{"id":2338,"date":"2013-11-01T00:01:34","date_gmt":"2013-11-01T04:01:34","guid":{"rendered":"https:\/\/legionmagfren.wpengine.com\/?p=2338"},"modified":"2013-10-31T13:37:42","modified_gmt":"2013-10-31T17:37:42","slug":"les-contrecoups-de-la-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/2013\/11\/les-contrecoups-de-la-guerre\/","title":{"rendered":"Les contrecoups de la guerre"},"content":{"rendered":"<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2339\" alt=\"Des soldats \u00e9clabouss\u00e9s quittent la Somme en automne 1916. [Photo : BIBLIOTH\u00c8QUE ET ARCHIVES CANADA\u2014PA207187]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather1.jpg\" width=\"515\" height=\"329\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather1.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather1-300x191.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Des soldats \u00e9clabouss\u00e9s quittent la Somme en automne 1916. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : BIBLIOTH\u00c8QUE ET ARCHIVES CANADA\u2014PA207187<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p><strong>Les r\u00e9percussions de la guerre se font sentir longtemps apr\u00e8s l\u2019explosion du dernier obus et le dernier coup de feu. Elles se propagent, comme les ondes d\u2019une explosion, d\u2019une\u00a0 g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre. <\/strong><\/p>\n<p><strong>Ce n\u2019est pas ce qu\u2019il voudrait que je fasse. Mon grand-p\u00e8re ne voudrait pas me voir \u00e9tendu dans ce champ froid et humide de France. <\/strong><\/p>\n<p>Je m\u2019en rends compte, mais je ne peux pas me relever pour m\u2019acquitter du devoir qui m\u2019a amen\u00e9 ici.<\/p>\n<p>Alors, pendant quelques secondes, je ferme les yeux et je le vois \u00e9tendu sous la pluie, accroch\u00e9 \u00e0 un barbel\u00e9 dans un monde boueux perfor\u00e9 par les obus et sans couleur : tout est gris, noir.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2340\" alt=\"Clarence Black avant son d\u00e9part pour la France. [Photo : COURTOISIE DE ROBERT BLACK]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather2.jpg\" width=\"515\" height=\"541\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather2.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather2-285x300.jpg 285w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Clarence Black avant son d\u00e9part pour la France. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : COURTOISIE DE ROBERT BLACK<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Six&#8230; sept&#8230; huit heures il a pass\u00e9es ici apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par un \u00e9clat d\u2019obus allemand \u00e0 explosif de grande puissance. La douleur de la fracture ouverte \u00e0\u00a0la jambe droite est insoutenable, au-del\u00e0 de tout ce qu\u2019il avait jamais ressenti. Il perd son sang et il sue, et\u00a0il a de plus en plus froid.<\/p>\n<p>Il pleut maintenant aussi.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait ici, en France du Nord, pendant la bataille de la Somme, une campagne acharn\u00e9e, sanglante qui a d\u00e9chiquet\u00e9 des centaines de milliers de personnes entre le 1er juillet et la fin de novembre 1916. Rien que le premier jour, les pertes des Britanniques se sont \u00e9lev\u00e9es \u00e0 57 470 morts, bless\u00e9s et disparus, dont 710 Terre-Neuviens qui servaient dans la 29e Division britannique \u00e0 Beaumont Hamel.<\/p>\n<p>Le Corps canadien a \u00e9vit\u00e9 ce terrible premier jour, mais le 15 septembre, la 2e Division canadienne attaquait les d\u00e9fenses allemandes pr\u00e8s du village en ruines de Courcelette. Les chars, invention britannique, servaient pour la premi\u00e8re fois de l\u2019histoire de la guerre pendant que les hommes s\u2019avan\u00e7aient, mais les six g\u00e9ants de 25 tonnes affect\u00e9s \u00e0 l\u2019attaque canadienne sont\u00a0tomb\u00e9s en panne ou se sont fait coincer.<\/p>\n<p>Les quatre divisions du Corps canadien ont r\u00e9pandu leur sang \u00e0 la Somme, et le bataillon de mon grand-p\u00e8re, le 73rd Royal Highlanders of Canada, arriv\u00e9 avec\u00a0la 4e Division \u00e0 la mi-octobre, est la derni\u00e8re unit\u00e9 qui en est partie.<\/p>\n<p>J\u2019ouvre les yeux et je me sens \u00e9touff\u00e9 par les nuages gris qui glissent dans le paysage. J\u2019essaie de\u00a0m\u2019imaginer ce qu\u2019il avait \u00e0 l\u2019esprit; \u00e9tait-il m\u00eame conscient alors qu\u2019il avait perdu tant de sang et qu\u2019il souffrait tellement? Avait-il abandonn\u00e9 ou avait-il encore de l\u2019espoir? Essayait-il de fuir la terrible probabilit\u00e9 qu\u2019il allait mourir tout seul en pensant \u00e0 son foyer, \u00e0 sa famille, ou s\u2019accrochait-il \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 afin d\u2019y faire face le mieux possible? J\u2019imagine les d\u00e9tonations et le sifflement des balles, et le sol qui tremble. Il a eu suffisamment de discernement et de\u00a0forces pour se faire un tourniquet \u00e0 la cuisse \u00e0 travers les barbel\u00e9s, au-dessus de l\u2019horrible blessure o\u00f9 l\u2019os per\u00e7ait la peau.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2341\" alt=\"Le champ d\u2019un cultivateur \u00e0 la Somme. [Photo : Dan Black]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather3.jpg\" width=\"515\" height=\"439\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather3.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather3-300x255.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Le champ d\u2019un cultivateur \u00e0 la Somme. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : Dan Black<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Le soldat Clarence Black, \u00e2g\u00e9 de 22 ans, n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 chanceux, et ce n\u2019\u00e9tait pas le seul parmi tous ceux qui \u00e9taient all\u00e9s en guerre. Il savait qu\u2019il pouvait saigner \u00e0 mort ou \u00eatre an\u00e9anti par le prochain obus, ou bien par une rafale de mitrailleuse, mais qu\u2019y pouvait-il?<\/p>\n<p>Il y a des hommes qui meurent dans des explosions. Il y a des hommes qui se font tirer dessus. Il y a des hommes qui disparaissent et d\u2019autres qui reviennent.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre serait-il un des chanceux. Peut-\u00eatre sa jambe serait-elle sauv\u00e9e. Pour l\u2019instant, il faisait partie des victimes de la Somme, et bien qu\u2019il ne p\u00fbt pr\u00e9dire son sort, son histoire n\u2019aurait rien de particulier parmi les milliers de soldats transform\u00e9s par la guerre.<\/p>\n<p>Deux jours avant de me rendre au vieux champ de bataille o\u00f9 je me suis imagin\u00e9 de quoi l\u2019endroit avait l\u2019air en\u00a0novembre 1916, je suis assis confortablement \u00e0 un caf\u00e9 fran\u00e7ais, et je me demande ce que mon grand-p\u00e8re voudrait que je raconte sur son histoire militaire.<\/p>\n<p>Je le vois taper des phalanges sur la table, et d\u2019un sourire mi-figue mi-raisin, il me dit que c\u2019est tr\u00e8s bien de venir en France du Nord, d\u2019essayer de reconstruire les quelques ann\u00e9es qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 soldat, mais que je devrais aussi faire attention \u00e0 ce qui est arriv\u00e9 avant et apr\u00e8s l\u2019explosion de l\u2019obus.<\/p>\n<p>Il voudrait que je reconnaisse la bataille de la Somme pour le massacre que c\u2019\u00e9tait vraiment, et il aimerait que je retourne au pays et que j\u2019aille faire un tour dans le coin de Devil\u2019s Elbow, un de ses lieux de pr\u00e9dilection dans les collines de Lanark, \u00e0 l\u2019ouest d\u2019Ottawa. Il voudrait que je conduise par l\u00e0 avec le plus jeune de ses fils, mon p\u00e8re.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2342\" alt=\"Parsem\u00e9 de crat\u00e8res autour des tranch\u00e9es Regina et Kenora, septembre 1916. [PHOTO : BIBLIOTH\u00c8QUE ET ARCHIVES CANADA\u2014C043992]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather4.jpg\" width=\"515\" height=\"398\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather4.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather4-300x231.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Parsem\u00e9 de crat\u00e8res autour des tranch\u00e9es Regina et Kenora, septembre 1916. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>PHOTO : BIBLIOTH\u00c8QUE ET ARCHIVES CANADA\u2014C043992<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Alors je vais suivre les ondes \u00e9mises par cette explosion, le p\u00e9nible r\u00e9tablissement de mon grand-p\u00e8re, l\u2019armistice, son mariage, l\u2019\u00e9ducation de ses quatre enfants, les parties de balle molle, les voyages au chalet de Lavant Station, une autre guerre mondiale, et peut-\u00eatre encore plus important pour lui et sa famille, la douloureuse fin de son mariage.<\/p>\n<p>Il est difficile d\u2019\u00e9voquer le pass\u00e9 parce qu\u2019il n\u2019existe pas beaucoup de mat\u00e9riel \u00e0 \u00e9tudier : pas de m\u00e9moire, pas de pile de notes, de cartes postales ni de recueil de lettres. Les photographies ne manquent pas, dont une o\u00f9 Clarence porte des pantalons froiss\u00e9s et un maillot de corps sans manches qui \u00e9voque sa passion pour la p\u00eache et le grand air, mais il n\u2019y en a pas au front ni m\u00eame en route pour la France. Les souvenirs qu\u2019il avait de la guerre \u00e9taient principalement conserv\u00e9s dans sa t\u00eate, rarement racont\u00e9s.<\/p>\n<p>Des ann\u00e9es apr\u00e8s sa mort, j\u2019ai demand\u00e9 ses \u00e9tats de service \u00e0 Biblioth\u00e8que et Archives Canada. Le dossier, trouv\u00e9 dans une boite pleine de dossiers de soldats, avait moins d\u2019un centim\u00e8tre d\u2019\u00e9paisseur, et le papier qui avait 97 ans ne semblait pas tr\u00e8s r\u00e9sistant.<\/p>\n<p>J\u2019y ai trouv\u00e9 des renseignements \u00e9crits \u00e0 la va-vite sur la date de son engagement, celles o\u00f9 il a pris le bateau pour l\u2019Europe, o\u00f9 il est arriv\u00e9 \u00ab sur le terrain \u00bb ou en France, la date de sa blessure, la cause de cette derni\u00e8re, l\u2019amputation et son r\u00e9tablissement dans divers h\u00f4pitaux militaires.<\/p>\n<p>J\u2019ai aussi trouv\u00e9 le journal de guerre de son unit\u00e9 et lu attentivement les notes manuscrites \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des dates o\u00f9 son bataillon \u00e9tait \u00e0 la Somme. Cela ne m\u2019a rien donn\u00e9 de pr\u00e9cis sur mon grand-p\u00e8re ni sur les autres soldats. Ces hommes \u00e9taient simplement inscrits dans le journal comme \u00e9tant OR, c\u2019est-\u00e0-dire Other Ranks (autres grades, NDT). Si l\u2019on \u00e9tait officier et qu\u2019on \u00e9tait tu\u00e9 ou bless\u00e9, on prenait acte du grade et du nom dans le journal, mais si l\u2019on \u00e9tait OR et qu\u2019on \u00e9tait tu\u00e9 ou bless\u00e9, sauf dans des circonstances exceptionnelles, on \u00e9tait toujours inscrit comme \u00e9tant OR.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2343\" alt=\"Le Devil\u2019s Elbow pr\u00e8s de Lavant Station, dans les collines de Lanark. [Photo : Dan Black]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather5.jpg\" width=\"515\" height=\"442\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather5.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather5-300x257.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Le Devil\u2019s Elbow pr\u00e8s de Lavant Station, dans les collines de Lanark. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : Dan Black<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Un apr\u00e8s-midi, en fouillant dans mon sous-sol, j\u2019ai mis la main sur une boite en carton pleine de choses du temps de mon adolescence. J\u2019\u00e9tais \u00e0 la recherche d\u2019une cassette marqu\u00e9e \u00ab Grampa, cottage (Papi, chalet, NDT), 1970 \u00bb. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, j\u2019avais re\u00e7u un magn\u00e9tophone Phillips portable pour mon anniversaire.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions \u00e0 notre chalet dans les collines de la Gatineau, au nord d\u2019Ottawa. Papi \u00e9tait assis sur une chaise en osier verte pr\u00e8s de la fen\u00eatre de devant, le lac et les collines derri\u00e8re lui. Papa \u00e9tait assis \u00e0 table devant lui et maman, qui avait allum\u00e9 quelques bougies, \u00e9tait pr\u00e8s de la cuisini\u00e8re \u00e0 bois.<\/p>\n<p>C\u2019est mon seul souvenir de papi racontant quoi que ce soit sur la guerre, et bien qu\u2019il n\u2019ait parl\u00e9 qu\u2019un petit bout de temps, j\u2019ai enregistr\u00e9 ce qu\u2019il disait sur une bande magn\u00e9tique brune pas plus \u00e9paisse qu\u2019un mouchoir de papier. Il a d\u00e9crit la boue, la puanteur terrible et le danger du gaz toxique. Il a dit qu\u2019il pleuvait tous les jours et que les tranch\u00e9es \u00e9taient pleines d\u2019eau, mais qu\u2019il n\u2019y avait pourtant pas grand-chose \u00e0 boire. Il se rappelait le\u00a0masque \u00e0 gaz qui le faisait suer et suffoquer et qui l\u2019emp\u00eachait de bien voir. Puis, il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 subitement, dans la lumi\u00e8re vacillante, comme si quelqu\u2019un avait actionn\u00e9 un interrupteur dans son cerveau.<\/p>\n<p>En fouillant dans la boite, j\u2019ai trouv\u00e9 la cassette, mais la bande s\u2019\u00e9tait d\u00e9sint\u00e9gr\u00e9e. Pourquoi ne m\u2019en suis-je pas mieux occup\u00e9? Pourquoi n\u2019en ai-je pas fait des copies? Il y avait surement des renseignements importants qui sont perdus \u00e0 jamais.<\/p>\n<p>Les \u00e9tats de service de mon grand-p\u00e8re seraient le premier indice me rappelant ce qu\u2019il nous avait racont\u00e9 cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0. Heureusement qu\u2019il y a quelques souvenirs h\u00e9rit\u00e9s, dont me font part les membres les plus \u00e2g\u00e9s de ma famille. Papa s\u2019est mis \u00e0 raconter cela il y a peu, lors d\u2019un long voyage en voiture que nous avons fait \u00e0 Lavant Station apr\u00e8s mon retour de France. Nous cherchions les petites choses de tous les jours qui auraient \u00e9t\u00e9 des effets de la survie de Clarence \u00e0 la Somme.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2345\" alt=\"Des soldats canadiens, certains d\u2019entre eux portant une pioche ou une pelle, suivent une voie ferr\u00e9e \u00e0 la Somme, en septembre 1916. [PHOTO : MINIST\u00c8RE DE LA D\u00c9FENSE NAITONALE\/BIBLIOTH\u00c8QUE ET ARCHIVES CANADA\u2014PA000682]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather7.jpg\" width=\"515\" height=\"275\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather7.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather7-300x160.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Des soldats canadiens, certains d\u2019entre eux portant une pioche ou une pelle, suivent une voie ferr\u00e9e \u00e0 la Somme, en septembre 1916. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>PHOTO : MINIST\u00c8RE DE LA D\u00c9FENSE NAITONALE\/BIBLIOTH\u00c8QUE ET ARCHIVES CANADA\u2014PA000682<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>C\u2019est \u00e0 la commune de Contay, \u00e0 23 kilom\u00e8tres au nord-est d\u2019Amiens, en France, qu\u2019un chirurgien ensanglant\u00e9 et surcharg\u00e9 de travail a amput\u00e9 une jambe \u00e0 mon grand-p\u00e8re, 28 centim\u00e8tres sous la\u00a0hanche. C\u2019est arriv\u00e9 le lendemain du jour o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9, mis sur une civi\u00e8re et transport\u00e9 au poste d\u2019\u00e9vacuation des bless\u00e9s no 49.<\/p>\n<p>J\u2019ai cherch\u00e9 des indices sur le no 49 autour de la commune, mais bien entendu, je n\u2019ai rien trouv\u00e9, et\u00a0quand j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 quelques personnes s\u2019il y avait un amateur d\u2019histoire militaire dans le coin qui\u00a0puisse me renseigner, elles ont hauss\u00e9 les \u00e9paules\u00a0: \u00ab\u00a0je\u00a0regrette, mais&#8230; \u00bb.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a m\u00eame pas 400 personnes qui habitent \u00e0 Contay, et une grande partie d\u2019entre elles vont au travail, au jour le jour, de par les routes \u00e9troites qui sillonnent la campagne. Les Fran\u00e7ais se souviennent indubitablement de la guerre, ainsi que de celle qui l\u2019a suivie, mais si ce n\u2019\u00e9tait des monuments gris et des rang\u00e9es de pierres tombales parfaitement align\u00e9es, on pourrait faire Amiens-Bapaume sans avoir la moindre id\u00e9e de la sauvagerie qui s\u2019est produite il y a un si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Le long de la rue, vers le monument militaire de Contay, je me rappelais le visage de mon grand-p\u00e8re. Au d\u00e9but, il \u00e9tait tel que je m\u2019en souviens : arrondi, propre et ras\u00e9, avec remarquablement peu de rides sous les cheveux blanc argent\u00e9. Je voyais les yeux bleus sur fond basan\u00e9, et puis l\u2019image s\u2019est volatilis\u00e9e pour \u00eatre remplac\u00e9e par le visage solide, plus jeune, d\u2019une photographie o\u00f9 il avait 21 ans, recrue portant une tunique et un kilt soigneusement repass\u00e9s.<\/p>\n<p>Je me suis ensuite imagin\u00e9 un visage p\u00e2le macul\u00e9 de boue, les yeux fixant le toit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un chirurgien. Je me suis souvenu des m\u00e9moires de John A. Hayward, chirurgien militaire pendant la guerre.<\/p>\n<p>L\u2019histoire de Hayward a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e en 1930 dans un livre intitul\u00e9 Everyman at War (L\u2019homme \u00e0 la guerre, NDT), et il y d\u00e9crit un poste d\u2019\u00e9vacuation des bless\u00e9s pr\u00e8s du front o\u00f9, pendant une attaque nocturne, l\u2019horizon \u00e9tait \u00ab brillamment \u00e9clair\u00e9 par l\u2019explosion des d\u00e9p\u00f4ts de munitions, les fus\u00e9es \u00e9clairantes Verey et les obus \u00e9clairants \u00bb.<\/p>\n<p>Il y \u00e9tait \u00e9crit que les postes d\u2019\u00e9vacuation des bless\u00e9s avaient servi \u00e0 sauver bien des vies et \u00ab r\u00e9volutionn\u00e9 \u00bb la chirurgie pendant la guerre, que \u00ab la septicit\u00e9 mortelle et la gangr\u00e8ne gazeuse caus\u00e9es par les blessures pouvaient \u00eatre \u00e9vit\u00e9es si l\u2019on effectuait l\u2019op\u00e9ration dans les 36 heures apr\u00e8s la blessure et que tout le tissu mort ou endommag\u00e9 \u00e9tait extrait, malgr\u00e9 la mutilation consid\u00e9rable encourue \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019endroit o\u00f9 il travaillait comprenait des tentes pour la r\u00e9ception des patients, la r\u00e9animation, le travail pr\u00e9op\u00e9ratoire, la chirurgie, l\u2019\u00e9vacuation et l\u2019observation. La tente des op\u00e9rations avait six tables qui \u00e9taient utilis\u00e9es presque tout le temps pendant et apr\u00e8s les combats. Les hommes arrivaient sur des civi\u00e8res, \u00e9tiquettes de blessure comprises, ou \u00e0 pied. Les blessures qu\u2019il voyait \u00e9taient indescriptibles, mais Hayward \u00e9tait ahuri du silence des\u00a0bless\u00e9s.<\/p>\n<p>Il lui arrivait de travailler jusqu\u2019\u00e0 36\u00a0heures d\u2019affil\u00e9e, s\u2019occupant de 10 \u00e0 12 cas, et il se souvenait qu\u2019un chirurgien rapide pouvait s\u2019occuper, en 12 heures, de 15 \u00e0 20 d\u2019entre eux. Une fois, apr\u00e8s une p\u00e9riode particuli\u00e8rement sanglante, Hayward \u00e9tait sorti prendre l\u2019air. Il est entr\u00e9 dans une annexe \u00ab pleine de rang\u00e9es de cadavres \u00bb. Dans un autre \u00e9difice, il a trouv\u00e9 un tas de bras et de jambes amput\u00e9s depuis peu.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2346\" alt=\"Clarence \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un des lacs o\u00f9 il aimait aller. [Photo : COURTOISIE DE ROBERT BLACK]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather8.jpg\" width=\"515\" height=\"659\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather8.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather8-234x300.jpg 234w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Clarence \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un des lacs o\u00f9 il aimait aller. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : COURTOISIE DE ROBERT BLACK<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Cela m\u2019a donn\u00e9 une id\u00e9e plus pr\u00e9cise.<\/p>\n<p>La jambe de papi a \u00e9t\u00e9 amput\u00e9e quelques minutes apr\u00e8s qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9 sur une table. Le membre ensanglant\u00e9 a \u00e9t\u00e9 transport\u00e9 dans un chariot et jet\u00e9 sur un tas. Alors une partie de lui est rest\u00e9e en France et le reste a continu\u00e9 d\u2019exister pendant 56 ans, jusqu\u2019\u00e0 ce que ses restes soient ensevelis, deux jours apr\u00e8s le jour du Souvenir, lors d\u2019une petite c\u00e9r\u00e9monie non loin de l\u2019endroit o\u00f9 il avait grandi.<\/p>\n<p>Ce soir-l\u00e0, apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 Contay et m\u2019\u00eatre mis \u00e0 l\u2019aise dans ma chambre d\u2019h\u00f4tel tranquille et confor-table \u00e0 Albert, j\u2019ai regard\u00e9 ma jambe droite et mesur\u00e9 28 centim\u00e8tres \u00e0 partir de ma hanche.<\/p>\n<p>Parmi les souvenirs les plus pr\u00e9cis que j\u2019ai de mon enfance, il y en a un non pas de mon grand-p\u00e8re, mais de sa jambe artificielle.<\/p>\n<p>Elle est encore dans son pantalon, mais elle ne lui est pas ajust\u00e9e. Elle est appuy\u00e9e contre un lit soutenu par un banc de bois \u00e0 chaque bout.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait en plein \u00e9t\u00e9, pendant une nuit chaude et humide. J\u2019avais 10 ans et je me rendais \u00e0 la toilette ext\u00e9rieure \u00e0 t\u00e2tons, traversant l\u2019obscurit\u00e9 entre mon lit et l\u2019arri\u00e8re du camp \u00e0 une seule pi\u00e8ce b\u00e2ti dangereusement pr\u00e8s de la route de terre, tellement pr\u00e8s que nous n\u2019avions pas le droit de dormir dans le lit double situ\u00e9 au coin nord-est de peur qu\u2019une voiture rate la courbe et heurte l\u2019endroit.<\/p>\n<p>Je vois le galbe de la jambe de papi apparaitre lorsque je me glisse entre le m\u00e9tal froid de la cuisini\u00e8re \u00e0 k\u00e9ros\u00e8ne et le pied du lit.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois que je voulais voir, par simple curiosit\u00e9, de quoi elle avait l\u2019air, comment on se sent quand on a une jambe comme \u00e7a; quand on monte ou qu\u2019on descend les escaliers ou qu\u2019on la soul\u00e8ve par-dessus le plat-bord d\u2019un bateau de p\u00eache.<\/p>\n<p>Monter sur une \u00e9chelle, ce n\u2019\u00e9tait pas facile pour papi, alors je m\u2019\u00e9tais propos\u00e9 pour goudronner le toit. C\u2019\u00e9tait en fin d\u2019apr\u00e8s-midi et, vu que j\u2019\u00e9tais \u00e0 califourchon sur le fa\u00eete du toit, le papier goudronn\u00e9 me brulait les jambes. Torse nu, mouches \u00e0 chevreuil en orbite autour de ma t\u00eate, je barbouillais les joints et la base de la chemin\u00e9e en m\u00e9tal, respirant les vapeurs qui sentaient le charbon et l\u2019essence.<\/p>\n<p>Je me souviens d\u2019avoir vu papi en bas, sur la pente voisine du camp, son poids portant surtout sur sa bonne jambe plut\u00f4t que sur son \u00ab\u00a0autre bonne jambe \u00bb. Il avait du bois d\u2019allumage sous le bras, qu\u2019il \u00e9tait all\u00e9 chercher au bucher cal\u00e9 entre le mur arri\u00e8re du camp et le cabinet \u00e0 deux trous.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2349\" alt=\" Le vieux camp de chasse pendant les ann\u00e9es 1950. [Photo : Courtoisie de Robert Black]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather11.jpg\" width=\"515\" height=\"644\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather11.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather11-239x300.jpg 239w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span> Le vieux camp de chasse pendant les ann\u00e9es 1950. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : Courtoisie de Robert Black<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Il avait presque toujours un sac \u00e0 poubelles \u00e0 la main ou \u00e0 la ceinture. \u00ab\u00a0Quand je mourrai, m\u2019a-t-il dit un jour, mets-moi dans un de ces sacs et fais-moi rouler en bas de la pente.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est pour \u00e7a que je l\u2019aimais tant.<\/p>\n<p>Papi n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9tentieux : pas d\u2019av\u00e8nements ni d\u2019extinctions grandioses pour lui.<\/p>\n<p>S\u2019il avait des motifs fallacieux devant nous, enfants, ils \u00e9taient pratiques et purs, comme le sirop d\u2019\u00e9rable de Lanark qu\u2019il versait dans une bouteille de rye vide avant qu\u2019on passe \u00e0 table manger des cr\u00eapes ou un morceau de tarte \u00e0 la citrouille. \u00ab Passe-moi le rye, disait quelqu\u2019un. On va se saouler aux cr\u00eapes. \u00bb<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2348\" alt=\"Le vieux camp de chasse aujourd\u2019hui. [Photo : Dan Black]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather10.jpg\" width=\"515\" height=\"381\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather10.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather10-300x221.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Le vieux camp de chasse aujourd\u2019hui. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : Dan Black<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>En passant au pied du lit de papi en allant \u00e0 la toilette, je m\u2019approche de la jambe pour bien la voir, mais la partie sup\u00e9rieure des pantalons m\u2019en emp\u00eache.<\/p>\n<p>Je me demande maintenant s\u2019il me regardait. Je me demande aussi ce qu\u2019il est advenu de cette \u00ab autre bonne jambe \u00bb. A-t-elle fini dans un entrep\u00f4t, ou a-t-elle \u00e9t\u00e9 pass\u00e9e \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre? Il avait plusieurs proth\u00e8ses adapt\u00e9es au moignon couvert de feutre. La \u00ab peau \u00bb de la derni\u00e8re rappelait \u00e0 mon p\u00e8re le mat\u00e9riel pliable rose dont on se servait pour fabriquer des poup\u00e9es pour les enfants.<\/p>\n<p>Des fois, sans beaucoup de pr\u00e9avis, mon grand-p\u00e8re allait au chalet tout seul parce qu\u2019il lui fallait un endroit o\u00f9 il pouvait se d\u00e9tendre sans la jambe. Il avait simplement besoin de l\u2019enlever afin de soulager la pression sur le moignon qui \u00e9tait parfois tr\u00e8s irrit\u00e9, et il se servait alors des b\u00e9quilles pendant quelques jours.<\/p>\n<p>\u00c7a devait \u00eatre tr\u00e8s douloureux \u00e0 certains moments, mais il ne s\u2019en plaignait jamais, ni ne se f\u00e2chait-il. Son humour noir, probablement acquis pendant la guerre, a beaucoup attir\u00e9 mon attention.<\/p>\n<p>Une fois, quand j\u2019\u00e9tais juch\u00e9 sur son \u00ab autre bonne jambe \u00bb, il m\u2019a fix\u00e9 des yeux et m\u2019a dit d\u2019une voix basse et \u00e9gale : \u00ab Tu ferais bien d\u2019\u00eatre sage, sinon, je te coupe la t\u00eate et je te la jette au visage. \u00bb<\/p>\n<p>La plupart des parents, et encore plus les enfants, seraient tout retourn\u00e9s en entendant de telles paroles, mais pour nous, c\u2019\u00e9tait absurde \u00e0 en \u00eatre dr\u00f4le, quelque chose qui nous faisait rire et qu\u2019on r\u00e9p\u00e9tait.<\/p>\n<p>On r\u00e9colte ce que l\u2019on s\u00e8me. Quand on fait\u00a0la guerre, on perd des vies, des bras, des\u00a0jambes, des esprits.<\/p>\n<p>Plus de 66 600 membres des Forces canadiennes sont morts \u00e0 la guerre qu\u2019a faite mon grand-p\u00e8re, et pr\u00e8s de 173 000 y ont \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s. Parmi\u00a0ces derniers, plus de 3\u00a0460 ont eu un membre amput\u00e9. Il y a un soldat, Ethelbert Christian, surnomm\u00e9 Curly, qui en a perdu quatre et qui a eu une\u00a0vie active jusqu\u2019\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s, en 1954.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cinq jours \u00e0 Contay, mon grand-p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital g\u00e9n\u00e9ral no 6, \u00e0 Rouen, en France, et\u00a0puis \u00e0 un h\u00f4pital sp\u00e9cialis\u00e9 \u00e0 Ramsgate, en Angleterre. Le 13 mai 1917, il est mont\u00e9 \u00e0 bord du vapeur Letitia, un navire-h\u00f4pital bond\u00e9, \u00e0 destination du Canada. Il a pass\u00e9 plusieurs mois \u00e0 Toronto, \u00e0 la salle d\u2019orthop\u00e9die militaire o\u00f9, le 17 octobre, les m\u00e9decins disaient de lui que c\u2019\u00e9tait un soldat qui avait \u00ab une bonne conduite \u00bb et de \u00ab\u00a0bonnes habitudes \u00bb. Ils ont \u00e9crit que le \u00ab moignon a bien gu\u00e9ri. Lambeau ant\u00e9rieur long, cicatrice ni sensible ni douloureuse. Mouvements de la hanche puissants et libres. Muni d\u2019une jambe artificielle enti\u00e8rement satisfaisante et il marche bien \u00bb.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2350\" alt=\"Les m\u00e9dailles militaires de Clarence. [Photo : Courtoisie de Robert Black]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather12.jpg\" width=\"515\" height=\"315\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather12.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather12-300x183.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Les m\u00e9dailles militaires de Clarence. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : Courtoisie de Robert Black<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Clarence a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Ottawa et il s\u2019est install\u00e9 dans un appartement du centre. Il a obtenu un emploi de commis \u00e0 la Banque du Canada et, le 2 juillet 1919, il a \u00e9pous\u00e9 une jolie fille du nom de Venita Bennett.<\/p>\n<p>Il avait 25 ans; elle, 20. Ils \u00e9taient amoureux et chanceux d\u2019avoir \u00e9vit\u00e9 la grippe pand\u00e9mique mortelle qui a cout\u00e9 la vie au cadet de Venita, Foster, et \u00e0 des millions de personnes dans le monde.<\/p>\n<p>Le couple a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 par la suite dans un duplex o\u00f9 il a \u00e9lev\u00e9 quatre enfants. Keith, l\u2019ain\u00e9, est n\u00e9 peu apr\u00e8s la guerre. Gloria est arriv\u00e9e en 1923, puis il y a eu Gilbert en 1929 et mon p\u00e8re en 1933, quelque 13 ans apr\u00e8s Keith qui a servi dans l\u2019Aviation royale du Canada.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait un foyer heureux avec ses pique-niques et ses sorties de p\u00eache. Il y avait des visites \u00e0 la ferme Bennett, \u00e0 Uplands, o\u00f9 mon p\u00e8re regardait les Harvard jaunes du Programme d\u2019entra\u00eenement a\u00e9rien du Commonwealth vrombir dans l\u2019espace a\u00e9rien.<\/p>\n<p>Il avait sept ans, et il se souvient du rationnement et de la r\u00e8gle qu\u2019il y avait dans la famille selon laquelle il fallait manger tout ce qu\u2019on avait dans son assiette. \u00ab Si l\u2019on nettoyait l\u2019assiette comme il faut, on avait le droit de la retourner et on pouvait manger le dessert de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Ces souvenirs sont entrecoup\u00e9s de ceux relatifs aux moments plus sombres quand les familles du voisinage apprenaient que le fils, la fille ou le mari \u00e9taient morts outre-mer. Les hurlements de la femme \u00e0 cinq portes de chez lui sont rest\u00e9s \u00e0 l\u2019esprit de papa, ainsi que la douleur silencieuse qu\u2019il a remarqu\u00e9e sur le visage du bon ami de son p\u00e8re, Alfie Morrison, quand il a perdu un fils lui aussi.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1940, un tout autre silence s\u2019est install\u00e9 dans le duplex o\u00f9 habitaient mon p\u00e8re, son fr\u00e8re Gilbert et leurs parents. La longue relation amoureuse de Clarence et de Venita avait chang\u00e9. Papa n\u2019avait que neuf ou dix ans, et il se demandait quelle en \u00e9tait la cause. \u00ab Il y avait une tension \u00e9vidente et, au d\u00e9but, c\u2019est parce qu\u2019on ne m\u2019en disait rien que je ne savais pas comment me comporter \u00e0 leur endroit. \u00bb<\/p>\n<p>Les parents de papa rest\u00e8rent dans la maison, dor\u00e9navant un mariage de convenance, pendant qu\u2019il se concentrait sur l\u2019\u00e9cole, les sports et les amis. \u00ab Je les aimais tous les deux, et je continuais de faire des choses avec eux s\u00e9par\u00e9ment, mais il y avait d\u2019autres choses qui m\u2019absorbaient. [&#8230;] Quand j\u2019ai termin\u00e9 l\u2019\u00e9cole secondaire, je suis all\u00e9 vivre avec ma s\u0153ur mari\u00e9e et sa famille, au Qu\u00e9bec. \u00c0 ce moment-l\u00e0, maman et papa sont all\u00e9s chacun de son c\u00f4t\u00e9, et ils ont divorc\u00e9 par la suite. \u00bb<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es de silence, en plus de la vie bien remplie d\u2019un adolescent et la Seconde Guerre mondiale que les gens avaient toujours \u00e0 l\u2019esprit, ne laissaient que de rares occasions \u00e0 un gar\u00e7on de demander \u00e0 son p\u00e8re de\u00a0lui raconter ses histoires militaires. Quand ils se voyaient, leurs conversations \u00e9taient anodines.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2352\" alt=\"L\u2019ancien combattant bien apr\u00e8s la guerre. [Photo : Courtoisie de Robert Black]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather14.jpg\" width=\"515\" height=\"737\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather14.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather14-209x300.jpg 209w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>L\u2019ancien combattant bien apr\u00e8s la guerre. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : Courtoisie de Robert Black<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Papa n\u2019a donc entendu que des commentaires ici et\u00a0l\u00e0, et il n\u2019a jamais pris le temps, m\u00eame apr\u00e8s la mort\u00a0de son p\u00e8re, quand il construisait un arbre g\u00e9n\u00e9alogique \u00e9tendu, de se pencher sur ce moment-l\u00e0 \u00e0\u00a0la\u00a0Somme.<\/p>\n<p>En parlant de cette histoire avec mon p\u00e8re, je me souviens d\u2019un moment plus facile \u00e0 consid\u00e9rer, mais quand m\u00eame reli\u00e9 \u00e0 l\u2019explosion de 1916 qui a mis \u00e0 mal Clarence et \u00e0 celles qui ont affect\u00e9 d\u2019autres hommes. C\u2019est la f\u00eate de No\u00ebl des Amput\u00e9s de guerre, organis\u00e9e dans le sous-sol d\u2019une \u00e9glise et o\u00f9 des dizaines d\u2019enfants en habit du dimanche attendent timidement, mais impatiemment leur tour pour aller s\u2019asseoir sur les genoux du P\u00e8re No\u00ebl. Je me souviens d\u2019hommes qui avaient des mains, des bras, des jambes ou des pieds artificiels bavardant non pas de la guerre, mais de leurs enfants et de leurs petits-enfants.<\/p>\n<p>Clarence, b\u00e9n\u00e9vole s\u00e9rieux pendant des ann\u00e9es, \u00e9tait bien aim\u00e9. Dans une coupure de journal jaunie des ann\u00e9es 1960, on annon\u00e7ait qu\u2019on lui avait d\u00e9cern\u00e9 un certificat pour service m\u00e9ritoire en tant que tr\u00e9sorier de la filiale ottavienne des Amput\u00e9s de guerre.<\/p>\n<p>Je me souviens aussi d\u2019enfants serr\u00e9s pendant un quart d\u2019heure devant le minuscule th\u00e9\u00e2tre de marionnettes qu\u2019il y avait entre eux et nous; \u00ab nous \u00bb, c\u2019\u00e9tait ma s\u0153ur cadette Lori-Jayne et moi. \u00c0 l\u2019aide de la m\u00eame machine \u00e0 \u00e9crire qu\u2019elle utilisait pour taper le proc\u00e8s-verbal des r\u00e9unions des Amput\u00e9s de guerre, maman avait \u00e9crit un script intitul\u00e9 \u00ab Zing And Zang Zong Meet The Purple-Necked, Black-Bearded Blatch (Zing et Zang Zong rencontrent le Blatch \u00e0 cou pourpre et \u00e0 barbe noire, NDT) \u00bb.<\/p>\n<p>Il s\u2019agissait de deux gamins un peu aga\u00e7ants et d\u2019un monstre adorable sans bras qui servait \u00e0 attendrir un vieil homme au mauvais caract\u00e8re, M. Figg.<\/p>\n<p>Papi n\u2019\u00e9tait pas un M. Figg, mais il connaissait des hommes que la guerre avait vivement contrari\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 est revenu. Tel que promis, papa et moi\u00a0sommes en route vers le lac Robertson dans les collines de Lanark, \u00e0 Lavant Station. Il occupe le si\u00e8ge passager de ma voiture et parle dans un enregistreur num\u00e9rique.<\/p>\n<p>Nous avons peu de temps, mais tellement de choses \u00e0 aborder.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, je ne sais sur quel pied danser : suis-je journaliste ou fils? Je m\u2019entends fort bien avec mon p\u00e8re, et je ne veux pas lui poser des questions auxquelles il risque de ne pas vouloir r\u00e9pondre, mais je veux vraiment savoir comment c\u2019\u00e9tait d\u2019avoir un p\u00e8re comme celui qu\u2019il avait, un homme qui semblait agir comme s\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par l\u2019explosion. Je veux aussi savoir comment c\u2019\u00e9tait d\u2019avoir une m\u00e8re fi\u00e8re et affectueuse qui avait de l\u2019assurance et qui a tenu le coup quand son mariage \u00e9tait en difficult\u00e9, jusqu\u2019au moment de la s\u00e9paration.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2351\" alt=\"Venita Bennett qui a \u00e9pous\u00e9 Clarence en 1919. [Photo : Courtoisie de Robert Black]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather13.jpg\" width=\"515\" height=\"644\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather13.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather13-239x300.jpg 239w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Venita Bennett qui a \u00e9pous\u00e9 Clarence en 1919. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : Courtoisie de Robert Black<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Venita \u00e9tait une dame douce et gentille qui portait des v\u00eatements \u00e9l\u00e9gants et, des fois, pour le plaisir, colorait ses cheveux en rose. Elle enseignait le piano et le violon, et elle consacrait tout le temps qu\u2019il fallait \u00e0 ses enfants et \u00e0 ses petits-enfants jusqu\u2019\u00e0 ce que le cancer l\u2019emporte, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 79 ans, en 1977.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re me dit que s\u2019il pouvait parler \u00e0 ses parents aujourd\u2019hui, il leur dirait combien il les aimait. Il leur demanderait ce qui est arriv\u00e9 \u00e0 leur mariage et si la guerre y \u00e9tait pour quelque chose. \u00ab On ne peut pas changer ce qui s\u2019est pass\u00e9, mais je voudrais le savoir. \u00bb<\/p>\n<p>La route vers le camp de chasse aujourd\u2019hui est pav\u00e9e et plus large qu\u2019autrefois. La lumi\u00e8re qui illumine les collines entre les conif\u00e8res et les blocs de granit est plus vive que celle dont je me souviens. Autrefois, sur le banc arri\u00e8re de la Chevelle bleue de mon grand-p\u00e8re, je savourais \u00e0 l\u2019avance le virage \u00e0 gauche dangereux qu\u2019on appelait le coude du diable. C\u2019\u00e9tait le vendredi soir. Papi conduisait et sa deuxi\u00e8me femme \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, sto\u00efque, attendant le virage tout en regardant les papillons de nuit s\u2019\u00e9craser sur le pare-brise. La voiture \u00e9tait \u00e0 transmission automatique, mais papi aurait tout aussi bien pu conduire une manuelle.<\/p>\n<p>Papa me dit que l\u2019Oldsmobile verte de 1936 qu\u2019avait son p\u00e8re avait une barre soud\u00e9e entre la p\u00e9dale d\u2019embrayage et celle des freins, ce qui lui permettait de conduire une manuelle avec son pied gauche.<\/p>\n<p>Nous avons pass\u00e9 la matin\u00e9e \u00e0 nous rappeler notre h\u00e9ritage \u00e9cossais tout en nous promenant dans la campagne au nord-ouest de Carleton Place. Il faut que je sache d\u2019o\u00f9 venait mon grand-p\u00e8re, m\u00eame avant sa naissance.<\/p>\n<p>Nous partons \u00e0 la recherche de la vieille ferme Galbraith o\u00f9 il a grandi, o\u00f9 six gar\u00e7ons et leurs parents, Robert et Phoebe, ont d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 avec les parents de cette derni\u00e8re quand il y eut trop de monde \u00e0 la ferme de la famille Black.<\/p>\n<p>Papa dit que le d\u00e9m\u00e9nagement \u00e9tait une bonne chose pour les gar\u00e7ons qui allaient \u00e0 l\u2019\u00e9cole. \u00ab Elle \u00e9tait tout juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019entr\u00e9e de la ferme et l\u2019instituteur habitait chez les Galbraith. C\u2019\u00e9tait une \u00e9cole \u00e0 une seule salle. \u00bb<\/p>\n<p>Les Black exploitaient une ferme constitu\u00e9e par des parents qui, selon l\u2019arbre g\u00e9n\u00e9alogique, sont arriv\u00e9s au Qu\u00e9bec en 1821 dans le cadre du programme d\u2019\u00e9migration \u00e9cossais. Un groupe dirig\u00e9 par Walter Black, arri\u00e8re-grand-p\u00e8re de Clarence, a remont\u00e9 le Saint-Laurent jusqu\u2019\u00e0 Brockville et puis, \u00e0 pied et en charette, jusqu\u2019\u00e0 Perth, et en bateau, sur le Mississippi, jusqu\u2019\u00e0 la municipalit\u00e9 de Ramsay. Leur existence \u00e9tait alors mis\u00e9rable, dure, et quand les r\u00e9coltes avaient \u00e9t\u00e9 faites, les hommes quittaient les femmes et les enfants pour aller couper des pins en haut de la vall\u00e9e de l\u2019Outaouais, lesquels servaient \u00e0 la construction de navires en Angleterre.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2354\" alt=\"Le p\u00e8re de l\u2019auteur \u00e0 l\u2019ancienne ferme des Black \u00e0 Almonte, en Ontario. [Photo : Dan Black]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather16.jpg\" width=\"515\" height=\"343\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather16.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather16-300x199.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Le p\u00e8re de l\u2019auteur \u00e0 l\u2019ancienne ferme des Black \u00e0 Almonte, en Ontario. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>Photo : Dan Black<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Le temps de mon grand-p\u00e8re est venu bien apr\u00e8s \u00e7a. Il\u00a0a vite grandi, \u00e0 cause des durs travaux de la ferme et des sorties de p\u00eache intermittentes \u00e0 la rivi\u00e8re Indian o\u00f9 ses fr\u00e8res et lui se couchaient sur le ventre pour attraper des suceurs, \u00e0 la main, lors de la fraie. \u00ab Ils les attrapaient, les jetaient derri\u00e8re eux et les mettaient dans des sacs, m\u2019explique mon p\u00e8re. Il avait 10 ou 12 ans et il s\u2019amusait \u00e0 mettre des pierres dans les sacs de ses fr\u00e8res et les regardait avancer avec peine \u00e0 travers champs. \u00bb<\/p>\n<p>En passant par la municipalit\u00e9 de Ramsay, je m\u2019imagine Clarence traversant les champs : un gar\u00e7on basan\u00e9 qui avait deux jambes puissantes, qui tapait un de ses fr\u00e8res avec son sac de poissons. Je le vois ensuite \u00e0 Montr\u00e9al le 7 septembre 1915, se tenant fi\u00e8rement, en v\u00eatements civils, devant un sergent recruteur qui s\u2019occupait de dizaines de jeunes hommes.<\/p>\n<p>Je le vois ensuite le lendemain, toujours sur deux jambes puissantes, dans une pi\u00e8ce froide et ne portant que des cale\u00e7ons et un ruban \u00e0 mesurer autour de la poitrine. \u00ab Quatre-vingt-quatorze centim\u00e8tres \u00e0 l\u2019inspiration, a \u00e9crit le m\u00e9decin militaire dont l\u2019examen h\u00e2tif s\u2019est termin\u00e9 par la d\u00e9claration \u00ab bon pour le service outre-mer \u00bb et par une petite note, sous les mots \u00ab\u00a0Distinguishing Marks \u00bb (marques distinctives, NDT), que le jeune soldat avait un peu de pigmentation \u00e0 gauche de la poitrine et de l\u2019aine.<\/p>\n<p>Clarence avait 21 ans et quatre mois, 1,75 m\u00e8tre, les yeux bleus, et les cheveux ch\u00e2tains. Il pesait 69,85 kilogrammes; il n\u2019en p\u00e8serait pas autant en rentrant chez lui. \u00ab Il voulait probablement y aller, dit papa. C\u2019\u00e9tait la chose \u00e0 faire, et ils \u00e9taient nombreux \u00e0 penser que ce serait vite termin\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Rien n\u2019arrive rapidement dans l\u2019arm\u00e9e, sauf de se faire tirer dessus quand on est outre-mer. Mon grand-p\u00e8re, matricule 132314, a attendu six mois avant de monter \u00e0 bord du navire de la marine marchande Adriatic, un paquebot de 24 500 tonnes lanc\u00e9 en 1906 par la White Star Line. L\u2019Adriatic, devenu transporteur de troupes, a surv\u00e9cu \u00e0 la guerre, mais un grand nombre des hommes qu\u2019il a transport\u00e9s, non.<\/p>\n<p>Il lui fallait 10 jours pour fendre les eaux froides de l\u2019Atlantique jusqu\u2019\u00e0 Liverpool. Clarence est parti pour la France le 12 aout 1916, avant l\u2019arriv\u00e9e du Corps canadien \u00e0 la Somme.<\/p>\n<p>La grosse offensive \u00e0 la Somme a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral Douglas Haig dans le but de r\u00e9duire la pression sur les Fran\u00e7ais qui \u00e9taient \u00ab saign\u00e9s \u00e0 blanc \u00bb \u00e0\u00a0Verdun. La Somme est vite devenue une\u00a0bataille d\u2019usure qui a dur\u00e9 cinq mois et caus\u00e9\u00a0la\u00a0mort ou la blessure de plus de 1,2 million d\u2019hommes sans ne gu\u00e8re gagner de terrain. Les\u00a0avanc\u00e9es territoriales les plus grandes des Britanniques et des Fran\u00e7ais n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 de plus\u00a0de\u00a010 kilom\u00e8tres; n\u00e9anmoins, le nombre de\u00a0leurs\u00a0hommes tu\u00e9s ou bless\u00e9s s\u2019est \u00e9lev\u00e9 \u00e0 environ\u00a0636\u00a0000.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, Haig croyait fermement en ce qu\u2019il faisait, mais d\u2019autres mettaient en doute la valeur d\u2019un assaut prolong\u00e9 comme celui-l\u00e0 contre un ennemi retranch\u00e9 dans de bonnes positions fortifi\u00e9es. Beaucoup d\u2019historiens ont argument\u00e9 depuis que l\u2019offensive de la Somme illustre parfaitement l\u2019\u00e9chec de la logique militaire au plus haut degr\u00e9. Desmond Morton et J.L. Granatstein remarquent que, pour les\u00a0Canadiens comme pour d\u2019autres, \u00ab la Somme est un souvenir de tueries ordonn\u00e9es par des g\u00e9n\u00e9raux tout-puissants qu\u2019on ne voyait jamais \u00bb.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2355\" alt=\"Robert et Phoebe Black et quatre de leurs enfants. Clarence est le deuxi\u00e8me \u00e0 p. de la gauche. [PHOTO : COURTOISIE DE ROBERT BLACK]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather17.jpg\" width=\"515\" height=\"355\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather17.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather17-300x206.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Robert et Phoebe Black et quatre de leurs enfants. Clarence est le deuxi\u00e8me \u00e0 p. de la gauche. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>PHOTO : COURTOISIE DE ROBERT BLACK<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>La veille de ma visite au vieux champ de bataille o\u00f9 mon grand-p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9, je me suis arr\u00eat\u00e9 au gros bloc de granit qui sert de monument comm\u00e9moratif des Canadiens qui ont servi \u00e0 la Somme entre le d\u00e9but de septembre et la fin de novembre 1916. Plus de 24 000 d\u2019entre eux ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s, bless\u00e9s ou captur\u00e9s durant ces trois mois.<\/p>\n<p>Il fait frais et venteux, et les grandes ombres glissent sur la terrasse dall\u00e9e qui entoure le monument. \u00c0 ma droite, par-dessus mon \u00e9paule, les camions qui se pr\u00e9cipitent sur la grand-route d\u00e9gagent des \u00e9manations de diesel au-dessus des champs en transportant des produits aux march\u00e9s. Au nord, au-del\u00e0 d\u2019un champ, les toits de Courcelette sont remarquables gr\u00e2ce au paysage jaune et vert qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve derri\u00e8re le village et les routes enfonc\u00e9es.<\/p>\n<p>Le souvenir d\u2019une photo a\u00e9rienne noir et blanc c\u00e9l\u00e8bre du champ de bataille parsem\u00e9 de crat\u00e8res d\u2019obus prise \u00e0 l\u2019automne de 1916 me revient en m\u00e9moire. En novembre, les crat\u00e8res se comptaient par milliers. Je m\u2019imagine cette image et celles de la bataille de 1917 \u00e0 Passchendaele o\u00f9 des milliers d\u2019hommes ont trouv\u00e9 la mort et ont disparu dans la boue.<\/p>\n<p>Dans les airs au-dessus de la Somme, les tranch\u00e9es et les barbel\u00e9s qui se croisaient avaient l\u2019air de points de suture sur un cadavre monstrueux. Il y avait des madriers bris\u00e9s, des chars d\u00e9molis et des hommes mis en pi\u00e8ces. L\u2019odeur de la d\u00e9composition se r\u00e9pandait dans les poumons et p\u00e9n\u00e9trait dans les v\u00eatements.<\/p>\n<p>Il est vraiment remarquable que la terre ait gu\u00e9ri, qu\u2019elle soit arriv\u00e9e \u00e0 meilleure fin gr\u00e2ce au travail des cultivateurs travailleurs et de l\u2019expertise des gens employ\u00e9s par la Commission des s\u00e9pultures de guerre du Commonwealth.<\/p>\n<p>Je me suis agenouill\u00e9 devant le monument et, en souvenir de mon grand-p\u00e8re, j\u2019ai fix\u00e9 un coquelicot \u00e0 un drapeau canadien qui flottait au vent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une toute petite croix blanche.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s, en marchant pr\u00e8s d\u2019une \u00e9glise marqu\u00e9e par les intemp\u00e9ries, au village de Courcelette, j\u2019ai remarqu\u00e9 un petit monument et, au-del\u00e0, une maison \u00e0 la fen\u00eatre de laquelle se trouvait un chat gris et noir. Il y avait une jeune femme qui d\u00e9posait un enfant. Je l\u2019ai regard\u00e9e monter dans une voiture et partir sur la route encaiss\u00e9e qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019autoroute principale.<\/p>\n<p>Le chat m\u2019a simplement regard\u00e9 en b\u00e2illant.<\/p>\n<p>Le bataillon de Clarence est arriv\u00e9 \u00e0 la Somme \u00e0 la mi-octobre 1916. \u00c0 ce moment-l\u00e0, l\u2019avanc\u00e9e des Canadiens avait \u00e9t\u00e9 stopp\u00e9e \u00e0 la tranch\u00e9e Regina. Pendant deux semaines, le 73e Bataillon est demeur\u00e9 dans un campement ouvert d\u2019o\u00f9 de grands groupes de travailleurs partaient tous les jours r\u00e9parer les tranch\u00e9es d\u00e9tremp\u00e9es. Plus pr\u00e8s du front, d\u2019autres bataillons de la 4e Division canadienne menaient des attaques infructueuses contre la tranch\u00e9e Regina puissamment fortifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans la nuit du 29 au 30 octobre, le 73e s\u2019est d\u00e9plac\u00e9 jusqu\u2019au front o\u00f9 il a pass\u00e9 cinq jours sous le pilonnage incessant des obus. Les hommes fatigu\u00e9s et tach\u00e9s de boue ont ensuite gagn\u00e9 Bouzincourt \u00e0 pied, o\u00f9 ils ont dormi dans les maisons d\u00e9molies.<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2356\" alt=\"Le cimeti\u00e8re militaire Adanac, au nord de Courcelette. [PHOTO : DAN BLACK]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather18.jpg\" width=\"515\" height=\"653\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather18.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather18-236x300.jpg 236w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>Le cimeti\u00e8re militaire Adanac, au nord de Courcelette. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>PHOTO : DAN BLACK<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Pendant que les 10e et 11e brigades de la 4e Division prenaient la tranch\u00e9e Regina, le 11 novembre, le 73e, qui faisait partie de la 12e Brigade, s\u2019en approchait en pr\u00e9vision d\u2019une contre-attaque. Les hommes, Clarence y compris, s\u2019avan\u00e7aient le long des tranch\u00e9es de communication, dans la vase jusqu\u2019\u00e0 la taille.<\/p>\n<p>Le bataillon a \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises avant d\u2019\u00eatre renvoy\u00e9 aux arri\u00e8res pour se reposer de\u00a0nouveau.<\/p>\n<p>Le 18 novembre, sous la neige fondue fouett\u00e9e par le vent, les hommes ont re\u00e7u des bottes cuissardes avant d\u2019\u00eatre renvoy\u00e9s au front pour une derni\u00e8re fois, une affectation qui s\u2019est termin\u00e9e le lendemain de la blessure de Clarence.<\/p>\n<p>Dans l\u2019ensemble, mon p\u00e8re et moi sommes frapp\u00e9s par la bri\u00e8vet\u00e9 du temps que Clarence a pass\u00e9 \u00e0 la Somme : 40 jours seulement entre l\u2019arriv\u00e9e de son bataillon et sa blessure. Le temps qu\u2019il a pass\u00e9 au front au nord de la tranch\u00e9e Regina \u00e9tait encore plus court : \u00e0 peine plus de 12 jours en trois fois. Cela semble \u00eatre un temps si court dans une vie qui a dur\u00e9 78 ans, mais je comprends \u00e0 quelle vitesse un homme pouvait se faire tuer ou blesser au front ou en s\u2019y rendant.<\/p>\n<p>Les quatre derniers jours du bataillon \u00e0 la tranch\u00e9e Desire se sont sold\u00e9s par six officiers bless\u00e9s, huit autres grades tu\u00e9s et 34 bless\u00e9s. L\u2019obus \u00e0 explosif de grande puissance qui a atteint Clarence n\u2019avait rien d\u2019inhabituel. Il a \u00e9clat\u00e9 en des milliers de fragments chauff\u00e9s \u00e0 rouge qui allaient plus vite que le son.<\/p>\n<p>Le bataillon de Clarence a amorc\u00e9 son p\u00e9riple d\u2019un mois vers le nord, \u00e0 la cr\u00eate de Vimy, le 29 novembre, sans lui ni les 169 autres qui avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s ou bless\u00e9s, et malgr\u00e9 le fait que le 73e n\u2019e\u00fbt pas directement pris part \u00e0 un assaut \u00e0 la Somme.<\/p>\n<p>Je dis \u00e0 mon p\u00e8re que rien n\u2019indique que la\u00a0tranch\u00e9e ait exist\u00e9, bien qu\u2019un guide dise qu\u2019une partie arrivait, \u00e0 angle droit, jusqu\u2019au mur sud du Cimeti\u00e8re de fosse commune de R\u00e9gina.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 je me suis rendu le dernier jour de ma visite \u00e0 la Somme. J\u2019ai err\u00e9 \u00e0 travers les rang\u00e9es de pierres tombales en pensant au carnage et aux hommes qui ne sont pas rentr\u00e9s chez eux. J\u2019ai fait la m\u00eame chose au cimeti\u00e8re Adanac [Canada \u00e9crit \u00e0 l\u2019envers] et \u00e0 d\u2019autres \u00ab\u00a0jardins de pierre \u00bb. Et puis je me suis dirig\u00e9 sous la pluie vers le nord-est et, avant d\u2019explorer Pys et Miraumont, je me suis trouv\u00e9 dans ce champ, \u00e0 imaginer mon grand-p\u00e8re \u00e9tendu \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Je me sens comme si je m\u2019\u00e9tais introduit sans permission, non pas dans le champ d\u2019un cultivateur, mais \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 il est tomb\u00e9.<\/p>\n<p>Je me suis demand\u00e9 comment il a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9. Est-ce que quelqu\u2019un est tomb\u00e9 dessus ou a-t-il appel\u00e9 \u00e0 l\u2019aide? Ce que je voulais voir, c\u2019est les deux brancardiers \u00e9puis\u00e9s esquivant les balles et les crat\u00e8res. C\u2019est ce que je voulais voir, tout comme je voulais voir une main sur son \u00e9paule ou sur son front macul\u00e9 de train\u00e9es de boue.<\/p>\n<p>\u00c7a me d\u00e9rangeait que personne de ma famille ne lui ait demand\u00e9 de ces d\u00e9tails; que, collectivement, nous avons rat\u00e9 une belle occasion. Quelqu\u2019un aurait d\u00fb lui demander cela au chalet, mais peut-\u00eatre qu\u2019on \u00e9tait fascin\u00e9s par les d\u00e9tails qu\u2019il racontait.<\/p>\n<p>Sur le chemin du retour, je me suis arr\u00eat\u00e9 \u00e0 nouveau au Cimeti\u00e8re de fosse commune de R\u00e9gina et j\u2019ai fouill\u00e9 dans un tas de d\u00e9bris d\u00e9couverts en labourant les champs. En cherchant un b\u00e2ton pour m\u2019enlever la boue des bottes, j\u2019ai remarqu\u00e9 des morceaux de barbel\u00e9s rouill\u00e9s et des fragments de trois obus d\u2019artillerie. Le plus gros \u00e9tait pel\u00e9 comme une banane.<\/p>\n<p>J\u2019ai lu quelque part que pour chaque m\u00e8tre carr\u00e9 du front de l\u2019ouest, entre la Manche et la fronti\u00e8re suisse, il\u00a0est tomb\u00e9 une tonne d\u2019explosifs, et qu\u2019une bombe sur quatre n\u2019a pas explos\u00e9.<\/p>\n<p>Les fragments que je trouve font partie de la \u00ab r\u00e9colte de fer \u00bb que font remonter tous les ans le gel et les lames des tracteurs. Le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur de France r\u00e9cup\u00e8re environ 900 tonnes de munitions non explos\u00e9es chaque ann\u00e9e, et quelque 630 d\u00e9mineurs sont morts depuis 1945 en faisant ce travail.<\/p>\n<p>En route vers Lavant Station, papa et moi acceptons la suggestion que Clarence nous avait faite de nous arr\u00eater au lac Robertson. Le temps est ensoleill\u00e9 et une brise chaude souffle sur l\u2019eau bleu argent\u00e9. Il y a quelques p\u00eacheurs sur le lac et deux femmes sur la plage surveillent leurs enfants. \u00ab Le brochet, c\u2019est \u00e7a qu\u2019on p\u00eachait, l\u00e0, se rappelle papa. Son bon ami Alfie Morrison aidait ton grand-p\u00e8re \u00e0 monter dans le bateau, mais il pouvait le faire sans son aide. \u00bb<\/p>\n<div class=\"caption_img \"\tstyle=\"width:515px\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2353\" alt=\"La d\u00e9coration du service m\u00e9ritoire remise \u00e0 Clarence par les Amput\u00e9s de guerre. [PHOTO : COURTOISIE DE ROBERT BLACK]\" src=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather15.jpg\" width=\"515\" height=\"666\" srcset=\"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather15.jpg 515w, https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/Grandfather15-231x300.jpg 231w\" sizes=\"(max-width: 515px) 100vw, 515px\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\"><span>La d\u00e9coration du service m\u00e9ritoire remise \u00e0 Clarence par les Amput\u00e9s de guerre. <\/span><\/div>\n<div class=\"credit\"><span>PHOTO : COURTOISIE DE ROBERT BLACK<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>Papa se rappelle qu\u2019il est arriv\u00e9 \u00e0 son p\u00e8re de tomber pendant la chasse au chevreuil. C\u2019est arriv\u00e9 plus d\u2019une fois, mais il se relevait toujours, en se servant d\u2019un b\u00e2ton de ski, et il repartait. Son fr\u00e8re Charlie \u00e9tait un tireur d\u2019\u00e9lite, mais celui qui connaissait la for\u00eat, c\u2019\u00e9tait Clarence, et ce qui importait le plus pour lui, c\u2019\u00e9tait d\u2019\u00eatre dans les bois, avec ses fils et avec Charlie, et de profiter de l\u2019air frais automnal.<\/p>\n<p>Clarence n\u2019avait pas son fils le plus jeune \u00e0 l\u2019automne de 1972. Mais papa, comme ses fr\u00e8res ain\u00e9s Gil et Keith, savait \u00e0 quel point le camp \u00e9tait important pour son p\u00e8re. Il s\u2019agissait d\u2019\u00eatre chef cuisinier et de se d\u00e9tendre dans les volutes de fum\u00e9e de pipe et de cigare en jouant aux cartes pour quelques sous. Et apr\u00e8s une longue journ\u00e9e bien remplie, il n\u2019avait rien de mieux \u00e0 faire que d\u2019aller dormir, sa jambe contre le lit.<\/p>\n<p>En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, je ne passe pas beaucoup de temps \u00e0 contempler le destin, mais si ce jeune soldat que je m\u2019imagine lors de mon voyage \u00e0 Contay n\u2019avait pas surv\u00e9cu \u00e0 la chirurgie, et s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas rentr\u00e9 chez lui, tant de choses seraient diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p>Je n\u2019existerais pas, et il y a beaucoup d\u2019autres choses qui n\u2019existeraient pas non plus. Il serait probablement enterr\u00e9 au cimeti\u00e8re militaire britannique non loin du village fran\u00e7ais o\u00f9, sur une pente douce dans l\u2019ombre de grands peupliers, j\u2019ai trouv\u00e9 plusieurs noms provenant de son bataillon parmi les 414 Canadiens et plus de 700 Britanniques.<\/p>\n<p>Mais le jeune Clarence a \u00e9t\u00e9 d\u00e9vers\u00e9 de la bataille de la Somme; recrach\u00e9, un membre en moins, mais vivant. Il n\u2019a plus jamais travaill\u00e9 la terre, mais il a fini par gu\u00e9rir, trouver du travail, tomber amoureux plus d\u2019une fois et devenir mari, p\u00e8re, grand-p\u00e8re et b\u00e9n\u00e9vole des Amput\u00e9s de guerre du Canada. Et il est mort en bonne compagnie, \u00e0 son endroit pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, \u00e9prouvant peut-\u00eatre quelques regrets, le 10 novembre 1972.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais ado \u00e0 ce moment-l\u00e0, enfoui profond\u00e9ment dans mon petit monde de musique, de voitures, de football et de filles. Je ne m\u2019y attendais pas; pas plus que quiconque je pense, parce qu\u2019il semblait en sant\u00e9, solide. Nous avons appris par la suite, apr\u00e8s l\u2019autopsie, qu\u2019il avait eu des crises cardiaques auparavant, et j\u2019attribue son silence sur ce sujet au sto\u00efcisme de sa g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait tard le soir quand le t\u00e9l\u00e9phone sonna et papa, qui n\u2019avait pas pu accompagner ses fr\u00e8res \u00e0 la chasse cet automne-l\u00e0, a r\u00e9pondu et \u00e9cout\u00e9 en silence son fr\u00e8re Gil lui dire que leur p\u00e8re \u00e9tait mort. Il\u00a0\u00e9tait all\u00e9 se coucher en pensant qu\u2019il avait un peu d\u2019indigestion, mais il s\u2019est assis et s\u2019est abattu peu apr\u00e8s.<\/p>\n<p>Quand Gil et les autres ont compris qu\u2019ils ne pouvaient rien faire pour lui au camp, ils l\u2019ont vite emmen\u00e9 \u00e0 la voiture. Ils l\u2019ont mis sur le banc arri\u00e8re et sont partis dans la nuit froide de novembre sur la route tortueuse et poussi\u00e9reuse des collines jusqu\u2019au Great War Memorial Hospital de Perth, \u00e0 quelque 50 kilom\u00e8tres.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait mort quand ils sont arriv\u00e9s, certainement bien avant que mon p\u00e8re ou n\u2019importe qui d\u2019autre n\u2019ait eu l\u2019occasion de lui dire adieu.<\/p>\n<p>Quand papa et moi arrivons au vieux camp qui appartient maintenant \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre, nous le fixons simplement des yeux et pensons \u00e0 Clarence. Il fait chaud et les grillons chantent, un son que n\u2019interrompent que les acclamations des enfants du coin.<\/p>\n<p>En faisant un zoom arri\u00e8re pour regarder la vie de mon grand-p\u00e8re \u00e0 travers des ondes de l\u2019explosion de 1916, je vois un homme en complet derri\u00e8re un bureau \u00e0 la Banque du Canada; un gar\u00e7on espi\u00e8gle portant un sac plein de poissons; un amateur de plein air qui verse du sirop d\u2019\u00e9rable dans une bouteille de rye. Je vois un soldat \u00e9tendu dans le noir, l\u2019ombre d\u2019un homme \u00e0 la table d\u2019un caf\u00e9, en France, qui m\u2019exhorte \u00e0 regarder au-del\u00e0 du moment qui a boulevers\u00e9 sa vie. Et je vois papa qui, comme moi et comme d\u2019autres membres de notre famille, a \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par ces ondes et a \u00e9t\u00e9 p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 d\u2019un sentiment de gratitude.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les r\u00e9percussions de la guerre se font sentir longtemps apr\u00e8s l\u2019explosion du dernier obus et le dernier coup de feu. Elles se propagent, comme les ondes d\u2019une explosion, d\u2019une  g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas ce qu\u2019il voudrait que je fasse. Mon grand-p\u00e8re ne voudrait pas me voir \u00e9tendu dans ce champ froid et humide de France. <\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":2360,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-2338","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles-principaux"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2338","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2338"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2338\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2360"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2338"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2338"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/legionmagazine.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2338"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}