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	<title>Daniel Pomerleau &#8211; La revue Légion</title>
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		<title>Mettre ses objets militaires familiaux en valeur</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Daniel Pomerleau]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 02 Nov 2007 02:16:13 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles principaux]]></category>
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					<description><![CDATA[Plusieurs soldats des guerres passées ont conservé des souvenirs de leur passage sous les drapeaux, des objets témoignant de leurs triomphes et de leur survie. On retrouve parmi eux des médailles, des photographies, des armes et d&#8217;autres pièces d&#8217;équipement, par exemple. Puis, la guerre s&#8217;est terminée, les vétérans sont revenus, et ils ont rangé leurs [&#8230;]]]></description>
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<p>Plusieurs soldats des guerres passées ont conservé des souvenirs                   de leur passage sous les drapeaux, des objets témoignant de                   leurs triomphes et de leur survie. On retrouve parmi eux des                   médailles, des photographies, des armes et d&#8217;autres pièces                   d&#8217;équipement, par exemple. Puis, la guerre s&#8217;est terminée,                   les vétérans sont revenus, et ils ont rangé leurs souvenirs                   et tenté d&#8217;oublier.</p>
<p>À la suite de leur décès, leurs héritiers hésiteront parfois                   avant de statuer sur le sort de ces choses qui pourraient leur                   sembler être des vieilleries sans intérêt. L&#8217;une des décisions                   les plus avisées pourrait se traduire par un don à un musée.                   Dans ces institutions, les objets sont restaurés, étudiés et                   mis en valeur, et ainsi rendus à la collectivité qui pourra                   les apprécier, puis comprendre et se souvenir d&#8217;un passé commun.                   Mais en réalité, la plus grande partie sera malheureusement éliminée                   par de nouveaux propriétaires n&#8217;ayant pas saisi la valeur historique,                   scientifique et patrimoniale, de ces papiers jaunis et de ces                   métaux ternis.</p>
<p>Pour le patrimoine national que nous partageons, les objets                   oubliés dans les sous-sols et greniers ne vaudront guère mieux.                   Mais pour les détenteurs plus réticents à se départir de leurs                   possessions, il existe toutefois une autre issue très responsable,                   qui consiste à mettre soi-même en valeur le bien en question.                   Cela pourrait se traduire par une démarche fort simple, une                   petite enquête sur l&#8217;histoire familiale et nationale, illustrée                   ici d&#8217;un exemple concret.</p>
<p><strong>Mener l&#8217;enquête</strong></p>
<p>Bien qu&#8217;il n&#8217;existe pas de bonne ou de mauvaise manière d&#8217;entreprendre                   cette recherche, les premières questions surgissant dans notre                   enquête seront toujours les plus simples. Qu&#8217;est-ce que c&#8217;est?                   Quelles sont ses dimensions, de quels matériaux est-il fabriqué?                   Les réponses à ces questions sont les éléments que l&#8217;on devra                   retrouver dans la fiche technique de l&#8217;objet, et ce sont elles                   qui donneront une direction à nos recherches. La fiche technique                   pourrait être insérée dans une base de données ou un cartable                   pour référence ultérieure. Il serait également généreux de                   faire connaître l&#8217;existence de ce témoin matériel du passé,                   par l&#8217;intermédiaire d&#8217;associations de chercheurs ou de forums                   Internet. Il pourrait ainsi être étudié par des spécialistes                   s&#8217;il s&#8217;avérait particulier.</p>
<p>En étudiant une décoration, on décrirait à cette étape ses                   couleurs, ses symboles et ses inscriptions, et tout autre détail                   piquant la curiosité. Le cas présent consiste, quant à lui,                   en un petit livre d&#8217;environ quatre-vingt-dix pages intitulé Livre                   de prières du soldat. En plus des initiales sur la couverture                   et des dates et noms de personnes à l&#8217;intérieur, il offre de                   nombreux autres renseignements facilitant son identification.                   En suivant jusqu&#8217;au bout chacune de ces pistes, on forcera                   bientôt cet objet à divulguer ses plus intéressants secrets.</p>
<p><strong>Fiche technique de l&#8217;objet</strong></p>
<p>Nom : Livre de prières du soldat</p>
<p>Titre complet : Livre de prières à l&#8217;usage des soldats et                   des marins</p>
<p>Dimensions : 12 X 8.5 X 0.8 cm (hauteur X largeur X épaisseur)</p>
<p>Couleurs :</p>
<p>· Extérieur : caractères et symboles en brun sur fond olive</p>
<p>· Intérieur : écriture noire sur papier jauni, illustrations                   en noir et blanc</p>
<p>Matériaux : encre et papier, colle et tissu sur carton rigide</p>
<p>Imprimés particuliers :</p>
<p>· Devant : l&#8217;inscription Livre de prières du soldat et le                   symbole du &#8220;Sacré Coeur&#8221; (un coeur encerclé d&#8217;une couronne d&#8217;épines                   et surmonté d&#8217;une couronne traditionnelle)</p>
<p>&#8212; Derrière : le dessin d&#8217;une feuille d&#8217;érable, sur laquelle                   sont inscrits le symbole &#8220;Paix&#8221; (un &#8220;P&#8221; et un &#8220;x&#8221; superposés)                   et le mot &#8220;Canada&#8221;, puis, dessous, le sigle &#8220;C.A.H.&#8221;</p>
<p>&#8212; Intérieur : prières, images pieuses</p>
<p>Date de fabrication : 1918</p>
<p>Autres détails : 88 pages</p>
<p>Notice bibliographique complète de l&#8217;ouvrage : CASGRAIN, Abbé P.H.D.,                   Livre de prières à l&#8217;usage des soldats et des marins, Québec,                   S.E., 1918, 88 pages.</p>
<p><strong>Conception de l&#8217;objet</strong></p>
<p>Avant même d&#8217;avoir eu une vie utile, l&#8217;objet a été pensé,                   et fabriqué. Dans le cas d&#8217;artisanat ou d&#8217;articles de fortune                   (les briquets et armes blanches en sont deux bons exemples),                   les procédés peuvent ne pas avoir été documentés. En contrepartie,                   la fabrication de la plupart des produits courants, tels les                   vêtements et photographies, n&#8217;a plus de secrets et a été fréquemment étudiée.                   Il sera ainsi beaucoup plus simple d&#8217;accumuler de l&#8217;information                   sur une arme à feu que sur une peinture, par exemple.</p>
<p>L&#8217;étude de l&#8217;histoire de l&#8217;écrit au pays permet de comprendre                   le contexte industriel et commercial dans lequel aurait été manufacturé le                   Livre de prières du soldat. Le Canada vécut la multiplication                   des imprimeries vers le milieu du XIXe siècle, et à l&#8217;exception                   de la maison Beauchemin, les maisons d&#8217;édition modernes n&#8217;apparurent                   qu&#8217;au cours du vingtième siècle. Les ouvrages, auparavant, étaient                   confiés à des imprimeurs, et non à des éditeurs, et chaque étape                   de la production et de la mise en marché d&#8217;un livre était confiée à une                   entreprise différente, sans intermédiaire. Quant aux techniques,                   le procédé classique faisait place à la presse cylindrique,                   qui apparaît dans les colonies vers 1830, et l&#8217;énergie humaine                   est remplacée par la vapeur, puis par l&#8217;électricité. Les premiers                   ouvrages imprimés en sol canadien seront en majorité scolaires                   ou religieux. En 1918, lorsqu&#8217;est imprimé le Livre de prières                   du soldat, les procédés sont sensiblement les mêmes.</p>
<p>De cet imprimeur dont il est fait mention à l&#8217;intérieur, J.A.K.                   Laflamme, de Québec, peu de traces ont été retrouvées, malgré des                   investigations poussées. Malgré tout, une recherche pratique                   laisse croire qu&#8217;il aurait été actif au début du siècle, principalement                   entre les années 1900 et 1930 environ, à Québec et à Lévis,                   et qu&#8217;il se serait spécialisé dans les écrits folkloriques                   et religieux. On peut apprécier son excellent travail de reliure :                   solidement assemblé, ce livre, qui vécut la guerre des tranchées                   dans l&#8217;humidité, la boue et les gaz, sous les baïonnettes,                   les balles et les obus&#8211;des conditions tellement pénibles que                   soixante mille Canadiens en moururent&#8211;est encore, plus de quatre-vingts                   ans après, en un seul morceau.</p>
<p>Selon une lettre signée et imprimée dans les premières pages,                   les textes du Livre de prières du soldat auraient été écrits&#8211;ou                   assemblés&#8211;dans leur plus grande partie par le prêtre Philippe-Henri                   Duperron Casgrain (1864-1942), major honoraire et premier aumônier                   du Royal 22e Régiment (canadien-français), durant la période                   entourant le 15 novembre 1914, aux Casernes de St-Jean. Durant                   les trois jours qui suivirent, L. Lindsay, Censor deputatus                   (représentant censeur) parcourut le manuscrit et n&#8217;eut aucune                   objection d&#8217;ordre doctrinal à son impression (nil obstat),                   qui reçut l&#8217;imprimatur du Cardinal Bégin.</p>
<p>Le sigle &#8220;C.A.H.&#8221; retrouvé sur la couverture du livre signifie &#8220;Catholic                   Army Huts&#8221; (huttes catholiques de l&#8217;Armée), une institution                   caritative créée par les Chevaliers de Colomb, qui agirent                   donc ici à titre d&#8217;éditeurs : après avoir commandé le manuscrit,                   ils le confièrent à l&#8217;imprimeur, puis aux C.A.H. qui distribuèrent                   le produit fini; il sera question plus loin de cette dernière étape.</p>
<p>Ces détails nous révèlent donc, de prime abord, que le Livre                   de prières du soldat est un document religieux chrétien et                   catholique très officiel ayant été vérifié et approuvé par                   la censure religieuse de l&#8217;époque. On peut également présumer                   qu&#8217;au moins quelques centaines d&#8217;exemplaires auraient été imprimés.                   Ses dimensions, la solidité de sa couverture et sa couleur                   laissent croire qu&#8217;on l&#8217;a voulu facile à transporter et adapté aux                   dures conditions de la vie militaire.</p>
<p><strong>Contexte</strong></p>
<p>Pour bien comprendre l&#8217;environnement dans lequel l&#8217;objet d&#8217;étude                   a été utilisé, toute piste peut apporter des éléments révélateurs                   et doit être vérifiée. Des dictionnaires thématiques seront                   ici d&#8217;une grande utilité.</p>
<p>Dans le cas présent, l&#8217;inscription C.A.H. (qui se réfère aux                   huttes catholiques de l&#8217;Armée des Chevaliers de Colomb) est                   particulièrement significative. Avant 1917, les soldats catholiques                   (dont une majorité de Canadiens français) n&#8217;avaient aucune                   possibilité de célébrer leur foi en masse, ni au front, ni                   en Angleterre (où ils étaient fréquemment et pendant de longues                   périodes, stationnés), alors que la plupart des autres groupes                   religieux jouissaient pleinement de leurs propres églises,                   chapelles et autres institutions. De là prenaient naissance                   un profond malaise, du mécontentement et un sentiment d&#8217;infériorité vis-à-vis                   d&#8217;autres confessions, et c&#8217;était là fort légitime.</p>
<p>Pour pallier ce besoin, l&#8217;Ordre des Chevaliers de Colomb&#8211;dont                   les buts sont Dieu et la Patrie&#8211;crée une filiale appelée Catholic                   Army Huts (Huttes catholiques de l&#8217;Armée) en 1917. Grâce à quelques                   grandes campagnes de financement menées avec beaucoup de succès                   au Canada la même année, on crée le C.C.S. (Catholic Chaplain                   Service), responsable d&#8217;envoyer des prêtres catholiques célébrer                   l&#8217;eucharistie avec les fidèles servant outre-mer. Dans le même                   ordre d&#8217;idées, les C.A.H. exportent vers l&#8217;Europe des tentes                   gigantesques, les &#8220;huttes&#8221;. Celles-ci serviront, selon les                   heures, de chapelles pour les soldats catholiques, de salles                   de récréation ou de repos, ou même de théâtre, pour tous les                   soldats. Dans ces seconds cas, la fraternité de ceux qui servent                   sous les drapeaux était le seul test à passer pour avoir accès                   aux huttes. Un écriteau à l&#8217;entrée mentionnait d&#8217;ailleurs : &#8220;All                   Soldiers and Sailors Welcome&#8221; (bienvenue à tous les soldats                   et marins). À ce titre, les huttes canadiennes acquirent une                   grande renommée d&#8217;hospitalité, chez les soldats alliés de toutes                   nationalités et religions.</p>
<p>En tant que lieu de rassemblement de soldats et marins, les                   C.A.H. permettaient l&#8217;accès à une cantine, des tables de billard,                   gramophones, livres, etc. Aussi, on y offrait gratuitement                   de la gomme à mâcher, du café, des cigarettes et du papier à lettres à tout                   soldat, sans égard à son ethnie ou à ses convictions religieuses.                   De plus, aux soldats de confession catholique, on distribuait                   fréquemment et abondamment des rosaires, médailles scapulaires,                   chapelets, ainsi que des Livres de prières du soldat. C&#8217;est                   donc probablement dans l&#8217;une de ces nombreuses huttes que Wilfrid                   Vallée, jeune soldat canadien français de la Grande Guerre                   et premier propriétaire du livre, se procura le sien.</p>
<p><strong>Premier propriétaire et vie utile de l&#8217;objet</strong></p>
<p>L&#8217;une des étapes les plus palpitantes de l&#8217;enquête consiste à amasser                   des informations sur le premier propriétaire de l&#8217;objet. Quelques                   discussions avec la parenté plus âgée permettront de récolter                   des données intéressantes. On peut en plus consulter les dossiers                   d&#8217;anciens militaires conservés aux Archives nationales du Canada,                   notamment. Parfois, d&#8217;autres documents conservés avec l&#8217;objet                   faciliteront son identification. Dans le cas présent, un livret                   de paie et une médaille ont livré des renseignements précieux.</p>
<p>Le Livre de prières du soldat a appartenu à l&#8217;origine à Wilfrid                   Vallée (1897-1978), un homme très pieux, paraît-il. Lorsque                   ce dernier s&#8217;enrôla dans le Corps expéditionnaire canadien                   (par l&#8217;intermédiaire du 57e Bataillon d&#8217;infanterie, sous le                   matricule 448 369) pour aller rejoindre ses frères en Europe,                   le 3 novembre 1915, il n&#8217;avait pas dix-huit ans. Il était l&#8217;un                   des cinq cent deux volontaires qui venaient renforcer le célèbre                   22e Bataillon (canadien-français). Comme la plupart des jeunes                   de son âge nouvellement sous les drapeaux, il ne s&#8217;attendait                   pas à se retrouver bientôt au beau milieu de l&#8217;enfer.</p>
<p>Il y eut les charges contre les positions ennemies, sous le                   feu nourri de l&#8217;artillerie et des mitrailleuses allemandes,                   dans les champs de mines, dans la boue des champs de bataille.                   Que l&#8217;issue fut victorieuse ou non, chaque bataille était un                   drame en soi, épreuve peut-être ultime dans la vie d&#8217;un homme.                   Parallèlement, il y eut les misères quotidiennes, auxquelles                   on ne s&#8217;habituait jamais : les épidémies, propagées par des                   rats qu&#8217;on disait énormes, engraissés par la chair humaine;                   la maladie des tranchées, douloureuse et dégoûtante; la décomposition, écoeurante                   et nauséabonde, des corps qu&#8217;on n&#8217;avait pu enterrer; les poux,                   dont la morsure cruelle était, dit-on, la pire des calamités;                   la boue, toujours et partout; l&#8217;éventualité omniprésente de                   la mort, qu&#8217;elle fût la sienne ou celle des camarades; les                   blessés, dont les cris et souffrances pouvaient briser le moral                   le plus solide; l&#8217;absence de bonne nourriture, d&#8217;hygiène et                   de repos; les préjugés, railleries ou moquerie, dirigés vers                   les Canadiens, ces &#8220;coloniaux&#8221;, par les Britanniques; les atrocités                   et crimes de guerre dont on était victime ou témoin; et tout                   l&#8217;affreux reste.</p>
<p>Devant toutes ces difficultés, sa foi en Dieu fut peut-être                   la motivation qui permit à Wilfrid Vallée, comme à d&#8217;autres,                   de survivre, bien que choqué à vie. Si le Livre de prières                   du soldat s&#8217;insère parfaitement dans les poches d&#8217;une vareuse,                   c&#8217;est que les soldats croyants en auraient besoin constamment                   : c&#8217;était un lien avec le Très-Haut, presque un porte-bonheur,                   qu&#8217;on pouvait avoir constamment avec soi.</p>
<p>L&#8217;usure du livre démontre que Wilfrid l&#8217;a souvent consulté.                   La tranche est fatiguée, les pages sont défraîchies. Manifestement,                   on les a lues, relues et même re-relues. Tellement, qu&#8217;encore                   aujourd&#8217;hui, le livre s&#8217;ouvre de lui-même, et de façon très                   marquée, aux pages 52 et 53 : &#8220;Mémoire des vivants&#8221;, &#8220;À l&#8217;élévation&#8221;, &#8220;Après                   la consécration&#8221;, et &#8220;Mémoire des morts&#8221;, tels sont les passages                   qui semblent avoir été le plus souvent consultés. La pliure                   et l&#8217;usure, distinctes, dans le coin supérieur droit de chaque                   page impaire, nous laissent facilement deviner le mouvement                   des pouce et index de l&#8217;homme qui chercha dans ce livre des                   forces, du courage, voire son salut. Le Livre de prières du                   soldat fut certainement une des possessions les plus estimées                   de Wilfrid Vallée. Le jour de son anniversaire, où mille hommes                   moururent, Wilfrid eut pour cadeau &#8220;la meilleure blessure&#8221;.                   Atteint d&#8217;un éclat d&#8217;obus à la hanche, pour lui, la guerre,                   avec son cortège de misères, prenait fin en avril 1918.</p>
<p>Après la démobilisation, Wilfrid Vallée épousa Bernadette                   Savard qui, elle l&#8217;avouera elle-même, avait prié, tout au long                   de ces années de tourmente, pour son futur mari qui se battait                   peut-être en Europe. Comme bien des rescapés de l&#8217;enfer, Wilfrid&#8211;on                   le comprend&#8211;fut avare de ses dures expériences passées au front,                   qu&#8217;il ne partagea, somme toute, qu&#8217;avec son épouse parfois,                   et avec d&#8217;autres vétérans qu&#8217;il rencontrait chaque semaine                   au &#8220;mess&#8221;. Sans doute conscient de sa chance, et croyant en                   la bienveillance qu&#8217;eut le Bon Dieu à son égard, Wilfrid, de                   toute sa vie, ne manqua-t-il une seule messe le dimanche. Le                   Livre de prières du soldat, quant à lui, ne fut jamais rangé bien                   loin, et resta toujours à portée de main. Après la mort de                   Wilfrid puis de Bernadette, leur fille Cécile en hérita.</p>
<p><strong>L&#8217;objet dans notre patrimoine</strong></p>
<p>De la même manière qu&#8217;un fusil pourrait s&#8217;insérer dans l&#8217;étude                   de l&#8217;évolution technologique des armements, un livre peut éclairer                   les chercheurs intéressés par l&#8217;histoire culturelle d&#8217;un peuple.                   Le Livre de prières du soldat a donc une portée très vaste                   puisqu&#8217;il se rapporte à une réalité délicate au Québec du début                   du siècle : la religion, longtemps l&#8217;un des principaux symboles                   de l&#8217;identité canadienne-française.</p>
<p>Les Canadiens furent nombreux, sur les champs de bataille                   d&#8217;Europe, durant la Première Guerre mondiale. Désignés sous                   le terme générique de &#8220;Britanniques&#8221;, vu leur appartenance à l&#8217;Empire,                   ils en perdirent, du moins dans certaines littératures et bon                   nombre de documentaires, une partie de leur identité. Pourtant,                   ses six cent mille soldats, sur une population totale de huit                   millions et demi d&#8217;habitants, firent du Canada l&#8217;un des pays                   (proportionnellement) les plus fortement militarisés. Les Britanniques                   oublient souvent, d&#8217;ailleurs, que plus de la moitié de leurs                   effectifs étaient composés de &#8220;coloniaux&#8221;, du Canada (environ                   40 % de l&#8217;armée britannique) ou d&#8217;ailleurs. D&#8217;entre eux, environ                   une dizaine de milliers de soldats canadiens-français ont sué eau                   et sang sur les terres dévastées de France et de Belgique.                   Plusieurs n&#8217;en sont jamais revenus. Lorsque l&#8217;on s&#8217;interroge                   sur la religion des Canadiens français en Europe, on découvre                   la plus totale absence d&#8217;ouvrages, spécialisés ou non, sur                   le sujet. Pourtant, et c&#8217;était particulièrement vrai un demi-siècle                   avant la Révolution tranquille, le Canada français était farouchement                   catholique, et même, souvent, fervent pratiquant. Le culte                   ne perdait donc aucune valeur dans cet environnement hostile,                   au contraire, il en gagnait.</p>
<p>Le Livre de prières du soldat répondit donc au besoin, sérieux,                   qu&#8217;avaient nos valeureux de continuer à vivre pleinement leur                   foi outre-mer. Ils étaient en général les seuls francophones                   de l&#8217;Empire, et à part les Irlandais, les seuls catholiques.                   Ainsi, l&#8217;ouvrage&#8211;écrit en français et dans la plus pure tradition                   religieuse de l&#8217;Église catholique romaine&#8211;a certes une très                   grande valeur au sein du patrimoine québécois.</p>
<p>Le Livre de prières du soldat représente bien le début du                   siècle québécois. On y reconnaît, par l&#8217;intermédiaire des C.A.H.,                   la place des bonnes oeuvres dans la vie sociale. Plus encore,                   il démontre l&#8217;attachement qu&#8217;on avait à l&#8217;époque pour le culte                   religieux catholique. Les différentes autorisations de publication                   délivrées par les autorités ecclésiastiques rappellent également                   la sévérité des contrôles. D&#8217;un point de vue matériel et technique,                   c&#8217;est également un livre qui représente bien les procédés industriels                   et commerciaux de l&#8217;époque.</p>
<p><strong>Conservation de l&#8217;objet</strong></p>
<p>La durée de vie des objets dépend des matériaux utilisés dans                   leur fabrication et des conditions dans lesquelles ils furent                   conservés. Il est donc important de se questionner sur la manière                   d&#8217;exposer ou entreposer ces trésors : si on ne peut s&#8217;improviser                   conservateur de musée, des sites Internet et des livres existent                   sur le sujet et fourniront des conseils précieux. Par exemple,                   il est essentiel de savoir que lumière, taux d&#8217;humidité, insectes                   et manipulation inappropriée sont les principaux responsables                   de la dégradation d&#8217;un objet. On pourrait aussi être tenté de                   réparer soi-même un article en mauvais état, ce qui n&#8217;est pas                   recommandé. Les spécialistes de la restauration formés à cet                   effet font parfois de petits miracles!</p>
<p>Certains produits de conception industrielle nécessiteront                   peu de soin. Un casque en acier, par exemple, se contentera                   d&#8217;un coin sec, tout simplement. Les livres, quant à eux, requièrent                   une attention toute particulière. Dans ce cas-ci, les pages                   sont déjà jaunies et usées par leur séjour dans les tranchées;                   il serait important, puisqu&#8217;on ne peut faire régresser les                   dommages déjà portés, d&#8217;au moins éviter d&#8217;en causer davantage.</p>
<p>Une lumière blanche mais filtrée, purgée des rayons ultraviolets                   et d&#8217;au plus 50 lux (unité de mesure de l&#8217;éclairage, très faible                   dans ce cas-ci) serait nécessaire si l&#8217;on souhaitait exposer                   le livre, ouvert sur un support. Dans ce cas, on devrait en                   tourner les pages tous les jours, afin de réduire l&#8217;exposition à la                   lumière et la décoloration subséquente des pages. Rangé dans                   une bibliothèque, on trouvera au livre un coin sombre, afin                   d&#8217;éviter de décolorer la tranche. On doit éviter les contacts                   des mains nues avec le vieux papier : les huiles retrouvées                   sur la peau salissent et dégradent le papier, comme certaines                   encres. On utilisera, au besoin, des gants de coton : un procédé habituel                   dans les institutions muséologiques. La chaleur et l&#8217;humidité doivent être                   soigneusement contrôlées : un taux d&#8217;humidité oscillant entre                   30 et 50 % assorti à la température la plus basse possible                   (vers 21° C). Dans un milieu trop humide, le livre moisira;                   dans un milieu trop sec, la colle séchera et les pages tomberont.                   Les musées, bien sûr, offrent des environnements parfaitement                   contrôlés aux objets qu&#8217;ils abritent, grâce à des instruments                   de mesure spécialisés et très précis.</p>
<p>Dans les musées, les objets exposés ayant un historique sont                   accompagnés d&#8217;une &#8220;vignette&#8221;. Si le Livre de prières du soldat était                   présenté dans l&#8217;une de ces institutions, sa vignette contiendrait                   ces éléments :</p>
<p>&#8220;Livre de prières du soldat</p>
<p>Possession originelle du soldat Wilfrid Vallée (1897-1978)</p>
<p>12 X 8.5 X 0.8 cm</p>
<p>Brun et olive</p>
<p>Encre et papier, colle, et tissu sur carton rigide, 88 pages</p>
<p>Imprimé en 1918 par J.A.K. Laflamme, à Québec</p>
<p>Collection privée de Cécile Vallée&#8221;</p>
<p>On retrouverait également un panneau contenant des informations                   semblables à celles-ci, et qui résument notre enquête :</p>
<p>&#8220;Possession originelle du soldat Wilfrid Vallée (1897-1978),                   le Livre de prières du soldat lui fut fourni gratuitement par                   les C.A.H. (&#8220;Huttes catholiques de l&#8217;Armée&#8221;), filiale et oeuvre                   de guerre des Chevaliers de Colomb. Écrit ou assemblé à la                   fin de 1914 à Saint-Jean (Canada) par l&#8217;abbé Philippe-Henri                   Duperron Casgrain, premier aumônier du Royal 22e Régiment,                   les textes furent ensuite imprimés à Québec par J.A.K. Laflamme                   au tout début de 1918, puis envoyé aux soldats canadiens-français                   catholiques envoyés en Europe. Outil de culte, il permit à ces                   derniers, outre de vivre leur religion dans leur propre langue,                   de conserver le moral, le courage et l&#8217;espoir, dans les conditions épouvantables                   engendrées par la guerre des tranchées, durant la Première                   Guerre mondiale (1914-1918).&#8221;</p>
<p><strong>Conclusion</strong></p>
<p>Le Livre de prières du soldat n&#8217;est qu&#8217;un seul des millions                   d&#8217;objets ayant une valeur historique potentielle, mais il illustre                   bien la petite démarche suggérée dans cet article. Bien sûr,                   un livre offre une certaine facilité d&#8217;étude, vu le nombre                   de mots et symboles&#8211;autant d&#8217;indices potentiels&#8211;qu&#8217;il contient.                   Certains objets livreront leurs secrets avec beaucoup plus                   de parcimonie, mais leur valeur en sera augmentée.</p>
<p>Une vieillerie peut être chargée de signification, de valeur,                   de force, et être finalement bien plus qu&#8217;une babiole. Le Livre                   de prières du soldat nous rappelle que beaucoup de Canadiens                   français vécurent les horreurs de la Première Guerre mondiale,                   malgré l&#8217;éloignement du conflit, et le fait que c&#8217;était &#8220;la                   guerre des autres&#8221;. Il nous illustre également l&#8217;un des rôles                   joués par les Chevaliers de Colomb durant la Première Guerre                   mondiale. À une échelle moindre, c&#8217;est peut-être dans ce livre                   que mon arrière-grand-père trouva la force de survivre aux                   tranchées et à l&#8217;éclat d&#8217;obus qui l&#8217;a accompagné dans la tombe,                   soixante ans plus tard.</p>
<p>L&#8217;étude d&#8217;un objet permet d&#8217;établir des ponts entre les patrimoines                   familial, national et personnel. C&#8217;est un exercice identitaire                   stimulant, une enquête historique enrichissante. C&#8217;est également, à une                   toute petite échelle, l&#8217;un des aspects du travail des archéologues                   et des historiens professionnels. Pour ceux-ci, chacune de                   ces trouvailles est potentiellement l&#8217;élément qui bouleversera                   une théorie établie ou en confirmera une nouvelle. Il est donc                   primordial de faire connaître l&#8217;existence, à la communauté scientifique,                   des objets pouvant faire avancer les connaissances d&#8217;un peuple                   sur lui-même.</p>
<p>En conclusion, à la valeur familiale d&#8217;un vieil objet est                   jumelée une valeur patrimoniale à bien plus grande échelle,                   et en ce sens, l&#8217;objet est un bien collectif. En conséquence                   de quoi, sa possession est un droit accompagné du devoir d&#8217;en                   prendre soin et de le mettre en valeur. Ce devoir se transformera                   même, chez plusieurs, en passion, d&#8217;autant plus que le commerce                   par Internet permet désormais l&#8217;accès à encore plus de variétés                   d&#8217;antiquités. Ceux qui achèteront ces objets et sauront les                   mettre en valeur au profit de tous auront la cote!</p>
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		<title>Le gouvernement fédéral et la  Croix-Rouge canadienne, 1939-1945</title>
		<link>https://legionmagazine.com/fr/2007/05/le-gouvernement-federal-et-la-croix-rouge-canadienne-1939-1945/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Daniel Pomerleau]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 02 May 2007 02:53:29 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles principaux]]></category>
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					<description><![CDATA[Dans un article paru précédemment (La Croix-Rouge et la captivité de guerre, 1939-1945 juillet/août 2006), il était question de l&#8217;aide fournie par la Croix-Rouge canadienne aux prisonniers de guerre provenant du Commonwealth. Cependant, cet article ne présentait que l&#8217;aboutissement, ou la partie visible d&#8217;un processus, soit l&#8217;aide en elle-même. Il y était question, notamment, des [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h1></h1>
<p>Dans un article paru précédemment (La Croix-Rouge et                   la captivité de guerre, 1939-1945 juillet/août 2006), il était                   question de l&#8217;aide fournie par la Croix-Rouge canadienne aux                   prisonniers de guerre provenant du Commonwealth. Cependant,                   cet article ne présentait que l&#8217;aboutissement, ou la partie                   visible d&#8217;un processus, soit l&#8217;aide en elle-même. Il y était                   question, notamment, des &#8220;colis de vivres&#8221; et des autres mécanismes                   mis en place par l&#8217;institution humanitaire afin d&#8217;assurer la                   survie et le bien-être des prisonniers.</p>
<p>Le présent article tentera, pour sa part, de démythifier quelques                   aspects de la littérature qui demeurent occultés, soit les                   relations entre la Croix-Rouge canadienne et le gouvernement                   fédéral canadien. Effectivement, bien que le Mouvement de la                   Croix-Rouge&#8211;qui englobe toutes les sociétés nationales de                   la Croix-Rouge, ainsi que le Comité international de la Croix-Rouge&#8211;soit                   réputé pour son indépendance, sa neutralité et son impartialité,                   des historiens révisionnistes ont démontré que les gouvernements                   avaient un contrôle important sur leur Croix-Rouge en temps                   de guerre. Cet article s&#8217;attardera donc à démontrer que la                   Croix-Rouge canadienne a elle aussi été contrôlée par une autorité étatique,                   soit le gouvernement fédéral d&#8217;Ottawa et même, parfois, utilisée                   par lui à des fins autres qu&#8217;humanitaires. En contrepartie,                   elle a également profité de sa collaboration.</p>
<p>De toutes les relations politiques de la Croix-Rouge canadienne&#8211;soit                   les relations officielles entre l&#8217;institution caritative et                   d&#8217;autres entités, comme des organisations non gouvernementales                   (ONG) et gouvernementales&#8211;celles qu&#8217;elle a eues avec le gouvernement                   canadien ont probablement été les plus déterminantes. Ces liens                   ont pris une forme hiérarchique souvent très sévère et restrictive                   aux yeux des membres de l&#8217;institution humanitaire, au point                   de mettre en péril certaines activités, ou d&#8217;en transformer                   essentiellement la nature. Ce serait toutefois une erreur de                   croire que l&#8217;action gouvernementale à l&#8217;égard de la Croix-Rouge                   canadienne fut exclusivement limitative.</p>
<p>Durant la guerre, bien que la Croix-Rouge canadienne ait notamment                   eu des liens avec les ministères des Postes, des Finances et                   de la Défense nationale, c&#8217;est toutefois le ministère des Services                   nationaux de guerre, créé en juillet 1940, qui fut son plus                   fréquent interlocuteur. Ce ministère était effectivement responsable,                   d&#8217;une manière générale, de superviser et de coordonner l&#8217;activité des                   ONG canadiennes engagées dans l&#8217;effort de guerre.</p>
<p>Dans le cas de la Croix-Rouge canadienne, l&#8217;action gouvernementale                   a pris trois formes principales. D&#8217;abord, le gouvernement a                   suggéré ou autorisé la poursuite d&#8217;activités propres à la Croix-Rouge                   dont il a par la suite assuré la bonne marche par une supervision                   pointilleuse. Cette supervision s&#8217;est particulièrement attardée                   aux dépenses et au financement des activités de l&#8217;institution                   et, dans une moindre mesure, aux procédés et à l&#8217;efficacité des                   activités de l&#8217;institution. Ensuite, le gouvernement a collaboré à l&#8217;œuvre                   de l&#8217;institution en lui allouant des fonds et du matériel,                   en permettant des tarifs privilégiés de même qu&#8217;en s&#8217;associant à la                   collecte et au partage d&#8217;informations. Il s&#8217;est finalement                   attardé à assurer le respect, par toutes les ONG canadiennes                   concernées, des limites des juridictions qui leur avaient été respectivement                   confiées. En contrepartie, il tirerait des avantages évidents                   de sa &#8220;participation&#8221; aux activités de la Croix-Rouge canadienne.</p>
<p>Malgré l&#8217;indépendance et l&#8217;impartialité dont elle jouissait,                   du moins officiellement, la Croix-Rouge canadienne a dû composer                   sans relâche avec les agents gouvernementaux, que ce soit pour                   développer des idées ou pour leur donner suite. Plusieurs des                   activités et services réalisés par l&#8217;institution humanitaire                   l&#8217;ont été en réponse aux demandes ou aux propositions gouvernementales.                   Elle a donc rarement pu mener des activités sans passer par                   des pourparlers avec le gouvernement, qui s&#8217;assurait ainsi                   de pouvoir éviter tout gaspillage et toute dépense injustifiée.</p>
<p>Il s&#8217;assurait un droit de regard constant sur les activités                   menées par l&#8217;institution. La mobilisation adéquate de ses ressources                   humaines, matérielles et financières semblait justifier, dans                   un contexte de guerre totale, cette manière de procéder. Cependant,                   si le gouvernement eut plusieurs initiatives et fut ouvert                   au compromis relativement aux activités concernant les prisonniers,                   il fut cependant plus pointilleux dans le domaine des finances                   (budgets et campagnes de financement).</p>
<p>Peu après le début de la guerre, des discussions amenèrent                   le gouvernement fédéral à confier à la Croix-Rouge canadienne                   l&#8217;organisation de tous les envois destinés aux captifs canadiens,                   une activité effectuée jusque-là par le gouvernement et la                   Croix-Rouge britanniques. Auparavant, la Croix-Rouge était                   plutôt restreinte à un rôle médical auprès de la population                   canadienne et des soldats outre-mer. En conséquence, l&#8217;institution                   caritative se vit allouer le droit de mettre sur pied les organes                   requis, et le devoir de veiller à leur conformité. Cette importante                   responsabilité de la Croix-Rouge canadienne&#8211;une activité qui                   coûterait à l&#8217;institution la plus volumineuse part de ses budgets                   et les plus grands efforts de logistique et de mobilisation&#8211;est                   donc due à l&#8217;instigation gouvernementale. La poursuite de cette                   œuvre envers les prisonniers de guerre sera également                   soumise à la                   volonté gouvernementale à plusieurs reprises. Vu l&#8217;importance                   des enveloppes budgétaires et des quantités de matériel requises,                   chaque hausse de la production de colis de vivres, par exemple, était                   impossible sans le concours des autorités.</p>
<p>L&#8217;origine et la poursuite des activités du Bureau d&#8217;investigation                   de la Croix-Rouge&#8211;responsable d&#8217;informer les parents sur le                   sort d&#8217;un soldat prisonnier ou disparu&#8211;à Ottawa, constituent                   aussi des exemples intéressants de relations avec le gouvernement.                   Le bureau n&#8217;entra en fonctions qu&#8217;après de nombreuses négociations,                   et son acte fondateur fut un arrêté ministériel. Le contrôle                   du bureau par le gouvernement était tel que, même après sa                   création officielle, il a dû retarder d&#8217;environ un mois le                   début de ses activités, faute d&#8217;avoir encore obtenu l&#8217;approbation                   du ministère des Services nationaux de guerre quant au choix                   de ses travailleurs. Par la suite, le gouvernement y a maintenu                   un droit de regard en occupant deux des trois sièges du Comité consultatif,                   lequel était composé des représentants des Services nationaux                   de guerre, des Affaires extérieures et de la Croix-Rouge canadienne.</p>
<p>Les actions envers les prisonniers tiraient donc fréquemment                   leurs origines d&#8217;initiatives gouvernementales ou, à tout le                   moins, d&#8217;initiatives conjointes. Le gouvernement a dû autoriser                   pratiquement chaque activité entreprise par l&#8217;institution avant                   qu&#8217;elle puisse devenir effective, et il en a ensuite supervisé le                   déroulement.</p>
<p>Cela dit, la supervision étatique fut encore plus décisive                   quant aux finances de l&#8217;organisme. À ce sujet, les décisions                   gouvernementales furent sévères, selon l&#8217;institution humanitaire,                   et difficiles à renverser. La Loi sur les charités de guerre                   de 1939 donnait un droit d&#8217;ingérence dans le contrôle des budgets                   des ONG réservés à l&#8217;effort de guerre qu&#8217;il n&#8217;hésita pas à utiliser.                   Les budgets étaient soigneusement inspectés par le ministère                   des Services nationaux de guerre et les principales dépenses                   n&#8217;avaient lieu que quand l&#8217;autorité étatique donnait son accord.</p>
<p>La question qui revint le plus souvent concernait le nombre                   de colis de vivres que la Croix-Rouge canadienne pouvait défrayer.                   Alors qu&#8217;elle visait constamment à en fournir le plus grand                   nombre que lui permettaient ses budgets tout au long de la                   guerre, le gouvernement espérait voir les autres sociétés de                   la Croix-Rouge du Commonwealth en payer la plus grande part.                   Il souhaitait voir l&#8217;institution canadienne espacer ses campagnes                   de financement au maximum et se réserver ainsi le plus de fonds                   possibles pour la conduite de la guerre. On acceptait que la                   Croix-Rouge canadienne finance tous les colis destinés à des                   prisonniers canadiens, mais seule une toute petite quantité des                   colis défrayés pouvait être donnée à des prisonniers étrangers.</p>
<p>Le contrôle des campagnes de financement était encore plus                   catégorique, n&#8217;influençant plus exclusivement l&#8217;action en faveur                   des captifs mais bien toute l&#8217;?uvre de guerre de l&#8217;institution.                   D&#8217;abord, les dates de début et de fin de ces campagnes, de                   même que leurs objectifs, étaient soumis à l&#8217;approbation gouvernementale.                   Ensuite, en 1941, le gouvernement tenta de forcer la Croix-Rouge à participer à une                   campagne de financement commune, à laquelle toutes les ONG                   impliquées dans le conflit participeraient. La Croix-Rouge                   canadienne refusa, de peur de perdre son individualité et de                   voir les autres ONG amasser des fonds en profitant de sa crédibilité.                   En conséquence, la Croix-Rouge, qui avait mené des campagnes                   de financement presque tous les deux ans durant la guerre,                   n&#8217;en mena pas en 1941. Afin de lui fournir les fonds nécessaires à ses                   activités, le gouvernement lui autorisera cependant un prêt                   bancaire, lequel fut rapidement remboursé.</p>
<p>Si le contrôle gouvernemental fut bien sévère à l&#8217;endroit                   de la Croix-Rouge canadienne, on peut croire qu&#8217;il l&#8217;était                   autant pour toutes les autres ONG du pays, ce qui semble justifiable                   dans un contexte où la victoire requiert la mobilisation de                   toutes les ressources. On constate aussi que des décisions                   qui semblaient inappropriées, aux yeux de l&#8217;institution, purent être                   renversées à force d&#8217;argumentation. Cela dit, de nombreux ministères                   ont néanmoins contribué à l&#8217;?uvre de l&#8217;institution.</p>
<p>D&#8217;abord, il en a été question précédemment, le ministre des                   Finances a consenti certains prêts à l&#8217;institution. Ensuite,                   après bien des tergiversations sur la légalité, pour la Croix-Rouge,                   de recevoir de l&#8217;argent de la part du gouvernement, il semble                   que ce dernier ait contribué financièrement à la production                   de colis de vivres. Le gouvernement a également consenti des                   tarifs spéciaux pour la conduite de certaines activités, comme                   le transport des denrées au Canada et outremer, et pour la                   livraison des publications de l&#8217;institution. La contribution                   matérielle du gouvernement fut aussi grandement sollicitée.                   Lorsque certaines denrées manquèrent, les rations du personnel                   militaire au Canada furent même révisées afin de libérer certaines                   quantités de nourriture en faveur des prisonniers. Et lorsque                   les infrastructures d&#8217;Europe, en mauvais état, ne permirent                   plus d&#8217;acheminer les denrées aux prisonniers, le gouvernement                   donna à la Croix-Rouge 50 camions pour qu&#8217;elle les utilise à cette                   fin. Finalement, le partage d&#8217;information était essentiel à l&#8217;existence                   du Bureau d&#8217;investigation de la Croix-Rouge. Dès l&#8217;ouverture                   du bureau, des relations ont été établies avec les ministères                   des Affaires extérieures, des Services nationaux de guerre,                   de la Défense nationale, des Transports et des Postes, qui                   fournirent bien souvent des informations privilégiées.</p>
<p>Ces quelques exemples ne pourraient résumer à eux seuls tous                   les types de coopération entre l&#8217;institution et l&#8217;État durant                   les six longues années de guerre. Cependant, le gouvernement,                   dans un contexte de guerre totale lui donnant la légitimité et                   le pouvoir d&#8217;intervenir dans toutes les sphères de la société fut,                   pour la Croix-Rouge canadienne, un allié inestimable. Malgré un                   contrôle parfois sévère, l&#8217;implication gouvernementale fut                   donc déterminante dans la conduite des activités de l&#8217;institution,                   et des avantages notables en ont été retirés. Cette relation                   s&#8217;est développée sur une base hiérarchique indiscutable, quoique                   l&#8217;argumentation, voire le harcèlement, par les membres de l&#8217;institution                   humanitaire et d&#8217;autres intervenants, permirent le renversement                   de décisions gouvernementales douteuses à leurs yeux.</p>
<p>Le gouvernement semble avoir lui aussi profité de ses relations                   avec la Croix-Rouge, bien que les meilleurs exemples dépassent                   toutefois l&#8217;action menée auprès des prisonniers de guerre provenant                   du Commonwealth. Effectivement, le gouvernement canadien a                   attaché beaucoup d&#8217;importance à l&#8217;indication de la provenance                   des colis de vivres (donnés ou vendus, ces colis étaient généralement                   transmis par l&#8217;intermédiaire de la Croix-Rouge britannique                   et du Comité international de la Croix-Rouge) de façon à ce                   que les pays concernés en soient parfaitement informés; c&#8217;est                   particulièrement vrai dans le cas de la France Libre. Des instructions                   précises étaient données afin que les caisses soient identifiées                   aux couleurs de la Croix-Rouge canadienne. Il était perçu par                   le gouvernement que ce crédit serait favorable à la conduite                   de la guerre. On pensait aussi que les populations alliées                   sous le joug de l&#8217;ennemi, et dont les soldats prisonniers avaient été aidés                   par le Canada, coopéreraient beaucoup plus avec la force d&#8217;invasion,                   lorsque la reconquête aurait lieu. On croyait également que                   les pays aidés pourraient ultimement &#8220;lui revaudraient&#8221; dans                   l&#8217;après-guerre. Au niveau du front intérieur, le travail accompli                   par la Croix-Rouge auprès des prisonniers de guerre a certainement                   contribué à rassurer leurs parents, et a ainsi pu jouer un                   rôle quasi propagandiste, en démontrant à la population que                   l&#8217;État et la Croix-Rouge maîtrisaient bien la situation.</p>
<p>En somme, les buts du gouvernement, en ce qui concerne la                   Croix-Rouge canadienne, étaient loin d&#8217;être exclusivement humanitaires.                   Ce dernier était également à la recherche de capital politique                   sur le plan international, et même d&#8217;objectifs stratégiques                   et tactiques. Le gouvernement a donc grandement profité des                   activités de la Croix-Rouge canadienne, qu&#8217;il a su modeler                   ou presque, selon certains de ses besoins.</p>
<p>À un autre niveau, en confiant à un organisme bénévole des                   tâches nécessaires pour lesquelles il aurait dû, en d&#8217;autres                   circonstances, payer un fort prix, le gouvernement s&#8217;est assuré des économies                   importantes, puisque l&#8217;argent dépensé par la Croix-Rouge provenait,                   dans sa plus grande partie, de la population, et non pas des                   coffres de l&#8217;État. Comme l&#8217;institution caritative faisait aussi                   appel à des bénévoles pour les activités de transformation                   et d&#8217;empaquetage, le gouvernement économisait en n&#8217;ayant pas à payer                   lui-même une main-d&#8217;œuvre salariée. Le coût de la collaboration                   du gouvernement fédéral canadien aux activités de la Croix-Rouge                   lui a ainsi été remis, d&#8217;une autre manière, au quintuple, et                   il en a tiré des avantages politiques, militaires et économiques.</p>
<p>Des effets sociaux découleraient également des activités de                   la Croix-Rouge canadienne. Effectivement, en aidant les prisonniers                   de guerre à satisfaire leurs besoins primaires et certains                   besoins secondaires, l&#8217;institution humanitaire les a aidés à survivre                   et peut-être même à ressentir un relatif bien-être dans des                   conditions autrement plus pénibles encore. À plus long terme,                   ces prisonniers ont pu garder moins de séquelles de leur captivité,                   et réintégrer plus facilement la vie civile. En bonne santé physique,                   ils auront bénéficié d&#8217;une meilleure espérance de vie, et en                   bonne santé mentale, d&#8217;une vie plus heureuse. En conséquence,                   les prisonniers &#8220;réchappés&#8221; par la Croix-Rouge ont été un fardeau                   bien moindre pour l&#8217;État, après la guerre. On put donc compter                   sur des rapatriés en meilleur état, qui coûteraient moins cher à la                   société et participeraient davantage au bien commun.</p>
<p>En conclusion, la Croix-Rouge canadienne n&#8217;était pas aussi                   indépendante qu&#8217;on veut bien le faire croire. En effet, le                   gouvernement a eu sur elle une influence importante, et il                   faut avouer que ces initiatives ont grandement contribué à faire                   de l&#8217;aide en faveur des prisonniers de guerre ce qu&#8217;elle a été.                   La collaboration en matière de financement, de matériel, de                   logistique et d&#8217;information a été déterminante dans la poursuite                   et la bonne marche de l&#8217;œuvre. Et bien que le gouvernement                   ait contrôlé de très près les activités de l&#8217;institution, l&#8217;argumentation                   et la négociation ont souvent permis à l&#8217;organisme de faire                   valoir son point de vue, et de renverser favorablement certaines                   situations.</p>
<p>En contrepartie à tous ses efforts, le gouvernement canadien                   a récolté des profits importants et nombreux. D&#8217;abord, il a                   fait des économies matérielles et financières importantes,                   en faisant effectuer par la Croix-Rouge et ses bénévoles des                   ouvrages qui lui auraient autrement coûté très cher. Puis il                   a gagné des avantages tactiques et stratégiques, en faisant                   bonne impression aux yeux des populations alliées des pays                   occupés par l&#8217;ennemi. Cette reconnaissance, à plus long terme                   et au niveau des relations entre États, a pris ensuite la forme                   de capital politique sur la scène internationale. Au Canada,                   cette bonne impression a contribué à rehausser le moral de                   la population et l&#8217;a incitée à s&#8217;impliquer davantage dans la                   prochaine victoire. Finalement, le gouvernement s&#8217;est affranchi                   d&#8217;un important fardeau en pouvant compter sur des prisonniers                   rapatriés en meilleure santé physique et mentale, qui pourraient                   eux-mêmes participer, à la pleine mesure de leurs capacités, à la                   société.</p>
<p>À la lumière de ces quelques faits et interprétations, il                   devient clair que la Croix-Rouge canadienne n&#8217;a pas été&#8211;et                   de loin&#8211;affranchie de tout contrôle étatique durant les années                   de guerre, puisque le gouvernement a maintenu un contrôle strict                   sur les activités de l&#8217;institution et qu&#8217;il a même tiré profit                   d&#8217;activités dont le but avoué était d&#8217;abord et avant tout humanitaire.                   Une question demeure donc : pourquoi les liens unissant gouvernement                   et Croix-Rouge continuent-ils d&#8217;être négligés de l&#8217;historiographie,                   et pourquoi l&#8217;entretien du mythe d&#8217;une Croix-Rouge indépendante                   de tout contrôle étatique revêt-il autant d&#8217;importance, aux                   yeux de ses membres?</p>
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		<title>La Croix-Rouge et la captivité de guerre, 1939-1945</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Daniel Pomerleau]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 02 Jul 2006 03:13:04 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles principaux]]></category>
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					<description><![CDATA[Aussi ancienne que la guerre elle-même, la captivité de guerre a connu de nombreuses variations, progrès ou reculs, selon les lieux et les époques. Au cours de l&#8217;Humanité, des prisonniers de guerre furent sacrifiés aux dieux, d&#8217;autres exécutés pour l&#8217;exemple. Certains furent asservis, soumis à un labeur perpétuel et exténuant, alors que d&#8217;autres furent recrutés [&#8230;]]]></description>
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<p>Aussi ancienne que la guerre elle-même, la captivité de                   guerre a connu de nombreuses variations, progrès ou reculs,                   selon les lieux et les époques. Au cours de l&#8217;Humanité, des                   prisonniers de guerre furent sacrifiés aux dieux, d&#8217;autres                   exécutés pour l&#8217;exemple. Certains furent asservis, soumis à un                   labeur perpétuel et exténuant, alors que d&#8217;autres furent recrutés                   et combattirent par la suite au sein de l&#8217;armée qui les avait                   capturés. Des captifs furent libérés sans condition, d&#8217;autres, échangés                   contre rançon. En fait, durant la plus grande partie de l&#8217;histoire                   humaine, le sort des soldats capturés a été confié à la bonne                   ou à la mauvaise volonté du geôlier, sans restriction aucune. À la                   fin du XIXe siècle et au début du XXe, à l&#8217;instigation du Comité international                   de la Croix-Rouge, des lois internationales sont néanmoins                   instaurées dans le but de réglementer la conduite de la guerre                   : la Convention de Genève de 1864 et celles de La Haye de 1899                   et 1907. Celles-ci tentent timidement de protéger les victimes                   de la guerre, particulièrement les civils et les prisonniers                   de guerre. Mises à l&#8217;épreuve lors de la Grande Guerre, elles                   démontrent bientôt de nombreuses lacunes que l&#8217;on tente de                   compenser par la Conférence de Genève de 1929. Imparfaits,                   ignorés et bafoués par certaines nations, ces accords démontrent                   tout de même une volonté &#8220;d&#8217;humaniser&#8221; les conflits.</p>
<p>À l&#8217;éclatement de la Seconde Guerre mondiale, si la captivité de                   guerre continue d&#8217;être généralement mal vécue, particulièrement                   par les officiers, la plupart des nations ne considèrent plus                   le soldat capturé comme un paria. Bien sûr, des exceptions                   existent : les Soviétiques considèrent leurs soldats capturés                   comme des traîtres à la patrie, pendant que les Japonais voient                   les leurs&#8211;et ceux de l&#8217;ennemi&#8211;comme étant déshonorés, indignes.                   Par ailleurs, le front de l&#8217;Est, qui oppose deux &#8220;races&#8221; et                   deux idéologies ennemies, voit se dérouler les pires barbaries,                   au mépris de toute législation. D&#8217;autres entorses se produisent                   et des massacres continuent d&#8217;avoir lieu, la plupart du temps                   aussitôt après la capture, lorsque la fureur des soldats, consécutive à la                   bataille, ne s&#8217;est pas encore estompée.</p>
<p>Cela dit, dans la plupart des pays occidentaux engagés dans                   le conflit, des structures sont mises en place afin d&#8217;aider                   physiquement et psychologiquement les soldats capturés à l&#8217;étranger.                   Au Canada, le YMCA met sur pied la War Prisoners&#8217; Aid (aide                   aux prisonniers de guerre) et des parents de prisonniers s&#8217;associent                   et forment la Canadian Prisoners of War Relatives Association                   (association canadienne des parents des prisonniers de guerre).                   Mais de toutes les organisations non gouvernementales (ONG)                   du pays s&#8217;étant impliquées dans l&#8217;aide aux captifs, c&#8217;est la                   Société canadienne de la Croix-Rouge (SCCR) qui s&#8217;est, de loin,                   la plus démarquée. Elle a consacré 47 des 121 millions de dollars                   de son budget de guerre aux prisonniers de guerre provenant                   du Canada et du reste du Commonwealth et, dans une moindre                   mesure, aux internés civils et aux autres prisonniers alliés.                   Ses interventions prendront deux dimensions : l&#8217;une matérielle,                   directement fournie aux captifs, et l&#8217;autre plutôt technique,                   généralement destinée à leurs parents.</p>
<p>L&#8217;aide matérielle s&#8217;est principalement traduite par trois                   sortes de &#8220;colis&#8221;, ainsi que par quelques autres envois. Chronologiquement,                   le premier colis reçu par le prisonnier canadien est le &#8220;colis                   de captif&#8221; : un paquet contenant de menus objets&#8211;brosse à dents,                   rasoir, savon&#8211;et des sous-vêtements, notamment. Il fournit                   au prisonnier le strict nécessaire en attendant les premiers                   colis personnels envoyés par sa famille, pour lesquels les                   délais d&#8217;expéditions sont beaucoup plus longs.</p>
<p>Le deuxième type de paquet, le plus connu, est le &#8220;colis de                   vivres&#8221;. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada et quelques                   autres pays du Commonwealth en ont produit, avec de légères                   différences entre eux. Selon des sondages menés auprès d&#8217;anciens                   captifs de diverses origines, peu après leur libération, c&#8217;est                   le colis canadien qui aurait été le plus apprécié. Le Canada                   en a produit plus de 16 000 000 durant la guerre, à Toronto,                   Montréal, Hamilton, London, Winnipeg et Windsor. À son apogée,                   au cours de l&#8217;année 1944, la production a atteint près de 200                   000 colis hebdomadairement, soit suffisamment pour que les                   prisonniers provenant du Commonwealth en reçoivent, en principe,                   un par semaine.</p>
<p>Coûtant en moyenne 2,50 $, le &#8220;colis de vivres&#8221;, qui pesait                   5 kilos, contenait 15 articles de nourriture et 1 savon. Son                   contenu avait été étudié pour être le plus nutritif possible,                   tout en considérant les contraintes de poids et d&#8217;espace. Il                   contenait 2000 calories quotidiennes pour 7 jours. Des livres                   de recettes furent même rédigés spécialement et envoyés aux                   captifs pour leur permettre de tirer le meilleur parti possible                   de son contenu. Des colis spéciaux, contenant plus de vitamines,                   ont également été mis au point pour les malades et les convalescents.                   Un système d&#8217;accusés de réception et de listes de vérification                   servait à s&#8217;assurer que le colis était reçu en bon état et                   par la bonne personne. Comme ils étaient très bien conçus et                   solidement emballés, on pouvait en empiler des quantités incroyables                   et les conserver plus de 15 mois à des températures extrêmes,                   notamment sous le soleil du désert.</p>
<p>Ces colis ont dépassé leur objectif qui était la nutrition.                   Par exemple, les boîtes de conserve de lait, une fois vidées,                   martelées, découpées et assemblées, ont été utilisées par les                   prisonniers pour fabriquer des trousseaux de cuisine complets,                   avec assiettes, bols, chaudrons et poêles. Elles étaient également                   utilisées pour l&#8217;aération des tunnels creusés pour les évasions.                   On rapporte même qu&#8217;un système de chauffage fut construit par                   des captifs en trois mois, grâce à ces boîtes, et qu&#8217;il aurait                   suscité l&#8217;admiration des autorités du camp. Par ailleurs, les                   soldats capturés ont pu, à l&#8217;occasion, corrompre certains de                   leurs geôliers en leur offrant nourriture et cigarettes.</p>
<p>Finalement, en 1945, la SCCR s&#8217;est mise à la production du                   troisième type de colis : le &#8220;colis de la libération&#8221;. Probablement à cause                   de la longueur du voyage de retour, beaucoup plus importante,                   seuls les captifs d&#8217;Asie en ont reçu. Ce paquet aurait contenu                   des vêtements et des accessoires d&#8217;hygiène, de quoi tenir le                   temps du voyage.</p>
<p>Outre ces trois colis, la SCCR a acheminé aux prisonniers,                   en collaboration avec la Croix-Rouge britannique, des vitamines,                   des médicaments et du matériel médical. Elle leur a aussi fait                   parvenir des vêtements, et même de l&#8217;équipement sportif, des                   instruments de musique, des livres et des jeux de société.                   Parfois, de l&#8217;argent était fourni à la Croix-Rouge britannique                   afin que ce matériel soit acheté en Europe. L&#8217;apport loisir                   fut toutefois négligeable puisqu&#8217;il relevait plutôt du YMCA.                   De concert avec d&#8217;autres organismes, la SCCR a contribué à l&#8217;éducation                   des prisonniers en fournissant des manuels et du matériel scolaire.                   Grâce à la participation de la presse canadienne, un journal                   d&#8217;information a été créé spécialement pour eux.</p>
<p>Le raccompagnement des soldats canadiens libérés, depuis l&#8217;Europe                   ou l&#8217;Asie, a été assuré par des responsables qui les suivaient                   avec jeux et cantines, pour s&#8217;assurer qu&#8217;ils mangeaient bien                   et ne s&#8217;ennuyaient pas. Ce même service fut aussi fourni aux                   Britanniques rapatriés depuis l&#8217;Asie et transitant par le Canada.</p>
<p>De son côté, l&#8217;aide indirecte s&#8217;est souvent faite par l&#8217;intermédiaire                   des familles des captifs. Par exemple, le Bureau d&#8217;investigation                   de la Croix-Rouge fut créé à Ottawa en janvier 1942, avec la                   collaboration du ministère des Affaires extérieures et du Comité international                   de la Croix-Rouge. Son principal mandat était de répondre gratuitement                   aux demandes de renseignements, émanant de la population canadienne,                   sur le sort d&#8217;un prisonnier de guerre, d&#8217;un interné civil ou                   d&#8217;un disparu.</p>
<p>Aussi, par l&#8217;intermédiaire de nombreuses publications, la                   SCCR divulguait une grande quantité de renseignements pratiques.                   Des brochures, par exemple, ont traité des façons de communiquer                   avec les prisonniers ou de ce qu&#8217;il était possible de leur                   envoyer. On distribuait aussi aux parents le journal The Prisoner                   of War (le prisonnier de guerre), qui contenait des consignes,                   des caricatures, des nouvelles des camps, des extraits de lettre,                   et beaucoup d&#8217;autres choses. À l&#8217;origine, le journal était                   exclusivement produit par la Croix-Rouge britannique, mais à partir                   de novembre 1942, on retrouve une édition à moitié canadienne.                   Avant cette date, 15 000 exemplaires du journal étaient envoyés                   d&#8217;Angleterre lors de chaque parution, mais ce mois-là, le bateau                   assurant la livraison fut coulé par un sous-marin. Seul un                   exemplaire, envoyé en catastrophe par avion, est arrivé au                   Canada. Avant que des copies en soient tirées, le journal fut                   modifié. Par la suite, vu le succès et l&#8217;intérêt suscité, la                   SCCR a répété l&#8217;expérience.</p>
<p>La SCCR a également ?uvré auprès des parents des captifs pour                   la confection des &#8220;colis du plus proche parent&#8221;, un colis personnel                   envoyé tous les trois mois par la famille du soldat capturé.                   C&#8217;était un paquet contenant des vêtements, de menus objets                   et, à une certaine époque, de la nourriture. La SCCR a facilité ces                   envois en remplaçant les articles qui avaient été confisqués                   par la censure par des articles autorisés, en ajoutant des                   produits si le paquet n&#8217;atteignait pas la limite de poids permise                   et en donnant des formations et des conseils sur la confection                   de ce paquet. Si un prisonnier n&#8217;avait pas de parent ou si                   ce dernier était trop pauvre, la Croix-Rouge le prenait en                   charge en attendant qu&#8217;il soit &#8220;adopté&#8221; par quelqu&#8217;un d&#8217;autre.</p>
<p>Cela dit, aider les prisonniers n&#8217;a pas été une mince affaire,                   puisque plusieurs problèmes ont surgi, particulièrement dans                   la confection et l&#8217;envoi des colis de vivres. Matériellement,                   on a dû faire face à des pénuries qui ont obligé les responsables à trouver                   des substituts ou à acheter des denrées à l&#8217;étranger. On a                   même rationné le personnel militaire au Canada pour avoir davantage                   de nourriture à offrir aux captifs. Sur le plan technique, à part                   quelques exceptions, le Japon a refusé toute coopération jusqu&#8217;aux                   derniers mois de la guerre. De leur côté, l&#8217;Allemagne et l&#8217;Italie                   ont généralement bien répondu, mais on a tout de même éprouvé certaines                   difficultés. La censure allemande a, par exemple, refusé certains                   emballages qu&#8217;elle ne pouvait contrôler, et il est arrivé que,                   dans les camps, la distribution des vivres serve de monnaie                   d&#8217;échange à la bonne conduite des captifs. Pour éviter l&#8217;emmagasinage                   de vivres pouvant servir lors d&#8217;une éventuelle évasion, les                   autorités ont parfois poinçonné les conserves afin que leur                   contenu soit consommé rapidement. Et il ne s&#8217;agit là que d&#8217;une                   partie des nombreuses difficultés rencontrées. On pourrait également évoquer                   les relations parfois houleuses de la SCCR avec d&#8217;autres ONG,                   et même avec le gouvernement fédéral.</p>
<p>La productivité et l&#8217;efficacité de l&#8217;aide aux prisonniers                   de guerre peuvent être attribuées à plusieurs facteurs, dont                   le premier est certainement la participation populaire. La                   SCCR a su mobiliser un grand nombre de bénévoles, les transportant                   dans des autobus empruntés ou leur confiant quelque ouvrage à faire                   chez eux, à temps perdu. C&#8217;est ainsi que des femmes au foyer                   accomplissaient certains petits travaux entre une lessive et                   un repas, alors que des écoliers besognaient pendant les récréations.                   Tout ça a donc permis que la plus grande partie du travail                   soit faite gratuitement et que les fonds soient vraiment utilisés                   dans l&#8217;achat de denrées plutôt que dans leur transformation.                   De plus, les locaux ont été aménagés de manière à éviter les                   pertes de temps et d&#8217;espace, et à ce que les colis de vivres                   soient empaquetés à la chaîne. De grosses compagnies ont également                   pu se donner une bonne image publique en assurant le transport                   des denrées à peu de frais ou en les fournissant. Finalement,                   des campagnes de financement bien montées et convaincantes                   ont permis d&#8217;amasser les sommes nécessaires à l&#8217;entreprise.                   La SCCR a donc tiré le maximum de chaque dollar tout en amenant                   près du sixième de la population à s&#8217;engager dans ses activités                   : une logistique efficace a été mise au point, sans être bureaucratique                   et coûteuse.</p>
<p>Évidemment, les effets de cette aide ont été positifs; de                   nombreuses lettres, conférences et entrevues en témoignent.                   Ils furent d&#8217;abord bénéfiques à court terme en permettant la                   survie d&#8217;un grand nombre de prisonniers qui, autrement, auraient                   certainement succombé à la faim, au froid, à la maladie ou                   aux blessures. En leur offrant des loisirs, en leur montrant                   que leur pays ne les avait pas oubliés, la SCCR a également                   contribué au maintien du moral des prisonniers. Cela a pu amoindrir,                   chez certains, les effets du &#8220;syndrome des barbelés&#8221;, qui se                   traduisent par un état dépressif et un désintérêt de tout.                   L&#8217;aide prodiguée par la Croix-Rouge fut aussi bénéfique à moyen                   terme, c&#8217;est-à-dire après le retour des soldats libérés. D&#8217;abord,                   l&#8217;éducation des prisonniers dans les camps a permis de récupérer                   une jeunesse perdue en fournissant les outils nécessaires à l&#8217;obtention                   d&#8217;un bon emploi. En diminuant l&#8217;écart, autant que possible,                   entre la vie dans les camps et la vie civile, ces actions ont                   permis de maintenir le moral et la santé des soldats capturés                   et de faciliter leur retour à la vie civile.</p>
<p>On peut aussi croire aux effets à long et à très long terme,                   non seulement pour les prisonniers, mais également pour la                   société en général. Effectivement, cette aide a permis une                   diminution des coûts sociaux dans l&#8217;après-guerre parce que                   plusieurs anciens prisonniers, en relativement bonne forme                   physique et mentale, n&#8217;ont pas dus être pris en charge par                   l&#8217;État. Donc, plus d&#8217;argent a pu être investi dans la reconstruction,                   et on a pu compter sur la participation et sur l&#8217;expertise                   de ces anciens combattants rescapés.</p>
<p>Il faut tout de même prendre en compte que, là où l&#8217;aide était                   fournie, donc acceptée par les autorités des camps concernés,                   les captifs étaient généralement bien traités. Leur bon état                   n&#8217;est donc pas dû exclusivement à l&#8217;aide apportée mais aussi                   aux conditions de vie relativement acceptables déjà instaurées.                   Or, là où les prisonniers de guerre étaient assujettis aux                   pires conditions de vie, ni la SCCR, ni aucune des autres Croix-Rouge                   alliées, ne sont parvenues à s&#8217;imposer. Leur secours y auraient                   pourtant été d&#8217;autant plus salutaire. Ce fut par exemple le                   cas dans les camps japonais.</p>
<p>En conclusion, l&#8217;aide fournie par la Société canadienne de                   la Croix-Rouge aux prisonniers de guerre a pris diverses formes.                   Des millions de colis et des tonnes de denrées en vrac envoyés                   aux camps ont assuré aux prisonniers canadiens, à ceux provenant                   des autres pays du Commonwealth, et dans une moindre mesure,                   aux autres Alliés, une alimentation variée et équilibrée. Ils                   ont facilité leur convalescence et leur ont permis de garder                   le moral dans les moments les plus durs. Malgré des obstacles                   récurrents&#8211;dus principalement à des pénuries de matériel, à la                   destruction des infrastructures et à la mauvaise volonté des                   pays geôliers&#8211;cette aide a pu être menée à bien, du moins                   sur le théâtre européen.</p>
<p>Beaucoup reste encore à dire. L&#8217;aide apportée par la SCCR                   aux prisonniers alliés, et particulièrement à ceux provenant                   de la France Libre, n&#8217;a été le sujet d&#8217;aucune recherche, malgré la                   disponibilité des sources. Le rôle de la population et des                   médias dans l&#8217;?uvre de la Croix-Rouge a également été sous-évalué et                   il mériterait d&#8217;être reconnu à sa juste valeur. Les liens unissant                   la Croix-Rouge canadienne aux autres Croix-Rouge alliées demeurent                   nébuleux, de même que ses relations avec le gouvernement fédéral.</p>
<p>En fait, le rôle de la plupart des organismes humanitaires                   canadiens durant la Seconde Guerre mondiale a été particulièrement                   négligé par les historiographes, à quelques exceptions près.                   Jonathan Vance est l&#8217;un des seuls historiens sérieux à avoir                   apporté un éclairage sur cette dimension de l&#8217;histoire militaire.                   Pourtant, alors que le déroulement&#8211; parfois à la minute près&#8211;des                   grandes batailles n&#8217;a plus rien de secret, il paraît incongru                   que les activités de ceux et celles ayant permis la survie                   de millions d&#8217;individus, une fois que les canons se sont tus,                   demeurent inconnues. Leur travail et leur dévouement ont été,                   et demeurent cruciaux, durant les conflits, car à leur manière, à défaut                   de l&#8217;avoir enrayée, ils ont su humaniser la pire des calamités.</p>
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		<title>Une guerre mondiale au Saguenay</title>
		<link>https://legionmagazine.com/fr/2006/03/une-guerre-mondiale-au-saguenay/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Daniel Pomerleau]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 02 Mar 2006 03:36:47 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles principaux]]></category>
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					<description><![CDATA[Le 10 septembre 1939, le Canada déclare la guerre à l&#8217;Allemagne, soit sept jours seulement après la Grande-Bretagne, la France, l&#8217;Australie et la Nouvelle-Zélande. Dès lors, ce qui deviendra le plus grand conflit armé de l&#8217;histoire se passe aussi au Saguenay. Au milieu de ses montagnes, outre-Atlantique, c&#8217;était pourtant avec recul, presque détachement, que la [&#8230;]]]></description>
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<p>Le 10 septembre 1939, le Canada déclare la guerre à l&#8217;Allemagne,                   soit sept jours seulement après la Grande-Bretagne, la France,                   l&#8217;Australie et la Nouvelle-Zélande. Dès lors, ce qui deviendra                   le plus grand conflit armé de l&#8217;histoire se passe aussi au                   Saguenay. Au milieu de ses montagnes, outre-Atlantique, c&#8217;était                   pourtant avec recul, presque détachement, que la région avait                   suivi les tensions européennes, en ignorant le rôle primordial                   qu&#8217;elle serait appelée à jouer dans la victoire des Alliés.</p>
<p>Si son industrie lourde et ses ressources hydroélectriques,                   moteurs de son développement économique, furent à la base de                   la participation du Saguenay au plus grand conflit de l&#8217;histoire,                   elles ne sauraient résumer à elles seules tous les retentissements                   du conflit sur la vie de ses habitants. Propagande et censure,                   mariages précipités, départ des volontaires, mort d&#8217;un fils,                   d&#8217;un frère, rationnement, etc. La liste est longue de ce qui                   viendra concrétiser ce drame pourtant distant de milliers de                   kilomètres. Cet article se veut donc un survol des conséquences                   de la Guerre de 39 sur la région saguenéenne.</p>
<p>Recrutement et conscription</p>
<p>Par l&#8217;intermédiaire du Régiment du Saguenay, plusieurs jeunes                   hommes s&#8217;enrôlent librement pour le service outre-mer dès le                   début du conflit, en 1939. En juillet 1940 et 1941, à l&#8217;occasion                   des campagnes de recrutement volontaire menées par le gouvernement                   fédéral, les candidats se présentent sur les terrains du Port                   de Chicoutimi, où se trouve le camp militaire du Royal 22e                   Régiment. C&#8217;est là qu&#8217;ils subissent un examen médical et signent                   leur engagement. Les recrues y suivent ensuite un entraînement                   de base de trente jours avant d&#8217;être transférées à Valcartier                   (près de Québec) ou en Ontario pour parfaire leur formation.</p>
<p>Le nombre d&#8217;enrôlés saguenéens demeure néanmoins modeste.                   L&#8217;institution militaire et l&#8217;industrie lourde, toutes deux                   en expansion, s&#8217;arrachent le peu d&#8217;hommes disponibles. N&#8217;atteignant                   pas un effectif satisfaisant, le Régiment demeure réserviste                   durant toute la durée de la guerre. En outre, la condition                   physique supérieure de ces hommes ne compense pas leur peu                   d&#8217;habileté dans le maniement des armes et dans l&#8217;exécution                   des man?uvres, conséquence d&#8217;un manque de manuels d&#8217;entraînement                   et d&#8217;instructeurs qualifiés. Les installations appropriées                   (baraquements et champs de tir, notamment) font également défaut.</p>
<p>En juin 1940, l&#8217;état d&#8217;urgence en Europe amène le gouvernement à voter                   la Loi sur la mobilisation des ressources nationales, laquelle                   prévoit le service obligatoire pour la défense territoriale.                   S&#8217;ensuit l&#8217;annonce de la mobilisation prioritaire des hommes                   célibataires dans un délai de trois jours. Comme tous les Canadiens,                   les Saguenéens apprennent ainsi que les hommes qui se marieront                   le 15 juillet 1940 ou après, seront considérés comme célibataires                   par le service de recrutement. Le 14 juillet, comme partout                   au Québec, le nombre de mariages pulvérise les statistiques.                   Les célibataires enrôlés ne font pas le poids et le nombre                   de volontaires est faible, l&#8217;effectif des recrues demeure insuffisant.</p>
<p>À l&#8217;approche du plébiscite national prévu pour le 27 avril                   1942 et portant sur l&#8217;élargissement de l&#8217;enrôlement obligatoire                   au service outre-mer, tous les conseils municipaux du Saguenay                   incitent leurs citoyens à voter négativement. Les nombreux                   immigrants anglophones, cadres dans l&#8217;aluminerie, emmènent                   celui d&#8217;Arvida à faire exception. À l&#8217;opposé, les cultivateurs,                   qui souffrent plus particulièrement de la pénurie de main-d&#8217;?uvre,                   craignent de voir leurs fils être appelés sous les drapeaux.                   Sensibles à ce problème, leurs élus municipaux recherchent                   auprès du gouvernement des exemptions pour les fils d&#8217;agriculteurs.                   Peine perdue. Or, le Canada se prononce majoritairement en                   faveur de la conscription. Des étudiants du Séminaire de Chicoutimi                   réagissent en escaladant le bureau de poste pour arracher et                   déchirer l&#8217;Union Jack. Plusieurs jeunes hommes désertent, trouvant                   refuge dans les vastes et denses forêts de la région. D&#8217;autres                   utilisent des stratagèmes, tels l&#8217;ingestion de pilules pour                   accélérer le rythme cardiaque à l&#8217;examen. Désertions et stratagèmes                   ne sont pas particuliers au Saguenay. Nombre de Québécois ont                   ainsi voulu échapper à cet enfer&#8230;</p>
<p>Économie et industrie de guerre</p>
<p>La guerre exige une hausse de la production industrielle,                   particulièrement de l&#8217;aluminium utilisé entre autres dans la                   fabrication des avions. Comme le marché intérieur de la Grande-Bretagne,                   théâtre d&#8217;une bataille aérienne ininterrompue, ne peut combler                   la demande, de nombreuses commandes sont passées au Canada                   et forcent l&#8217;agrandissement, en plusieurs étapes, de l&#8217;usine                   Alcan d&#8217;Arvida. La construction de nouvelles centrales hydroélectriques&#8211;dont                   celle de Shipshaw, l&#8217;une des plus puissantes de l&#8217;époque&#8211;assure                   l&#8217;approvisionnement énergétique. De plus, le Saguenay est drainé et                   canalisé, et des centaines de kilomètres de route sont construits                   pour relier les infrastructures. Entre 1939 et 1942, ces travaux                   ont coûté 150 millions de dollars. En raison du rationnement,                   l&#8217;approvisionnement en matériaux, outillages et vivres constitue                   un défi colossal.</p>
<p>Pendant la seule année 1943, quelque 23 000 ouvriers, surtout                   canadiens-français, travaillent dans les chantiers, alors que                   les femmes, une centaine tout au plus, sont employées dans                   les cafétérias. Avec ses 10 000 travailleurs, le chantier de                   Shipshaw est le plus grand de son époque. La moitié des effectifs                   est composée de simples manoeuvres qui reçoivent le salaire                   minimum, bloqué pour trois ans.</p>
<p>La propagande presse les ouvriers : de leurs efforts dépend                   la production industrielle de guerre, peut-être même l&#8217;issue                   du conflit. Pour protéger les travaux d&#8217;éventuels saboteurs,                   des soldats sillonnent les chantiers jour et nuit.</p>
<p>Les conditions de travail sont pénibles, voire dangereuses                   : une rumeur, étouffée par la censure, répand que la centrale                   contient les corps de travailleurs tombés dans le béton de                   ses fondations. Personne n&#8217;oubliera, non plus, ce qu&#8217;on appela &#8220;l&#8217;hécatombe                   du Saguenay&#8221;, survenue le samedi 11 janvier 1942. Bien que                   47 personnes aient pu fuir, l&#8217;incendie d&#8217;un dortoir pour ouvriers                   a alors tué 15 hommes et en a blessé 30 autres. Une cigarette                   est à l&#8217;origine du brasier.</p>
<p>De 30 000 tonnes de métal, à sa fondation en 1927, la production à l&#8217;usine                   d&#8217;Arvida est passée à 100 000 au début de la guerre, puis à 360                   000 à son apogée, en 1943. L&#8217;apport énergétique, d&#8217;environ                   850 000 chevaux-vapeur en 1932, augmente jusqu&#8217;à 2 millions                   en 1943. En contrepartie, les bateaux de minerai destinés à la                   région sont redirigés vers les États-Unis depuis 1943, après                   plusieurs torpillages. Pour résoudre le problème, des centaines                   de trains marchands monopolisent l&#8217;unique voie Montréal-Arvida                   du Canadian National Railway (CNR).</p>
<p>De 1 790 employés, en 1939, les effectifs passent à 12 000                   au plus fort de la production, en 1943, résorbant ainsi le                   chômage qui sévissait dans la région. En 1944, l&#8217;usine emploie                   9 400 travailleurs pour n&#8217;en plus compter que de 3 000 en 1946.                   Pour leur part, les profits de la société passent de 2,3 millions                   de dollars en 1929, à 15 millions entre 1939 et 1942, mais                   reculent à 12 millions, en 1946. La stabilité des salaires,                   au cours des trois premières années du conflit, a favorisé la                   fondation de plus d&#8217;une vingtaine de caisses populaires.</p>
<p>Physiquement exigeant, le travail en usine décourage plusieurs                   ouvriers qui démissionnent parfois même après seulement un                   ou deux quarts. De plus, la paye, dont le tiers est basé sur                   un calcul complexe et imprévisible, est amputée par de nombreux                   prélèvements, tels assurances, caisse de retraite, dîme retenue à la                   source, et impôt. L&#8217;inflation vient aussi diminuer le pouvoir                   d&#8217;achat réel.</p>
<p>Fin juillet 1941, la canicule rend insoutenable la température                   déjà très élevée des salles de cuves. Des travailleurs s&#8217;évanouissent.                   Un travailleur manquant à l&#8217;appel, la besogne est divisée entre                   les autres, sous les railleries d&#8217;un supérieur abusif. Le jeudi                   24 juillet 1941, lors du changement de quart de 16 h, les cuvistes                   quittent le travail et exigent la révision des salaires et                   l&#8217;amélioration des conditions. L&#8217;affaire est grave : si le                   métal refroidit et durcit dans les cuves, il faudra démonter                   ces dernières au prix d&#8217;une perte de plusieurs mois d&#8217;activité.                   Le ministre des Munitions et Approvisionnement, C.D. Howe,                   accuse les ouvriers de sabotage et de trahison et, sur cette                   base, refuse les pourparlers. Les notables et la population                   de la région supportent leurs travailleurs en débrayage, lesquels                   sont passés de 150 à 8 000 en trois jours seulement.</p>
<p>C&#8217;est l&#8217;impasse. Dimanche matin, l&#8217;armée intervient pour faire évacuer                   l&#8217;usine, mais le Régiment du Saguenay n&#8217;est pas sollicité.                   Les grévistes cessent l&#8217;occupation, l&#8217;affrontement n&#8217;aura pas                   lieu. D&#8217;intenses discussions permettent un retour au travail                   progressif, les grévistes réintègrent les salles de cuves le                   mardi au quart de 16 h. La reprise est ardue, une partie du                   métal s&#8217;est figée dans les cuves; 10 000 tonnes ont été perdues.                   Avec l&#8217;arbitrage, le débrayage a finalement porté fruit. Le                   calcul du salaire s&#8217;est simplifié en faveur des travailleurs.                   La cohésion sociale régionale est renforcée par le front commun                   des élites et des travailleurs, et le syndicat est confirmé dans                   son rôle de représentant institutionnel. Cependant, un décret                   permet désormais l&#8217;intervention rapide de l&#8217;armée en cas de                   sabotage dans une usine de guerre. La censure levée et les                   récents événements dévoilés, des journaux anglophones, outrés                   de l&#8217;atteinte à l&#8217;effort de guerre, fustigent les grévistes,                   lesquels sont défendus notamment par Le Devoir. La Commission                   royale d&#8217;enquête Létourneau-Bond blanchira ces derniers de                   tout soupçon.</p>
<p>Infanterie, canons antiaériens et avions de chasse</p>
<p>Il devient vital, pour le Canada et le Commonwealth, de protéger                   les zones stratégiques telles que le complexe industriel d&#8217;Arvida.                   Dès 1940, l&#8217;usine est ceinturée de canons antiaériens légers.                   Puis, le 12 juin 1941, la 14e Batterie antiaérienne de l&#8217;Artillerie                   royale du Canada s&#8217;y installe et monte ses pièces lourdes.</p>
<p>En 1943, on compte plus de 3 000 militaires dans la ville.                   Outre leur participation à l&#8217;économie, les militaires servent                   la propagande, notamment lors de la parade pour l&#8217;emprunt de                   la victoire, en novembre 1943. Pour conscientiser la population,                   des cours sur les gaz de guerre sont aussi donnés dans les écoles                   protestantes d&#8217;Arvida à partir de janvier 1942.</p>
<p>De plus, dans le cadre du PEACB (Plan d&#8217;entraînement aérien                   du Commonwealth britannique), on construit un aéroport militaire à Bagotville,                   où l&#8217;entraînement débute en juillet 1942. L&#8217;Escadron 130 Panthère&#8211;dont                   la devise est &#8220;Défendez le Saguenay&#8221;&#8211;est responsable de la                   défense aérienne régionale, relevé en octobre 1943 par l&#8217;Escadron                   129 (C). L&#8217;apparente protection apportée par la présence des                   avions de chasse n&#8217;empêche pas le conseil municipal de Jonquière                   de faire pression, le 31 septembre 1942, pour que cessent les                   vols au-dessus des églises, le dimanche, parce qu&#8217;ils perturbent                   les célébrations liturgiques. Les opérations d&#8217;entraînement à la                   base de Bagotville se poursuivent jusqu&#8217;en octobre 1944, presqu&#8217;à l&#8217;issue                   du conflit, au moment où le besoin en pilotes est résorbé.                   Venus de partout, 940 pilotes y ont obtenu leur diplôme, mais                   41 aviateurs ont perdu la vie durant leur entraînement.</p>
<p>À cause des incursions répétées des sous-marins allemands                   dans le fleuve, le Régiment du Saguenay est chargé dès mai                   1943 d&#8217;en surveiller la côte, à l&#8217;est de l&#8217;embouchure du Saguenay.                   En octobre de la même année, le Régiment relève la 14e Batterie                   dans son rôle antiaérien : il devient bientôt évident que l&#8217;Allemagne                   représente de moins en moins une menace pour le pays. Si la                   présence militaire a été bien acceptée, et même souhaitée,                   plusieurs civils furent surpris, voire insultés, qu&#8217;en pleine                   région francophone, les commandements militaires soient donnés                   en anglais.</p>
<p>Logement et rationnement</p>
<p>L&#8217;immigration massive de chercheurs d&#8217;emplois provoque une                   crise du logement. Pour résoudre le problème, la compagnie                   Alcan et la société Wartime Housing Incorporated, font construire                   en un temps record des centaines de maisons, quelques modèles                   produits en série. Elles sont ensuite louées aux ouvriers.                   Les militaires anglophones souffrant eux aussi de la pénurie,                   un petit village où l&#8217;on vit dans la langue et les coutumes                   anglaises est rapidement érigé à Chicoutimi.</p>
<p>Le rationnement amène aussi son lot de difficultés. En mai                   1943, répondant à l&#8217;appel du gouvernement fédéral, un comité de                   citoyens d&#8217;Arvida met sur pied la campagne des Jardins de la                   Victoire. Le produit de près de mille jardins nourrit alors                   Arvida durant toute une année. De plus, en réponse au rationnement                   de l&#8217;essence et du caoutchouc, un plus grand nombre de trains                   est réservé au transport des ouvriers entre les municipalités                   saguenéennes par la CNR.</p>
<p>L&#8217;après-conflit</p>
<p>Le 8 juin 1945, tous les clochers de la région résonnent en                   choeur et les drapeaux sont hissés sur tous les bâtiments importants.                   Une journée de congé générale est décrétée pour fêter la fin                   de la guerre sur le sol européen. Ainsi prend fin l&#8217;engagement                   du Saguenay dans la Seconde Guerre mondiale.</p>
<p>Le conflit a principalement profité à l&#8217;aluminerie, car il                   a financé son agrandissement et sa visibilité tout en contribuant à sa                   prospérité. Par ailleurs, la baisse de la production a laissé un                   surplus énergétique exportable en plus d&#8217;attirer de nouvelles                   entreprises.</p>
<p>À l&#8217;époque, la ville d&#8217;Arvida a tiré elle aussi de nombreux                   avantages. À la suite des passions engendrées par la grève                   de 1941, la ville a acquis une réputation internationale. En                   quinze ans, le dortoir de l&#8217;usine a vu sa population et sa                   superficie se multiplier. On retrouve encore aujourd&#8217;hui, dans                   la paroisse Saint-Mathias, quelques maisons de la Wartime Housing.                   Au sud-est de Jonquière, le Quartier des Vétérans fut réservé à l&#8217;établissement                   des anciens combattants. Le caractère purement canadien-français                   de la région a progressivement repris le dessus après son anglicisation                   par les cadres de l&#8217;aluminerie et les militaires.</p>
<p>La présence militaire, pour sa part, laisse encore des traces.                   Certains manèges militaires ont été convertis en écoles. La                   base de Bagotville fut rouverte pour les avions de l&#8217;OTAN.                   Convertie ensuite en aéroport civil, elle donne place, régulièrement, à des                   spectacles aériens. En quelques endroits, des batteries antiaériennes                   continuent, encore aujourd&#8217;hui, d&#8217;attendre des avions qui ne                   viendront plus.</p>
<p>À Chicoutimi, en 1959, est inauguré un monument aux morts,                   création de l&#8217;artiste Armand Vaillancourt. En 1964, dans le                   Quartier des Vétérans, est érigé un monument aux morts des                   deux guerres mondiales. En 1969, un autre monument du même                   type, mais constitué exclusivement d&#8217;aluminium, sera construit                   au centre du Carré Davis, à Arvida.</p>
<p>Conclusion</p>
<p>En conclusion, le Saguenay aura donc été particulièrement                   impliqué dans la Deuxième Guerre mondiale. Propagande, censure, économie                   de guerre, présence militaire, restrictions des libertés civiles,                   rationnement et même des victimes, lors de l&#8217;incendie de 1942,                   permettront l&#8217;entretien d&#8217;une vision concrète de la guerre.                   Par son implication industrielle, la région saguenéenne a su                   se démarquer dans l&#8217;effort de guerre des Alliés. De plus, la                   population a démontré ferveur et solidarité pendant toute la                   durée du conflit.</p>
<p>Finalement, il serait impossible de dénombrer toutes les retombées                   de la Seconde Guerre mondiale au Saguenay, particulièrement                   dans le cadre d&#8217;un article aussi court. Un travail assidu en                   archives permettrait certainement de dévoiler de nombreux secrets                   encore bien gardés, surtout que nonobstant le travail de quelques                   chercheurs, le plus gros reste encore à faire. Quoi qu&#8217;il en                   soit, si les lieux communs sauront perpétuer le souvenir de                   la Seconde Guerre mondiale, même au Saguenay, c&#8217;est au niveau                   des acteurs sociaux de l&#8217;époque, qui disparaissent rapidement,                   qu&#8217;on devrait maintenant s&#8217;intéresser.</p>
<p>Daniel Pomerleau est un étudiant à la maîtrise en histoire,                   UQAM.</p>
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