{"id":66,"date":"2007-01-01T22:02:35","date_gmt":"2007-01-02T03:02:35","guid":{"rendered":"http:\/\/28330.vws.magma.ca\/fr\/?p=66"},"modified":"2008-01-27T22:35:08","modified_gmt":"2008-01-28T03:35:08","slug":"voyage-sentimental","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/2007\/01\/voyage-sentimental\/","title":{"rendered":"Voyage sentimental"},"content":{"rendered":"<h1><\/h1>\n<p>&#8220;Savez-vous ma ch\u00e8re, nous n&#8217;avons jamais pens\u00e9 au divorce.                   Nous avons pens\u00e9 au meurtre, mais jamais au divorce&#8221;, dit en                   ricanant Lena Condon, une \u00e9pouse de guerre minuscule originaire                   d&#8217;Irlande. Nous sommes le 6 novembre et c&#8217;est l&#8217;une des plus                   de 200 \u00e9pouses de guerre, et environ 150 membres de leur famille,                   qui vont de Montr\u00e9al \u00e0 Halifax \u00e0 bord du train des \u00e9pouses                   de guerre de VIA rail Canada.<\/p>\n<p>Je suis venue peindre ces femmes, alors je me mets \u00e0 explorer                   les voitures \u00e0 la recherche des \u00e9pouses. Je n&#8217;ai pas besoin                   de chercher longtemps car elles sont partout, qui racontent                   leurs souvenirs, font des farces et chantent de vieilles chansons.                   C&#8217;est un paradis pour portraitistes. Ce voyage est un cadeau.<\/p>\n<p>C&#8217;est une diff\u00e9rente sorte de cadeau pour les \u00e9pouses. De                   grandes r\u00e9ceptions ont lieu dans les gares de VIA Rail le long                   du parcours et, dans presque chaque collectivit\u00e9, la filiale                   locale de la L\u00e9gion est l\u00e0 pour mettre de la couleur. Une grande                   partie des femmes ont des larmes aux yeux, le visage coll\u00e9 \u00e0 une                   fen\u00eatre du train, \u00e9tonn\u00e9es de la chaleur des gens dehors. \u00c0 Campbellton                   (N.-B.), une foule s&#8217;est assembl\u00e9e \u00e0 6 h 15. Les gens de la                   ville, dont la garde du drapeau de la filiale Campbellton et                   les dames auxiliaires qui sont venus, en uniforme, pour les                   saluer en cette aube gris\u00e2tre, brandissent des pancartes o\u00f9 ils                   ont \u00e9crit Welcome War Brides (bienvenue aux \u00e9pouses de guerre).<\/p>\n<p>Entre les haltes dans les gares, les femmes me racontent leurs                   histoires, les bonnes et les mauvaises, et chaque accent m\u00e9lodieux                   accro\u00eet le charme de la narration.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9pouse de guerre \u00e9cossaise Elizabeth Radford me dit &#8220;Nous                   nous sommes mari\u00e9s sans permission. On l&#8217;a mis au CAQ (consign\u00e9 aux                   quartiers) \u00e0 nettoyer les casseroles, et il a perdu sa solde                   pendant un certain temps. Ma fille est n\u00e9e avant qu&#8217;on nous                   ait donn\u00e9 la permission. Il est parti le lendemain du jour                   J et il a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 gravement le 29 ao\u00fbt 1944. J&#8217;ai eu un                   t\u00e9l\u00e9gramme ce jour-l\u00e0, et je n&#8217;en ai plus eu de nouvelle jusqu&#8217;\u00e0 la                   fin du mois de septembre. Une balle l&#8217;avait atteint aux intestins.                   Je suis arriv\u00e9e \u00e0 Halifax le 11 avril 1945 et il est revenu \u00e0 bord                   d&#8217;un navire h\u00f4pital plus tard durant le m\u00eame mois. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9e \u00e0 Keyes,                   un petit endroit au Manitoba. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e dans une ville,                   alors je n&#8217;avais aucune id\u00e9e de ce qui m&#8217;attendait. Les premi\u00e8res                   ann\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 bien difficiles. J&#8217;ai m\u00eame appris \u00e0 traire les                   vaches. Je faisais l&#8217;\u00e9levage des cochons et je les allaitais                   avec une bouteille&#8230;Sept ans ont pass\u00e9 avant que je retourne                   chez nous en \u00c9cosse.&#8221;<\/p>\n<p>Il y a beaucoup de rires et quelques larmes lorsque les \u00e9pouses                   rem\u00e9morent la guerre, leur travers\u00e9e de l&#8217;Atlantique et leurs                   premi\u00e8res ann\u00e9es solitaires au Canada. Elles sont venues d&#8217;Angleterre,                   d&#8217;\u00c9cosse, d&#8217;Irlande, des Pays-Bas et m\u00eame d&#8217;Italie. Certaines                   n&#8217;avaient connu leur mari que pendant quelques semaines, mais                   la passion de la guerre les faisait vivre intens\u00e9ment, elles                   n&#8217;avaient pas de temps \u00e0 perdre. Entre 1942 et 1948, environ                   48 000 \u00e9pouses de guerre et 22 000 enfants sont venus au Canada                   de Grande-Bretagne et d&#8217;ailleurs en Europe. La grande majorit\u00e9 d&#8217;entre                   eux sont arriv\u00e9s en 1946.<\/p>\n<p>Beaucoup se sont retrouv\u00e9s nulle part, pas d&#8217;eau courante                   et un biplace plut\u00f4t que deux toilettes.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9pouse de guerre anglaise Brenda Burtenshaw-Butt se rappelle                   le vieux temps. &#8220;J&#8217;allais \u00e0 l&#8217;\u00e9cole quand la guerre a \u00e9clat\u00e9 et                   j&#8217;\u00e9tais mari\u00e9e quand elle a fini. C&#8217;\u00e9tait un autre monde. Les                   hommes grandissaient vite et nous aussi&#8230; Un jour, quelqu&#8217;un                   est venu frapper \u00e0 la porte de chez moi : c&#8217;\u00e9tait un aum\u00f4nier                   qui \u00e9tait venu me dire qu&#8217;il (mon \u00e9poux) avait commenc\u00e9 les                   formalit\u00e9s administratives pour m&#8217;\u00e9pouser. J&#8217;ai dit qu&#8217;il ne                   m&#8217;avait pas demand\u00e9! L&#8217;aum\u00f4nier m&#8217;a r\u00e9pondu que de toute fa\u00e7on,                   si j&#8217;allais l&#8217;\u00e9pouser je devrais m&#8217;y mettre car il (mon mari)                   prenait le d\u00e9part vers le continent dans six jours [&#8230;]. Je                   ne l&#8217;ai m\u00eame pas reconnu quand il est revenu au bout d&#8217;un an.                   Je suis arriv\u00e9e \u00e0 un petit port isol\u00e9 de Terre-Neuve.&#8221;<\/p>\n<p>Juste avant que le train entre en gare \u00e0 Halifax, je rencontre                   Lena Condon dans la voiture Skyline. Elle est avec sa fille                   et cinq \u00e9pouses de guerre de Peterborough (Ont.). &#8220;J&#8217;ai rencontr\u00e9 mon                   mari en rentrant chez moi apr\u00e8s une danse. Il \u00e9tait devant                   un bistro, m&#8217;a salu\u00e9e [&#8230;]deux mois apr\u00e8s il m&#8217;a demand\u00e9 de                   l&#8217;\u00e9pouser. \u00c0 son d\u00e9c\u00e8s, nous \u00e9tions mari\u00e9s depuis 60 ans.&#8221; Ses                   yeux irlandais scintillants se mouillent un instant en racontant                   son histoire. &#8220;Il avait \u00e9t\u00e9 en Hollande et il est revenu chez                   nous avant moi. Je l&#8217;ai suivi \u00e0 bord du Queen Mary. C&#8217;\u00e9tait                   le grand luxe, des nappes blanches, du pain blanc comme on                   n&#8217;en avait pas vu depuis des ann\u00e9es, et quelqu&#8217;un qui nous                   servait!&#8221;<\/p>\n<p>Elle se souvient du voyage en train jusqu&#8217;en Ontario. &#8220;Je                   ne connaissais personne. Je n&#8217;avais vu mon \u00e9poux qu&#8217;en uniforme.                   Et puis quand j&#8217;ai vu un homme \u00e0 la gare qui portait un chapeau,                   je me suis demand\u00e9 si c&#8217;\u00e9tait lui; et \u00e7a l&#8217;\u00e9tait. On ne les                   reconna\u00eet plus quand ils ne portent plus l&#8217;uniforme. On souffre                   du mal du pays jusqu&#8217;au premier voyage de retour. Nos fr\u00e8res                   et nos soeurs nous manquent, et maman. La famille est imbattable.                   Nous nous sommes \u00e9crit chaque semaine et quand on se sentait                   plus solitaire que d&#8217;habitude, on \u00e9crivait deux lettres, et                   on y versait quelques larmes.&#8221;<\/p>\n<p>\u00c0 Halifax, les \u00e9pouses passent \u00e0 travers une foule accueillante                   et puis le long d&#8217;une ligne de r\u00e9ception incluant le premier                   ministre de la Nouvelle-\u00c9cosse Rodney MacDonald. Huit provinces                   ont nomm\u00e9 2006 l&#8217;ann\u00e9e de l&#8217;\u00e9pouse de guerre, et en l&#8217;honneur                   de l&#8217;occasion, le Quai 21 s&#8217;est associ\u00e9 \u00e0 VIA Rail Canada pour                   organiser des c\u00e9l\u00e9brations dans la ville.<\/p>\n<p>Le 8 novembre commence par un service religieux non confessionnel                   au quai et cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0, 18 couples renouvellent leurs                   voeux au milieu d&#8217;une m\u00eal\u00e9e m\u00e9diatique agit\u00e9e. Quelques minutes                   avant le service de mariage, un des mari\u00e9s, Joe Cummings, me                   fait signe de le rejoindre. &#8220;La premi\u00e8re fois que je me suis                   mari\u00e9 j&#8217;avais ajout\u00e9 des assises plantaires dans mes souliers&#8221;,                   il sourit et se penche de c\u00f4t\u00e9 dans son fauteuil roulant pour                   que je puisse voir la pile de journaux sous son derri\u00e8re. &#8220;Maintenant                   c&#8217;est dans mon fauteuil qu&#8217;il me faut m&#8217;\u00e9lever.&#8221; Son \u00e9pouse                   Phyllis et lui se sont mari\u00e9s le 6 octobre 1945.<\/p>\n<p>Ce soir-l\u00e0, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 ramass\u00e9es par des cal\u00e8ches, les \u00e9pouses                   sont amen\u00e9es \u00e0 un gala avec banquet au Quai 23.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, nous nous assemblons \u00e0 la gare de trains                   pour le voyage de retour \u00e0 bord du train que VIA rail a baptis\u00e9 le                   Train des troupes, lequel va se rendre \u00e0 Ottawa. Environ 20                   anciens combattants se joignent \u00e0 nous qui se rendent \u00e0 Ottawa                   pour participer \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie nationale du jour du Souvenir                   organis\u00e9e par la Direction nationale de la L\u00e9gion royale canadienne.<\/p>\n<p>Je demande \u00e0 un gentilhomme \u00e9l\u00e9gant, Trefley Poirier, pourquoi                   il voulait venir. &#8220;Je suis venu simplement parce que c&#8217;est                   le dernier Train des troupes. Tout de suite apr\u00e8s la guerre                   nous \u00e9tions si occup\u00e9s \u00e0 gagner notre vie, et pendant nombre                   d&#8217;ann\u00e9es j&#8217;ai essay\u00e9 d&#8217;oublier mon pass\u00e9. Je ne voulais pas                   parler de ce que j&#8217;avais endur\u00e9 [&#8230;]. Je voulais voir le d\u00e9fil\u00e9 du                   jour du Souvenir \u00e0 Ottawa. Il se pourrait que ce soit la derni\u00e8re                   fois que j&#8217;ai l&#8217;occasion d&#8217;y aller.&#8221;<\/p>\n<p>\u00c0 Ottawa, le 11 novembre, le temps est maussade. N\u00e9anmoins,                   les \u00e9pouses de guerre et les anciens combattants s&#8217;assemblent                   sous la pluie froide au Monument comm\u00e9moratif de guerre du                   Canada. Devant moi, un ancien combattant de 84 ans descendu                   du train se tient tout droit alors que la pluie coule contre                   son cou, \u00e0 travers son manteau et jusqu&#8217;\u00e0 son dos maigre. Il                   me dit par la suite qu&#8217;il lui a fallu deux jours pour se r\u00e9chauffer.<\/p>\n<p>Les \u00e9pouses de guerre et les v\u00e9t\u00e9rans de la guerre nous offrent                   les histoires de notre nation et, lorsque je les peins, je                   suis \u00e0 nouveau frapp\u00e9e par leur humour et leur dignit\u00e9. Il                   y a tant de vie dans leurs expressions et, par la suite, quand                   je dispose l&#8217;aquarelle en couches sur le papier, leurs traits                   peu \u00e0 peu se d\u00e9finissent. Une fois de plus, au fur et \u00e0 mesure                   que la couleur se constitue, j&#8217;entends les accents du terroir,                   les inflexions et les intonations des \u00e9pouses ainsi que les                   histoires des hommes qui les ont \u00e9pous\u00e9es. Nombre de ces mariages                   ont \u00e9t\u00e9 longs et productifs, ce qui pourrait sembler \u00e9trange                   chez des couples qui se sont mari\u00e9s si rapidement, mais c&#8217;est \u00e9vident \u00e0 mes                   yeux. Qui de mieux pour partager votre vie qu&#8217;un partenaire                   qui a entendu les bombes, ressenti la peur et aspire comme                   vous \u00e0 un estomac rempli et \u00e0 la paix. Pas besoin d&#8217;explications.                   Ils avaient une compr\u00e9hension.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8220;Savez-vous ma ch\u00e8re, nous n&#8217;avons jamais pens\u00e9 au divorce. Nous avons pens\u00e9 au meurtre, mais jamais au divorce&#8221;, dit en ricanant Lena Condon, une \u00e9pouse de guerre minuscule originaire d&#8217;Irlande. 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