FACE À FACE

March 4, 2020 texte de admin

Était-il acceptable que le général Christopher Vokes ordonne à ses troupes de raser la ville de Friesoythe, en Allemagne, au cours de la Seconde Guerre mondiale?

MARK ZUEHLKE est historien militaire et auteur des 12 tomes de la série Canadian Battle ainsi que du Canadian Military Atlas. Il a reçu le prix d’histoire du Gouverneur général de 2014 pour les médias populaires : le prix Pierre-Berton. [Illustrations de Joel Kimmel]

Avec le recul, qualifié par la morale moderne, la destruction délibérée, les 13 et 14 avril 1945, d’une grande partie de Friesoythe par des soldats canadiens est indéfendable. Les mots exacts du major-général Christopher Vokes auraient été les suivants : « Burn the fucking town (Brulez l’hostie de ville, NDT)! »

Il donna cet ordre parce qu’il croyait que le commandant de l’Argyll and Sutherland Highlander, le lieutenant-colonel Wigle, avait été tué par un civil. En réalité, Wigle avait été tué au cours d’une bataille rangée avec des soldats allemands qui prenaient d’assaut l’état-major de l’Argyll.

La plupart des membres de l’Argyll acceptèrent cependant sans broncher la rumeur concernant le tireur civil qui se répandit rapidement dans les rangs, puis qui parvint aux oreilles du commandement de la 4e Brigade de blindés jusqu’au brigadier Robert Moncel, et puis jusqu’à Vokes. Bien que Wigle n’eût dirigé l’Argyll que depuis février, il avait été décoré de l’Ordre du service distingué et avait été nommé officier de l’Ordre de l’Empire britannique pour son commandement au combat lors des batailles de la Rhénanie. Il s’était fait remarquer par le grand état-major de l’armée qui pensait lui offrir un rang supérieur, et il était populaire auprès de l’Argyll.

La rumeur engendra également un désir de vengeance. « Je conduisais un lance-flammes, déclara le soldat Harold Reid, et nous avons incendié toute la ville ». Ailleurs dans Friesoythe, après avoir regardé impassiblement le clocher d’une égli-se s’effondrer dans la structure enflammée qui le supportait, le soldat Donald Stark entra dans une maison, monta à l’étage, et jeta calmement une grenade de phosphore dans chacune des trois chambres.

Le mémorialiste militaire de la 4e Brigade écrivit qu’alors que la nuit tombait, « Friesoythe [était] un facsimilé raisonnable de L’Enfer de Dante ». Ce qui arriva à Friesoythe ne fut jamais versé aux dossiers et il n’y eut pas d’enquête. Après la guerre, l’historien militaire et lieutenant-colonel CP Stacey confirma l’incendie de Friesoythe en s’y rendant en personne. Il dit de l’incident qu’il s’agissait « de représailles erronées » et ne put découvrir ce qui avait suscité la rumeur du tireur civil.

« Il y a un durcissement certain du point de vue canadien », écrivit le mémorialiste de la 8e artillerie antiaérienne légère immé-diatement après. « Les civils de Friesoythe ont appris que la trahison ne paie pas. [L’Argyll] a été attaqué dans cette ville hier par des forces allemandes soutenues par des civils, et aujourd’hui toute la ville est rasée. Une expiation terrible, mais une expiation que les boches eux-mêmes connaissent et comprennent. Il semble maintenant que continuer à se battre soit une folie, mais tant que les Allemands fanatiques continueront d’accepter [le combat], la guerre se poursuivra. »

Ces mots vont droit au but. Lorsque la guerre tirait à sa fin, quand des Canadiens étaient tués à cause de ce qui était perçu comme étant une action de civils ou une collusion entre des civils et des soldats, cela invitait des repré-sailles brutales. Friesoythe en fut le parfait exemple. Injustifiable aujourd’hui, mais compréhensible dans le contexte de l’époque.

TERRY COPP est directeur émérite du Laurier Centre for Military and Strategic Disarmament Studies de l’Université Wilfrid Laurier. Il est l’auteur de nombreux livres et articles sur le rôle du Canada aux deux guerres mondiales. [Illustrations de Joel Kimmel]

Les historiens ont, dans l’ensemble, fermé les yeux sur les opérations menées par les armées alliées durant les dernières semaines de la guerre, bien que de nombreuses batailles y aient été aussi complexes que celles qui furent livrées à l’ouest du Rhin. Les combats du Canada aux Pays-Bas et en Allemagne étaient brefs, intenses et san-glants. Les combats dans les rues à Groningue, le siège de Delfzijl, la traversée du canal Küsten et la bataille de Leer furent particulièrement difficiles, car la fin de la guerre semblait imminente. Pour les soldats alliés, leurs ennemis étaient des bâtards sanguinaires prêts à mourir au nom du mal ou à se rendre deux minutes après avoir tué un de leurs camarades.

Personne ne prit la peine de leur expliquer qu’il était nécessaire de maintenir la pression pour rassurer les Russes qui craignaient un ralentissement ou la signature d’une trêve séparée avec l’armée allemande.

La 4e Division canadienne (blindée), épuisée par les combats à la trouée de Hochwald en mars, franchit le Rhin au début de la retraite allemande. Sa tâche, qui était de protéger le flanc gauche de la deuxième armée britannique, ne lui semblait pas très risquée, jusqu’au canal de Twente, où le Lincoln and Welland Regiment perdit 67 hommes avant la libération de Delden. En entrant en Allemagne, l’Argyll and Sutherland Highlanders du Canada nettoya Meppen et se mit en marche vers Oldenburg, objectif de la division.

Le Lake Superior Regiment s’avança sur un seul axe que les ingénieurs décrivirent comme « le cœur d’une tourbière qui ne permettait pas de déviation par rapport à un front droit et étroit » et captura Sögel le 9 avril. Mais lorsque les unités de soutien entrèrent dans le village, un groupement tactique allemand comprenant « de très jeunes hommes sans uniforme militaire discernable » contrattaqua, obligeant les hommes de l’ambulance légère no 12 à défendre leur infirmerie de campagne « à l’aide d’armes empruntées aux patients ». Cinq membres du personnel médical furent blessés.

Par la suite, les ingénieurs de la division utilisèrent de la dynamite pour détruire les bâtiments de Sögel puis se servirent des décombres pour construire la « route qui sombre » vers Oldenburg.

Après Sögel, même les adolescents les plus jeunes furent obligés de lever les mains et de retourner leurs poches quand ils se ren-daient. À Friesoythe, l’Argyll mena comme à son habitude une attaque bien pensée pour saisir la ville, mais son état-major fut attaqué et trois hommes, dont le commandant, le lieutenant-colonel Wigle, furent tués. Une rumeur circula selon laquelle Wigle aurait été tué par un civil, et quelques soldats de l’Argyll incendièrent plusieurs maisons en représailles. Cet incident aurait pu facilement être réprimé par des dirigeants responsables; au lieu de cela, le Mgén. Chris Vokes, officier promu bien au-dessus de ses capacités, ordonna la destruction totale de la ville. Plus de deux tiers des 391 bâtiments de Friesoythe furent détruits ou endommagés, y compris les deux églises. Vokes et les soldats qui obéirent à ses ordres ont déshonoré l’armée. Ils auraient dû en répondre en 1945 et le devraient encore aujourd’hui.

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