par l’ancien combattant métis Robert Baskey. Indépendamment de la langue, le sentiment a ému les spectateurs à chaque lecture.
Ensuite est venu le temps pour l’aumônier général, Guy Bélisle, de prononcer des prières, comme le veut la longue tradition. Il a souligné que « dans un esprit de paix et de gratitude, ce moment nous incite à réfléchir aux sacrifices de nos héros et de leur famille.
« Leurs actes nous rappellent l’importance de l’unité, et c’est dans cette unité que nous trouvons espoir et résilience face aux défis que le monde nous lance continuellement. »
Cette unité semblait également être pleinement exposée lors du dépôt de couronnes effectué pendant que le Chœur d’enfants d’Ottawa interprétait « In Flanders Fields » (Au champ d’honneur). Mme Simon et son mari, Whit Fraser ont amorcé l’hommage, suivis par Mme Anderson, M. Trudeau, la vice-présidente adjointe de la Chambre des communes Carol Hughes, la ministre des Anciens Combattants Ginette Petitpas Taylor, la cheffe d’état‑major de la Défense, Jennie Carignan, les gagnants des concours d’affiche et littéraires séniors de la Fondation nationale Légion, et M. Lawrence de la LRC.
La pluie a attendu longtemps avant de s’abattre, mais des gouttelettes sont vite tombées sur la délégation qui comptait des membres du corps diplomatique et de divers groupes d’anciens combattants. Cela ne l’a toutefois pas découragée d’aller présenter ses hommages. Le rabbin Idan Scher, le représentant multiconfessionnel, n’a pas semblé se soucier du temps froid et pluvieux alors qu’il se tenait sur le podium pour prononcer la bénédiction.
« Dans un monde souvent divisé, a-t-il déclaré, le lien indéfectible entre nos soldats est une source de force pour nous tous. Les Forces armées canadiennes, qui reflètent la riche diversité de notre pays, nous rappellent les réalisations remarquables possibles lorsque nous nous unissons pour une cause plus grande que nous-mêmes. »
La cérémonie s’est conclue lorsque le chœur a entonné « God Save the King ». Une grande partie du cortège vice-royal est restée pour serrer des mains avant de quitter le mémorial. Mme Simon a ensuite invité Mme Anderson à se joindre à elle sur le gradin pour passer le défilé en revue aux côtés de M. Trudeau et de M. Lawrence.
« Merci, merci, et que Dieu vous bénisse », a crié Ellen Marie Vanneste alors que les anciens combattants et les militaires en service s’en allaient. Exprimant un désir sincère de revenir exactement au même endroit à la même heure en 2025, pour une 55e année, elle et son mari ont affiché leur engagement commun de soutien aux sacrifices de l’armée canadienne.
Journée des anciens combattants autochtones
Le 8 novembre 2024, une cérémonie distincte a eu lieu au Monument aux anciens combattants autochtones d’Ottawa à l’occasion de la Journée des vétérans autochtones, en reconnaissance des sacrifices des militaires des Premières Nations, des Inuits et des Métis partout au Canada. L’évènement a mis en vedette de nombreux éléments traditionnels associés au jour du Souvenir, notamment le bâton à exploits des Forces canadiennes et des chants autochtones.
« C’était très, très important pour moi d’être là », a déclaré le colonel David Grebstad, commandant adjoint du Groupe de transition des Forces armées canadiennes et citoyen des Métis de la rivière Rouge. « Et je pense aussi qu’il est important de se passer le mot. »
Plus de 4 000 soldats autochtones ont servi pendant la Première Guerre mondiale, et au moins 3 000, pendant la Seconde Guerre mondiale. Un nombre écrasant a enduré, en rentrant au pays, le racisme et la discrimination qu’ils avaient laissés derrière eux.
« Beaucoup ont essuyé des refus aux avantages accordés à leurs collègues non autochtones », a expliqué M. Grebstad, qui fait également partie du Groupe consultatif des Autochtones de la Défense, une organisation créée pour représenter les employés autochtones de la fonction publique travaillant pour la Défense nationale et les Forces armées canadiennes.
De nos jours, comme toujours, les militaires des communautés des Premières Nations, des Inuits et des Métis contribuent de manière importante aux institutions militaires du Canada, que ce soit dans le cadre des opérations de l’OTAN en Europe, des missions de maintien de la paix des Nations Unies ou de la défense du pays lui-même.
Le lieutenant-général Michael Wright, commandant de l’Armée canadienne, était l’une des personnes invitées à prononcer une allocution lors des commémorations. Quelques jours avant, il avait publié une déclaration où il disait : « Nous ne pouvons pas changer le passé, mais nous pouvons et devons continuer à valoriser les cultures autochtones dans notre travail tous les jours de l’année. »

Comments are closed.