Le combat pour Salavat -Partie 4

Les ainés du village s’assemblent à la choura. [PHOTO : ADAM DAY]

Les ainés du village s’assemblent à la choura.
PHOTO : ADAM DAY

La confiance des Afghans hasardée

La présente est la quatrième partie de notre reportage sur les efforts déployés par une petite unité canadienne dans le but de gagner la confiance des habitants d’un village situé au cœur du pays des talibans, en automne dernier. Le 1er Peloton de la Compagnie alpha de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry se trouve à Salavat depuis une semaine et demie, logé dans l’enceinte d’une petite école à la périphérie du village. Il lutte pour accrocher les villageois quelque peu hostiles du centre du district de Panjwai, l’endroit le plus dangereux de la province de Kandahar pour les Canadiens.

Jour 9 – Une choura n’a pas lieu et une mission de déminage vers l’est est précipitée

Depuis les années que les Forces canadiennes font la guerre en Afghanistan, des choses se sont améliorées dans le domaine des opérations. Il y a des hélicoptères canadiens pour le transport des troupes et des approvisionnements, par exemple; moins de Canadiens  meurent donc dans les convois le long des sentiers parsemés de bombes dans l’arrière-pays. Et le militaire lui-même semble s’être mieux adapté aux exigences extraordinaires de la guerre. En 2006, beaucoup de soldats et de dirigeants semblaient dispos relativement à la complexité du conflit et enclins à une sorte d’optimisme bureaucratique : on pourrait appeler cela l’influence du commandement. C’était une tendance qu’avaient certains, d’ignorer les difficultés apparentes et, insouciants, de transmettre les bonnes nouvelles à la chaine de commandement, apparemment dans le but de se faire valoir. Bien qu’on m’ait assuré qu’il s’agit là d’une vieille tradition militaire — rien de plus qu’une sorte de carriérisme inconséquent — les problèmes qui en résultaient sur le terrain étaient sérieux : si tout un chacun ne communiquait que les bonnes nouvelles à ses supérieurs, les politiques et les directives en sens inverse ne risquaient pas d’être très judicieuses pour la situation telle qu’elle était réellement.

Il n’y a rien de mal à dire qu’actuellement les Forces canadiennes, ou tout au moins les membres de la PPCLI, prennent très au sérieux le devoir de percevoir et de rapporter la situation réelle, quel qu’en soit le degré d’atrocité ou de futilité.

Le mardi 20 octobre 2009, la situation à la maison de peloton, à Salavat, était des plus futiles. Le capitaine Bryce Talsma, commandant facile à vivre du peloton, avait choisi ce jour-là pour essayer de réunir les ainés du village pour la première fois : d’organiser une choura, comme on dit là-bas. Mais étant donné que l’influence des Canadiens chez les villageois était, pour l’instant, inexistante, dirait-on, rares étaient les membres du 1er Peloton qui avaient bon espoir que les villageois se montrent à la base canadienne.

Le 1er Peloton rencontre des résidants de Salavat. [PHOTO : ADAM DAY]

Le 1er Peloton rencontre des résidants de Salavat.
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Le caporal John Little, ambassadeur amical du peloton sur qui on pouvait compter pour égayer la compagnie, commença la ma­tinée en s’asseyant sur le sable chaud au milieu de l’enceinte de l’école, et se mit à jouer son nouveau rôle de devin militaire pour amuser un petit groupe de soldats. « Il y a 40 p. 100 de probabilités d’hostilités aujourd’hui, dit-il gravement pour se moquer des météorologues, avec une possibilité d’embuscade à la grenade propulsée par fusée qui se dégagera en soirée et de la mise en place d’EEI au cours de la nuit. Aucune possibilité de choura ce matin. »

Bien que les détails expliquant pourquoi la choura n’aura pas lieu étaient cédés au domaine des rumeurs (principalement que le commandant de l’Armée national afghane (ANA), le lieute­nant Saed, avait dit aux ainés de ne pas venir; ou que les talibans leur avaient dit de ne pas venir, ou les deux, ou que c’était la même chose), les soldats n’en tenaient pas vraiment compte. La seule partie qui avait de l’importance, c’était qu’une section au grand complet avait été prête depuis l’aube pour assurer la sécurité de quelque chose qui n’avait pas eu lieu, bien entendu, mais qui n’avait été écartée officiellement que juste avant le diner.

Le sergent Dwayne MacDougall mena une révision posté­rieure au combat simulée après que sa section se fut tenue prête dans le stationnement chaud et poussiéreux pendant des heures.

Le caporal-chef Shane Stackpole fut le premier à donner son avis : « Au réveil, on nous a ordonné de nous équiper. Ça s’est bien passé. Vous vous êtes tous bien comportés. Ensuite, on a fait le pied de grue pendant quatre heures, alors que la mission fut changée ou annulée trois fois. Un bon boulot, là aussi. On a peut-être trop attendu debout, on se serait probablement affai­blis si on avait dû attendre encore longtemps. On va travailler ça. »

Les soldats de la section, amusés, se prélassaient dans la chaleur étourdissante en attendant d’être remerciés.

« À la dérive dans un océan de confusion », dit Talsma en passant au pas de course et démontrant son penchant pour les citations sorties d’on ne savait où.

Quant à l’ennemi, il était toujours dans les environs. Et les villageois n’étaient toujours pas convaincus des bonnes intentions du 1er Peloton. Le moment était venu de partir en patrouille.

L’école où habite le peloton est située au bord d’une plaine broussailleuse et inhabitée longue et sèche. À un kilomètre au nord se trouve le village de Mohajerin, où est située une autre maison occupée par un peloton canadien. Au sud, il y a Salavat et, au-delà, Nakhonay. À l’ouest se trouvent les abords habités de Bazaar-e-Panjwai, capitale du district. À l’est, il y a un enchainement de routes et de petits villages qui, à ce moment-là, étaient encore essentiellement inexplorés.

Ainsi, le premier devoir était donc de fouiller la route vers l’est à la recherche de dispositifs explosifs : les bombes mises en place par l’ennemi pour exploser si une cible anti-talibans se bala­dait à leur portée.

La pénible tâche du déminage de la route fut confiée à l’attachement du 1er Régiment de génie de combat commandé par le sergent Travis Bramble. Aller trainer le long du chemin de terre, détecteur de métal en main, à la recherche de bombes de fabrication inconnue, peut-être en plastique, ne pouvait pas être très amusant. Mais, curieusement, les sapeurs semblaient être heureux de le faire.

Le caporal John Little (à g.) et le sergent Craig Donaldson. [PHOTO : ADAM DAY]

Le caporal John Little (à g.) et le sergent Craig Donaldson.
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Les détecteurs de bombes se mirent au travail et les gars de l’infanterie se dispersèrent dans les champs. Quand un démineur tomba sur quelque chose qui avait déclenché son détecteur, Bramble recula d’une dizaine de pieds pour s’en éloigner. Ce n’était pas grand-chose, mais ça en dit long sur ce qui doit se passer ici pour empêcher les blessures multiples ou la mort qu’un seul engin pourrait provoquer.

L’infanterie et la presse se tenaient loin de la scène, heureuses d’observer et de commenter les procédés pendant que le sapeur creusait le bas-côté à la recherche d’explosifs. « Ce qui est bien, c’est qu’on ne sentirait rien s’il y en avait une qui nous frappait, dit le soldat Tom Bryson. Ce qu’il y a de mal, c’est qu’on ferait partie de la société des vaporisés pourpres. »

Après les longues recherches des sapeurs, toutefois, aucune bombe ne fut été découverte et la patrouille quitta la route pour arriver aux alentours d’un village : son premier objectif avait été réalisé.

Jusqu’à ce moment-là, le 1er Peloton avait été très prudent autour des résidants de Salavat : chaque fois qu’une patrouille tombait sur des gens de la place, elle les fouillait soigneusement avant de leur permettre de se mêler à la patrouille. C’est à ce moment-là que le protocole fut abandonné. Ensuite, au crépuscule, après être revenue à Salavat par le sud sans avoir vu qui que ce soit, la patrouille s’est dirigée vers le nord, à travers le centre-ville. Au début, le caporal Little en avant, la patrouille prenait le temps de stopper chaque villageois, de le fouiller, de lui poser des questions, mais au bout d’à peu près une heure, un mélange d’impatience et de confiance s’installa et les Canadiens conduisirent essentiellement directement à travers la ville en boue, parmi des hordes d’Afghans qui se tenaient dans les rues étroites, émerveillés par le défilé d’infidèles en blindés.

Bien que de s’exposer au feu ennemi à travers la ville ne faisait pas partie du protocole habituel, personne n’en était vraiment responsable. John Little était en avant, comme il l’était presque toujours, et s’il y a une chose qui a précipité la nouvelle technique de la patrouille, c’est sa frustration croissante envers l’interprète qui semblait incapable de transmettre de simples ordres aux villageois. « Tu ne transmets pas les instructions très bien, n’est-ce pas? », Little cria à l’interprète après que le troisième Afghan d’affilée eut fait le contraire de ce qu’on lui demandait.

Les sapeurs à la chasse aux mines. [PHOTO : ADAM DAY]

Les sapeurs à la chasse aux mines.
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Outre les circonstances ayant trait à l’interprète, il y avait la situation concernant Little lui-même. Bien qu’il ne sortait certainement pas de la norme, en tant que soldat, en ce qu’il aimait l’aventure périlleuse, Little semblait se lancer un peu trop vite vers le grabuge. Si la situation était dangereuse, Little s’y trouvait presque certainement. Pourquoi en était-il ainsi? Mystère. Peut-être prenait-il la tête afin que personne d’autre ne fut obligé de le faire, peut-être avait-il des raisons personnelles de le faire, mais à chaque patrouille, il était invariablement en avant, au front, servant de détecteur de mine autant que de guetteur d’embuscade.

On ne sera pas surpris de la farce que Little fit relativement à sa tendance à prendre des risques. « Je viens de m’avouer vaincu à ce voyage-ci, dit-il. On peut faire tellement de bonnes choses dans la vie quand on s’est avoué vaincu et qu’on a accepté la mort. On a des pouvoirs spéciaux.

Par la suite, le major de la Compagnie alpha, Ryan Jurkowski, prit quelques instants pour expliquer pourquoi, d’après lui, les opérations devraient aller lentement à Salavat. « On attend le bon moment pour voir ce qu’on peut faire pour les aider davantage. On attend qu’il y ait un bon équilibre entre la confiance et la présence imposante de l’ANA pour voir exactement ce qu’on peut faire pour Salavat.

« En attendant, on a un impact sur les opérations de l’ennemi. On voit beaucoup d’intimidation chez les gens des communautés environnantes. On essaie de cibler ça et de le supprimer. À un moment donné les insurgés décideront soit de se frotter à nos voies de communication, soit de s’en aller, soit tout simplement de nous laisser tranquilles. »

L’ainé de Salavat Hajji Pir Mohammed prend la parole à la choura. [PHOTO : ADAM DAY]

L’ainé de Salavat Hajji Pir Mohammed prend la parole à la choura.
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Jour 10 — Une choura a vraiment lieu et Saed montre, plus ou moins, son patriotisme envers l’Afghanistan

La journée commença tôt par une vraie tragédie : deux des seaux qui servaient de latrines ont été volés pendant la nuit ou très tôt le matin. Au début, on soupçonna la police nationale afghane (PNA), qui avait semblé, à un moment donné, jouer son rôle dans la choura qui était prévue. Les soupçons restèrent fixés sur la PNA pendant la journée, mais les sceaux ne furent pas retrouvés.

La PNA était ici, finalement, pour servir d’escorte à Hajji Baran, le dirigeant du district de Panjwai, homme corpulent à forte barbe et habillé d’une bure immense qui, curieusement, faisait les cent pas sur le toit de la petite école blanche. On ne savait pas vraiment comment il était monté là-haut.

Un petit groupe de soldats l’observait, se demandant pourquoi un personnage très en vue comme lui se trouvait sur le toit de leur dortoir. « Ça, c’est étrange, dit le caporal-chef Guilmane, ce n’est pas normal. » Il se tourne vers un autre soldat. « Je l’ai vu monter, mais je n’ai rien fait. Je me suis dit que quelqu’un devait être au courant de ce qui se passait. »

Le lieutenant Saed prononce son discours et le capitaine Talsma (au premier plan) et Hajji Baran l’écoutent. [PHOTO : ADAM DAY]

Le lieutenant Saed prononce son discours et le capitaine Talsma (au premier plan) et Hajji Baran l’écoutent.
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« Il est probablement en train de scruter la place », dit un autre soldat.

Baran est descendu du toit peu après, toutefois, lorsqu’une vague d’excitation traversa la maison du peloton : des ainés afghans s’approchaient de la base. Il semblait que la choura allait avoir lieu.

Ce fut un faux départ. Baran et Talsma sortirent à la rencontre des Afghans à barbe blanche venant de Mohajerin, en traversant les champs vers le nord.

Baran commença par les gronder. « Pourquoi n’êtes-vous que trois? Je suis ici, alors tous les ainés de votre village devraient être ici pour me voir. »

« Il y a beaucoup d’animaux malfaisants dans le village, répondit l’un d’eux. Les autres ont peur ». Un des hommes montra une lettre des talibans qui avait été clouée à une porte pendant la nuit. D’après le traducteur, la lettre menaçait de mort tout villageois qui assisterait à la choura.

Baran ne se laissa pas impressionner. Il leur dit d’expulser les insurgés de leur village.

« Je ne peux pas créer la sécurité, répondit un des villageois. C’est à vous de le faire », dit-il en indiquant Baran et les Canadiens de la main.

Baran resta insensible. Il les gronda longuement à propos de la lâcheté de leur village et puis les renvoya sans cérémonie.

La choura ayant évidemment pris fin avant même de commencer, Talsma salua de la tête les hommes qui s’en allaient et Baran bougonna à propos de sa fierté. Talsma semblait s’habituer à l’inattendu et commencer à prendre plaisir aux surprises et aux déceptions.

Il se tourna vers moi : « Comment vont tes espoirs? » me demanda-t-il.

« Je ne sais même pas ce que ce mot signifie ici », répondis-je.

Il se mit à réfléchir un instant. « Quand la boite de Pandore a été ouverte et que toutes les horreurs ont infesté le monde, tout ce qui restait, c’était l’espoir. »

J’en suis resté muet. Il me sourit et partit faire je ne sais quoi, probablement planifier une autre choura.

De retour à la base, Baran et son équipe qu’on soupçonnait d’avoir volé les sceaux réchauffaient leurs camionnettes fauves en prévision d’un départ rapide. C’est à ce moment-là que quelqu’un dans une des tours de guet attira l’attention sur 30 à 40 Afghans, au sud, qui venaient vers la base. Les ainés de Salavat venaient parlementer.

La caporale infirmière Becky Hudson examine un villageois pendant la patrouille. [PHOTO : ADAM DAY]

La caporale infirmière Becky Hudson examine un villageois pendant la patrouille.
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Il s’agissait d’un dénouement capital. Plusieurs semaines après l’arrivée des Canadiens — le Royal 22e avait établi la base et l’avait défendue pendant l’été et le début de l’automne — il y avait toujours fort peu d’indications que les villageois coopèreraient, mais 10 jours après l’arrivée du 1er Peloton, les ainés étaient venus conférer.

Talsma organisa rapidement un détachement de réception et se mit à préparer une aire de rencontre à côté de la base, dans un champ abandonné.

Les villageois y furent introduits. Des dizaines d’Afghans à barbe blanche s’assirent à même le sol dur autour de Baran, Talsma et Saed. « Nous avons peur que les soldats de la FIAS (Force internationale d’assistance à la sécurité) tirent sur nos enfants », dit un ainé.

« Dites aux insurgés de ne pas se battre dans le village et ça n’arrivera pas », répondit Baran.

« Ce n’est pas la meilleure solution que de patrouiller à travers le village comme ils le font », dit un villageois en faisant un geste vers les Canadiens.

« On ira où on veut, répondit Baran avec intransigeance. On peut installer des postes de contrôle où on veut. Personne ne peut nous en empêcher. »

C’est probablement l’attitude incendiaire de Baran qui amorça la dispute et, peu après, une bonne douzaine d’ainés criaient à tue-tête, Baran hurlant tout autant qu’eux. Les interprètes abandonnèrent leur besogne.

Et puis une chose inattendue arriva : Saed prit les choses en main. Alors que Baran restait assis à se chamailler avec les villageois, Saed se leva et prononça un discours de presque 20 mi­nutes. Le discours, merveille de rhétorique, fut magistralement prononcé : debout devant les villageois, le lieutenant de l’ANA parlait d’un ton furieux; il criait, lançait son chapeau par terre, gesticulait sauvagement; il montrait tout le charme de l’homme fort.

Le discours fit naitre des idées intéressantes sur le point de vue d’un Afghan relativement au conflit, ce qui est assez rare pour qu’on le remarque.

« Croyez en Dieu! dit-il pour commencer. Ne croyez pas les mots des hommes. J’étais ici du temps des talibans et je me suis battu avec les Russes, et je suis ici maintenant.

« L’uniforme que je porte n’est pas un uniforme américain. C’est mon uniforme. Je ne suis pas un lâche. Je sais que des Arabes, des Tchétchènes, des Pakistanais viennent ici, mais j’ai assez de fierté pour ne pas les laisser vous intimider. Si vous avez des problèmes, dites-moi où et qui, que je m’en occupe. »

Un des thèmes du discours de Saed était un plaidoyer pour l’unité des Afghans afin d’en arriver à la paix et à la sécurité. Il dit même que, si les talibans gagnaient, il allait travailler pour eux. En même temps, il argumentait contre les méthodes brutales des talibans. « Le taliban n’a rien d’étrange à mes yeux. Il est afghan. Il est ma main, mon bras, mon genou, une partie de ma culture, mon peuple, quoi qu’il advienne. Si un taliban fait des choses pour soutenir sa famille, qu’il vienne nous voir et nous le soutiendrons. Nous vous donnerons des emplois. Vous n’êtes pas obligés de détruire votre village et vos gens.

Le sergent Dwayne MacDougall s’entretient avec une personne de la place. [PHOTO : ADAM DAY]

Le sergent Dwayne MacDougall s’entretient avec une personne de la place.
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« Nous n’avons pas peur des talibans. J’ai des gens à mes côtés qui sont de braves gens, et je mettrai un soldat dans chaque maison s’il le faut. Et s’ils veulent encore venir, ils devront passer à travers moi. Je suis prêt au sacrifice. On ne devrait pas avoir peur de ces talibans. On n’a peur que de Dieu. On n’a pas peur des hommes qui détruisent les écoles et qui tuent les gens. Ce n’est pas ça, l’islam. Ce n’est pas un djihad. Le Coran ne dit pas de faire ça.

« Dieu ne m’a pas donné le pouvoir de tuer des enfants ou la police ou l’ANA. Même en tant que talibans, si vous arrivez à prendre le pouvoir demain, n’avez-vous pas besoin de l’ANA? de la PNA? Alors pourquoi nous tuez-vous? On est tous afghans. »

Les villageois restèrent assis silencieusement pendant que Saed parlait. Et le temps passait. Il attaqua les talibans sur à peu près tous les fronts, argumentant même que l’argent était leur principal intérêt. « Si les talibans veulent réussir quelque chose, pourquoi ne viennent-ils pas ici me parler? Laissez-les venir; on discutera. Nous avons notre fierté. Nous avons notre histoire. Mais quand on voit de l’argent, on s’attendrit. On se vend les uns les autres pour de l’argent. Les talibans, c’est moi; c’est mon père, mon oncle, mon frère. Peut-être qu’ils sont forcés de faire ça. Ils le font pour de l’argent. Ce n’est pas ça, un djihad. Les talibans font ça pour leurs poches; ça ne fait pas partie de l’islam. Ils font le djihad pour se remplir les poches sur le dos de l’islam. Peu importe combien d’argent vous gagnez, ou ce que vous faites, en fin de compte vous allez mourir et le jour où vous vous trouverez devant Dieu, qu’est-ce que vous allez lui dire à propos de votre vie?

« Gens de Salavat, je vous en supplie, ne faites pas de la religion une partie de vos affaires, ne vous servez pas de votre religion pour gagner de l’argent. Dieu ne vous en sera pas reconnaissant et vous n’aurez rien à lui dire. Vous n’irez pas au paradis. Tout le monde est venu nous bombarder, que ce soient les pays de l’Ouest ou les talibans. Ils veulent faire un paradis en Afghanistan. Je ne veux pas de ce paradis.

« Qu’est-ce que c’est que ce djihad? Allez-vous couper la tête aux innocents? Qu’est-ce que c’est que ce djihad? Le prophète n’a jamais dit de faire des kamikazes dans le bazar, de tuer des femmes et des enfants innocents. Ce n’est pas ça, l’islam. Et si je mens, que quelqu’un se lève et le dise. »

Dans une partie de son discours qui, une fois traduit, fit réfléchir quelques officiers canadiens, Saed fit plusieurs promesses aux villageois qui étaient essentiellement impossibles à tenir.  « Je sais que tout le monde a une arme, et si vous n’en avez pas, venez me voir et je vous en donnerai une, a-t-il dit. J’ai déjà dit que j’apporterai la lumière à chaque maison et si ça ne se produit pas, je ne construirai pas un seul mur. »

Dans la dernière partie de son discours, Saed adressa un  ultimatum aux villageois. Ce n’était pas exactement une me­nace, c’était une instruction : ils allaient devoir arrêter leur double jeu et choisir qui appuyer. « Je suis ici pour votre sécurité. C’est votre droit. Demandez vos droits et vous les obtiendrez. Exigez-les. Prenons tous la même voie. Faisons encore plus d’efforts. Quant à ces étrangers, ces FIAS, ils sont venus vous aider. Nous les avons invités à venir ici. Le président Hamid Karzai les a invités. S’ils étaient ici pour prendre le pays par la force, moi aussi je serais du côté des talibans pour lutter contre eux.

« Quoi que vous fassiez, la chose la plus importante de l’islam, c’est que vous ne mentiez pas. Ici, du plus jeune de nos enfants jusqu’à nos ainés, nous mentons tous les jours. On dit des mensonges. C’est mal. Vous me mentez. Vous me trompez. Soyez bons envers moi, ou soyez méchants envers moi, que je sache qui est mon ennemi. Vous devez prendre une décision : vous êtes avec nous ou contre nous. Je pourrai alors voir mon ennemi et me battre avec lui. Vous devez vous mettre d’accord à propos de ce que vous allez faire. Si vous n’êtes pas contents de ce que j’ai dit, vous pouvez me tirer dessus. »

Et sur ce, Saed s’assit. Les villageois gardèrent le silence quelques instants. D’après l’interprète canadien-afghan, il s’était agi d’un discours ardent. Il avait été tout aussi audacieux que menaçant et son créateur, Saed, s’était effectivement établi en tant qu’autorité dans la région.

Talsma avait l’air très intéressé. Il dit par la suite que les bribes du discours de Saed qu’il avait entendues par l’intermédiaire de l’interprète l’avaient intrigué. Ce n’est qu’une fois le discours traduit qu’il apprit que Saed avait promis l’électricité et des armes aux villageois. Et qu’il leur avait dit de choisir d’être avec nous ou contre nous.

Les villageois parlèrent entre eux et puis un ainé se leva pour répondre. La réunion était finie, dit-il, les ainés allaient partir et décider ce qu’ils allaient faire. Soit qu’ils resteraient et commenceraient à coopérer avec Saed et les Canadiens, soit qu’ils quitteraient tous le village.

Ils reviendraient donner leur réponse dans deux jours.

S’ils décidaient de partir, la maison du peloton à Salavat perdrait instantanément sa pertinence. S’ils décidaient de rester, ce serait le premier pas vers le succès. C’était un moment décisif comme il en arrive probablement dans n’importe quel long effort de contrinsurrection. Les villageois allaient avoir recours à un référendum pour décider s’ils se mettraient du côté de leur gouvernement ou non.

Ce même soir-là, les officiers du 1er Peloton discutèrent avec étonnement de ce qui s’était passé pendant la journée. Saed avait émergé en tant que partie prenante d’un type tout à fait différent et le combat pour Salavat devenait intéressant.

« Si les villageois restent, dit un soldat, c’est comme si on  gagnait une bataille. »

L’adjudant Eisan réagit à cela. « À cette guerre, personne ne “gagne”. Le monde parle de “gagner”, mais je ne pense pas que ça puisse arriver ici. »

Personne ne se montra en désaccord avec lui.

Dans le dernier fascicule : Les villageois votent sur l’avenir de Salavat.

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