<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	>

<channel>
	<title>Dan Black &#8211; La revue Légion</title>
	<atom:link href="https://legionmagazine.com/fr/author/dan_black/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>https://legionmagazine.com/fr</link>
	<description></description>
	<lastBuildDate>Thu, 31 Oct 2013 17:37:42 +0000</lastBuildDate>
	<language>en-US</language>
	<sy:updatePeriod>
	hourly	</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>
	1	</sy:updateFrequency>
	<generator>https://wordpress.org/?v=7.0.2</generator>
	<item>
		<title>Les contrecoups de la guerre</title>
		<link>https://legionmagazine.com/fr/2013/11/les-contrecoups-de-la-guerre/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Dan Black]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 01 Nov 2013 04:01:34 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles principaux]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://legionmagfren.wpengine.com/?p=2338</guid>

					<description><![CDATA[Les répercussions de la guerre se font sentir longtemps après l’explosion du dernier obus et le dernier coup de feu. Elles se propagent, comme les ondes d’une explosion, d’une  génération à l’autre.

Ce n’est pas ce qu’il voudrait que je fasse. Mon grand-père ne voudrait pas me voir étendu dans ce champ froid et humide de France. ]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<div class="caption_img "	style="width:515px"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2339" alt="Des soldats éclaboussés quittent la Somme en automne 1916. [Photo : BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA—PA207187]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather1.jpg" width="515" height="329" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather1.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather1-300x191.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Des soldats éclaboussés quittent la Somme en automne 1916. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA—PA207187</span></div>
</div>
<p><strong>Les répercussions de la guerre se font sentir longtemps après l’explosion du dernier obus et le dernier coup de feu. Elles se propagent, comme les ondes d’une explosion, d’une  génération à l’autre. </strong></p>
<p><strong>Ce n’est pas ce qu’il voudrait que je fasse. Mon grand-père ne voudrait pas me voir étendu dans ce champ froid et humide de France. </strong></p>
<p>Je m’en rends compte, mais je ne peux pas me relever pour m’acquitter du devoir qui m’a amené ici.</p>
<p>Alors, pendant quelques secondes, je ferme les yeux et je le vois étendu sous la pluie, accroché à un barbelé dans un monde boueux perforé par les obus et sans couleur : tout est gris, noir.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2340" alt="Clarence Black avant son départ pour la France. [Photo : COURTOISIE DE ROBERT BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather2.jpg" width="515" height="541" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather2.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather2-285x300.jpg 285w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Clarence Black avant son départ pour la France. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : COURTOISIE DE ROBERT BLACK</span></div>
</div>
<p>Six&#8230; sept&#8230; huit heures il a passées ici après avoir été touché par un éclat d’obus allemand à explosif de grande puissance. La douleur de la fracture ouverte à la jambe droite est insoutenable, au-delà de tout ce qu’il avait jamais ressenti. Il perd son sang et il sue, et il a de plus en plus froid.</p>
<p>Il pleut maintenant aussi.</p>
<p>Il était ici, en France du Nord, pendant la bataille de la Somme, une campagne acharnée, sanglante qui a déchiqueté des centaines de milliers de personnes entre le 1er juillet et la fin de novembre 1916. Rien que le premier jour, les pertes des Britanniques se sont élevées à 57 470 morts, blessés et disparus, dont 710 Terre-Neuviens qui servaient dans la 29e Division britannique à Beaumont Hamel.</p>
<p>Le Corps canadien a évité ce terrible premier jour, mais le 15 septembre, la 2e Division canadienne attaquait les défenses allemandes près du village en ruines de Courcelette. Les chars, invention britannique, servaient pour la première fois de l’histoire de la guerre pendant que les hommes s’avançaient, mais les six géants de 25 tonnes affectés à l’attaque canadienne sont tombés en panne ou se sont fait coincer.</p>
<p>Les quatre divisions du Corps canadien ont répandu leur sang à la Somme, et le bataillon de mon grand-père, le 73rd Royal Highlanders of Canada, arrivé avec la 4e Division à la mi-octobre, est la dernière unité qui en est partie.</p>
<p>J’ouvre les yeux et je me sens étouffé par les nuages gris qui glissent dans le paysage. J’essaie de m’imaginer ce qu’il avait à l’esprit; était-il même conscient alors qu’il avait perdu tant de sang et qu’il souffrait tellement? Avait-il abandonné ou avait-il encore de l’espoir? Essayait-il de fuir la terrible probabilité qu’il allait mourir tout seul en pensant à son foyer, à sa famille, ou s’accrochait-il à la réalité afin d’y faire face le mieux possible? J’imagine les détonations et le sifflement des balles, et le sol qui tremble. Il a eu suffisamment de discernement et de forces pour se faire un tourniquet à la cuisse à travers les barbelés, au-dessus de l’horrible blessure où l’os perçait la peau.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2341" alt="Le champ d’un cultivateur à la Somme. [Photo : Dan Black]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather3.jpg" width="515" height="439" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather3.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather3-300x255.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Le champ d’un cultivateur à la Somme. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : Dan Black</span></div>
</div>
<p>Le soldat Clarence Black, âgé de 22 ans, n’avait pas été chanceux, et ce n’était pas le seul parmi tous ceux qui étaient allés en guerre. Il savait qu’il pouvait saigner à mort ou être anéanti par le prochain obus, ou bien par une rafale de mitrailleuse, mais qu’y pouvait-il?</p>
<p>Il y a des hommes qui meurent dans des explosions. Il y a des hommes qui se font tirer dessus. Il y a des hommes qui disparaissent et d’autres qui reviennent.</p>
<p>Peut-être serait-il un des chanceux. Peut-être sa jambe serait-elle sauvée. Pour l’instant, il faisait partie des victimes de la Somme, et bien qu’il ne pût prédire son sort, son histoire n’aurait rien de particulier parmi les milliers de soldats transformés par la guerre.</p>
<p>Deux jours avant de me rendre au vieux champ de bataille où je me suis imaginé de quoi l’endroit avait l’air en novembre 1916, je suis assis confortablement à un café français, et je me demande ce que mon grand-père voudrait que je raconte sur son histoire militaire.</p>
<p>Je le vois taper des phalanges sur la table, et d’un sourire mi-figue mi-raisin, il me dit que c’est très bien de venir en France du Nord, d’essayer de reconstruire les quelques années qu’il a été soldat, mais que je devrais aussi faire attention à ce qui est arrivé avant et après l’explosion de l’obus.</p>
<p>Il voudrait que je reconnaisse la bataille de la Somme pour le massacre que c’était vraiment, et il aimerait que je retourne au pays et que j’aille faire un tour dans le coin de Devil’s Elbow, un de ses lieux de prédilection dans les collines de Lanark, à l’ouest d’Ottawa. Il voudrait que je conduise par là avec le plus jeune de ses fils, mon père.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2342" alt="Parsemé de cratères autour des tranchées Regina et Kenora, septembre 1916. [PHOTO : BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA—C043992]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather4.jpg" width="515" height="398" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather4.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather4-300x231.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Parsemé de cratères autour des tranchées Regina et Kenora, septembre 1916. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA—C043992</span></div>
</div>
<p>Alors je vais suivre les ondes émises par cette explosion, le pénible rétablissement de mon grand-père, l’armistice, son mariage, l’éducation de ses quatre enfants, les parties de balle molle, les voyages au chalet de Lavant Station, une autre guerre mondiale, et peut-être encore plus important pour lui et sa famille, la douloureuse fin de son mariage.</p>
<p>Il est difficile d’évoquer le passé parce qu’il n’existe pas beaucoup de matériel à étudier : pas de mémoire, pas de pile de notes, de cartes postales ni de recueil de lettres. Les photographies ne manquent pas, dont une où Clarence porte des pantalons froissés et un maillot de corps sans manches qui évoque sa passion pour la pêche et le grand air, mais il n’y en a pas au front ni même en route pour la France. Les souvenirs qu’il avait de la guerre étaient principalement conservés dans sa tête, rarement racontés.</p>
<p>Des années après sa mort, j’ai demandé ses états de service à Bibliothèque et Archives Canada. Le dossier, trouvé dans une boite pleine de dossiers de soldats, avait moins d’un centimètre d’épaisseur, et le papier qui avait 97 ans ne semblait pas très résistant.</p>
<p>J’y ai trouvé des renseignements écrits à la va-vite sur la date de son engagement, celles où il a pris le bateau pour l’Europe, où il est arrivé « sur le terrain » ou en France, la date de sa blessure, la cause de cette dernière, l’amputation et son rétablissement dans divers hôpitaux militaires.</p>
<p>J’ai aussi trouvé le journal de guerre de son unité et lu attentivement les notes manuscrites à côté des dates où son bataillon était à la Somme. Cela ne m’a rien donné de précis sur mon grand-père ni sur les autres soldats. Ces hommes étaient simplement inscrits dans le journal comme étant OR, c’est-à-dire Other Ranks (autres grades, NDT). Si l’on était officier et qu’on était tué ou blessé, on prenait acte du grade et du nom dans le journal, mais si l’on était OR et qu’on était tué ou blessé, sauf dans des circonstances exceptionnelles, on était toujours inscrit comme étant OR.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2343" alt="Le Devil’s Elbow près de Lavant Station, dans les collines de Lanark. [Photo : Dan Black]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather5.jpg" width="515" height="442" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather5.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather5-300x257.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Le Devil’s Elbow près de Lavant Station, dans les collines de Lanark. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : Dan Black</span></div>
</div>
<p>Un après-midi, en fouillant dans mon sous-sol, j’ai mis la main sur une boite en carton pleine de choses du temps de mon adolescence. J’étais à la recherche d’une cassette marquée « Grampa, cottage (Papi, chalet, NDT), 1970 ». Cette année-là, j’avais reçu un magnétophone Phillips portable pour mon anniversaire.</p>
<p>Nous étions à notre chalet dans les collines de la Gatineau, au nord d’Ottawa. Papi était assis sur une chaise en osier verte près de la fenêtre de devant, le lac et les collines derrière lui. Papa était assis à table devant lui et maman, qui avait allumé quelques bougies, était près de la cuisinière à bois.</p>
<p>C’est mon seul souvenir de papi racontant quoi que ce soit sur la guerre, et bien qu’il n’ait parlé qu’un petit bout de temps, j’ai enregistré ce qu’il disait sur une bande magnétique brune pas plus épaisse qu’un mouchoir de papier. Il a décrit la boue, la puanteur terrible et le danger du gaz toxique. Il a dit qu’il pleuvait tous les jours et que les tranchées étaient pleines d’eau, mais qu’il n’y avait pourtant pas grand-chose à boire. Il se rappelait le masque à gaz qui le faisait suer et suffoquer et qui l’empêchait de bien voir. Puis, il s’est arrêté subitement, dans la lumière vacillante, comme si quelqu’un avait actionné un interrupteur dans son cerveau.</p>
<p>En fouillant dans la boite, j’ai trouvé la cassette, mais la bande s’était désintégrée. Pourquoi ne m’en suis-je pas mieux occupé? Pourquoi n’en ai-je pas fait des copies? Il y avait surement des renseignements importants qui sont perdus à jamais.</p>
<p>Les états de service de mon grand-père seraient le premier indice me rappelant ce qu’il nous avait raconté cet été-là. Heureusement qu’il y a quelques souvenirs hérités, dont me font part les membres les plus âgés de ma famille. Papa s’est mis à raconter cela il y a peu, lors d’un long voyage en voiture que nous avons fait à Lavant Station après mon retour de France. Nous cherchions les petites choses de tous les jours qui auraient été des effets de la survie de Clarence à la Somme.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2345" alt="Des soldats canadiens, certains d’entre eux portant une pioche ou une pelle, suivent une voie ferrée à la Somme, en septembre 1916. [PHOTO : MINISTÈRE DE LA DÉFENSE NAITONALE/BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA—PA000682]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather7.jpg" width="515" height="275" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather7.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather7-300x160.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Des soldats canadiens, certains d’entre eux portant une pioche ou une pelle, suivent une voie ferrée à la Somme, en septembre 1916. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : MINISTÈRE DE LA DÉFENSE NAITONALE/BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA—PA000682</span></div>
</div>
<p>C’est à la commune de Contay, à 23 kilomètres au nord-est d’Amiens, en France, qu’un chirurgien ensanglanté et surchargé de travail a amputé une jambe à mon grand-père, 28 centimètres sous la hanche. C’est arrivé le lendemain du jour où il avait été blessé, mis sur une civière et transporté au poste d’évacuation des blessés no 49.</p>
<p>J’ai cherché des indices sur le no 49 autour de la commune, mais bien entendu, je n’ai rien trouvé, et quand j’ai demandé à quelques personnes s’il y avait un amateur d’histoire militaire dans le coin qui puisse me renseigner, elles ont haussé les épaules : « je regrette, mais&#8230; ».</p>
<p>Il n’y a même pas 400 personnes qui habitent à Contay, et une grande partie d’entre elles vont au travail, au jour le jour, de par les routes étroites qui sillonnent la campagne. Les Français se souviennent indubitablement de la guerre, ainsi que de celle qui l’a suivie, mais si ce n’était des monuments gris et des rangées de pierres tombales parfaitement alignées, on pourrait faire Amiens-Bapaume sans avoir la moindre idée de la sauvagerie qui s’est produite il y a un siècle.</p>
<p>Le long de la rue, vers le monument militaire de Contay, je me rappelais le visage de mon grand-père. Au début, il était tel que je m’en souviens : arrondi, propre et rasé, avec remarquablement peu de rides sous les cheveux blanc argenté. Je voyais les yeux bleus sur fond basané, et puis l’image s’est volatilisée pour être remplacée par le visage solide, plus jeune, d’une photographie où il avait 21 ans, recrue portant une tunique et un kilt soigneusement repassés.</p>
<p>Je me suis ensuite imaginé un visage pâle maculé de boue, les yeux fixant le toit à côté d’un chirurgien. Je me suis souvenu des mémoires de John A. Hayward, chirurgien militaire pendant la guerre.</p>
<p>L’histoire de Hayward a été publiée en 1930 dans un livre intitulé Everyman at War (L’homme à la guerre, NDT), et il y décrit un poste d’évacuation des blessés près du front où, pendant une attaque nocturne, l’horizon était « brillamment éclairé par l’explosion des dépôts de munitions, les fusées éclairantes Verey et les obus éclairants ».</p>
<p>Il y était écrit que les postes d’évacuation des blessés avaient servi à sauver bien des vies et « révolutionné » la chirurgie pendant la guerre, que « la septicité mortelle et la gangrène gazeuse causées par les blessures pouvaient être évitées si l’on effectuait l’opération dans les 36 heures après la blessure et que tout le tissu mort ou endommagé était extrait, malgré la mutilation considérable encourue ».</p>
<p>L’endroit où il travaillait comprenait des tentes pour la réception des patients, la réanimation, le travail préopératoire, la chirurgie, l’évacuation et l’observation. La tente des opérations avait six tables qui étaient utilisées presque tout le temps pendant et après les combats. Les hommes arrivaient sur des civières, étiquettes de blessure comprises, ou à pied. Les blessures qu’il voyait étaient indescriptibles, mais Hayward était ahuri du silence des blessés.</p>
<p>Il lui arrivait de travailler jusqu’à 36 heures d’affilée, s’occupant de 10 à 12 cas, et il se souvenait qu’un chirurgien rapide pouvait s’occuper, en 12 heures, de 15 à 20 d’entre eux. Une fois, après une période particulièrement sanglante, Hayward était sorti prendre l’air. Il est entré dans une annexe « pleine de rangées de cadavres ». Dans un autre édifice, il a trouvé un tas de bras et de jambes amputés depuis peu.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2346" alt="Clarence à côté d’un des lacs où il aimait aller. [Photo : COURTOISIE DE ROBERT BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather8.jpg" width="515" height="659" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather8.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather8-234x300.jpg 234w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Clarence à côté d’un des lacs où il aimait aller. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : COURTOISIE DE ROBERT BLACK</span></div>
</div>
<p>Cela m’a donné une idée plus précise.</p>
<p>La jambe de papi a été amputée quelques minutes après qu’il a été déposé sur une table. Le membre ensanglanté a été transporté dans un chariot et jeté sur un tas. Alors une partie de lui est restée en France et le reste a continué d’exister pendant 56 ans, jusqu’à ce que ses restes soient ensevelis, deux jours après le jour du Souvenir, lors d’une petite cérémonie non loin de l’endroit où il avait grandi.</p>
<p>Ce soir-là, après avoir quitté Contay et m’être mis à l’aise dans ma chambre d’hôtel tranquille et confor-table à Albert, j’ai regardé ma jambe droite et mesuré 28 centimètres à partir de ma hanche.</p>
<p>Parmi les souvenirs les plus précis que j’ai de mon enfance, il y en a un non pas de mon grand-père, mais de sa jambe artificielle.</p>
<p>Elle est encore dans son pantalon, mais elle ne lui est pas ajustée. Elle est appuyée contre un lit soutenu par un banc de bois à chaque bout.</p>
<p>C’était en plein été, pendant une nuit chaude et humide. J’avais 10 ans et je me rendais à la toilette extérieure à tâtons, traversant l’obscurité entre mon lit et l’arrière du camp à une seule pièce bâti dangereusement près de la route de terre, tellement près que nous n’avions pas le droit de dormir dans le lit double situé au coin nord-est de peur qu’une voiture rate la courbe et heurte l’endroit.</p>
<p>Je vois le galbe de la jambe de papi apparaitre lorsque je me glisse entre le métal froid de la cuisinière à kérosène et le pied du lit.</p>
<p>Ce n’était pas la première fois que je voulais voir, par simple curiosité, de quoi elle avait l’air, comment on se sent quand on a une jambe comme ça; quand on monte ou qu’on descend les escaliers ou qu’on la soulève par-dessus le plat-bord d’un bateau de pêche.</p>
<p>Monter sur une échelle, ce n’était pas facile pour papi, alors je m’étais proposé pour goudronner le toit. C’était en fin d’après-midi et, vu que j’étais à califourchon sur le faîte du toit, le papier goudronné me brulait les jambes. Torse nu, mouches à chevreuil en orbite autour de ma tête, je barbouillais les joints et la base de la cheminée en métal, respirant les vapeurs qui sentaient le charbon et l’essence.</p>
<p>Je me souviens d’avoir vu papi en bas, sur la pente voisine du camp, son poids portant surtout sur sa bonne jambe plutôt que sur son « autre bonne jambe ». Il avait du bois d’allumage sous le bras, qu’il était allé chercher au bucher calé entre le mur arrière du camp et le cabinet à deux trous.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2349" alt=" Le vieux camp de chasse pendant les années 1950. [Photo : Courtoisie de Robert Black]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather11.jpg" width="515" height="644" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather11.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather11-239x300.jpg 239w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span> Le vieux camp de chasse pendant les années 1950. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : Courtoisie de Robert Black</span></div>
</div>
<p>Il avait presque toujours un sac à poubelles à la main ou à la ceinture. « Quand je mourrai, m’a-t-il dit un jour, mets-moi dans un de ces sacs et fais-moi rouler en bas de la pente. »</p>
<p>C’est pour ça que je l’aimais tant.</p>
<p>Papi n’était pas prétentieux : pas d’avènements ni d’extinctions grandioses pour lui.</p>
<p>S’il avait des motifs fallacieux devant nous, enfants, ils étaient pratiques et purs, comme le sirop d’érable de Lanark qu’il versait dans une bouteille de rye vide avant qu’on passe à table manger des crêpes ou un morceau de tarte à la citrouille. « Passe-moi le rye, disait quelqu’un. On va se saouler aux crêpes. »</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2348" alt="Le vieux camp de chasse aujourd’hui. [Photo : Dan Black]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather10.jpg" width="515" height="381" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather10.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather10-300x221.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Le vieux camp de chasse aujourd’hui. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : Dan Black</span></div>
</div>
<p>En passant au pied du lit de papi en allant à la toilette, je m’approche de la jambe pour bien la voir, mais la partie supérieure des pantalons m’en empêche.</p>
<p>Je me demande maintenant s’il me regardait. Je me demande aussi ce qu’il est advenu de cette « autre bonne jambe ». A-t-elle fini dans un entrepôt, ou a-t-elle été passée à quelqu’un d’autre? Il avait plusieurs prothèses adaptées au moignon couvert de feutre. La « peau » de la dernière rappelait à mon père le matériel pliable rose dont on se servait pour fabriquer des poupées pour les enfants.</p>
<p>Des fois, sans beaucoup de préavis, mon grand-père allait au chalet tout seul parce qu’il lui fallait un endroit où il pouvait se détendre sans la jambe. Il avait simplement besoin de l’enlever afin de soulager la pression sur le moignon qui était parfois très irrité, et il se servait alors des béquilles pendant quelques jours.</p>
<p>Ça devait être très douloureux à certains moments, mais il ne s’en plaignait jamais, ni ne se fâchait-il. Son humour noir, probablement acquis pendant la guerre, a beaucoup attiré mon attention.</p>
<p>Une fois, quand j’étais juché sur son « autre bonne jambe », il m’a fixé des yeux et m’a dit d’une voix basse et égale : « Tu ferais bien d’être sage, sinon, je te coupe la tête et je te la jette au visage. »</p>
<p>La plupart des parents, et encore plus les enfants, seraient tout retournés en entendant de telles paroles, mais pour nous, c’était absurde à en être drôle, quelque chose qui nous faisait rire et qu’on répétait.</p>
<p>On récolte ce que l’on sème. Quand on fait la guerre, on perd des vies, des bras, des jambes, des esprits.</p>
<p>Plus de 66 600 membres des Forces canadiennes sont morts à la guerre qu’a faite mon grand-père, et près de 173 000 y ont été blessés. Parmi ces derniers, plus de 3 460 ont eu un membre amputé. Il y a un soldat, Ethelbert Christian, surnommé Curly, qui en a perdu quatre et qui a eu une vie active jusqu’à son décès, en 1954.</p>
<p>Après cinq jours à Contay, mon grand-père a été transféré à l’hôpital général no 6, à Rouen, en France, et puis à un hôpital spécialisé à Ramsgate, en Angleterre. Le 13 mai 1917, il est monté à bord du vapeur Letitia, un navire-hôpital bondé, à destination du Canada. Il a passé plusieurs mois à Toronto, à la salle d’orthopédie militaire où, le 17 octobre, les médecins disaient de lui que c’était un soldat qui avait « une bonne conduite » et de « bonnes habitudes ». Ils ont écrit que le « moignon a bien guéri. Lambeau antérieur long, cicatrice ni sensible ni douloureuse. Mouvements de la hanche puissants et libres. Muni d’une jambe artificielle entièrement satisfaisante et il marche bien ».</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2350" alt="Les médailles militaires de Clarence. [Photo : Courtoisie de Robert Black]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather12.jpg" width="515" height="315" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather12.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather12-300x183.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Les médailles militaires de Clarence. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : Courtoisie de Robert Black</span></div>
</div>
<p>Clarence a déménagé à Ottawa et il s’est installé dans un appartement du centre. Il a obtenu un emploi de commis à la Banque du Canada et, le 2 juillet 1919, il a épousé une jolie fille du nom de Venita Bennett.</p>
<p>Il avait 25 ans; elle, 20. Ils étaient amoureux et chanceux d’avoir évité la grippe pandémique mortelle qui a couté la vie au cadet de Venita, Foster, et à des millions de personnes dans le monde.</p>
<p>Le couple a déménagé par la suite dans un duplex où il a élevé quatre enfants. Keith, l’ainé, est né peu après la guerre. Gloria est arrivée en 1923, puis il y a eu Gilbert en 1929 et mon père en 1933, quelque 13 ans après Keith qui a servi dans l’Aviation royale du Canada.</p>
<p>C’était un foyer heureux avec ses pique-niques et ses sorties de pêche. Il y avait des visites à la ferme Bennett, à Uplands, où mon père regardait les Harvard jaunes du Programme d’entraînement aérien du Commonwealth vrombir dans l’espace aérien.</p>
<p>Il avait sept ans, et il se souvient du rationnement et de la règle qu’il y avait dans la famille selon laquelle il fallait manger tout ce qu’on avait dans son assiette. « Si l’on nettoyait l’assiette comme il faut, on avait le droit de la retourner et on pouvait manger le dessert de l’autre côté. »</p>
<p>Ces souvenirs sont entrecoupés de ceux relatifs aux moments plus sombres quand les familles du voisinage apprenaient que le fils, la fille ou le mari étaient morts outre-mer. Les hurlements de la femme à cinq portes de chez lui sont restés à l’esprit de papa, ainsi que la douleur silencieuse qu’il a remarquée sur le visage du bon ami de son père, Alfie Morrison, quand il a perdu un fils lui aussi.</p>
<p>Au début des années 1940, un tout autre silence s’est installé dans le duplex où habitaient mon père, son frère Gilbert et leurs parents. La longue relation amoureuse de Clarence et de Venita avait changé. Papa n’avait que neuf ou dix ans, et il se demandait quelle en était la cause. « Il y avait une tension évidente et, au début, c’est parce qu’on ne m’en disait rien que je ne savais pas comment me comporter à leur endroit. »</p>
<p>Les parents de papa restèrent dans la maison, dorénavant un mariage de convenance, pendant qu’il se concentrait sur l’école, les sports et les amis. « Je les aimais tous les deux, et je continuais de faire des choses avec eux séparément, mais il y avait d’autres choses qui m’absorbaient. [&#8230;] Quand j’ai terminé l’école secondaire, je suis allé vivre avec ma sœur mariée et sa famille, au Québec. À ce moment-là, maman et papa sont allés chacun de son côté, et ils ont divorcé par la suite. »</p>
<p>Les années de silence, en plus de la vie bien remplie d’un adolescent et la Seconde Guerre mondiale que les gens avaient toujours à l’esprit, ne laissaient que de rares occasions à un garçon de demander à son père de lui raconter ses histoires militaires. Quand ils se voyaient, leurs conversations étaient anodines.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2352" alt="L’ancien combattant bien après la guerre. [Photo : Courtoisie de Robert Black]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather14.jpg" width="515" height="737" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather14.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather14-209x300.jpg 209w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>L’ancien combattant bien après la guerre. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : Courtoisie de Robert Black</span></div>
</div>
<p>Papa n’a donc entendu que des commentaires ici et là, et il n’a jamais pris le temps, même après la mort de son père, quand il construisait un arbre généalogique étendu, de se pencher sur ce moment-là à la Somme.</p>
<p>En parlant de cette histoire avec mon père, je me souviens d’un moment plus facile à considérer, mais quand même relié à l’explosion de 1916 qui a mis à mal Clarence et à celles qui ont affecté d’autres hommes. C’est la fête de Noël des Amputés de guerre, organisée dans le sous-sol d’une église et où des dizaines d’enfants en habit du dimanche attendent timidement, mais impatiemment leur tour pour aller s’asseoir sur les genoux du Père Noël. Je me souviens d’hommes qui avaient des mains, des bras, des jambes ou des pieds artificiels bavardant non pas de la guerre, mais de leurs enfants et de leurs petits-enfants.</p>
<p>Clarence, bénévole sérieux pendant des années, était bien aimé. Dans une coupure de journal jaunie des années 1960, on annonçait qu’on lui avait décerné un certificat pour service méritoire en tant que trésorier de la filiale ottavienne des Amputés de guerre.</p>
<p>Je me souviens aussi d’enfants serrés pendant un quart d’heure devant le minuscule théâtre de marionnettes qu’il y avait entre eux et nous; « nous », c’était ma sœur cadette Lori-Jayne et moi. À l’aide de la même machine à écrire qu’elle utilisait pour taper le procès-verbal des réunions des Amputés de guerre, maman avait écrit un script intitulé « Zing And Zang Zong Meet The Purple-Necked, Black-Bearded Blatch (Zing et Zang Zong rencontrent le Blatch à cou pourpre et à barbe noire, NDT) ».</p>
<p>Il s’agissait de deux gamins un peu agaçants et d’un monstre adorable sans bras qui servait à attendrir un vieil homme au mauvais caractère, M. Figg.</p>
<p>Papi n’était pas un M. Figg, mais il connaissait des hommes que la guerre avait vivement contrariés.</p>
<p>L’été est revenu. Tel que promis, papa et moi sommes en route vers le lac Robertson dans les collines de Lanark, à Lavant Station. Il occupe le siège passager de ma voiture et parle dans un enregistreur numérique.</p>
<p>Nous avons peu de temps, mais tellement de choses à aborder.</p>
<p>Au début, je ne sais sur quel pied danser : suis-je journaliste ou fils? Je m’entends fort bien avec mon père, et je ne veux pas lui poser des questions auxquelles il risque de ne pas vouloir répondre, mais je veux vraiment savoir comment c’était d’avoir un père comme celui qu’il avait, un homme qui semblait agir comme s’il n’avait pas été touché par l’explosion. Je veux aussi savoir comment c’était d’avoir une mère fière et affectueuse qui avait de l’assurance et qui a tenu le coup quand son mariage était en difficulté, jusqu’au moment de la séparation.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2351" alt="Venita Bennett qui a épousé Clarence en 1919. [Photo : Courtoisie de Robert Black]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather13.jpg" width="515" height="644" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather13.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather13-239x300.jpg 239w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Venita Bennett qui a épousé Clarence en 1919. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : Courtoisie de Robert Black</span></div>
</div>
<p>Venita était une dame douce et gentille qui portait des vêtements élégants et, des fois, pour le plaisir, colorait ses cheveux en rose. Elle enseignait le piano et le violon, et elle consacrait tout le temps qu’il fallait à ses enfants et à ses petits-enfants jusqu’à ce que le cancer l’emporte, à l’âge de 79 ans, en 1977.</p>
<p>Mon père me dit que s’il pouvait parler à ses parents aujourd’hui, il leur dirait combien il les aimait. Il leur demanderait ce qui est arrivé à leur mariage et si la guerre y était pour quelque chose. « On ne peut pas changer ce qui s’est passé, mais je voudrais le savoir. »</p>
<p>La route vers le camp de chasse aujourd’hui est pavée et plus large qu’autrefois. La lumière qui illumine les collines entre les conifères et les blocs de granit est plus vive que celle dont je me souviens. Autrefois, sur le banc arrière de la Chevelle bleue de mon grand-père, je savourais à l’avance le virage à gauche dangereux qu’on appelait le coude du diable. C’était le vendredi soir. Papi conduisait et sa deuxième femme était à côté de lui, stoïque, attendant le virage tout en regardant les papillons de nuit s’écraser sur le pare-brise. La voiture était à transmission automatique, mais papi aurait tout aussi bien pu conduire une manuelle.</p>
<p>Papa me dit que l’Oldsmobile verte de 1936 qu’avait son père avait une barre soudée entre la pédale d’embrayage et celle des freins, ce qui lui permettait de conduire une manuelle avec son pied gauche.</p>
<p>Nous avons passé la matinée à nous rappeler notre héritage écossais tout en nous promenant dans la campagne au nord-ouest de Carleton Place. Il faut que je sache d’où venait mon grand-père, même avant sa naissance.</p>
<p>Nous partons à la recherche de la vieille ferme Galbraith où il a grandi, où six garçons et leurs parents, Robert et Phoebe, ont déménagé avec les parents de cette dernière quand il y eut trop de monde à la ferme de la famille Black.</p>
<p>Papa dit que le déménagement était une bonne chose pour les garçons qui allaient à l’école. « Elle était tout juste à côté de l’entrée de la ferme et l’instituteur habitait chez les Galbraith. C’était une école à une seule salle. »</p>
<p>Les Black exploitaient une ferme constituée par des parents qui, selon l’arbre généalogique, sont arrivés au Québec en 1821 dans le cadre du programme d’émigration écossais. Un groupe dirigé par Walter Black, arrière-grand-père de Clarence, a remonté le Saint-Laurent jusqu’à Brockville et puis, à pied et en charette, jusqu’à Perth, et en bateau, sur le Mississippi, jusqu’à la municipalité de Ramsay. Leur existence était alors misérable, dure, et quand les récoltes avaient été faites, les hommes quittaient les femmes et les enfants pour aller couper des pins en haut de la vallée de l’Outaouais, lesquels servaient à la construction de navires en Angleterre.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2354" alt="Le père de l’auteur à l’ancienne ferme des Black à Almonte, en Ontario. [Photo : Dan Black]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather16.jpg" width="515" height="343" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather16.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather16-300x199.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Le père de l’auteur à l’ancienne ferme des Black à Almonte, en Ontario. </span></div>
<div class="credit"><span>Photo : Dan Black</span></div>
</div>
<p>Le temps de mon grand-père est venu bien après ça. Il a vite grandi, à cause des durs travaux de la ferme et des sorties de pêche intermittentes à la rivière Indian où ses frères et lui se couchaient sur le ventre pour attraper des suceurs, à la main, lors de la fraie. « Ils les attrapaient, les jetaient derrière eux et les mettaient dans des sacs, m’explique mon père. Il avait 10 ou 12 ans et il s’amusait à mettre des pierres dans les sacs de ses frères et les regardait avancer avec peine à travers champs. »</p>
<p>En passant par la municipalité de Ramsay, je m’imagine Clarence traversant les champs : un garçon basané qui avait deux jambes puissantes, qui tapait un de ses frères avec son sac de poissons. Je le vois ensuite à Montréal le 7 septembre 1915, se tenant fièrement, en vêtements civils, devant un sergent recruteur qui s’occupait de dizaines de jeunes hommes.</p>
<p>Je le vois ensuite le lendemain, toujours sur deux jambes puissantes, dans une pièce froide et ne portant que des caleçons et un ruban à mesurer autour de la poitrine. « Quatre-vingt-quatorze centimètres à l’inspiration, a écrit le médecin militaire dont l’examen hâtif s’est terminé par la déclaration « bon pour le service outre-mer » et par une petite note, sous les mots « Distinguishing Marks » (marques distinctives, NDT), que le jeune soldat avait un peu de pigmentation à gauche de la poitrine et de l’aine.</p>
<p>Clarence avait 21 ans et quatre mois, 1,75 mètre, les yeux bleus, et les cheveux châtains. Il pesait 69,85 kilogrammes; il n’en pèserait pas autant en rentrant chez lui. « Il voulait probablement y aller, dit papa. C’était la chose à faire, et ils étaient nombreux à penser que ce serait vite terminé. »</p>
<p>Rien n’arrive rapidement dans l’armée, sauf de se faire tirer dessus quand on est outre-mer. Mon grand-père, matricule 132314, a attendu six mois avant de monter à bord du navire de la marine marchande Adriatic, un paquebot de 24 500 tonnes lancé en 1906 par la White Star Line. L’Adriatic, devenu transporteur de troupes, a survécu à la guerre, mais un grand nombre des hommes qu’il a transportés, non.</p>
<p>Il lui fallait 10 jours pour fendre les eaux froides de l’Atlantique jusqu’à Liverpool. Clarence est parti pour la France le 12 aout 1916, avant l’arrivée du Corps canadien à la Somme.</p>
<p>La grosse offensive à la Somme a été lancée par le général Douglas Haig dans le but de réduire la pression sur les Français qui étaient « saignés à blanc » à Verdun. La Somme est vite devenue une bataille d’usure qui a duré cinq mois et causé la mort ou la blessure de plus de 1,2 million d’hommes sans ne guère gagner de terrain. Les avancées territoriales les plus grandes des Britanniques et des Français n’ont pas été de plus de 10 kilomètres; néanmoins, le nombre de leurs hommes tués ou blessés s’est élevé à environ 636 000.</p>
<p>Au début, Haig croyait fermement en ce qu’il faisait, mais d’autres mettaient en doute la valeur d’un assaut prolongé comme celui-là contre un ennemi retranché dans de bonnes positions fortifiées. Beaucoup d’historiens ont argumenté depuis que l’offensive de la Somme illustre parfaitement l’échec de la logique militaire au plus haut degré. Desmond Morton et J.L. Granatstein remarquent que, pour les Canadiens comme pour d’autres, « la Somme est un souvenir de tueries ordonnées par des généraux tout-puissants qu’on ne voyait jamais ».</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2355" alt="Robert et Phoebe Black et quatre de leurs enfants. Clarence est le deuxième à p. de la gauche. [PHOTO : COURTOISIE DE ROBERT BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather17.jpg" width="515" height="355" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather17.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather17-300x206.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Robert et Phoebe Black et quatre de leurs enfants. Clarence est le deuxième à p. de la gauche. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : COURTOISIE DE ROBERT BLACK</span></div>
</div>
<p>La veille de ma visite au vieux champ de bataille où mon grand-père a été blessé, je me suis arrêté au gros bloc de granit qui sert de monument commémoratif des Canadiens qui ont servi à la Somme entre le début de septembre et la fin de novembre 1916. Plus de 24 000 d’entre eux ont été tués, blessés ou capturés durant ces trois mois.</p>
<p>Il fait frais et venteux, et les grandes ombres glissent sur la terrasse dallée qui entoure le monument. À ma droite, par-dessus mon épaule, les camions qui se précipitent sur la grand-route dégagent des émanations de diesel au-dessus des champs en transportant des produits aux marchés. Au nord, au-delà d’un champ, les toits de Courcelette sont remarquables grâce au paysage jaune et vert qui s’élève derrière le village et les routes enfoncées.</p>
<p>Le souvenir d’une photo aérienne noir et blanc célèbre du champ de bataille parsemé de cratères d’obus prise à l’automne de 1916 me revient en mémoire. En novembre, les cratères se comptaient par milliers. Je m’imagine cette image et celles de la bataille de 1917 à Passchendaele où des milliers d’hommes ont trouvé la mort et ont disparu dans la boue.</p>
<p>Dans les airs au-dessus de la Somme, les tranchées et les barbelés qui se croisaient avaient l’air de points de suture sur un cadavre monstrueux. Il y avait des madriers brisés, des chars démolis et des hommes mis en pièces. L’odeur de la décomposition se répandait dans les poumons et pénétrait dans les vêtements.</p>
<p>Il est vraiment remarquable que la terre ait guéri, qu’elle soit arrivée à meilleure fin grâce au travail des cultivateurs travailleurs et de l’expertise des gens employés par la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth.</p>
<p>Je me suis agenouillé devant le monument et, en souvenir de mon grand-père, j’ai fixé un coquelicot à un drapeau canadien qui flottait au vent à côté d’une toute petite croix blanche.</p>
<p>Après, en marchant près d’une église marquée par les intempéries, au village de Courcelette, j’ai remarqué un petit monument et, au-delà, une maison à la fenêtre de laquelle se trouvait un chat gris et noir. Il y avait une jeune femme qui déposait un enfant. Je l’ai regardée monter dans une voiture et partir sur la route encaissée qui mène à l’autoroute principale.</p>
<p>Le chat m’a simplement regardé en bâillant.</p>
<p>Le bataillon de Clarence est arrivé à la Somme à la mi-octobre 1916. À ce moment-là, l’avancée des Canadiens avait été stoppée à la tranchée Regina. Pendant deux semaines, le 73e Bataillon est demeuré dans un campement ouvert d’où de grands groupes de travailleurs partaient tous les jours réparer les tranchées détrempées. Plus près du front, d’autres bataillons de la 4e Division canadienne menaient des attaques infructueuses contre la tranchée Regina puissamment fortifiée.</p>
<p>Dans la nuit du 29 au 30 octobre, le 73e s’est déplacé jusqu’au front où il a passé cinq jours sous le pilonnage incessant des obus. Les hommes fatigués et tachés de boue ont ensuite gagné Bouzincourt à pied, où ils ont dormi dans les maisons démolies.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2356" alt="Le cimetière militaire Adanac, au nord de Courcelette. [PHOTO : DAN BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather18.jpg" width="515" height="653" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather18.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather18-236x300.jpg 236w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Le cimetière militaire Adanac, au nord de Courcelette. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>Pendant que les 10e et 11e brigades de la 4e Division prenaient la tranchée Regina, le 11 novembre, le 73e, qui faisait partie de la 12e Brigade, s’en approchait en prévision d’une contre-attaque. Les hommes, Clarence y compris, s’avançaient le long des tranchées de communication, dans la vase jusqu’à la taille.</p>
<p>Le bataillon a été bombardé à plusieurs reprises avant d’être renvoyé aux arrières pour se reposer de nouveau.</p>
<p>Le 18 novembre, sous la neige fondue fouettée par le vent, les hommes ont reçu des bottes cuissardes avant d’être renvoyés au front pour une dernière fois, une affectation qui s’est terminée le lendemain de la blessure de Clarence.</p>
<p>Dans l’ensemble, mon père et moi sommes frappés par la brièveté du temps que Clarence a passé à la Somme : 40 jours seulement entre l’arrivée de son bataillon et sa blessure. Le temps qu’il a passé au front au nord de la tranchée Regina était encore plus court : à peine plus de 12 jours en trois fois. Cela semble être un temps si court dans une vie qui a duré 78 ans, mais je comprends à quelle vitesse un homme pouvait se faire tuer ou blesser au front ou en s’y rendant.</p>
<p>Les quatre derniers jours du bataillon à la tranchée Desire se sont soldés par six officiers blessés, huit autres grades tués et 34 blessés. L’obus à explosif de grande puissance qui a atteint Clarence n’avait rien d’inhabituel. Il a éclaté en des milliers de fragments chauffés à rouge qui allaient plus vite que le son.</p>
<p>Le bataillon de Clarence a amorcé son périple d’un mois vers le nord, à la crête de Vimy, le 29 novembre, sans lui ni les 169 autres qui avaient été tués ou blessés, et malgré le fait que le 73e n’eût pas directement pris part à un assaut à la Somme.</p>
<p>Je dis à mon père que rien n’indique que la tranchée ait existé, bien qu’un guide dise qu’une partie arrivait, à angle droit, jusqu’au mur sud du Cimetière de fosse commune de Régina.</p>
<p>C’est là où je me suis rendu le dernier jour de ma visite à la Somme. J’ai erré à travers les rangées de pierres tombales en pensant au carnage et aux hommes qui ne sont pas rentrés chez eux. J’ai fait la même chose au cimetière Adanac [Canada écrit à l’envers] et à d’autres « jardins de pierre ». Et puis je me suis dirigé sous la pluie vers le nord-est et, avant d’explorer Pys et Miraumont, je me suis trouvé dans ce champ, à imaginer mon grand-père étendu à côté de moi. Je me sens comme si je m’étais introduit sans permission, non pas dans le champ d’un cultivateur, mais à l’endroit où il est tombé.</p>
<p>Je me suis demandé comment il a été trouvé. Est-ce que quelqu’un est tombé dessus ou a-t-il appelé à l’aide? Ce que je voulais voir, c’est les deux brancardiers épuisés esquivant les balles et les cratères. C’est ce que je voulais voir, tout comme je voulais voir une main sur son épaule ou sur son front maculé de trainées de boue.</p>
<p>Ça me dérangeait que personne de ma famille ne lui ait demandé de ces détails; que, collectivement, nous avons raté une belle occasion. Quelqu’un aurait dû lui demander cela au chalet, mais peut-être qu’on était fascinés par les détails qu’il racontait.</p>
<p>Sur le chemin du retour, je me suis arrêté à nouveau au Cimetière de fosse commune de Régina et j’ai fouillé dans un tas de débris découverts en labourant les champs. En cherchant un bâton pour m’enlever la boue des bottes, j’ai remarqué des morceaux de barbelés rouillés et des fragments de trois obus d’artillerie. Le plus gros était pelé comme une banane.</p>
<p>J’ai lu quelque part que pour chaque mètre carré du front de l’ouest, entre la Manche et la frontière suisse, il est tombé une tonne d’explosifs, et qu’une bombe sur quatre n’a pas explosé.</p>
<p>Les fragments que je trouve font partie de la « récolte de fer » que font remonter tous les ans le gel et les lames des tracteurs. Le ministère de l’Intérieur de France récupère environ 900 tonnes de munitions non explosées chaque année, et quelque 630 démineurs sont morts depuis 1945 en faisant ce travail.</p>
<p>En route vers Lavant Station, papa et moi acceptons la suggestion que Clarence nous avait faite de nous arrêter au lac Robertson. Le temps est ensoleillé et une brise chaude souffle sur l’eau bleu argenté. Il y a quelques pêcheurs sur le lac et deux femmes sur la plage surveillent leurs enfants. « Le brochet, c’est ça qu’on pêchait, là, se rappelle papa. Son bon ami Alfie Morrison aidait ton grand-père à monter dans le bateau, mais il pouvait le faire sans son aide. »</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2353" alt="La décoration du service méritoire remise à Clarence par les Amputés de guerre. [PHOTO : COURTOISIE DE ROBERT BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather15.jpg" width="515" height="666" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather15.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2013/10/Grandfather15-231x300.jpg 231w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>La décoration du service méritoire remise à Clarence par les Amputés de guerre. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : COURTOISIE DE ROBERT BLACK</span></div>
</div>
<p>Papa se rappelle qu’il est arrivé à son père de tomber pendant la chasse au chevreuil. C’est arrivé plus d’une fois, mais il se relevait toujours, en se servant d’un bâton de ski, et il repartait. Son frère Charlie était un tireur d’élite, mais celui qui connaissait la forêt, c’était Clarence, et ce qui importait le plus pour lui, c’était d’être dans les bois, avec ses fils et avec Charlie, et de profiter de l’air frais automnal.</p>
<p>Clarence n’avait pas son fils le plus jeune à l’automne de 1972. Mais papa, comme ses frères ainés Gil et Keith, savait à quel point le camp était important pour son père. Il s’agissait d’être chef cuisinier et de se détendre dans les volutes de fumée de pipe et de cigare en jouant aux cartes pour quelques sous. Et après une longue journée bien remplie, il n’avait rien de mieux à faire que d’aller dormir, sa jambe contre le lit.</p>
<p>En règle générale, je ne passe pas beaucoup de temps à contempler le destin, mais si ce jeune soldat que je m’imagine lors de mon voyage à Contay n’avait pas survécu à la chirurgie, et s’il n’était pas rentré chez lui, tant de choses seraient différentes.</p>
<p>Je n’existerais pas, et il y a beaucoup d’autres choses qui n’existeraient pas non plus. Il serait probablement enterré au cimetière militaire britannique non loin du village français où, sur une pente douce dans l’ombre de grands peupliers, j’ai trouvé plusieurs noms provenant de son bataillon parmi les 414 Canadiens et plus de 700 Britanniques.</p>
<p>Mais le jeune Clarence a été déversé de la bataille de la Somme; recraché, un membre en moins, mais vivant. Il n’a plus jamais travaillé la terre, mais il a fini par guérir, trouver du travail, tomber amoureux plus d’une fois et devenir mari, père, grand-père et bénévole des Amputés de guerre du Canada. Et il est mort en bonne compagnie, à son endroit préféré, éprouvant peut-être quelques regrets, le 10 novembre 1972.</p>
<p>J’étais ado à ce moment-là, enfoui profondément dans mon petit monde de musique, de voitures, de football et de filles. Je ne m’y attendais pas; pas plus que quiconque je pense, parce qu’il semblait en santé, solide. Nous avons appris par la suite, après l’autopsie, qu’il avait eu des crises cardiaques auparavant, et j’attribue son silence sur ce sujet au stoïcisme de sa génération.</p>
<p>Il était tard le soir quand le téléphone sonna et papa, qui n’avait pas pu accompagner ses frères à la chasse cet automne-là, a répondu et écouté en silence son frère Gil lui dire que leur père était mort. Il était allé se coucher en pensant qu’il avait un peu d’indigestion, mais il s’est assis et s’est abattu peu après.</p>
<p>Quand Gil et les autres ont compris qu’ils ne pouvaient rien faire pour lui au camp, ils l’ont vite emmené à la voiture. Ils l’ont mis sur le banc arrière et sont partis dans la nuit froide de novembre sur la route tortueuse et poussiéreuse des collines jusqu’au Great War Memorial Hospital de Perth, à quelque 50 kilomètres.</p>
<p>Il était mort quand ils sont arrivés, certainement bien avant que mon père ou n’importe qui d’autre n’ait eu l’occasion de lui dire adieu.</p>
<p>Quand papa et moi arrivons au vieux camp qui appartient maintenant à quelqu’un d’autre, nous le fixons simplement des yeux et pensons à Clarence. Il fait chaud et les grillons chantent, un son que n’interrompent que les acclamations des enfants du coin.</p>
<p>En faisant un zoom arrière pour regarder la vie de mon grand-père à travers des ondes de l’explosion de 1916, je vois un homme en complet derrière un bureau à la Banque du Canada; un garçon espiègle portant un sac plein de poissons; un amateur de plein air qui verse du sirop d’érable dans une bouteille de rye. Je vois un soldat étendu dans le noir, l’ombre d’un homme à la table d’un café, en France, qui m’exhorte à regarder au-delà du moment qui a bouleversé sa vie. Et je vois papa qui, comme moi et comme d’autres membres de notre famille, a été touché par ces ondes et a été pénétré d’un sentiment de gratitude.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>LA PATROUILLE EN HAÏTI</title>
		<link>https://legionmagazine.com/fr/2012/07/la-patrouille-en-haiti/</link>
					<comments>https://legionmagazine.com/fr/2012/07/la-patrouille-en-haiti/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[Dan Black]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 01 Jul 2012 04:01:43 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles principaux]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://legionmagfren.wpengine.com/?p=1711</guid>

					<description><![CDATA[L’ironie cruelle ne manque pas en Haïti.

Prenez l’épidémie de choléra provoquée à la suite du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Elle a tué quelque 7 000 personnes et en a rendu plus de 530 000 malades, mais il s’est avéré qu’elle n’était pas du pays : elle aurait été importée par des soldats des Nations Unies venus du Népal. Ou prenez un autre point de vue et considérez les presque 100 membres de l’ONU, dont deux policiers canadiens, morts pendant le tremblement de terre alors qu’ils essayaient d’aider le pays appauvri.]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<div class="caption_img "	style="width:630px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1712" title="Les rues encombrées de Port-au-Prince, en Haïti. [PHOTO : DAN BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/06/HaitiLead.jpg" alt="Les rues encombrées de Port-au-Prince, en Haïti. [PHOTO : DAN BLACK]" width="630" height="236" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/06/HaitiLead.jpg 630w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/06/HaitiLead-300x112.jpg 300w" sizes="(max-width: 630px) 100vw, 630px" /></p>
<div class="caption"><span>Les rues encombrées de Port-au-Prince, en Haïti. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p><strong>L’ironie cruelle ne manque pas en Haïti.</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Prenez l’épidémie de choléra provoquée à la suite du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Elle a tué quelque 7 000 personnes et en a rendu plus de 530 000 malades, mais il s’est avéré qu’elle n’était pas du pays : elle aurait été importée par des soldats des Nations Unies venus du Népal. Ou prenez un autre point de vue et considérez les presque 100 membres de l’ONU, dont deux policiers canadiens, morts pendant le tremblement de terre alors qu’ils essayaient d’aider le pays appauvri.</strong></p>
<p>Ces ironies font partie de l’histoire d’Haïti, laquelle est, depuis toujours, un pas en avant et au moins trois en arrière, comme un jeu maléfique de Simon dit ou de Serpents et échelles où le pays et ses 10 millions d’habitants pourraient, au prochain tour, se trouver en plein ouragan ou sombrer davantage dans la tourmente politique. Quand on y met les pieds pour la première fois, on est consterné de constater que tout se passe à la vitesse de l’escargot; exception faite des intempéries et de la propagation de la maladie.</p>
<p>L’antidote habituel pour les étrangers désirant offrir leur aide, du moins pour ceux qui ne se font pas d’illusion, c’est de modérer leurs attentes et de faire des petits pas précis pendant une longue période, disons 200 ans ou plus. C’était ainsi avant le séisme et c’est encore ainsi ces temps-ci, et rares sont les étrangers qui le comprennent aussi bien que Michel Martin et Jean-Marc Sasseville.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1715" title="Une lampe à pile solaire dans une section de la Cité-Soleil. [PHOTO : DAN BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset1.jpg" alt="Une lampe à pile solaire dans une section de la Cité-Soleil. [PHOTO : DAN BLACK]" width="515" height="314" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset1.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset1-300x182.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Une lampe à pile solaire dans une section de la Cité-Soleil. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>Ces deux agents de police canadiens sont chanceux d’avoir survécu à la secousse sismique de magnitude 7 qui a rasé les communautés, y compris d’immenses bandes de la capitale, Port-au-Prince. Qui plus est, les deux policiers y sont retournés poursuivre le combat, principalement parce qu’ils voulaient honorer le service et les sacrifices de deux agents de la GRC qui avaient trouvé la mort dans les débris : le surintendant en chef Doug Coates et le sergent Mark Gallagher.</p>
<p>Quelque 250 000 personnes ont été tuées, il y a eu des milliers de blessés et les dommages se sont élevés à plus de 14 milliards de dollars à cause du tremblement de terre. « J’avais diné avec Doug ce jour-là, nous raconte Martin, qui commandait alors le contingent de policiers canadiens. Il avait assisté à une réunion avec Jean-Marc [&#8230;]. Il [le séisme] était tellement grave [&#8230;]. Je me préparais à quitter mon bureau. Au début, c’était plutôt drôle parce que c’était une sensation toute nouvelle pour moi : la vibration, le bruit. Mais ça ne s’arrêtait pas, et puis tout s’est mis à se démanteler. Il y avait une grande fissure par terre et tout l’édifice se fendait. »</p>
<p>Martin s’est glissé sous une table, et il se souvient d’avoir traversé un nuage de poussière quand il s’est sauvé. « On ne le savait pas à ce moment-là, mais notre quartier général était entièrement détruit, et au bout de quelques minutes, on a entendu les hurlements, les cris. Alors on est allés les aider, et c’est à ce moment-là qu’on a réalisé qu’il n’était plus là; il n’y était plus, et tout s’était passé si vite qu’on en est restés pantois. » Coates assistait à une réunion au quartier général quand ce dernier s’est écroulé.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1716" title=" Michel Martin (à g.) et Jean-Marc Sasseville. [PHOTO : DAN BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset2.jpg" alt=" Michel Martin (à g.) et Jean-Marc Sasseville. [PHOTO : DAN BLACK]" width="515" height="360" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset2.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset2-300x209.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span> Michel Martin (à g.) et Jean-Marc Sasseville. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>De l’autre côté de la ville, dans un édifice à appartements, Gallagher, récemment arrivé de Montréal, était soit en train de défaire ses valises, soit en train de se reposer un instant. Deux autres policiers de l’ONU et lui, ainsi que plusieurs autres personnes qui se trouvaient dans l’édifice à plusieurs étages, n’ont pas eu le temps de se sauver.</p>
<p>« Ces deux hommes étaient très dévoués, dit Martin. Doug était une source d’inspiration pour nous tous. Il avait une vision [&#8230;] On l’aurait suivi n’importe où. »</p>
<p>Depuis 1993, des centaines de policiers canadiens ont servi en Haïti dans le cadre de diverses missions de l’ONU, et ils ont été témoins de désastres naturels, de maladies et de pauvreté affligeante, ainsi que de la guerre entre gangs. Au mois de mars, environ 130 policiers canadiens prenaient part à la Mission des Nations Unies pour la stabilisation, dont l’acronyme est MINUSTAH, qui comprend actuellement 7 700 militaires pro-venant de 19 pays et 1 278 policiers, de près de 50 pays.</p>
<p>Susana Ferreira, journaliste à la pige, remarque que bien que « les unités militaires de l’ONU éprouvent des difficultés depuis des années, la colère que ressent une grande partie de la population envers les militaires étrangers ne concerne pas vraiment la police de l’ONU. Elle dit que les policiers de l’ONU s’efforcent de « renforcer la Police nationale d’Haïti (PNH), et bien que cette dernière ait fait des progrès, il y a encore un travail énorme à faire. Le corps policier d’Haïti est trop petit et défavorisé en ce qui a trait à ses fonds et à sa logistique. Et il n’y a pas que la formation […]; il y a aussi le travail qualifié auprès des juges […]. »</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1718" title="Un quartier en pente de Port-au-Prince. [PHOTO : DAN BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset3.jpg" alt="Un quartier en pente de Port-au-Prince. [PHOTO : DAN BLACK]" width="515" height="767" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset3.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset3-201x300.jpg 201w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Un quartier en pente de Port-au-Prince. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>La plupart des effectifs sont sur place pour former la Police nationale d’Haïti (PNH); une journée normale peut comprendre une patrouille à pieds dans certains des quartiers les plus dangereux de la planète. Dans les régions où le taux de violence est plus élevé que la normale, les policiers de l’ONU sont suivis par une Unité de police constituée (UPC) bien armée qui souvent comprend des soldats de la Jordanie, du Niger et du Bangladesh portant des armes automatiques, un fusil lance-gaz pour la maitrise des foules et une tenue de protection corporelle en céramique (niveau 3).</p>
<p>Le fourbi des policiers de l’ONU est semblable à celui qu’ils portent dans les rues de Toronto ou de Regina. Toutefois, ce sont les agents de la PNH et de l’ONU (pas ceux des UPC) qui parlent aux magistrats des communautés et qui évaluent les circonstances touchant la sécurité. « Il est parfois difficile de savoir qui sont les criminels », dit l’agent de police d’Ottawa Aaron Reichert, qui a commencé en octobre dernier, au début de son affectation, en patrouillant dans les camps de PDI (personnes déplacées à l’intérieur du territoire) rongés par le crime. « Une grande partie des problèmes, dans les camps, c’est que les gens vivent dans des tentes qui n’offrent pas de protection […]. »</p>
<p>Cependant, certaines des préoccupations les plus importantes des policiers de l’ONU n’ont rien à voir avec le crime. « Il y a 30 000 ou 40 000 personnes dans ces camps, dit Reichert. Il n’y a pas vraiment d’installation sanitaire, alors l’hygiène y est un grand problème, ainsi que le manque de nourriture, et l’eau potable est difficile à trouver. »</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1719" title="Le sergent-chef Richard Martel à l’un des orphelinats où des policiers et d’autres Canadiens font du bénévolat régulièrement. [PHOTO : DAN BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset4.jpg" alt="Le sergent-chef Richard Martel à l’un des orphelinats où des policiers et d’autres Canadiens font du bénévolat régulièrement. [PHOTO : DAN BLACK]" width="515" height="427" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset4.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset4-300x248.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Le sergent-chef Richard Martel à l’un des orphelinats où des policiers et d’autres Canadiens font du bénévolat régulièrement. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>« Ce qu’il y a d’extraordinaire, ajoute Reichert, c’est que les gens sourient toujours. On vient ici et on rencontre des gens qui vivent sous la tente pendant la saison des pluies : il pleut comme vache qui pisse. L’eau détrempe leur tente, leur matelas et leurs couvertures. Quand on les rencontre le lendemain matin, en patrouille, ils ont toujours le sourire aux lèvres. »</p>
<p>La réputation qu’ont les policiers canadiens là-bas n’est guère remarquée au pays parce qu’Haïti s’y fait constamment oublier, victime de la lenteur de son rétablissement et du flétrissement de la sympathie internationale. Ce que l’on ignore souvent aussi, c’est la quantité de travail bénévole que font les policiers de l’ONU. Certains ont ramassé des milliers de dollars pour construire ou soutenir des orphelinats ou envoyer des gamins à l’école. Un de ces orphelinats a été consacré à la mémoire des deux agents tués par le séisme. Les familles, les amis et des collectivités tout entières au pays appuient ces efforts.</p>
<p>Le flic en chef de la MINUSTAH, commissaire de police à Haïti, est Canadien lui aussi. Il s’agit du commissaire adjoint de la GRC, Marc Tardif, qui est arrivé un mois après le tremblement de terre. Il a passé la première année en tant que sous-commissaire de la mission visant à reconstruire l’infrastructure policière de l’ONU et à rétablir les opérations.</p>
<p>Tardif croit qu’il y a du progrès, précisant même que c’est « une évolution remarquable à bien des égards » étant donné ce qui est arrivé au pays. Effectivement, aux yeux de bien des Haïtiens accablés par la quête du travail, d’abri, de nourriture ou d’eau, le séisme est de l’histoire ancienne. Il n’existe pas de statistique précise sur le chômage, mais on estime qu’il s’élève à au moins 70 p. 100 et les sans-abris sont innombrables. Mais malgré le manque de travail et d’abris adéquats, les Haïtiens se débrouillent remarquablement. Si la transmission d’un camion est endommagée dans une des rues embouteillées, le chauffeur la répare lui-même et poursuit son chemin avant la tombée de la nuit.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1721" title="Des enfants, dont un en bas âge, se tiennent à l’ombre dans un camp pour personnes déplacées à l’intérieur du territoire. [PHOTO : DAN BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset6.jpg" alt="Des enfants, dont un en bas âge, se tiennent à l’ombre dans un camp pour personnes déplacées à l’intérieur du territoire. [PHOTO : DAN BLACK]" width="515" height="288" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset6.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset6-300x167.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Des enfants, dont un en bas âge, se tiennent à l’ombre dans un camp pour personnes déplacées à l’intérieur du territoire. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>« Le tremblement de terre a fait perdre du terrain au progrès qui avait été réalisé, remarque le commissaire de la GRC, Robert Paulson, qui y est allé en mars. Mais personne ne semble plus y penser. Ça se voit au traintrain quotidien chez les gens qui se sont mis à reconstruire l’infrastructure et quelques institutions fiables, et c’est pour ça que, d’après moi, le secteur de la justice et de la sécurité est si important. »</p>
<p>Les policiers de l’ONU assurent une présence permanente ou à temps partiel dans presque 180 commissariats. Là et dans les camps de PDI, leur tâche principale est d’appuyer la PNH en assurant la primauté du droit. Chaque jour est une révélation, mais la plupart des policiers canadiens de l’ONU conçoivent leur période de service de 12 mois comme une expérience qui profite non seulement à la PNH, mais à leur propre carrière et à leur propre communauté au pays.</p>
<p>« Il y a aussi des conséquences, dit Reichert. Ce n’est pas facile de quitter ceux qu’on aime pendant un an […]. Il y a du bon et du mauvais. On voit des choses choquantes tous les jours, mais ce sera l’expérience que l’on veut, et on a l’occasion d’aider les gens. »</p>
<p>Bien que les débris aient été nettoyés dans les rues de la capitale et des autres communautés, il y a encore des souvenirs effrayants du séisme de toutes parts : des ruines, des terrains vagues&#8230; La pauvreté extrême existe encore, ainsi qu’un manque d’infrastructure et des premières nécessités. Toutefois, les éventaires sont de plus en plus nombreux et il y a des épiceries qui ont des gardes armés dans le terrain de stationnement et de la nourriture sur les étagères. « La pauvreté est grande, dit Paulson, mais les gens semblent s’en tirer. » Toujours est-il que tout cela se passe dans un contexte de vieilles ironies, allant des écoliers portant un uniforme repassé en sortant de leur cahutte jusqu’aux jeunes femmes d’un institut de beauté à l’air libre qui attendent stoïquement dans un nuage de poussière.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1723" title="Des policiers canadiens reçoivent une médaille de l’ONU lors  d’une cérémonie, au mois de mars. [PHOTO : DAN BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset7.jpg" alt="Des policiers canadiens reçoivent une médaille de l’ONU lors  d’une cérémonie, au mois de mars. [PHOTO : DAN BLACK]" width="515" height="441" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset7.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2012/07/HaitiInset7-300x256.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Des policiers canadiens reçoivent une médaille de l’ONU lors  d’une cérémonie, au mois de mars. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>Et il ne faut pas oublier le centre de détention à sécurité minimale dans la commune de Croix-des-Bouquets à la construction duquel le Canada a pris part. Les travaux ont été inaugurés il y a trois ans, et quatre mois après le tremblement de terre, le gouvernement canadien s’engageait à verser 4,4 millions de dollars pour en activer la construction. Pourtant, en avril, on aurait encore dit un mirage : cellules vides, murs en ciment cuisant sous un soleil de plomb pendant que les fonctionnaires s’évertuent à résoudre des problèmes indéterminés ayant trait à sa direction.</p>
<p>L’ironie est visible à l’extérieur de ses murs, à un marché où des foules d’Haïtiens en discutent dans un tourbillon d’émanations de diésel tout en évitant un cortège de véhicules de l’ONU qui quitte la prison à toute vitesse. Il est difficile de savoir combien de ces mêmes gens savent que la prison offrira régulièrement des repas, de l’eau potable, un lit et des toilettes : bien plus que ce à quoi sont habitués la plupart des Haïtiens.</p>
<p>Quoi qu’il en soit, la prison et la nouvelle manière d’aborder l’ordre public sont considérées comme étant des pas vers la stabilité dans ce pays qui a besoin d’une réduction de la pression sur ses prisons surpeuplées et de l’établissement de modes d’incarcération plus humains. La construction de la nouvelle prison et la rénovation des autres lieux de détention font partie d’un engagement global, appuyé par le Canada, de réformer le système correctionnel, le secteur de la justice et la PNH. Les statistiques démontrent que, bien que le taux d’incarcération soit inférieur à celui des autres pays des Antilles, les prisons sont les plus peuplées au monde. Le soi-disant taux de détention provisoire (les gens emprisonnés sans condamnation ni même d’accusation) est de 70 à 80 p. 100.</p>
<p>C’est à la Prison civile de Port-au-Prince qu’un journaliste disait « issue tout droit d’un film de Mad Max », que c’est le plus évident. On évalue à neuf sur 10 les détenus qui (sur une population carcérale d’avant le tremblement de terre de 4 500) n’ont jamais été trouvés coupables d’un crime.</p>
<p>Bien entendu, les détenus ont tous été déversés dans la ville, meurtriers et violeurs inclus, lors du séisme, et une grande partie des pires d’entre eux sont retournés dans leur vieux quartier où ils ont pillé, violé et tué à nouveau.</p>
<p>Beaucoup de ces criminels endurcis sont de nouveau en prison (d’autres ont été lynchés). Les gens les moins avantagés sont ceux qui ont été brutalisés le plus : ceux qui essayaient de vivre leur vie malgré le fait qu’ils n’aient rien ou presque en ce qui a trait à la nourriture, aux vêtements ou aux soins de santé. Beaucoup d’entre eux commencent leur journée bien avant le lever du soleil, se frayant un chemin le long des rues sombres avec précaution, évitant les bouches d’égout béantes, les nids-de-poule, les coulées de boue et les véhicules sans freins ou sans lumière. La plupart sont des femmes, beaucoup sont enceintes, accrochées calmement à un tap-tap (camion navette) surpeuplé ou tenant un lourd fardeau en équilibre sur la tête.</p>
<p>Il y a aussi des gamins nus pieds qui s’inventent des jeux aux abords immondes de la Cité-Soleil, une des communes les plus peuplées et les plus pauvres, où la criminalité est la pire, de l’hémisphère occidental. Là, sur une toile de fond de misérables cahuttes usées par les éléments, des cochons fouillent les ordures à la recherche de nourriture pendant qu’un garçon fait voler un cerf-volant fait maison dans une brise provenant de l’océan. Sous le jouet transparent assemblé au moyen de pailles et de sève, une dizaine d’enfants se bousculent autour du po-licier ottavien, Dave Brennan, qui gonfle un ballon de volleyball.</p>
<p>Brennan est venu ici parce qu’il voulait offrir son aide. « Mon chemin me conduisait à l’étranger, quelque part où on aurait besoin de moi, et on m’a offert la mission à Haïti. »</p>
<p>Depuis 2006, plus de 3 460 Haïtiens, dont 413 Haïtiennes, ont terminé le programme d’entrainement de base de sept mois à l’académie de police d’Haïti. En mars, plus de 160 agents étaient inscrits au programme de formation supérieure de six mois conçu pour les échelons intermédiaires de la PNH. La formation touche la gestion des foules, les armes à feu, l’administration, la violence sexospécifique et les procédures sur les lieux d’un crime. Il y a ensuite 12 mois de formation « sur le tas » quand les diplômés utilisent sur le terrain ce qu’ils ont appris, avec des résultats mitigés.</p>
<p>Toujours au plus profond de la Cité-Soleil, Brennan et le chef du détachement de policiers de l’ONU, le policier de Montréal Michel Dallaire, bavardent avec les enfants pendant que Brennan s’occupe du ballon de volleyball.</p>
<p>Une grande partie des 200 000 habitants de la Cité-Soleil sont des campagnards venus dans l’espoir d’une vie meilleure en ville. À la place, ils se retrouvent dans des taudis et beaucoup d’entre eux se tournent vers le crime pour survivre ou vers les gangs pour se faire protéger. « C’est une zone à taux de criminalité très élevé : en plus des détournements de voiture quotidiens, on trouve les victimes de deux ou trois meurtres par semaine, des fois plus, habituellement tuées par balle, nous dit Brennan. À peu près n’importe qui prêt à se servir d’une arme à feu peut devenir membre d’un gang. »</p>
<p>Quand on lui demande s’il a vu des changements considérables dans les communautés où il va en patrouille avec la PNH, un policier de l’ONU dit qu’il n’en a pas remarqué. « L’effectif de la MINUSTAH, le service qui s’en occupe, ne fait que ralentir le processus, alors il est difficile de savoir s’il y a des changements. » Cependant, le même policier de l’ONU nous dit que les rues sont plus propres (il n’y a plus de montagnes de déchets) et qu’il y a davantage d’enfants dans les écoles.</p>
<p>À l’extérieur de la Cité-Soleil une petite fille aux dents croches et aux cheveux nattés de blanc dissout lentement une bouchée de maïs soufflé en pensant à ce qu’elle fera en rentrant de l’école. Il n’y a pas de feux de circulation, pas de signalisation pour les piétons et aucun policier, rien que quelques ados en plein milieu de la rue qui esquivent les véhicules pour gagner de quoi survivre en lavant les parebrises. Moins de 35 p. 100 des enfants qui commencent l’école primaire la terminent. Les parents accordent une grande valeur à l’école, et bien que l’éducation publique soit gratuite, rares sont les familles qui peuvent se permettre d’acheter les uniformes et les manuels.</p>
<p>Personne ne le savait alors, mais un mois après le moment où cette petite fille se trouvait au coin de la rue, le président Michel Martelly, qui portait autrefois le nom d’artiste de Sweet Micky, était transporté par avion à Miami à cause d’une embolie pulmonaire. Pendant qu’il était là-bas, des autocars pleins d’Haïtiens armés et en tenue de camouflage, dont une grande partie d’anciens militaires, forçaient les portes du parlement haïtien. « Mon ami [&#8230;] la situation a atteint un point de rupture, dit Martin. L’étape suivante annoncée aujourd’hui par le premier ministre au ministre de la Justice et au chef de la police est de prendre des mesures contre les démonstrations de ce genre-là. Il y a de quoi sentir sa gorge se serrer. Attendons voir [&#8230;] on espère que ces gars [de l’armée de rebelles] se serviront de leur matière grise [&#8230;] plutôt que de leurs armes. »</p>
<p>On continue la patrouille; un pas en avant, trois en arrière.</p>
<h2>Pour plus de renseignements sur l’orphelinat, veuillez consulter www.legionmagazine.com</h2>
]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://legionmagazine.com/fr/2012/07/la-patrouille-en-haiti/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Roméo Dallaire</title>
		<link>https://legionmagazine.com/fr/2011/05/romeo-dallaire/</link>
					<comments>https://legionmagazine.com/fr/2011/05/romeo-dallaire/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[Dan Black]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 02 May 2011 04:01:21 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles principaux]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://legionmagfren.wpengine.com/?p=794</guid>

					<description><![CDATA[TOUT JUSTE EN ENTRANT DANS LE BUREAU DU SÉNATEUR ROMÉO DALLAIRE, AU PARLEMENT, IL Y A UNE PHOTOGRAPHIE DE PLUSIEURS ENFANTS SUR UNE COLLINE HERBEUSE DU RWANDA. CERTAINS D’ENTRE EUX DÉPASSENT À PEINE LES HERBES, MAIS IL EST ÉVIDENT QUE LA PLUPART SONT NÉS APRÈS LA GUERRE CIVILE ET LE GÉNOCIDE DE 1994 PENDANT LESQUELS DES CENTAINES DE MILLIERS DE PERSONNES SONT MORTES ET DES MILLIONS D’AUTRES, DONT DALLAIRE, ONT ÉTÉ MARQUÉES POUR LA VIE.]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<div class="caption_img "	style="width:630px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-874" title=". [PHOTO : DAN BLACK]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireLead.jpg" alt=". [PHOTO : DAN BLACK]" width="630" height="236" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireLead.jpg 630w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireLead-300x112.jpg 300w" sizes="(max-width: 630px) 100vw, 630px" /></p>
<div class="caption"><span>. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p><strong>TOUT JUSTE EN ENTRANT DANS LE BUREAU DU SÉNATEUR ROMÉO DALLAIRE, AU PARLEMENT, IL Y A UNE PHOTOGRAPHIE DE PLUSIEURS ENFANTS SUR UNE COLLINE HERBEUSE DU RWANDA. CERTAINS D’ENTRE EUX DÉPASSENT À PEINE LES HERBES, MAIS IL EST ÉVIDENT QUE LA PLUPART SONT NÉS APRÈS LA GUERRE CIVILE ET LE GÉNOCIDE DE 1994 PENDANT LESQUELS DES CENTAINES DE MILLIERS DE PERSONNES SONT MORTES ET DES MILLIONS D’AUTRES, DONT DALLAIRE, ONT ÉTÉ MARQUÉES POUR LA VIE.</strong></p>
<p>La plupart des gens qui ont lu son livre aux critiques élo­gieuses J’ai serré la main du diable, paru en 2003, ou son livre plus récent sur les enfants soldats en Afrique devraient apprécier cette photographie, non pas parce qu’il s’agit d’une belle image, mais parce qu’elle inspire, si l’on en juge par les yeux de certains des enfants tout au moins, un sentiment de renouveau après le massacre, le désespoir et la frustration qu’il a si bien décrits dans son premier livre.</p>
<p>C’est ici, devant la photo, que le sénateur légendaire sortant de son bureau nous reçoit d’une poignée de main avant de nous inviter prendre le café, au-dessus, à la cafétéria. Étant donné le temps qui nous est réservé pour l’entrevue, l’invitation décontractée est un peu inattendue, mais il se pourrait que notre arrivée hâtive à la Colline donne l’occasion au général d’établir quelques règles de base avant de commencer.</p>
<p>La pause-café est très certainement une astuce, mais les règles de base ne viennent pas. La personne interviewée désire simplement connaitre un peu l’intervieweur, et cela commence sur-le-champ, pendant que nous longeons les couloirs de l’édifice du Centre.</p>
<p>Dallaire a presque 65 ans, mais rien n’indique qu’il ait ralenti. Il est toujours en forme et très passionné, en plus d’être éloquent quant à ses croyances. Il n’est pas absorbé par la situation dans son ensemble au point de négliger les petits moments. Il nous demande d’une voix calme d’où nous venons, comment va la revue, ce qui nous intéresse, puis il fait des remarques sur ses liens avec la Légion, à Montréal-Est, en s’attardant aux relations de son père avec l’organisation.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-873" title="Le visage du général tel qu’il parait sur la couverture de son livre J’ai serré la main du diable. [PHOTO : COURTOISIE DE ROMÉO DALLAIRE]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset1.jpg" alt="Le visage du général tel qu’il parait sur la couverture de son livre J’ai serré la main du diable. [PHOTO : COURTOISIE DE ROMÉO DALLAIRE]" width="515" height="796" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset1.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset1-194x300.jpg 194w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Le visage du général tel qu’il parait sur la couverture de son livre J’ai serré la main du diable. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : COURTOISIE DE ROMÉO DALLAIRE</span></div>
</div>
<p>Quand nous nous assoyons en face de lui, à la cafétéria pres­que vide, nous sommes suffisamment à l’aise pour lui poser des questions sur ses luttes après le Rwanda; pas si les souvenirs le hantent encore, mais à quel point ils affectent sa vie de tous les jours. Mais ce n’est pas là l’interview; ce n’est qu’un réchauffement avant la discussion qui va le ramener à certains de ses moments les plus sombres, qui va passer par son travail au Sénat et aller jusqu’à sa campagne mondiale dont le but est de proscrire l’utilisation d’enfants soldats.</p>
<p>Presque 18 ans ont passé depuis que le lieutenant-général Dallaire, libéré par la suite pour des raisons de santé, était commandant de la force de maintien de la paix des Nations Unies au Rwanda. Durant à peine 100 jours pendant cette mission d’un an, sa force de Casques bleus a été témoin du massacre de 800 000 hommes, femmes et enfants, dont la plupart ont été tués à coups de machettes. La situation était empirée par le fait que la force de maintien de la paix de Dallaire n’avait pas les ressources ni le soutien international pour empêcher ou mettre fin au génocide. Il avait demandé une force de 5 000 soldats de l’ONU, mais on lui en a donné 2 600, un nombre qui fut réduit à 454 alors que l’effusion de sang avait lieu dans les rues et dans les campagnes autour de lui. La force était confrontée à d’énormes difficultés à cause de son mandat qui ne l’autorisait à utiliser que les tactiques de maintien de la paix classiques : limiter le conflit par la voie diplomatique et n’utiliser les armes que pour sa propre défense.</p>
<p>Dallaire a commencé sa dégringolade vers le suicide environ quatre ans après la mission au Rwanda, à cause des souvenirs récurrents de la boucherie et de l’échec humanitaire relativement à ce qui serait le pire cas de tueries et de crimes de guerre de l’histoire d’après la guerre froide, quoique d’aucuns insistent sur le fait que les problèmes de Dallaire proviennent surtout de la séquestration, de la torture et du meurtre de 10 Casques bleus belges sous son commandement.</p>
<p>Ainsi, ce que l’on veut d’abord savoir, c’est comment il a trouvé la volonté et l’énergie pour combattre ses démons et aller de l’avant après avoir été témoin d’une dépravation si étendue. Il semble certainement détendu et tout à fait chez lui à la Chambre haute, mais nous ne pouvons nous empêcher de penser, même après toutes ces années, à quel point ses expériences diffèrent de celles de monsieur ou de madame tout le monde. Dallaire a été l’objet d’une attention et d’une reconnaissance très répandues pour ce qu’il a enduré, mais il n’est ni le premier, ni le dernier, à être témoin d’une telle horreur. Beaucoup d’autres qui portent l’uniforme ou qui viennent de l’enlever ont été aux prises avec des démons semblables; certains ont trouvé le moyen de les supporter, mais d’autres s’en sont trouvés détruits.</p>
<p>« Je ne crois pas du tout que ces expériences l’aient quitté, nous dit son vieil ami et collègue, le sénateur Joseph Day. Elles lui reviennent à l’esprit et l’attristent bien souvent, mais il a appris à vivre avec elles et à les gérer, et à transformer ce fort sentiment de déception en quelque chose de très profitable pour la société [&#8230;]. J’ai été à plusieurs endroits où il racontait des histoires à faire frissonner [&#8230;] mais nous apprenons tous et nous gagnons tous à l’écouter. »</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-872" title="Retour au Rwanda où des crânes provenant du génocide couvrent une grande table. [PHOTO : PETER BREGG]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset2.jpg" alt="Retour au Rwanda où des crânes provenant du génocide couvrent une grande table. [PHOTO : PETER BREGG]" width="515" height="358" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset2.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset2-300x208.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Retour au Rwanda où des crânes provenant du génocide couvrent une grande table. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : PETER BREGG</span></div>
</div>
<p>L’ancien ambassadeur du Canada aux Nations Unies Stephen Lewis est d’accord qu’il y a beaucoup à apprendre de ce que Dallaire a enduré en Afrique, ainsi que de ses principes et de son idéalisme inébranlables. Lewis a travaillé à l’ONU pendant plus de vingt ans, dont un mandat long et très respecté en tant qu’envoyé spécial de l’ONU pour le VIH/SIDA en Afrique. En 1998, il était membre d’un groupe d’experts nommés par l’Organisation de l’unité africaine pour enquêter sur le génocide au Rwanda. Pendant une période de deux ans, « nous avons interviewé d’innombrables survivants, traversé le Rwanda de nombreuses fois, nous dit-il. Nous avons parlé à toutes les parties, mais il n’y a pas de doute que l’échange le plus frappant, le plus extraordinaire s’est déroulé (à New York) lors des sept ou huit heures qu’a duré le témoignage de Dallaire. Je n’en croyais pas mes yeux et mes oreilles de son honnêteté, sa douleur, sa détermination, son courage. Je veux dire, il est tellement évident que le gars est quelqu’un de bien. Je ne dis pas qu’il est un saint, mais il n’en est pas loin ».</p>
<p>Le visage instantanément reconnaissable de Dallaire — menton fourchu classique, moustache blanche et grise, nez angulaire — semble plus mince qu’avant, mais il est toujours illuminé par des yeux perçants qui brillent dans l’ombre de son front. D’aucuns diraient que c’est le visage d’un héros, et bien qu’il ne soit plus bien vu d’aduler les héros dans ce pays, il y a beaucoup de Canadiens qui, à travers les lentilles des médias, voient en lui un « héros », quoiqu’il n’accepte pas d’être étiqueté ainsi et que d’autres ne le caractériseraient pas de la sorte non plus.</p>
<p>Ses décorations comprennent la Croix du service méritoire pour ses actions au Rwanda, le prix Vimy, la U. S. Legion of Merit et la Médaille Pearson pour la paix. Avant d’être nommé au Sénat, en mars 2005 (en tant que membre du parti Libéral), il a été décoré Officier de l’Ordre du Canada, en 2002.</p>
<p>Les Canadiens sont peut-être au courant du désaccord entre Dallaire et le major-général retraité Lewis MacKenzie qui a fait couler beaucoup d’encre à la suite de la parution, en 2008, de l’autobiographie de ce dernier, Soldiers Made Me Look Good (Les soldats m’ont fait bien paraitre). La controverse, qui concernait des points de vue différents sur les priorités des chefs, s’est presque entièrement dissipée, mais on parle encore des principaux points de la dispute, et les hauts dirigeants militaires en débattront probablement encore longtemps. Elle provient des allocutions que les deux hommes ont prononcées en 1997, séparément, au Collège d’état-major et de commandement des Forces canadiennes, à Toronto. Dallaire, qui était encore général, expliqua lors de sa présentation que les dirigeants militaires sont souvent confrontés à des dilemmes quand il s’agit d’établir l’ordre de priorité. D’après lui, l’ordre devrait toujours être la mission d’abord, ensuite les soldats, et soi-même pour finir. Au même endroit, avant la visite de Dallaire, et par la suite aussi, MacKenzie émettait l’opinion que, dans de rares cas, la loyauté envers les soldats devrait venir avant la mission.</p>
<p>Dans son livre, MacKenzie aborde les évènements entourant la mort des 10 Casques bleus belges, y compris le moment où Dallaire, à bord d’un véhicule, a remarqué deux soldats belges par terre au camp Kigali.</p>
<p>Dans J’ai serré la main du diable, Dallaire nous explique qu’il ordonna au major rwandais qui conduisait d’arrêter, que la major refusa et continua sans même ralentir, tout en avertissant Dallaire que les soldats à l’intérieur du camp étaient incontrôlables. Dallaire décida sur le coup qu’il lui fallait assister à la réunion des hauts dirigeants des forces rwandai­ses, où il ne souleva pas le problème des Belges. Il avait pour but d’influencer ces officiers afin de maitriser l’état des choses et de démêler la situation avec leur dirigeant, le colonel Théoneste Bagosora (jugé par la suite par un tribunal international sous l’égide de l’ONU pour génocide, et condamné à l’emprisonnement à perpétuité). « C’est en partie cette décision, écrit Dallaire, qui a entrainé la mort de 10 soldats sous mon commandement ».</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-871" title="Dallaire et l’ancien enfant soldat Alusine Bah à une assemblée, à Montréal. [PHOTO : JOE DONOHUE]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset3.jpg" alt="Dallaire et l’ancien enfant soldat Alusine Bah à une assemblée, à Montréal. [PHOTO : JOE DONOHUE]" width="515" height="435" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset3.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset3-300x253.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Dallaire et l’ancien enfant soldat Alusine Bah à une assemblée, à Montréal. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : JOE DONOHUE</span></div>
</div>
<p>Dans le livre de MacKenzie, dont un chapitre concerne le dé­saccord, sont exprimés plusieurs points, tels que celui-ci : « Bien qu’il aurait été possible d’allonger le bras et de couper le contact d’allumage afin d’arrêter le véhicule, s’aventurer dans le camp tout seul et sans arme, c’était probablement courir au suicide. » Mais il ajoute : « Vu les plus de 400 paracommandos belges dispersés dans la ville, la possibilité d’une démonstration de force par l’ONU existait, qui aurait plus qu’intimidé les foules perpétrant les tueries. »</p>
<p>À ce propos, Dallaire maintient que « les tentatives par les Belges de se rassembler pour consolider leurs forces ont été contrecarrées par la garde présidentielle d’élite, ainsi que par leur propre chaine de commandement, à cause de la confusion qui régnait. »</p>
<p>En sortant de la cafétéria, le sénateur Dallaire, tout en parcourant les couloirs, se rappelle des samedis d’enfance quand son père, Roméo Louis Dallaire, l’emmenait à la Légion où il sirotait un Coca ou jouait au billard pendant que son père, « un homme grand aux yeux bleus perçants », bavardait et prenait une bière avec les copains. Il se souvient à quel point il était important pour son père, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, qu’il y ait un endroit où il pouvait maintenir le contact avec d’autres vétérans, être en compagnie de « ceux qui comprennent sans qu’on leur explique longtemps. On ne se sentait jamais vulnérable, ni qu’on allait vous poser des questions stupides; ils en avaient conscience, ils le ressentaient. Ce genre de soutien par les pairs est si important. »</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-870" title="Le sénateur et la flamme olympique à Ottawa. [PHOTO : HÉLÈNE LADOUCEUR]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset4.jpg" alt="Le sénateur et la flamme olympique à Ottawa. [PHOTO : HÉLÈNE LADOUCEUR]" width="515" height="667" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset4.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset4-231x300.jpg 231w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Le sénateur et la flamme olympique à Ottawa. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : HÉLÈNE LADOUCEUR</span></div>
</div>
<p>De retour en bas, on entend une voix, inattendue mais reconnaissable, qui chante. C’est celle de Stompin’ Tom Connors, et elle provient de l’ordinateur portatif placé sur le bureau du sénateur. Rien d’étonnant quand on sait que c’est Stompin’ Tom que Dallaire et d’autres ont écouté et avec qui ils ont chanté à l’occasion de la fête d’adieu au Rwanda, le 18 aout 1994. « Merveilleux, n’est-ce pas? dit-il en souriant, et il s’assied à son bureau pour écouter de plus près. J’adore ça! »</p>
<p>À propos, comment le passage de général trois étoiles à auteur puis à sénateur s’est-il déroulé? Cela n’a pas été direct à la suite de la libération de Dallaire des Forces canadiennes, en avril 2000, pour raison médicale. Auparavant, au cours des années qui ont suivi la mission au Rwanda, il avait couronné sa carrière militaire en devenant commandant adjoint du Commandement de la Force terrestre, commandant du Secteur du Québec de la Force terrestre, sous-ministre adjoint (Ressources humaines-Militaires) et conseiller spécial du chef d’état-major de la défense sur le perfectionnement professionnel des officiers. Il se souvient que, lorsqu’il a été libéré pour raison médicale, « il y avait juste une ligne. Ça disait que cet officier ne pouvait plus commander des troupes à des opérations […] parce qu’il ne pouvait pas en supporter le stress ».</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-869" title="Un moment passé avec la gouverneure générale d’alors, Michaëlle Jean, en 2007. [PHOTO : LE SGT KEVIN MACAULAY, CAMÉRA DE COMBAT]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset5.jpg" alt="Un moment passé avec la gouverneure générale d’alors, Michaëlle Jean, en 2007. [PHOTO : LE SGT KEVIN MACAULAY, CAMÉRA DE COMBAT]" width="515" height="379" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset5.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset5-300x220.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Un moment passé avec la gouverneure générale d’alors, Michaëlle Jean, en 2007. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : LE SGT KEVIN MACAULAY, CAMÉRA DE COMBAT</span></div>
</div>
<p>Après avoir quitté l’armée, Dallaire est devenu conseiller spécial à l’Agence canadienne de développement internatio­nal (ACDI) sur les problèmes reliés aux enfants affectés par la guerre, et au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international (MAECI) sur la non-prolifération des armes légères. Il est retourné en Afrique en 2001, cette fois-là à la Sierra Leone. « Là-bas, je n’étais pas en uniforme; je travaillais avec des civils, des fonctionnaires, des ONG (organisations non gouvernementales), etc. C’était une période importante parce que je n’avais pas de personnel et il y avait toute une méthodologie qui me semblait lourde et que j’avais de la difficulté à pénétrer, mais heureusement que les gens que j’ai rencontrés étaient pleins de bonne volonté. »</p>
<p>Vers ce temps-là, son épouse Elizabeth aurait aimé le voir bien plus souvent. Elle le voulait à la maison, « à travailler au jardin », mais cela n’a duré que peu de temps, se souvient-il. Elizabeth est restée à ses côtés depuis le début. « Elle vient d’une famille qui est dans l’armée depuis de nombreuses générations, et elle a construit une base solide à la maison; les trois enfants ont été protégés tout en étant conscientisés sur ce qu’il y a de compliqué dans le monde, dit-il. Deux de leurs enfants ont déjà servi en Afrique, « l’ainé comme capitaine à la Sierra Leone et la fille comme ingénieure civile en irrigation en Afrique du Sud. Le plus jeune est dans les systèmes informatiques à temps plein, il est matelot de 1re classe au quartier général de la Réserve navale ».</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-868" title="Il prononce un discours à la remise des Médailles de la paix de la YMCA, à Montréal, en 2009. [PHOTO : JOE DONOHUE]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset6.jpg" alt="Il prononce un discours à la remise des Médailles de la paix de la YMCA, à Montréal, en 2009. [PHOTO : JOE DONOHUE]" width="515" height="372" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset6.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset6-300x216.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Il prononce un discours à la remise des Médailles de la paix de la YMCA, à Montréal, en 2009. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : JOE DONOHUE</span></div>
</div>
<p>C’est un bon ami de Dallaire, le major à la retraite Brent Beardsley, qui a insisté pour qu’il écrive son livre sur le Rwanda, lequel est devenu un bestseller, a obtenu le Prix littéraire du gouverneur général pour études et essais, et a engendré un film. Le major Beardsley lui a donné un coup de main pour l’écrire. « Il a fallu à peu près trois ans pour l’écriture, pendant lesquels j’ai eu des crises graves de trouble de stress posttraumatique (TSPT) qui revenaient violemment avec des tentatives de suicide et tout. »</p>
<p>Il suivait une thérapie intensive accompagnée de médicaments quand il a quitté les Forces, et l’écriture du livre n’était pas une saine décision. « Ça n’avait absolument rien de thérapeutique. En réalité, ça m’a tout simplement ramené en plein dedans : il faut revivre l’enfer pour pouvoir l’écrire […]. C’est juste quand il était écrit à peu près aux deux tiers que je me suis aperçu que j’aimais vraiment écrire. Ce fut alors un soulagement, dans la mesure où je pouvais coucher sur papier mes souvenirs, mais toutes mes notes et même une partie du matériel sentaient comme dans le temps au Rwanda. »</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-867" title="Un magasin pillé en République démocratique du Congo sert de poste de commandement à des enfants soldats en 2003. La fille à droite est de faction. [PHOTO : ROGER LEMOYNE, ACDI]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset7.jpg" alt="Un magasin pillé en République démocratique du Congo sert de poste de commandement à des enfants soldats en 2003. La fille à droite est de faction. [PHOTO : ROGER LEMOYNE, ACDI]" width="515" height="335" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset7.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset7-300x195.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Un magasin pillé en République démocratique du Congo sert de poste de commandement à des enfants soldats en 2003. La fille à droite est de faction. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : ROGER LEMOYNE, ACDI</span></div>
</div>
<p>Encore que Dallaire se soit battu et qu’il ait tant fait pour sensibiliser le public sur le TSPT, sur le plan personnel il se rappelle tous les jours combien de temps il faut pour atteindre un certain degré de stabilité. « Chaque nuit […] c’était ]…] très, très difficile et dangereux pour moi […]. Je veux dire, il y avait l’alcool et toutes sortes de conséquences [&#8230;]. La thérapie commençait à être efficace […], mais comme il n’existe pas de médicament unique pour le TSPT, vous êtes comme une usine de produits chimiques tout le temps, votre état d’esprit change, et vous devez souvent vous ajuster. Mais il y a le soutien par les pairs […] Il y a quelqu’un en particulier que je pouvais appeler et qui venait me tenir compagnie pendant des heures sans me poser de questions. Elle m’écoutait simplement, et elle pleurait ou riait avec moi. C’est ce qui me rappelle ce que mon père ressentait quand il allait à la Légion le samedi. »</p>
<p>Le père de Dallaire, sergent d’état-major de l’Armée canadienne, était dans la quarantaine quand son unité, la 85e Compagnie de pontage, débarqua en Normandie, à peu près un mois après le jour J. Il allait perdre beaucoup de ses amis, certains déchiquetés par une explosion, d’autres mutilés à vie. Quand il était à Eindhoven, en Hollande, il s’éprit d’une Hollandaise et en fit son épouse de guerre. Dallaire est né à Denekamp, en Hollande, en juin 1946, et en grandissant, à Montréal, il a appris, comme le reste de sa famille, à esquiver les sautes d’humeur de son père. À la Légion, ce dernier pleurait ou riait avec des hommes qui le comprenaient.</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-866" title="Un groupe de garçons bien armés, qui font partie d’une unité du FRU (Front révolutionnaire uni) au Sierra Leone, en 1999. [PHOTO : SEBASTIAN BOLESCH, ACDI]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset8.jpg" alt="Un groupe de garçons bien armés, qui font partie d’une unité du FRU (Front révolutionnaire uni) au Sierra Leone, en 1999. [PHOTO : SEBASTIAN BOLESCH, ACDI]" width="515" height="362" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset8.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset8-300x210.jpg 300w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Un groupe de garçons bien armés, qui font partie d’une unité du FRU (Front révolutionnaire uni) au Sierra Leone, en 1999. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : SEBASTIAN BOLESCH, ACDI</span></div>
</div>
<p>Le sénateur prend toujours neuf pilules par jour. « Il y a un certain degré de stabilité, et vous vous fabriquez une prothèse (béquille mentale) qui vous débarrasse en partie de votre vulnérabilité, mais vous êtes toujours à la merci d’un son ou de quelque chose qui vous déséquilibrera, alors vous espérez que ces accessoires — les médicaments, la thérapie et le soutien par les pairs — vous aideront à établir une sorte d’état stable qui espère-t-on va durer. Le soutien par les pairs est certainement le moyen de survivre entre les séances de thérapie. Je suivais des thérapies avec des psychologues et des psychiatres toutes les semaines, et je détestais aller les voir, mais après j’étais complètement débusqué. Il y a une certaine satisfaction, mais d’un autre côté, il y a aussi la vulnérabilité; c’est un peu comme une gueule de bois […]. »</p>
<p>Pendant qu’il écrivait son livre, Dallaire a été invité à donner un cours sur la résolution de conflits au Carr Center for Human Rights Policy de l’Université de Harvard. Il y est allé aussitôt son livre terminé, et il y a passé une période relativement ininterrompue. « Harvard, c’était un autre monde. C’était vraiment magnifique comme atmosphère pour mener des recherches, et réfléchir et écrire. C’était comme une révélation. Vous y êtes immergé et vous êtes comme protégé dans une bulle, et tout le monde est disposé à faire de la recherche et à discuter […]. C’était un milieu où j’ai trouvé beaucoup de sérénité. »</p>
<p>À ce même moment, il reçut un appel téléphonique du premier ministre d’alors, Paul Martin. « Je devais être chargé de cours pendant un an, mais je venais d’obtenir un délai supplémentaire pour faire d’autres recherches. Le premier ministre m’offrit d’être nommé au Sénat et, pour moi, c’était inespéré parce que j’essayais d’influencer la politique de l’extérieur, et j’étais déjà énormément engagé, pas seulement dans la résolution de conflits, mais dans les questions relatives aux enfants affectés par la guerre, aux enfants soldats en particulier. À Harvard, je pouvais m’y plonger bien plus profondément : le Soudan, le Congo, le Burundi. J’y attachais beaucoup d’importance à cause de mon expérience au Rwanda. »</p>
<p>Par contre, il lui fallut du temps pour apprendre le fonctionnement de la Chambre haute. Ses compétences dans le domaine politique laissaient à désirer et il dit que ce fut une éducation en « responsabilités subtiles ». Il n’était pas « conscient de tous les angles » qu’il devait envisager avant d’afficher sa position. Toutefois, il vouait déjà du respect à l’institution qui, d’après certains, devrait être abolie ou dont les membres devraient être élus. Ce respect lui est venu quand il était colonel et directeur des besoins en ressources terrestres de l’armée, à la fin des années 1980. Il assistait régulièrement aux réunions du comité du Sénat qui scrutait l’armée au microscope. « Je trouvais ces vieux gro­gnards du Sénat plutôt perspicaces quand ils posaient des questions. Les questions étaient précises et, bien qu’elles n’avaient pas toujours été étudiées, elles étaient basées sur l’expérience. Alors on était sur le qui-vive quand on venait ici. »</p>
<p>Ce n’était pas la même chose que d’assister aux réunions de comité des Communes. « Il était rare d’entrer dans le vif du sujet parce qu’il y avait tant d’affectation. L’affectation durait pendant les cinq ou six premières minutes attribuées à un député. Il y avait bien une question à la toute fin, mais les questions n’étaient habituellement pas aussi profondes, pas aussi étudiées. »</p>
<div class="caption_img "	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-865" title="Un enfant soldat au Sierra Leone portant un bracelet qui le protègera, croit-il, des blessures et de la mort. [PHOTO : SEBASTIAN BOLESCH, ACDI]" src="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset9.jpg" alt="Un enfant soldat au Sierra Leone portant un bracelet qui le protègera, croit-il, des blessures et de la mort. [PHOTO : SEBASTIAN BOLESCH, ACDI]" width="515" height="790" srcset="https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset9.jpg 515w, https://legionmagazine.com/fr/wp-content/uploads/2011/05/DallaireInset9-195x300.jpg 195w" sizes="(max-width: 515px) 100vw, 515px" /></p>
<div class="caption"><span>Un enfant soldat au Sierra Leone portant un bracelet qui le protègera, croit-il, des blessures et de la mort. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : SEBASTIAN BOLESCH, ACDI</span></div>
</div>
<p>Dallaire est actuellement vice-président du Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense, et président du Sous-comité des anciens combattants. Le premier se penche surtout sur les réserves, dit-il. Le Sous-comité des anciens combattants s’occupe principalement de l’examen continu de la nouvelle Charte des anciens combattants (NCAC) qui est entrée en vigueur en 2006. « Les réservistes ont saigné de la même manière que les régu­liers. Ils ont servi intensément. Alors que fait-on de cette expérience maintenant? Est-ce qu’on démobilise les réserves, qu’on réduit leurs capacités, ou est-ce qu’on les maintient à ce degré d’efficacité? Et comment les réservistes devraient-ils être traités au retour (d’Afghanistan)? Devrait-il toujours y avoir un système administratif séparé pour eux, un système de rémunération différent, ou un seul système? Je pense que l’expérience de l’Afghanistan nous prouve qu’on peut compter sur les réservistes, qu’ils peuvent bien servir et qu’ils sont courageux; leurs familles et eux sont prêts à faire le sacrifice suprême. Alors s’ils ont prouvé ça, il est grand temps que la force régulière ou le système global les intègre et qu’ils ne soient pas maintenus en tant qu’entité séparée. »</p>
<p>Quant à la NCAC, il dit que le sous-comité continuera d’étudier la manière dont elle est appliquée et ses embuches. En règle générale, il croit que la transition du service militaire à la vie civile est plus aisée et plus intégrée qu’avant, mais n’est pas parfaite « car il y a des soldats blessés qui ne veulent pas partir ». Il est convaincu que certains n’osent pas aller à Anciens Combattants Canada parce qu’ils croient qu’ils n’y trouveront pas le même degré de confiance qu’il y a dans la chaine de commandement militaire. « Quand une famille attachée au militaire revient dans l’équation en ce qui concerne la qualité de la vie, les centres de soutien des familles, etc., elle se sent plus forte tant qu’elle reste dans l’armée […]. Aller à un autre ministère, où il y a d’autres règles, c’est effrayant, il y a de l’incertitude. »</p>
<p>Andrea Siew, officier d’entraide de la Direction nationale de la Légion royale canadienne, est très touchée par le travail qu’accomplit Dallaire pour les anciens combattants. « Son engagement indéfectible envers les soins des blessés est inspirant. Ses qualités de chef et son expérience personnelle ont révolutionné les programmes et les services pour les anciens combattants et leur famille, et ils garantissent qu’on ne les oubliera pas. »</p>
<p>« Je pense qu’il en va de notre intérêt commun que les anciens combattants soient traités de la meilleure façon possible », ajoute Fabian Manning, un sénateur nommé par les Conservateurs, qui vient de Terre-Neuve-et-Labrador. « Chaque personne apporte quelque chose […]. Je suis sûr qu’il se sent frustré quand il essaie de dire aux autres ce qu’il a vu et vécu, mais il n’y a aucun doute que ce qu’il a enduré [&#8230;] joue un rôle très important dans ce qu’il essaie de faire en tant que sénateur. »</p>
<p>Quant à l’Initiative des enfants soldats de Dallaire dont on parle tant, elle ne fait pas partie de ses devoirs sénatoriaux et elle s’est établie au Centre for Foreign Policy Studies de l’Université Dalhousie, à Halifax.</p>
<p>Le but du programme n’est pas de démobiliser, réadapter et réintégrer les enfants soldats dans la société, mais d’empêcher que les garçons et les filles de moins de 18 ans deviennent des soldats. « Notre recherche démontre qu’il y a beaucoup de bonnes œuvres pour le premier, mais que rien n’a été fait pour stopper le recours aux enfants soldats », dit Dallaire. Cela veut dire, ajoute-t-il, mettre un terme au processus de recrutement, offrir un soutien en temps utile et de la protection aux familles et aux enfants à risque, former les forces militaires et policières pour qu’elles reconnaissent des situations d’enfants soldats et qu’elles s’en occupent adéquatement, ain­si que mobiliser l’opinion publique partout dans le monde. Sa campagne internationale, Zero Force (zeroforce.org), espère recruter 2,5 millions de jeunes à travers le monde, « les pairs des enfants soldats », à qui l’on demande de faire partie d’un mouvement où Skype est utilisé pour bavarder avec les jeunes des pays en développement, et forcer un changement relativement à la sensibilisation du public sur la question.</p>
<p>Dans les premiers stades de l’Initiative des enfants soldats, il y eut une résistance farouche à la terminologie militaire que Dallaire utilisait pour exposer ses idées. Il parlait toujours de « neutraliser ou éradiquer le système d’armes » pour ce qui avait trait aux enfants soldats, ce qui donnait l’impression que les enfants eux-mêmes seraient éliminés plutôt que leur recrutement et leur déploiement. « Au début, il y a un an à peu près, la campagne semblait contenir un peu trop de symboles militaires, mais Roméo a bien accueilli cela, ce qui est une indication de son intelligence, et il a apporté des changements sans mettre une sourdine à la campagne, dit Stephen Lewis. Il a créé une approche qui convainc les gens de se ranger à sa norme plutôt que d’aliéner leur sympathie. »</p>
<p>« En général, il (Dallaire) est un excellent porte-parole pour le problème parce qu’il est unique et son expérience aussi, » dit la professeure Shelly Whitman, directrice de l’Initiative des enfants soldats et directrice adjointe du Centre for Foreign Policy Studies. « Je ne crois pas qu’on puisse facilement trouver quelqu’un d’autre qui soit à même d’en parler d’un point de vue si personnel, et qui pourtant se fasse écouter par les gens pro­venant d’un milieu militaire ainsi que par ceux qui s’opposent à l’armée. Pour s’occuper vraiment de ce problème, il faut surmonter cette division. Et il le fait vraiment bien. »</p>
<p>Or, d’après Lewis, il y a plusieurs points sensibles, mais il croit que Dallaire est sur la bonne voie. « Il y a la pauvreté désespérante, l’insécurité et les poches de conflit incroya­bles au Congo, en République d’Afrique centrale, au Nord de l’Ouganda, dans des parties du Zimbabwe, en Côte d’Ivoire. Les enfants qui ont l’impression qu’ils trouveront un peu de sécurité au sein de l’armée est une réalité. Ce que Roméo doit combattre, c’est donc ce penchant qu’ont les enfants à suivre les soldats quand ils n’ont absolument rien d’autre — quand les écoles ont été détruites, quand les familles se désagrègent, et quand les maladies comme le VIH/SIDA en ont fait des orphelins — et qu’ils cherchent désespérément un sentiment d’appartenance.</p>
<p>Lewis dit qu’il lui est arrivé de rencontrer des enfants soldats dont la vie a été détruite. « Ils étaient écharpés émotionnellement, et les histoires qu’ils racontent, quand on peut les faire parler, donnent froid dans le dos. Soutirer ces gamins à la lutte armée, d’une manière ou d’une autre, est une priorité absolue […]. S’il se lance là-dedans, et qu’il s’y engage pour la vie, il va faire une différence. Je ne suis pas du tout certain que ce sera la fin des enfants soldats; je ne m’en fais pas accroire, parce que les atrocités qui sont commises dans tant d’endroits en Afrique vous coupent le souffle. »</p>
<p>Dallaire estime qu’il y a plus d’un quart de million d’enfants soldats dans le monde; tous âgés de moins de 18 ans et beaucoup, de moins de 10 ans. Ce qui surprend le plus, c’est que 40 p. 100 d’entre eux sont des filles, souvent obligées de devenir des esclaves sexuelles en plus d’être des soldats. « Quand des enfants sont agressés sexuellement par les commandants, dit Lewis […] ils peuvent être infectés par le VIH » et, en plus de mettre leur jeune vie en grand danger, cela contribue à la pandémie.</p>
<p>Cette campagne, ses responsabilités au Sénat et ses allocutions présagent pour Dallaire encore beaucoup de temps sous les projecteurs et en mouvement, peut-être même avec la voix de Stompin’ Tom. En l’occurrence, il semble que, du moins pour l’instant, les journées passées dans le jardin devront attendre.</p>
]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://legionmagazine.com/fr/2011/05/romeo-dallaire/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
		<item>
		<title>À Ortona dans le temps et maintenant</title>
		<link>https://legionmagazine.com/fr/2009/03/a-ortona-dans-le-temps-et-maintenant/</link>
					<comments>https://legionmagazine.com/fr/2009/03/a-ortona-dans-le-temps-et-maintenant/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[Dan Black]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 01 Mar 2009 04:05:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles principaux]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://legionmagfren.wpengine.com/index.php/2009/03/a-ortona-dans-le-temps-et-maintenant/</guid>

					<description><![CDATA[Plus de 1 200 élèves quittent le cimetière de guerre canadien de la Moro, à Ortona, en défilant avec leur drapeau « reliant les générations » PHOTO : DAN BLACK Tôt le matin du 25 novembre 2008 : Les grands autocars s’arrêtent un par un dans l’allée étroite qui longe la côte ouest de l’Adriatique. [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<div class="caption_img "	style="width:630px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2009/02/ortonaintro.jpg" alt="Plus de 1 200 élèves quittent le cimetière de guerre canadien de la Moro, à Ortona, en défilant avec leur drapeau « reliant les générations » [PHOTO : DAN BLACK]" class="top" height="236" width="630" /></p>
<div class="caption"><span>Plus de 1 200 élèves quittent le cimetière de guerre canadien de la Moro, à Ortona, en défilant avec leur drapeau « reliant les générations » </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p><strong>Tôt le matin du 25 novembre 2008 :</strong></p>
<p>Les grands autocars s’arrêtent un par un dans l’allée étroite qui longe la côte ouest de l’Adriatique. Il fait froid, il y a du vent, et la pluie menace de tomber sur la voute en pierres qui relie l’église de San Donato au cimetière de guerre canadien de la Moro.</p>
<p>Pendant quelques secondes entre les arrivées, tout est silence, sauf le bruissement du vent du nord dans les oliveraies et les pergolas couvertes de plantes grimpantes. À cinq kilomètres au nord, sur un plateau qui donne sur la mer et une vallée tranquille, se trouve l’ancienne ville d’Ortona, reconstruite, aux maisons à deux ou trois étages blotties sous la cathédrale San Tommaso.</p>
<p>À deux milles environ au sud-ouest, invisible, au bord d’un long ravin, il y a la Casa Berardi où, le 14 décembre 1943, un petit groupe de soldats cana­diens résolus a tenu, contre toute attente, à une bataille brutale qui s’est terminée par la capture d’une position clé et la remise d’une Croix de Victoria à un Canadien français de Cabano (Qc). Plus au sud, du côté nord de la Moro, se trouvent les villages de fermiers Villa Rogatti, La Torre et San Leonardo.</p>
<p>Des dizaines d’adolescents cana­diens, en manteau écarlate, pantalons noirs et chemise kaki, descendent sur la chaussée mouillée, par les portes avant et arrière du premier car. Ceux qui se trouvaient dans le premier car viennent de regarder une courte vidéo montrant l’endroit 65 ans auparavant.</p>
<div class="caption_img middle"	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2009/02/ortonainset1.jpg" alt="Une compagnie  des Seaforth Highlanders s’avance vers Ortona en 1943. [ PHOTO : FREDERICK G. WHITCOMBE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA152749]" align="middle" height="628" width="515" /></p>
<div class="caption"><span>Une compagnie  des Seaforth Highlanders s’avance vers Ortona en 1943. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : FREDERICK G. WHITCOMBE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA152749</span></div>
</div>
<p>Pendant la prochaine heure, plus de 1 200 écoliers vont passer en-dessous de la voute et se disperser dans le cimetière à la pelouse immaculée. La plupart, sinon tous, ont carnet et crayon, ou un appareil photo numérique. Et ils ont tous quelque chose d’autre : une promesse à tenir, une quête à réaliser; c’est un petit pèlerinage privé qui a non seulement couvert des milliers de kilomètres, du Canada à l’Italie, mais qui leur a fait examiner l’histoire militaire canadienne comme jamais auparavant. Il s’agira de chercher en leur for intérieur ainsi que d’examiner l’histoire d’une bataille qui en son temps on surnommait la petite Stalingrad.</p>
<p>On espère, ou en tout cas leurs enseignants espèrent certainement, que ce voyage en Italie va les aider à mieux comprendre ce qu’ont ressenti les milliers de jeunes hommes qui avaient quitté leurs proches et étaient venus servir en Italie pendant la campagne des alliés qui a duré de 1943 à 1945. Ils ont lu, par exemple, que plus du quart des 92 757 Canadiens de tous les grades qui ont fait la campagne en ont été victimes. Plus de 400 officiers et presque 5 000 hommes ont trouvé la mort. Presque 19 500 autres ont été blessés et 365 sont morts de causes autres que l’action ennemie.</p>
<p>Pour beaucoup des écoliers, des parents, des enseignants et des chape­rons, c’est un voyage qui entrelace les influences que sont la curiosité, la tristesse et la colère pour en faire un cadre global du souvenir en l’honneur de ceux qui gisent sous leurs pieds. Ici, il y a 1 615 tombes, dont 1 375 sont celles de Canadiens.</p>
<p>Mais bien que le voyage serve à regarder 65 ans en arrière, il sert aussi à jeter un coup d’œil sur le monde d’aujourd’hui, notamment sur la guerre en Afghanistan. Car en plus d’offrir ses respects à un Canadien tué en Italie, chaque écolier s’est renseigné sur un soldat de la mission actuelle du Canada, et ils l’ont tous démontré en ajoutant des carrés de tissus, avec leur nom et le nom de leurs « deux soldats », à une bannière immense intitulée Hands Across The Generations Flag (drapeau des mains reliant les générations).</p>
<div class="caption_img middle"	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2009/02/ortonainset2.jpg" alt="Les élèves assistent à une cérémonie de commémoration au cimetière de guerre canadien de la Moro. [PHOTO : DAN BLACK]" align="middle" height="466" width="515" /></p>
<div class="caption"><span>Les élèves assistent à une cérémonie de commémoration au cimetière de guerre canadien de la Moro. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>Mais rien que de se trouver parmi ces pierres tombales d’un blanc velouté au cimetière de la Moro, de voir ce qu’a couté la guerre, non pas en termes de statistiques mais de vies de particuliers perdues, est immensurable. Les éducateurs, dont Rosie Kruhlak de Morinville (Alb.), Gene Michaud d’Ottawa et David Chisholm de Summerside (Î.-P.-É.) voient ces moments comme « enseignables », quand les yeux s’écarquillent et que la  bouche bée en une expression de compréhension : ‘Ouah! Je comprends! Je comprends vraiment!</p>
<p>David Robinson, enseignant qui a mené plus de 1 700 écoliers en France, en avril 2007, à l’occasion du 90e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy, est à la tête du voyage en souvenir du 65e anniversaire d’Ortona. En descendant du car, lors de ce qui va être le point culminant d’un travail de plusieurs mois comprenant d’innombrables courriels et réunions avec des officiels du Canada, de l’Italie et du Vatican, il lève les yeux au ciel : « Pourvu qu’il ne pleuve pas. »</p>
<p><strong>4 décembre 1943 : </strong></p>
<p>La 1re Division canadienne est au bord de la Moro. Deux jours après, la 1re Brigade blindée canadienne la rejoint. Leur mission, grosso modo, est de traverser une vallée de six kilomètres de largeur, faire une brèche dans les lignes allemandes et capturer Ortona. Dans la vallée, il y a des fermes, des champs parsemés de mines et des positions de mitrailleuse ennemies. Il y a aussi des oliveraies, des vignes, des ponts détruits et des ravins profonds.</p>
<div class="caption_img middle"	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2009/02/ortonainset3.jpg" alt="La vallée de la Moro, le 8 décembre 1943. [PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA166307]" align="middle" height="255" width="515" /></p>
<div class="caption"><span>La vallée de la Moro, le 8 décembre 1943. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA166307</span></div>
</div>
<p><strong>La noirceur aidant, 5-6 décembre 1943 :  </strong></p>
<p>Le Hastings and Prince Edward Regiment, les Seaforth Highlanders of Canada et la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry commencent à traverser la Moro. L’attaque du Hastings, près de l’embouchure, a pour but de distraire l’ennemi des Seaforth et de la PPCLI dont les objectifs sont, respectivement, San Leonardo et Villa Rogatti. Pendant la nuit, la PPCLI capture son objectif et puis le défend. Le Hastings établit aussi une petite tête de pont.</p>
<p><strong>8-9 décembre 1943 :</strong></p>
<p>Les 48th Highlanders of Canada attaquent à l’ouest de San Leonardo et le Royal Canadian Regt. attaque ailleurs, espérant prendre le village par le côté. Malgré la pluie drue et le ciel nuageux, les frappes aériennes des alliés ont affaibli les positions de l’ennemi. Pendant ce temps, le Corps royal du génie canadien, faisant fi du feu nourri de l’ennemi, prépare la traversée de la rivière par les blindés. Des chars d’assaut du Calgary Regt., accompagnés par les Seaforth Highlanders, s’avancent dans la ville. Les Allemands n’abandonnent pas facilement, mais les Canadiens prennent San Leonardo.</p>
<p><strong>25 novembre 2008 : </strong></p>
<p>Au cimetière canadien de la guerre de la Moro, l’écolière Heather Shearer de Port Perry (Ont.) se tient devant le lot 9 de la rangée F11, toute seule. Elle a trouvé la tombe d’un soldat qui n’a survécu qu’environ cinq mois au débarquement en Sicile du 10 juillet 1943. Shearer a inscrit les renseignements sur le simple soldat Steve Andronick dans un carnet. « Il est né à Vancouver et a servi dans les Seaforth Highlanders of Canada, dit-elle. Il a participé à la capture de mitrailleurs, à San Leonardo, le 8 décembre 1943. Il est mort le 17 décembre. L’ennemi tirait sur eux du haut d’une colline… Il y en a beaucoup qui ne s’en sont pas sortis. »</p>
<p>Il y a aussi des renseignements sur un Canadien qui a servi en Afghanistan, dans son carnet. Le sergent Darcy Scott Tedford est un des deux soldats tués, dans une embuscade près de Pashmul, en Afghanistan, le 14 octobre 2006. Deux autres soldats y ont été blessés. Les militants avaient tiré des grenades propulsées par fusée sur l’unité de Tedford, qui gardait la construction d’une route. Né à Calgary, Tedford avait grandi à Earltown (N.-É.) et servait dans le 1er Bataillon du Royal Canadian Regt. basé à Petawawa (Ont.). « Il était marié et avait deux petites filles&#8230; » nous explique Shearer.</p>
<p><strong>10-11 décembre 1943 : </strong></p>
<p>À moins d’un mille au sud d’Ortona, parallèle à la Moro, il y a un long ravin. Même s’il a été fortement bombardé par les avions alliés, c’est une position de défense allemande formidable. Le Loyal Edmonton Regt. lance son attaque, avec l’appui de chars d’assaut, vers un carrefour au nord du ravin, mais, bien que des renforts lui permettent de garder une partie du terrain gagné, il finit par être repoussé. La PPCLI prend la crête de Vino, du côté sud, avec l’aide de chars d’assaut. Une autre attaque ayant pour but de traverser le ravin et capturer un endroit surnommé Cider Crossroads (carrefour du cidre) échoue au sud-est d’Ortona. Une attaque du West Nova Scotia Regt. aussi, au bout ouest du ravin, est repoussée.</p>
<p><strong>13 décembre 1943 : </strong></p>
<p>Le feu des mitrailleuses et des mortiers tape dru sur le Carleton and York Regt. Cependant, un petit groupe des Seaforth traverse la ligne allemande et fait presque 80 prisonniers. Sans renforts, les Highlanders se replient, mais un endroit faible des défenses ennemies est découvert près de Casa Berardi.</p>
<p><strong>25 novembre 2008 :  </strong></p>
<p>L’air froid et humide venant du nord fait tousser Franca Fiset. L’enseignante de l’école secondaire catholique Notre-Dame d’Ottawa décide de s’écarter des centaines d’élèves qui se mettent en ligne au cimetière de la Moro où une cérémonie commémorative va avoir lieu. Elle se retrouve bientôt derrière la foule, non loin d’une Italienne âgée. « Elle s’appelle Adaluisa Budano. Elle vient de déposer une collection de bio­graphies militaires au bureau de l’enre­gistrement du cimetière. Elle avait 17 ans en décembre 1943. » Les Canadiens se sont saisis de sa maison pour en faire un quartier général de l’armée. Sa mère et elle cuisinaient et faisaient la lessive et elle dit à Fiset que les Canadiens étaient très gentils et leur fournissaient deux choses qui se faisaient très rares : de la nourriture et un peu de sécurité. « Je suis très heureuse de l’avoir rencontrée », dit l’enseignante.</p>
<p><strong>14 décembre 1943 :</strong></p>
<p>Le Royal 22e Régiment, avec l’aide de sept chars de l’Ontario Regt., se lance à l’attaque du secteur qui n’est plus aussi faible qu’avant. Un char allemand caché tient les Canadiens en respect jusqu’à ce que le sergent J.P. Rousseau le fasse sauter avec un lance-bombes anti-chars d’infanterie PIAT. Pendant que les fantassins, pris sous le feu des soldats ennemis éliminent ces derniers, les chars Sherman détruisent trois Panzer Mark IV. L’artillerie et les mortiers tirant sur leur position découverte, les Canadiens se mettent à couvert dans la Casa Berardi. Le capitaine Paul Triquet orga­nise ses forces, environ 15 hommes, quelques chars, un petit nombre de fusils et peu de munitions, et tient sa position jusqu’à l’arrivée des renforts. On lui décerne la Croix de Victoria et à Rousseau, la Médaille militaire. La Croix militaire est également décernée au major H.A. Smith, commandant d’un certain nombre de chars.</p>
<p><strong>25 novembre 2008 :</strong></p>
<p>L’élève Victoria Lisi et son père Nick, sergent-chef de la police régionale de Durham (Ont.), arrivent devant la tombe du simple soldat Émile Comeau. Victoria dit qu’il est mort le 15 décembre 1943, à 22 ans, de blessures subies au ravin. « Il n’était père de personne, mais il était très lié avec sa famille en Nouvelle-Écosse. Je suis sûre que les gens qui le connaissaient seraient heureux de savoir que nous prononçons quelques mots ici. Ses parents ont écrit beaucoup de lettres à son sujet après sa mort. Son dossier, aux archives d’Ottawa, comprend plus de 68 pages&#8230; J’espère qu’il nous regarde du ciel et qu’il est heureux que nous soyons ici pour le remercier de son sacrifice suprême. »</p>
<p><strong>18 décembre 1943 :</strong></p>
<p>Les 48th Highlanders participent à l’établissement d’une saillie dans les défenses allemandes près de Casa Berardi. La position permet aux Canadiens de séparer en deux une route importante entre le Cider Crossroads et la Villa Grande, située à plus d’un mille à vol d’oiseau, au nord-ouest.</p>
<p><strong>25 novembre 2008 : </strong></p>
<p>Amie Nault, âgée de 15 ans, de l’école secondaire Port Perry (Ont.), arrive devant la tombe du simple soldat Albert Barber, qui a servi dans le Carleton &amp; York Regt. « Le voici », dit-elle et elle s’agenouille pour déposer une petite croix en bois, sur laquelle un coquelicot a été fixé, devant la pierre tombale. « Sa mère s’appelait Alice et son père, William. Il habitait à Fredericton et il était passionné de santé; il aimait faire de l’exercice et se nourrissait bien. Il aimait beaucoup l’armée. »</p>
<div class="caption_img middle"	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2009/02/ortonainset6.jpg" alt="Amie Nault dépose une croix  devant la tombe du simple soldat Albert Barber. [PHOTO : DAN BLACK]" align="middle" height="714" width="515" /></p>
<div class="caption"><span>Amie Nault dépose une croix  devant la tombe du simple soldat Albert Barber. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>L’élève de 10e année a vite trouvé la tombe. Elle a visité un site Web de la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth avant de partir du Canada et déterminé l’endroit de la tombe de 43 soldats assignés à son école. « Il y a beaucoup de gens qui disent nous nous souvenons… nous nous souvenons. C’est assez étrange de venir ici, mais quand on est ici pour de vrai, devant la tombe de quelqu’un sur qui on a fait des recherches, ça devient personnel et très vrai. Les gens sont morts par centaines près d’ici. On ne peut pas l’oublier. »</p>
<p><strong>19 décembre 1943 :</strong></p>
<p>Après un gros bombardement de l’artillerie, le 18 décembre, l’attaque du Cider Crossroads se poursuit. En fin de journée, le terrain est entre les mains des Canadiens. Ortona est à moins de deux milles de là.</p>
<p><strong>25 novembre 2008 :</strong></p>
<p>Kelly Charko, élève de 12e année de Winnipeg, pense au simple soldat Dean Lewis, tué le 13 décembre 1943. « Il a réussi la traversée de la Sicile; il servait dans la PPCLI, dit-elle. C’est surréel de se trouver ici, dans ce cimetière. Je n’ai jamais été aussi fière d’être Canadienne que maintenant. Me trouver vraiment ici et honorer ces soldats qui sont tombés en ce temps-là. La fierté que je ressens pour ces hommes et pour tous les anciens combattants qui vivent encore, est vraiment sans mesure… »</p>
<p><strong>20 décembre 1943 : </strong></p>
<p>Le major Jim Stone du Loyal Edmonton Regt. et un officier du Corps royal du génie canadien, rasent les murs du Corso Vittorio Emanuele d’Ortona à la recherche de l’ennemi, mais en vain.</p>
<p><strong>25 novembre 2008 : </strong></p>
<p>Les yeux de la jeune Chelsy Vachon se posent pour la première fois sur le nom gravé de son arrière-grand-père Ralph Joseph Collins, sapeur du 10e Escadron de campagne du Corps royal du génie canadien. Collins, fils de Simon et Emma Collins, était âgé de 28 ans et son épouse Helen Collins de Peace River (Alb.) et lui avaient deux enfants. Il est mort deux jours avant la Noël de 1943.</p>
<p>Personne de la famille de Chelsy, élève de l’école secondaire Community de Morinville (Alb.), a vu la tombe avant elle. La nouvelle qu’il est enterré ici lui a été donnée par son arrière-grand-mère nonagénaire. « Sa mort a été dure pour la famille », nous explique Rosie Kruhlak, qui enseigne les études sociales à Chelsy. « Son arrière-grand-mère a armé son cœur et n’a plus mentionné son nom pendant des années. »</p>
<p>Chelsy est une des personnes qui déposent une couronne de la part d’une filiale de la Légion de chez nous. « Je n’oublierai jamais le moment où j’ai vu la tombe de mon arrière-grand-père, dit-elle. Ça m’a rendue si triste, mais si fière aussi. Pour autant que je sache, il essayait de déterminer où étaient les mines quand il a mis le pied sur une d’elles. J’espère que se souvenir des guerres et des gens qui y ont servi va mener à un meilleur monde&#8230; »</p>
<p><strong>21 décembre 1943 : </strong></p>
<p>Le Loyal Edmonton Regt. se lance à l’attaque d’Ortona. Les hommes ont été divisés en deux compagnies et celle du flanc droit progresse bien. Celle du flanc gauche est prise sous le feu de tireurs d’élite et de mitrailleuses. Il est très difficile de savoir où se trouve l’ennemi à cause des édifices et de la poussière. Le sang coule à maintes reprises. Les hommes suivent un fossé en file in­dienne, à couvert d’un écran de fumée, jusqu’à une maison.</p>
<p><strong>25 novembre 2008 : </strong></p>
<p>Tommaso Caraceni, âgé de 85 ans, est heureux de voir des jeunes Canadiens à Ortona. Il se rappelle le temps où il avait 20 ans. « On avait été évacués par les Allemands au début septembre 1943. On est rentrés en ville au début du mois de décembre, mais on pouvait pas rentrer chez nous. On a trouvé refuge dans le tunnel de la voie ferrée et puis après, plus loin, dans les entrepôts du port. Il n’y avait pas de nourriture, ou très peu. Il y avait de la nourriture dans les entrepôts, mais on ne pouvait pas s’y rendre à cause des tireurs d’élite allemands sur les toits. »</p>
<div class="caption_img middle"	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2009/02/ortonainset7.jpg" alt="Tommaso Caraceni remercie les élèves d’être venus à Ortona. [PHOTO : DAN BLACK]" align="middle" height="343" width="515" /></p>
<div class="caption"><span>Tommaso Caraceni remercie les élèves d’être venus à Ortona. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p><strong>Tombée de la nuit, 21-22 décembre 1943 : </strong></p>
<p>Les rues étroites sont bloquées par les décombres. Il y a des mines, y compris des Teller, cachées sous les débris. Les maisons — corridors, embrasures de porte, jusqu’aux toilettes — sont arrangées pour exploser. Les chars du Three Rivers Regt. tirent dans les édifices abandonnés en passant.</p>
<p><strong>25 novembre 2008 : </strong></p>
<p>Chaque élève se tient derrière la tombe d’un soldat canadien. On voit bien qu’il y a presque assez d’élèves pour toutes les tombes. « On est fiers d’être Canadiens, et si fiers de notre jeunesse », dit Robinson quelques moments avant le début de la cérémonie. « C’est vraiment remarquable de voir que leur famille les envoie ici au beau milieu de l’année scolaire pour rendre hommage à ces hommes. Ce qui est incroyable, c’est qu’un jour, ces élèves vont raconter tout ça à leurs enfants. »</p>
<p><strong>23 décembre 1943 : </strong></p>
<p>L’avance des Seaforth est lente et sanglante. Les Edmonton, quant à eux, avancent lentement vers une des piazzas pavées de la ville. Des hommes sont victimes des tireurs et des bombes; d’autres sont enterrés vivants. Une erreur de jugement est un arrêt de mort. Les rues sont des zones d’abattage, alors il faut trouver une nouvelle approche et on en trouve : modeler une charge de destruction avec de l’explosif plastique. La charge, qui ressemble à une ruche, est placée contre le mur intérieur d’une maison et puis on la fait exploser. Cela s’appelle ‘mouse-holing’ (faire des trous de souris) et les Canadiens s’en servent pour attaquer les maisons une à la fois, pour se débarrasser des ennemis qui s’y trouvent.</p>
<div class="caption_img middle"	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2009/02/ortonainset8.jpg" alt="Des membres du Loyal Edmonton Regt., appuyés par des chars du Three Rivers Regt., entrent dans la ville en 1943. [PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA114030]" align="middle" height="429" width="515" /></p>
<div class="caption"><span>Des membres du Loyal Edmonton Regt., appuyés par des chars du Three Rivers Regt., entrent dans la ville en 1943. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA114030</span></div>
</div>
<p><strong>25 novembre 2008 : </strong></p>
<p>Une procession dirigée par l’aumônier des Forces canadiennes Gabriel Legault s’avance dans le cimetière vers la Croix du sacrifice. La lancinante Dante’s Prayer, chantée par la Canadienne Loreena McKennitt, est portée par le vent à sa sortie des haut-parleurs.</p>
<p><em>When the dark wood fell before me</em></p>
<p><em>And all the paths were overgrown</em></p>
<p><em>When the priests of pride say there is no other way</em></p>
<p><em>I tilled the sorrows of stone….</em></p>
<p><em>…Cast your eyes on the ocean</em></p>
<p><em>Cast your soul to the sea</em></p>
<p><em>When the dark night seems endless</em></p>
<p><em>Please remember me….</em></p>
<p>L’enseignant Stephen Hills, du conseil scolaire du district de Thames Valley (Ont.), met le moment historique en perspective. « Encore une fois, une génération de jeunes Canadiens se trouve sur le terrain près de la rivière Moro, face à la colline d’Ortona. Encore une fois, le Canada est représenté par ses jeunes de tous les coins… Ils sont venus ici pour prouver que la jeunesse du Canada se souvient des sacrifices des hommes qui gisent ici. Ils se souviennent des soldats qui ont donné leur vie… »</p>
<p><strong>25 décembre 1943 :</strong></p>
<p>À 9 h, les longues rangées de tables de Santa Maria di Costantinopoli sont prêtes pour le souper spécial des Seaforth Highlanders of Canada. Au menu des membres des compagnies de carabiniers : soupe, porc et purée de pommes de terre, pouding et tarte. Il y a aussi du vin et une bouteille de bière pour chaque homme. Le bruit des fusils et des explosions se mêle aux chants de Noël et à la musique. Joyeux Noël.</p>
<div class="caption_img middle"	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2009/02/ortonainset9.jpg" alt="Des membres des Seaforth Highlanders prennent place au repas de la Noël. [PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA152839]" align="middle" height="444" width="515" /></p>
<div class="caption"><span>Des membres des Seaforth Highlanders prennent place au repas de la Noël. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : TERRY ROWE, LIBRAIRIE ET ARCHIVES CANADA–PA152839</span></div>
</div>
<p><strong>25 novembre 2008 :</strong></p>
<p>L’aumônier dit aux élèves et pèlerins que, d’après lui, leur voyage est extérieur et intérieur; la partie extérieure étant le voyage en tant que tel et la partie intérieure étant l’impact de la commémoration dans leur esprit et dans leur cœur. « Tous les kilomètres que vous avez faits ne veulent rien dire si vous ne faites pas la partie la plus courte et la plus essentielle de votre pèlerinage. Il s’agit des derniers 18 pouces qui séparent votre tête de votre cœur. »</p>
<p>Certains des élèves offrent leurs impressions du voyage, y compris l’élève de 11e Sarah Campbell, de l’école secon­daire John McCrae de Nepean (Ont.). Elle sait à quel point la guerre affecte le front intérieur car son frère Danny vient de finir une affectation en Afghanistan. « Peu de temps avant d’entendre parler de cette occasion de venir en Italie, j’ai appris que mon frère se préparait à partir pour l’Afghanistan… Pas un seul jour ne s’est passé sans que je m’inquiète de Danny et que je me demande ce qu’il faisait. Je me sentais si impuissante de ne pas pouvoir lui parler… J’étais inquiète de la possibilité de le perdre; de ne plus jamais lui parler. Cette guerre en Afghanistan est différente, de bien des façons, de la Seconde Guerre mondiale, mais les ressemblances, ne pas savoir ce qui puisse arriver à quelqu’un qu’on aime, être terrifié quand on frappe à la porte… établissent un lien entre les deux guerres… »</p>
<p>Les élèves, deux par deux, déposent presque 70 couronnes autour de la Croix du sacrifice et puis, quand la cérémonie tire à sa fin, chacun d’eux se penche et dépose à l’unisson une croix en bois ou un coquelicot devant une pierre tombale.</p>
<p>Taylor Wilson, âgé de 14 ans, de l’école secondaire Notre-Dame d’Ottawa, se souvient d’un soldat tué peu de temps après la prise d’Ortona. Le lieutenant Laurent Rochon est mort à la mi-janvier, quand il redescendait une colline dans une vallée avec d’autres hommes. « Ils ont été pris sous le feu d’une (mitrailleuse lourde) MG-42, nous explique Wilson. Il avait 22 ans. »</p>
<p>Wilson parle aussi du caporal Éric Labbé, qui est mort en Afghanistan le 6 janvier 2008. Né à Rimouski (Qc), il était membre du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment. Il était âgé de 31 ans. « C’est en voyant toutes les tombes qu’on comprend vraiment ce que ça veut dire que, 65 ans après, des Canadiens servent encore leur pays, et qu’ils meurent encore pour leur pays. »</p>
<p>À la cérémonie se trouvait le chanteur James Blondeau de Dunrobin (Ont.), dont la chanson Ortona, qu’il a écrite il y a environ 10 ans, pour un groupe d’anciens combattants qui planifiaient un souper de Noël à Ortona, a servi à transmettre un message de commémoration. « C’est émouvant », disait le chanteur par la suite. « Nous capturions le passé par égard pour l’avenir. »</p>
<p><strong>27 décembre 1943 :</strong></p>
<p>Les combats féroces se poursuivent, causant de plus en plus de morts et de blessés. Il y a aussi un grand nombre de victimes civiles, la plupart d’elles étant des gens qui, ayant refusé de s’enfuir, sont pris entre deux feux. Mais, soudainement, les Allemands commencent à se replier vers le nord, le long de la route côtière. La bataille est finie, mais Ortona est en ruines. Peu à peu, les résidents, las, affamés, sortent des celliers et des tunnels froids et rega­gnent les rues.</p>
<p><strong>Soir du 25 novembre 2008 : </strong></p>
<p>Les bancs polis de la cathédrale San Tommaso sont pleins, ainsi que les allées étroites. Les élèves, les enseignants, les chaperons et les résidents sont, qui assis, qui debout, coude à coude, et se rappellent des 1 314 victimes civiles de la bataille. C’est un chiffre dont on n’est pas tout à fait sûrs car beaucoup sont morts bien plus tard à cause des privations, ou quand ils mettaient le pied sur une mine. Mais les gens de la ville, les survivants compris, sont éternellement reconnaissants envers le Canada et les jeunes qui sont ici actuellement.</p>
<p>La nonagénaire Francesca LaSorda se souvient d’un garçon appelé Robert. « C’est un des garçons qui sont revenus me voir en 1944, dit-elle. Il est venu me voir en pleurs parce que son frère venait d’être tué et il ne savait pas comment le dire à sa mère. Il pleurait sur mon épaule. Je l’ai réconforté et je lui ai dit de laisser son commandant s’en occuper. Et après, quand sa mère l’aurait appris, il pourrait la réconforter. »</p>
<p><strong>27 novembre 2008 : </strong></p>
<p>Les 1 200 élèves ne prennent qu’une petite partie de la basilique Saint-Pierre. Ils sont au Vatican pour célébrer la messe en l’honneur des morts d’Ortona, de ceux de toute la campagne d’Italie. Ils ont été à Monte Cassino où ils ont visité des tombes au cimetière militaire du Commonwealth. Certains d’entre eux sont allés au cimetière militaire polonais, sur la montagne. Il y a un couple âgé parmi les élèves assis en avant : Barry et Betty Bland de Wellington (Ont.). À côté de Betty se trouve sa petite-fille adulte, Melissa. Le frère de Betty, Tom Pemberton, était dans les Hastings quand il a été tué à Ortona. « Je n’avais que six ans quand il est parti en guerre, alors je ne l’ai pas vraiment connu. Il avait 22 ans quand il est mort. Je n’avais jamais visité sa tombe avant, alors je suis très émue, ici… Nous sommes si chanceux que rien de tel ne se soit passé sur notre sol. C’est merveilleux que les enfants soient ici. Ils ont appris quelque chose; on peut le voir dans leurs yeux. »</p>
]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://legionmagazine.com/fr/2009/03/a-ortona-dans-le-temps-et-maintenant/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
		<item>
		<title>En l’honneur de ceux qui ont servi en mer</title>
		<link>https://legionmagazine.com/fr/2008/08/en-l-honneur-de-ceux-qui-ont-servi-en-mer/</link>
					<comments>https://legionmagazine.com/fr/2008/08/en-l-honneur-de-ceux-qui-ont-servi-en-mer/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[Dan Black]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 13 Aug 2008 13:07:39 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles principaux]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://legionmagfren.wpengine.com/index.php/2008/08/en-l%e2%80%99honneur-de-ceux-qui-ont-servi-en-mer/</guid>

					<description><![CDATA[À bord du HMCS Sackville, une planche à inhumation couverte par un pavillon blanc est utilisée pour confier les cendres d’un marin à la mer. PHOTO : DAN BLACK Cette histoire ne commence pas durant la Seconde Guerre mondiale; elle commence cette année-ci, le premier dimanche du mois de mai, quand Arthur Taylor, un homme [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<div class="caption_img "	style="width:630px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2008/06/atlanticlead.jpg" alt="À bord du HMCS Sackville, une planche à inhumation couverte par un pavillon blanc est utilisée pour confier les cendres d’un marin à la mer. [PHOTO : DAN BLACK]" class="top" height="236" width="630" /></p>
<div class="caption"><span>À bord du HMCS Sackville, une planche à inhumation couverte par un pavillon blanc est utilisée pour confier les cendres d’un marin à la mer. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p><strong>Cette histoire ne commence pas durant la Seconde Guerre mondiale; elle commence cette année-ci, le premier dimanche du mois de mai, quand Arthur Taylor, un homme de 85 ans, se tient à bord du HMCS Sackville,  une rose rouge et une partie de petit bouquet à la main.</strong></p>
<p>Ce vieux marin de Terre-Neuve n’avait pas les fleurs quand il est arrivé à bord de la corvette qui remonte à la guerre. Elles lui ont été données par des gens qui sont heureux de le rencontrer et qui lui témoignent leur respect pour ce qu’il a fait, avec des milliers d’autres marins, durant la bataille la plus longue de la Seconde Guerre mondiale : la Bataille de l’Atlantique.</p>
<p>Et maintenant, au large du parc Point Pleasant d’Halifax, une vieille casquette de baseball enfoncée sur la tête et un manteau gris boutonné presque jusqu’au col, M. Taylor, natif de St. John’s se penche par-dessus le bastingage. Il a déjà remarqué que la houle est inexis­tante en ce beau jour de prin-temps, pas plus qu’il ne peut voir quelque danger qui viendrait d’en dessous ou d’un endroit lointain de l’horizon argentin. Rien qu’une faible brise, assez fraiche pour rappeler à tout le monde à bord qu’il fait toujours froid là-bas, même sous le plus ensoleillé des cieux.</p>
<div class="caption_img middle"	style="width:515px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2008/06/atlanticinset3.jpg" alt="Arthur Taylor reste au soleil à bord du HMCS Sackville. [PHOTO : DAN BLACK]" align="middle" height="392" width="515" /></p>
<div class="caption"><span>Arthur Taylor reste au soleil à bord du HMCS Sackville. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>Les gens qui le connaissent et ceux qui se sont donné la peine de bavarder avec lui pourraient s’attendre à ce que la trame de cette histoire vire au passé, soudainement, au moment exact où il laisse tomber les fleurs à mer. Mais ce sont-là des instants privés pour les hommes comme lui : les vétérans de la guerre qui ont été témoins des pires moments et des meilleurs. Il va nous expliquer, bien plus tard, à St. John’s, qu’à ce moment précis, à bord du Sackville, il se rappelle le 5 novembre 1940, et certains de ses copains qu’il a vus disparaitre lentement dans l’impitoyable Atlantique Nord glacé.</p>
<p>Il avait 19 ans, mais il y avait des hommes qui étaient encore plus jeunes que lui. Leur navire, le HMS Jervis, venait d’escorter un convoi de 37 navires marchands, d’Halifax jusqu’au Royaume-Uni, quand il a été coulé par le cuirassé de poche allemand Admiral Scheer. « Nous étions 20 ou 30 sur un radeau en bois posé sur des barils à pétrole », dit  Taylor, qui se souvient que l’équipage comprenait des Australiens, des Britanniques, des Canadiens et des Néo-Zélandais. « On avait une planche et même si on savait que ça ne nous mè­ne­rait nulle part, on se servait sans arrêt de nos mains et de nos bras, on conti­nuait de bouger pour que le sang conti­nue de circuler dans nos veines. Parce que quand l’hypothermie arrive, on n’a plus que quelques mi­nutes à vivre. Et au fur et à mesure qu’ils mouraient […] eh bien, on n’y pouvait rien [&#8230;]. Beaucoup d’entre eux avaient été blessés par des éclats d’obus. J’en avais à la jambe et au bras. De toute façon, il ne fallait jamais lâcher, c’est tout.</p>
<p>* * *</p>
<p>Du premier jour, en septembre 1939, au dernier, en mai 1945, la Bataille de l’Atlantique a duré aussi longtemps que la guerre en Europe. Pour les alliés, il fallait que la bataille en mer soit gagnée parce que la guerre dépendait beaucoup du succès des convois, de la livraison de personnel des forces armées, de munitions, de carburant, d’équipement et de nourriture; tout cela était absolument nécessaire pour se défendre des nazis et, en fin de compte, pour les battre.</p>
<p>Le premier convoi transatlantique en direction de l’est a quitté Halifax le 16 septembre 1939, accompagné par les destroyers de la MRC St. Laurent et Saguenay. D’autres convois l’ont suivi peu de temps après qui partaient de Sydney (N.-É.), Québec, Saint John (N.-B.) et St. John’s (T.-N.).</p>
<p>Les premières années, beaucoup de leçons difficiles ont été apprises. La main-d’œuvre, la formation, l’équipement et l’organisation étaient inexistants ou bien ils étaient insuffisants. À un moment donné, une couple de corvettes, manœuvrées par des Canadiens, qui ont été livrées au Royaume-Uni avaient des canons en bois. Mais, au moins, ces navires sont bien arrivés. (Voir, à la page 28, Canadian Military History In Perspective [non traduit].)</p>
<p>Le revirement de la guerre en mer est arrivé avec l’apport d’autres navires, de meilleurs armes et équipement, de plus de formation, de renseignement naval et, ce qui n’est certainement pas de moindre importance, d’avions de patrouille à long rayon d’action qui servaient à donner une couverture aérienne aux convois.</p>
<p>Cependant, les risques que couraient les navires transportant les fournitures en Grande-Bretagne, qui naviguaient souvent malgré les tempêtes et à travers les eaux infestées d’ennemis, étaient énormes. Plus de 3 700 marins de la Marine royale du Canada et de la marine marchande canadienne ont péri en mer durant la bataille, et presque mille autres Canadiens ont trouvé la mort dans la froide immensité de l’océan.</p>
<p>En juin 1941, 454 000 tonnes de produits ont été coulés par les sous-marins allemands. De janvier à juillet 1942, presque 400 bâtiments alliés ont été coulés, alors qu’il n’y a que sept sous-marins allemands qui ont été coulés. Ces pertes du début démontrent l’exploitation que faisaient les Allemands des fai­blesses du système des échanges allié — pas assez de convois, pas assez d’escorteurs, pas assez d’avions, pas assez de bases, et un nombre de sous-marins allemands qui a grandi d’environ 30 en 1939 à 300 en 1942.</p>
<p>Une des pires périodes du carnage en mer a eu lieu en mars 1943, quand l’ennemi a coulé 108 navires alliés, ce qui a causé la mort d’un très grand nombre de personnes, mais aussi la perte de 570 000 tonnes de frets.</p>
<p>Cependant, en mai 1943, il y avait des indications certaines que la formation, l’amélioration de l’organisation et les nouvelles technologies donnaient de bons résultats, et les forces aériennes et navales alliées trouvaient et détruisaient de plus en plus de sous-marins. C’est ce courage et cet acharnement, et puis ce revirement, qui sont commémorés le premier dimanche du mois de mai tous les ans. « Ces Canadiens ordinaires ont quitté leur vie ordinaire pour accomplir des choses extraordinaires », dit le ministre d’Anciens combattants Canada Greg Thompson lors d’une allocution, la veille de l’anniversaire, à l’édifice commémoratif des anciens combattants Camp Hill, à Halifax. « Ils se sont enrôlés en grand nombre […]. Ils ont sacrifié le confort et la sécurité de leur foyer […] et ils ont payé un prix terriblement élevé […]. »</p>
<p>Le ministre, regardant la foule et en particulier une rangée d’anciens combattants frêles assis tranquillement dans leur fauteuil roulant, dit « il y en a parmi vous, ici, aujourd’hui, qui connaissent très bien le sens du devoir, la signification du sacrifice, de la perte d’un être cher. Parce que vous avez vécu tout cela; pourtant, vous n’avez jamais vacillé. Vous avez combattu et souffert, et vous avez remporté la victoire; vous êtes pour nous une source d’inspiration. Et nous continuons à perpétuer le souvenir.</p>
<p>« Nous prenons le temps de réfléchir aux horreurs de la guerre, aux vies détruites et aux rêves de jeunesse perdus à jamais. Nous exprimons notre gratitude éternelle envers ceux et celles qui ont consenti le sacrifice ultime; ceux et celles dont le dernier lieu de repos ne peut être marqué d’une tombe. Et nous avons une dette éternelle envers vous. »</p>
<div class="caption_img left"	style="width:250px"><img loading="lazy" decoding="async" src="http://www.legionmagazine.com/en/wp-content/uploads/2008/06/atlanticinset5.jpg" alt="Susan Clark, à bord du HMCS Sackville, regarde des photos de son père. Les cendres de ce dernier seront confiées à la mer un peu plus tard. [PHOTO : DAN BLACK]" align="left" height="355" width="250" /></p>
<div class="caption"><span>Susan Clark, à bord du HMCS Sackville, regarde des photos de son père. Les cendres de ce dernier seront confiées à la mer un peu plus tard. </span></div>
<div class="credit"><span>PHOTO : DAN BLACK</span></div>
</div>
<p>Les gens qui ont servi dans le Nord de l’Atlantique font vite remarquer  que la Marine et la marine marchande n’ont pas seulement escorté les convois dans l’Atlantique. Elles ont aussi participé toutes deux à pratiquement tous les théâtres de la guerre, y compris ceux de la Manche, de l’Arctique et de la Méditerranée, mais on oublie souvent de le reconnaitre. Le capitaine de la Marine à la retraite Mark Mayo, lors d’un discours qu’il prononçait au diner annuel du HMCS Sackville du Fonds de commémoration de la marine cana­dienne, qui cette année a eu lieu au Shearwater Aviation Museum, remarque qu’en 1942-1943, le Canada a acheté à l’Angleterre, entre autres, quatre destroyers de classe Tribal. « Nous les avons équipés et nous les avons maintenus dans les eaux britanniques jusqu’à la fin de la guerre en Europe. Cela a permis à la Marine royale de fournir des navires anti-sous-marins aux groupes qui participaient à la Bataille de l’Atlantique. Ces navires ont fait un travail formidable dans la Manche. L’un d’entre eux, le HMCS Athabaskan, a été frappé par une des premières bombes planantes allemandes » au large de la côte espagnole.</p>
<p>Le diner à Shearwater et l’après-midi à Camp Hill font partie des nombreuses manifestations réglées en l’honneur du 65e anniversaire, pour s’assurer que le service et les sacrifices des hommes et des femmes ne soit jamais oublié. Les gens d’Anciens combattants Canada et du ministère de la Défense nationale, ainsi que des bénévoles du Fonds de commémoration de la marine cana-dienne, ont été très occupés durant le début du mois de mai. La délégation officielle, organisée par ACC et menée par le ministre, comprend des représentants d’organisations d’anciens combattants et de la jeunesse. Le représentant de la Légion royale canadienne est le premier vice-président national Wilf Edmond, de la filiale Donkin (N.-É.), dont le frère aîné, John, a trouvé la mort quand le HMCS St. Croix a été torpillé et coulé, au sud de l’Islande, le 20 septembre 1943.</p>
<p>« J’avais 10 ou 11 ans », dit Edmond. « Je me souviens qu’on m’a rappelé chez moi à l’école, on m’a dit qu’il fallait que je rentre. Quand je suis arrivé, la première chose que j’ai remarquée, c’est que toute la maison était silencieuse. Maman m’a dit que Johnny avait été perdu en mer […]. »</p>
<p>Cinq officiers et 76 hommes du St. Croix ont été sauvés par le HMS Itchen. Malheureusement, un seul de ces hommes a survécu car le Itchen a été coulé deux jours après. « Johnny était chauffeur […]. Il s’était marié mais nous n’avons jamais vu son épouse. Je pense qu’elle s’appelait Margaret. Ils avaient une fille. J’ai fait des recherches quand j’étais à Terre-Neuve, mais elle a déménagé en Angleterre quand il a été tué. »</p>
<p>Edmond se souvient de son frère et a prié silencieusement pour lui à l’occasion d’un service, le 3 mai, à la Chapelle du Souvenir du Stadacona Faith Centre, à la BFC Halifax. Nombreux sont les gens qui l’ont accompagné durant la commémoration solennelle, dans cet espace silencieux enluminé par 24 vitraux — chacun de ces derniers représente un navire canadien, coulé par l’ennemi ou autrement, durant la bataille. Dans un livre du souvenir, dans la chapelle, est inscrit le nom de tous ceux qui ont servi dans la MRC et qui sont morts en service depuis que cette dernière a été instituée, en 1910. L’officier de ser­vice vient tourner la page chaque jour. Les cérémonies du vendredi sont plus elaborées et elles comprennent la lecture du nom de tous ceux qui sont morts durant cette semaine-là dans l’histoire de la Marine. Cette année, il s’agit du nom de tous ceux qui ont péri avec le HMCS Athabaskan (lequel a survécu à la bombe planante mais a été coulé, par une torpille, le 29 avril 1944), dont le capitaine et 128 hommes de plus. Il y en a beaucoup qui ont été faits prisonniers.</p>
<p>Le diner annuel du HMCS Sackville a normalement lieu à bord du navire. C’est la dernière corvette de classe Flower de la Seconde Guerre mondiale qui, de toutes celles qui ont participé à la bataille, est encore en existence. Le diner ne peut pas avoir lieu à bord cette année parce qu’elle est en cale sèche, en préparation, entre autres, des cérémonies de dimanche. Alors le diner pour 150 personnes a eu lieu au musée de l’aviation de Shearwater. Pour les organisateurs et les invités, se trouver assis parmi les aéronefs d’époque est une façon d’insister sur le rôle important que l’aviation a eu quand il s’agissait de protéger les convois transatlantiques, ainsi que le gros prix payé par leurs équipages.</p>
<p>Le capitaine d’aviation David Ernest Hornell, à qui la Croix de Victoria a été décernée de façon posthume parce qu’il avait accompli une attaque contre un sous-marin le 25 juin 1944, était un de ces aviateurs. Il a été obligé d’amerrir, sont aéronef grandement endommagé, et les membres de l’équipage passaient leur temps, à tour de rôle, à ramer dans un petit canot ou à s’y accrocher, dans l’eau glacée. Leur épreuve a duré 21 heures. Le capitaine est mort peu de temps après avoir été recueilli.</p>
<p>Les commémorations du dimanche comprennent une grande cérémonie au Halifax Memorial, au parc Point Pleasant, ainsi que des services en mer à bord du Sackville. Le monument en granite, érigé par la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth et dévoilé en 1967, est visible quand on est à bord d’un navire qui s’approche d’Halifax.</p>
<p>Environ 100 personnes sont montées à bord du Sackville nouvellement peinturé avant qu’il soit emmené au large du parc Point Pleasant par deux remorqueurs. La plupart des gens à bord sont des parents d’anciens combattants de la marine décédés dont les cendres sont confiées à la mer lors de ce qui est devenu un service annuel.</p>
<p>Le commandant du Sackville, Wendall Brown, reçoit tout le monde à bord, comme le fait l’aumônier Charlie Black de la part du Fonds de commémoration de la marine canadienne, l’organisation qui maintient le HMCS Sackville à flot en tant que monument naval canadien. « C’est un jour très dur pour beaucoup d’entre vous », dit Brown. « Il l’est également pour nous parce que nous confions les cendres d’amis et d’anciens équipiers […]. »</p>
<p>Les gens qui n’ont jamais été à bord d’un navire sont abasourdis par l’exiguïté de l’espace. Beaucoup ont de la difficulté à s’imaginer un navire si petit au milieu de l’Atlantique. « Le navire avait un équipage de 35 personnes à l’origine », dit Brown. « Au début, on pensait qu’ils vogueraient cinq ou six jours, à partir des ports défendus comme ceux d’Halifax, de Sydney et de St. John’s, et puis qu’ils reviendraient s’approvisionner. Mais ils ont fini par être utilisés comme escorteurs océaniques et ils voguaient jusqu’à l’autre côté de l’Atlantique. Plutôt que de partir pendant quatre ou cinq jours, ils sortaient deux ou trois semaines et, des fois, plus longtemps encore. Dans la cale, les ponts de mess étaient mouillés à cause de l’eau qui s’infiltrait par les écoutilles, les portes et tous les interstices […] et aussi à cause de l’eau que les hommes serrés dans un petit mess apportaient dans leurs vêtements. C’étaient des navires très robustes mais, quand la surface devenait houleuse, ils fonçaient à travers les vagues d’eau, leur proue en dessous et des nappes d’eau ruisselant sur le pont [..]. »</p>
<p>Avant les services funèbres, le Sackville a réglé son propre service de la Bataille de l’Atlantique, en même temps que celui qui avait lieu au parc Point Pleasant. Le long oriflamme rouge, blanc et bleu de l’église, indiquant qu’un service religieux a lieu à bord, flotte au-dessus du navire contre un ciel bleu brillant.</p>
<p>Les cendres de plus de 24 personnes sont confiées à la mer. Le père de Susan Clark avait 87 ans quand il est mort en septembre dernier. « Durant la guerre, il a navigué sur des navires comme celui-ci », dit-elle. « Il avait un surnom. C’était Diesel. […] J’ai trouvé quelques vieux livres dans ses affaires, du temps où il était chauffeur. Son écriture dans ces livres était tellement jolie […] et les dessins de partie de moteur qu’il faisait étaient vraiment remarquables. »</p>
<p>Scott McKee est à bord avec sa mère Bertha et son frère Michael. Son père, l’ancien capitaine de corvette Fredrick Gilbert McKee, a été conservateur et archiviste en chef du HMCS Sackville pendant des années. « Il a toujours voulu ceci », dit Scott. « Ce service nous aide beaucoup à nous souvenir de tous ceux qui ont servi notre pays en mer. »</p>
<p>Donald Wilcox, âgé de 84 ans, qui en avait 14 quand il est monté à bord du paquebot Athenia le 2 septembre 1939 avec sa mère, est aussi à bord du Sackville. « Selon la loi internationale, un vaisseau qui a commencé son voyage avant la déclaration de guerre devrait être préservé des actions de l’ennemi durant ce voyage-là », dit-il. À 19 h 15 à peu près, le 3 septembre, le navire de passagers a été torpillé par un sous-marin à quelque 250 milles nautiques à l’ouest de l’Irlande.</p>
<p>« Je me tenais tout en avant de la proue du navire et je regardais l’eau qu’elle coupait en dessous. Maman était sur le pont. Notre cabine était trois ponts en dessous, en classe touriste. Quand il a été frappé, le navire a sauté et il est retombé a bâbord. Il avait une inclinaison d’à peu près 35 degrés. »</p>
<p>Conformément aux instructions qu’on lui avait données durant les exercices de sécurité, il courut jusqu’à sa cabine chercher son gilet de sauvetage. « Tout le monde montait, et je descendais. Il faisait complètement noir dans le navire. »</p>
<p>Il a retrouvé sa mère quand il est retourné au pont principal. Ils ont eu la chance tous deux de pouvoir monter à bord d’un canot de sauvetage, mais ce n’était pas facile. À cause de l’inclinaison du navire, les échelles de corde de tribord étaient bien séparées du bord du navire. « Les vagues avaient à peu près 10 pieds de hauteur. Maman avait dans les 40 ans et elle est descendue devant moi. Quand on a atteint le bas de l’échelle, il a fallu sauter dans le canot de sauvetage, mais il fallait choisir le bon moment à cause des vagues. »</p>
<p>Un cargo norvégien a recueilli les rescapés de l’Athenia, mais des 1 400 passagers et membres de l’équipage, 118, dont quatre Canadiens ont péri. L’engloutissement du paquebot à destination de Montréal marquait le début de la bataille, longue et dispendieuse, de la marine marchande canadienne, de la MRC, de l’ARC et de la Marine royale en vue de protéger les voies maritimes de l’Atlantique Nord.</p>
<p>Joseph Fram, membre de la délégation d’Anciens combattants Canada, avait 20 ans quand il est entré dans la Réserve des volontaires de la Marine royale canadienne. Il a été témoin du naufrage de navires marchands et il lui est arrivé de se trouver en haute mer lors de tempêtes terribles.</p>
<p>Eugene McDonald des Anciens combattants de la marine marchande canadienne, décrivait qu’il y avait toujours beaucoup d’humidité et le temps était souvent mauvais et froid. Ce résident de Pointe-Claire (Qc) a aussi vu des navires marchands couler, et il fait remarquer que le danger était omniprésent.</p>
<p>« Une fois, lors d’une traversée, quelques escorteurs sont venus au milieu d’une colonne de navires et se sont mis à larguer des grenades sous-marines », se souvient l’ancien marin de la marchande Ian Sutherland de Sooke (C.-B.). « On les ressentait et il y a eu une commotion qui a fait sauter quelques rivets d’une de nos soutes et l’a inondée. Ce n’est que lorsqu’on est arrivés de l’autre côté et qu’on s’est mis à vider nos cales qu’on s’en est aperçus. J’avais 17 ans en ce temps-là. »</p>
<p>* * *</p>
<p>Arthur Taylor dit que le Jervis Bay, un vieux paquebot britannique qui avait été transformé en cargo armé, n’était qu’un des nombreux navires qui faisaient ce qu’il fallait faire durant la guerre. C’était un navire britannique, mais il se souvient qu’il y avait des Canadiens à bord. Il était Terre-Neuvien en ce temps-là et il se rappelle que c’est un matelot de Toronto qui le premier a vu le Scheer, lequel n’était qu’un « point à l’horizon ».</p>
<p>Armé de vieux canons de six pouces, le Jervis Bay escortait des navires marchands d’Halifax jusqu’à la Grande-Bretagne. Son capitaine, Fogarty Fegen, savait qu’il allait être bien moins bien armé que le gros navire ennemi, mais il décida de faire ce qu’il pourrait pour protéger le convoi. La Croix de Victoria lui a été décernée à titre posthume. « Nous avons lancé quelques bouées fumigènes et avons foncé droit sur lui », dit Taylor, qui était alors membre d’une équipe de canonniers. « Peu de temps après (le Jervis Bay) était en très mauvais état, frappé surtout à bâbord, et je crois que le pont avait été touché du premier coup [&#8230;]. On s’occupait des canons et on faisait ce qu’on avait à faire. On le faisait, c’est tout. »</p>
<p>Le capitaine du Jervis Bay a été blessé gravement et il a été tué peu après, avec beaucoup d’autres personnes, qui, beaucoup d’entre elles, ont été touchées par des éclats.</p>
<p>Taylor se souvient d’avoir sauté à l’eau, du navire en flammes, et puis d’avoir nagé aussi vite que possible pour ne pas être aspiré lorsqu’il coulerait. C’était un bon nageur et le canot de sauvetage vers lequel il se dirigeait se trouvait à quelque 60 pieds.</p>
<p>Il a perdu connaissance environ une heure après être monté sur le canot de sauvetage. Il s’est réveillé à un hôpital d’Halifax. C’est l’un des 65 rescapés recueillis par le navire suédois Stureholm.</p>
<p>* * *</p>
<p>Ces quelques fleurs, qui s’éloignent en flottant derrière le HMCS Sackville, servent à commémorer le Jervis Bay et d’autres navires et marins perdus en mer. « Ce n’était qu’un flash rapide », dit Taylor, de retour à St. John’s. « Je pensais simplement à ceux qui ne sont jamais revenus. En ce temps-là, on priait et on remerciait Dieu d’être encore en vie. C’est comme ça; on doit continuer à vivre. »</p>
]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://legionmagazine.com/fr/2008/08/en-l-honneur-de-ceux-qui-ont-servi-en-mer/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Leurs soldats</title>
		<link>https://legionmagazine.com/fr/2007/07/leurs-soldats/</link>
					<comments>https://legionmagazine.com/fr/2007/07/leurs-soldats/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[Dan Black]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 02 Jul 2007 02:43:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles principaux]]></category>
		<guid isPermaLink="false">http://28330.vws.magma.ca/fr/?p=46</guid>

					<description><![CDATA[Des noms froids et silencieux, inscrits sur de la pierre ensoleillée, font face à une congrégation de jeunes prometteurs à travers une crête temporelle. On ne peut demander mieux comme rencontre du passé et du présent : la jeunesse du Canada d&#8217;aujourd&#8217;hui qui lie connaissance avec les spectres et les souvenirs lointains d&#8217;une bataille historique. [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h1></h1>
<p>Des noms froids et silencieux, inscrits sur de la pierre ensoleillée,                   font face à une congrégation de jeunes prometteurs à travers                   une crête temporelle. On ne peut demander mieux comme rencontre                   du passé et du présent : la jeunesse du Canada d&#8217;aujourd&#8217;hui                   qui lie connaissance avec les spectres et les souvenirs lointains                   d&#8217;une bataille historique.</p>
<p>Entre 4 000 et 5 000 élèves des écoles de toutes les provinces                   et de tous les territoires sont venus à la fameuse crête qui                   surplombe la plaine de Douai, au Nord de la France, où ils                   se sont tenus côte à côte sur un champ de bataille ensoleillé devant                   le grand monument qu&#8217;ils ne connaissaient auparavant que par                   leurs lectures.</p>
<p>Mais se trouver là en ce 9 avril 2007, à absorber la cérémonie                   du 90e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy ainsi                   que la grandeur du mémorial superbe de Walter S. Allward, ne                   suffisait pas à bien de ces jeunes car ils s&#8217;étaient aussi                   lancés dans une quête personnelle que leur enseignant leur                   avait confiée, non seulement d&#8217;apprendre ce que la bataille                   signifiait pour le Canada, mais de trouver, commémorer et représenter                   un Canadien qui a servi à Vimy.</p>
<p>Les recherches concernant &#8220;leur soldat&#8221; avaient commencé quelques                   mois avant, dans les salles de classe et les bibliothèques,                   ainsi que chez eux à l&#8217;ordinateur. Ils sont allés aux archives                   publiques, ont parlé de &#8220;leur soldat&#8221; à leurs parents et se                   sont sentis comme s&#8217;ils avaient découvert le filon quand ils                   ont trouvé des lettres, des journaux, des feuilles d&#8217;engagement                   et des rapports médicaux anciens. Il y a une fille qui était                   spécialement fière du fait que son soldat avait une tache de                   naissance. Certains ont eu la chance de trouver une vieille                   adresse et ont pu aller voir la maison où le soldat était né.</p>
<p>D&#8217;autres ont ressenti la frustration du chercheur qui se frotte à la                   bureaucratie ou qui &#8220;arrive au bout du rouleau&#8221;. Certains ont                   simplement dû accepter le fait que leur biographie demeurerait éparse,                   sans les morceaux de choix qu&#8217;ils avaient espéré trouver en                   ce qui concerne les renseignements personnels. Avait-il une                   petite amie? Faisait-il du sport? Quels étaient ses rêves et                   ses passions? De quelle couleur étaient ses cheveux?</p>
<p>Nombre d&#8217;élèves ont obvié à cela en se concentrant sur l&#8217;étendue                   des émotions que &#8220;leur soldat&#8221; a peut-être ressenties en s&#8217;en                   allant à la guerre, à l&#8217;idée de laisser les êtres chers derrière                   lui, à se demander s&#8217;il allait survivre ou s&#8217;il allait être                   blessé gravement. Ceux qui ont choisi cette voie ont exprimé leur                   point de vue d&#8217;une autre manière : par l&#8217;art, la poésie ou                   la chanson.</p>
<p>&#8220;Mon soldat s&#8217;appelait Rob Alexander&#8221;, dit l&#8217;élève de 10e                   année Sarah Mueller de Port Perry (Ont.). &#8220;Je n&#8217;ai pas pu découvrir                   d&#8217;où il venait, mais j&#8217;ai appris qu&#8217;il est mort à Vimy. J&#8217;ai écrit                   un poème en son honneur parce que j&#8217;ai pensé que ce serait                   chic comme épitaphe. Le poème concerne moins la bravoure, et                   la célébration de la guerre, que combien ça a dû être horrible,                   la douleur qu&#8217;il a dû ressentir.&#8221;</p>
<p>&#8220;Toutes ces choses conséquentes ont grandement aidé les élèves à comprendre                   le soldat qu&#8217;ils représentaient&#8221;, dit Dave Robinson, l&#8217;organisateur                   national et dirigeant du voyage Retour à Vimy, le plus grand                   des plus de douze groupes d&#8217;élèves à la cérémonie. &#8220;Leurs recherches                   ont donné vie à l&#8217;histoire, elles ont ajouté cette autre dimension,                   si importante, qu&#8217;on ne trouve pas toujours dans les livres                   d&#8217;histoire. Ils ont appris à connaître leur soldat en tant                   que personne vivante, qui aimait et qui était aimée, et qui était                   prête à mourir pour son pays, loin de chez elle.&#8221;</p>
<p>L&#8217;enseignant David Fletcher de Lethbridge (Alb.) est d&#8217;accord                   que les liens entre les élèves et &#8220;leur soldat&#8221; étaient personnels                   et étroits. &#8220;Pendant un petit instant, les trois mille cinq                   cents hommes qui ont donné leur vie à Vimy ont été ressuscités                   grâce à la jeunesse de notre pays. C&#8217;était comme si les jeunes                   contenaient les émotions et l&#8217;énergie des âmes qui reposent                   depuis 90 ans.&#8221;</p>
<p>Les vies données représentées comprenaient aussi celles de                   certains qui se sont battus à d&#8217;autres batailles durant la                   guerre, bien que Robinson aurait voulu qu&#8217;il y ait 3 598 élèves,                   un pour chaque Canadien tué durant la bataille de quatre jours,                   son groupe comprenait presque 1 700 élèves venant de plus de                   80 écoles, plus un grand nombre d&#8217;adultes : des leaders de                   groupes, des parents et le personnel médical.</p>
<p>L&#8217;enseignante en histoire de l&#8217;école secondaire Port Hope,                   Nancy Hamer Strahl et le participant au Programme d&#8217;enseignement                   coopératif Ryan Gilmour se sont partagé la tâche de créer une                   base de données avec les noms des soldats qui leur avaient été remis                   par Gary Roncetti, un vétéran de la guerre de Corée qui aime                   beaucoup l&#8217;histoire militaire. Sa raison d&#8217;être était de permettre à chaque école                   du Canada de choisir les noms de soldats de leur région qui                   ont servi et d&#8217;assigner un soldat à chaque élève allant à Vimy. &#8220;Il                   y avait une liste de contrôle et les élèves avaient le choix                   entre faire des recherches sur quelqu&#8217;un de cette liste et                   le représenter, ou bien de faire des recherches et représenter                   un parent qui est allé à la guerre.&#8221;</p>
<p>Le jeune Patrick Baird représentait son arrière-grand-oncle,                   Amos Stone, qui a été enterré non loin de Vimy, à Monchy-le-Preux. &#8220;Il                   travaillait souvent à la ferme. Il est allé en France et, eh                   bien, nous avons toutes les lettres et les journaux. La première écriture                   dans le journal remonte à 1917 et il est mort le 13 septembre                   1918. Il a été atteint par un morceau d&#8217;obus et j&#8217;ai une lettre                   qui l&#8217;explique en détail. Il était brancardier et un de ses                   amis est tombé. Il connaissait les premiers soins, alors il                   a décidé d&#8217;aller aider son ami. Il aurait dû rester par terre                   pour sa propre sécurité, mais il s&#8217;est levé et a couru à lui;                   c&#8217;est à ce moment-là qu&#8217;il a été atteint et tué sur le coup.                   Il n&#8217;avait que 17 ou 18 ans.&#8221;</p>
<p>Lors d&#8217;un court arrêt au cimetière, le jeune homme de Port                   Perry a enterré un objet que sa mère lui avait donné, un petit                   ange gardien, à la tombe de son arrière-grand-oncle. &#8220;J&#8217;étais                   vraiment heureux de pouvoir le faire&#8221;, dit-il. &#8220;Maintenant,                   je me sens heureux et fier.&#8221;</p>
<p>Quelle que soit leur forme, les recherches ont été cimentées à la                   crête et les milliers de personnes présentes l&#8217;ont vu dans                   le très grand engagement mouvementé envers le souvenir. Avant                   la principale cérémonie de l&#8217;anniversaire à laquelle allaient                   participer Sa Majesté la reine, le prince Philip, le Premier                   ministre Stephen Harper et le Premier ministre français Dominique                   de Villepin, les élèves se sont assemblés au Cimetière No 2,                   non loin du monument. Là, chacun d&#8217;eux s&#8217;est tenu debout en                   silence derrière la tombe d&#8217;un soldat. Et sur chaque pierre                   tombale blanche ils ont déposé un coquelicot. &#8220;J&#8217;ai été stupéfaite                   du nombre d&#8217;élèves qui étaient là&#8221;, dit Deneige Nadeau de Lethbridge. &#8220;Nombre                   des tombes derrière lesquelles nous nous sommes tenus étaient                   celles de soldats qui n&#8217;ont jamais été identifiés. De voir                   tous les coquelicots en partant [&#8230;] j&#8217;ai réalisé combien                   de personnes nous avons perdu [&#8230;] et que ces soldats n&#8217;étaient                   pas bien plus âgés que nous.&#8221;</p>
<p>Les élèves, parmi qui il y en avait qui avaient des larmes                   aux yeux et qui tremblaient d&#8217;émotion, ont écouté les hommages écrits                   par certains de leurs pairs. L&#8217;événement principal au cimetière,                   toutefois, a été le dévoilement d&#8217;une capsule-mémorial remplie                   de tous leurs poèmes, histoires, chansons et oeuvres d&#8217;art.                   Construite par la classe de fabrication de l&#8217;école secondaire                   Port Perry sous la direction de Bob Porter, la capsule va rester à Vimy                   où elle sera exposée à tous les regards.</p>
<p>Il s&#8217;agissait d&#8217;une importante contribution de la jeunesse                   du Canada et même avant la cérémonie du dévoilement, à laquelle                   assistait le ministre des Anciens combattants Greg Thompson,                   les élèves promettaient de retourner à Vimy dans 10 ans, à l&#8217;occasion                   du 100e anniversaire, pour relire leur contribution à la capsule.</p>
<p>Le ministre d&#8217;Anciens combattants Canada a fait ses hommages                   aux Canadiens qui sont morts durant la bataille, et aux milliers                   d&#8217;autres Canadiens qui ont été tués durant la guerre, y compris                   ceux dont la tombe n&#8217;est pas connue. &#8220;De si grands chiffres                   sont presque impossible à comprendre&#8221;, dit-il aux élèves. &#8220;Pourtant,                   nous savons à quel point leur perte a été terrible pour le                   Canada. À quel point notre pays serait-il différent si ces                   66 000 Canadiens avaient survécu? Qu&#8217;auraient-ils accompli?                   Comment auraient-ils changé notre pays? Et en même temps, il                   faut se demander à quel point notre pays serait différent aujourd&#8217;hui, à quel                   point notre monde serait différent si ces [&#8230;] Canadiens ne                   s&#8217;étaient pas sacrifiés pour la paix, pour la liberté, pour                   vous et moi?&#8221;</p>
<p>Thompson dit que ce sont là des questions que les Canadiens                   devraient se poser chaque fois qu&#8217;ils marchent sur les pas                   de ceux qui ont servi. &#8220;Quand on fait cela&#8221;, dit-il, &#8220;on comprend                   l&#8217;énormité de la dette que nous avons envers eux. Vous, toutefois,                   avez fait un pas de plus en ce qui concerne la commémoration.                   Vous avez porté votre regard au-delà des chiffres et découvert                   les particuliers, les Canadiens ordinaires, dont beaucoup n&#8217;étaient                   guère plus vieux que vous&#8230;&#8221;</p>
<p>Hamer Strahl dit qu&#8217;elle a ressenti une grande fierté quand                   elle a regardé autour d&#8217;elle et vu tous les élèves qui se tenaient                   derrière une pierre tombale, et qui tous portaient une reproduction                   de la tunique de la Première Guerre mondiale où le nom de &#8220;leur                   soldat&#8221; était écrit sur la poche avant gauche. &#8220;Cela démontre                   vraiment que les jeunes Canadiens sont tout à fait capables                   de se souvenir, et qu&#8217;ils font encore plus que cela pour accomplir                   quelque chose de très symbolique&#8230; Je pense que cela indique                   qu&#8217;ils sont disposés à en accepter la responsabilité, à s&#8217;occuper                   de ces soldats [&#8230;] et qu&#8217;avec ça, une affinité s&#8217;est développée                   entre les élèves. Ils sont tous venus ici pour avoir la même                   expérience et en vieillissant ils pourront dire : j&#8217;y étais.&#8221;</p>
<p>Pour Robinson, le moment le plus mémorable est arrivé plus                   tard cette journée-là, quand il s&#8217;est retourné pour regarder                   les milliers d&#8217;élèves qui défilaient en une longue colonne,                   au moins 10 de large, le long de la route qui aboutissait devant                   le mémorial où ils ont été acclamés par la foule qui les attendait. &#8220;Le                   sentiment que j&#8217;ai ressenti en voyant cela est à jamais gravé dans                   ma mémoire.&#8221;</p>
<p>La veille, Robinson disait qu&#8217;en éducation chaque enseignant                   vit pour ce qu&#8217;on appelle des moments &#8220;enseignables&#8221;. &#8220;Lors                   d&#8217;un voyage comme celui-ci, ils arrivent quand on voit que                   les élèves comprennent. On le voit dans leurs yeux, la lumière                   dans leurs yeux, le scintillement de leurs larmes. Je vis pour                   ces moments-là parce qu&#8217;ils me disent, à moi enseignant, qu&#8217;ils                   n&#8217;oublieront jamais ce qu&#8217;ils ont appris.&#8221;</p>
<p>Les commentaires des élèves le confirment. &#8220;Le voyage au mémorial                   de Vimy et assister aux cérémonies du 90e anniversaire m&#8217;ont                   donné un nouveau respect stupéfiant pour tous les soldats :                   les anciens comme les présents, les tombés comme ceux qui se                   battent encore&#8221;, dit Lisa Mitschke de Langenburg (Sask.).</p>
<p>&#8220;Avoir l&#8217;occasion de venir voir où tout a commencé pour le                   Canada, c&#8217;était vraiment extraordinaire&#8221;, dit Katie Bergman,                   de Langenburg aussi. &#8220;Bien que je me trouvais à des milliers                   de milles de chez moi, je me suis sentie plus Canadienne que                   jamais à la crête de Vimy. Me trouver a côté de 3 600 élèves                   de mon pays, devant un monument à faire frissonner, cela m&#8217;a                   permis de renouveler mon patriotisme, cette fois-ci en sachant                   ce que cela veut vraiment dire d&#8217;être Canadienne.&#8221;</p>
<p>L&#8217;élève Garrett Yeske, de Langenburg aussi, dit qu&#8217;il va se                   souvenir de l&#8217;expérience le reste de sa vie. &#8220;Tous les Canadiens                   devraient être extrêmement fiers de ce que ces braves jeunes                   hommes ont sacrifié pour ce pays.&#8221;</p>
<p>&#8220;Je pense qu&#8217;il est vraiment important pour nous de nous rappeler                   ce qui est arrivé et ce que des gens ont dû endurer pour que                   nous ayons la paix au Canada aujourd&#8217;hui&#8221;, dit l&#8217;élève Rebecca                   Jensen de Port Perry, qui avait l&#8217;honneur de réciter l&#8217;Engagement                   au Souvenir durant la cérémonie qui a été télévisée à travers                   la nation.</p>
<p>L&#8217;élève Danielle Bourgon de Lethbridge (Alb.) dit que beaucoup                   de choses lui passaient par l&#8217;esprit pendant que l&#8217;autocar                   où elle se trouvait se dirigeait vers Vimy ce matin-là. Elle                   dit qu&#8217;elle se demandait si les autres élèves allaient être                   aussi excités qu&#8217;elle et si sa famille et elle-même seraient                   fières de comment elle aurait agi. Mais, encore plus important,                   elle se demandait si elle serait capable d&#8217;agir de manière                   que le soldat George Browne en ressente de la fierté. &#8220;Je savais                   que la raison pour laquelle je me trouvais à Vimy, ce n&#8217;était                   que pour le représenter de mon mieux. C&#8217;était ce privilège                   et cette responsabilité qui m&#8217;effrayaient et m&#8217;excitaient le                   plus. Au fur et à mesure que les heures s&#8217;écoulaient, la peur                   commença à dominer l&#8217;excitation, au point où je doutais sérieusement                   de pouvoir me tenir debout, encore moins représenter un soldat                   de la Première Guerre mondiale incroyablement brave.&#8221;</p>
<p>Sa peur s&#8217;est estompée quand un des surveillants de l&#8217;autocar                   a simplement rappelé à tout le monde que, quand ils passeraient                   par la crête de Vimy, ils ne seraient plus les mêmes. À la                   place, ils seraient les soldats qu&#8217;ils étaient venus représenter.</p>
<p>&#8220;Quand ils vont défiler, ce ne seront plus nos élèves&#8221;, disait                   Robinson quelques instants avant le grand défilé. &#8220;Les élèves                   seront les soldats qu&#8217;ils représentent. Nous (les adultes du                   voyage) serons là pour eux, en cas de besoin, mais le moment                   appartient aux soldats, et c&#8217;est ce que les élèves apportent à cet                   anniversaire.&#8221;</p>
<p>Robinson dit qu&#8217;il avait entendu quelqu&#8217;un dire que le pèlerinage                   des élèves allait marquer un tournant décisif de l&#8217;histoire                   canadienne. &#8220;C&#8217;est peut-être exagéré, mais c&#8217;est certainement                   une occasion pour le Canada de réaliser que l&#8217;histoire canadienne                   est bien à découvert, partagée par beaucoup, beaucoup de jeunes                   gens qui honorent l&#8217;engagement envers le souvenir.&#8221;</p>
<p>&#8220;C&#8217;est un très grand honneur d&#8217;être ici&#8221;, dit Heather Shearer                   de Cannington (Ont.). &#8220;C&#8217;est important que, de retour au pays,                   nous transmettions ce que nous avons appris à nos amis et à nos                   propres enfants quand nous serons plus vieux.&#8221;</p>
<p>&#8220;On ressent tellement d&#8217;honneur et de fierté quand on voit                   où ils se son battus&#8221;, dit Derrick Cochrane de Port Perry,                   qui avait fait des recherches sur sont arrière-arrière-grand-père                   Henry Robert Brown. &#8220;Je suis impressionné par la beauté du                   monument aussi.&#8221;</p>
<p>Vanessa Poitevien d&#8217;Ottawa représentait un soldat du nom d&#8217;Eric                   B. Eden, qui est mort au champ de bataille non loin d&#8217;où elle                   se tenait lors de la cérémonie d&#8217;anniversaire. &#8220;Il n&#8217;avait                   que 18 ans.&#8221;</p>
<p>Gayane Panosian, d&#8217;Ottawa également, est née en Iran et, comme                   beaucoup de ses amis, elle a découvert pourquoi il est si important                   d&#8217;apprécier les contributions des militaires. &#8220;Bien peu de                   gens obtiennent une formation à propos de ça. En venant ici,                   je pense que nous resserrons vraiment nos liens avec le passé et,                   ce qui est encore plus important, avec les gens qui ont servi.&#8221;</p>
<p>Le jeune Brody Levant dit que les liens qu&#8217;il a créés vont                   lui rester toute sa vie. Au cimetière militaire britannique                   de Bois-Carré qui se trouve près du village de Thélus, sur                   la pente sud de la crête, il s&#8217;est tenu devant la tombe d&#8217;un                   soldat qui s&#8217;appelait William Albert Foord. Il a lu à voix                   haute une lettre de la cadette du soldat, Alice, qui a 97 ans.                   Il l&#8217;a aussi saupoudrée d&#8217;une petite quantité de terre canadienne                   prélevée à un jardin qui appartient à la fille d&#8217;Alice, Linda. &#8220;Cher                   Bill&#8221;, débutait la lettre, &#8220;la dernière fois que je t&#8217;ai écris,                   tu étais en France. Je viens de me souvenir que tu aurais 110                   ans si tu étais encore vivant. Je ne ressemble plus du tout à ce                   que j&#8217;étais quand tu m&#8217;a vue à la gare, quand nous nous sommes                   dits au-revoir, en 1914.</p>
<p>J&#8217;avais cinq ans et tu en avais 18.</p>
<p>Tout le monde pleurait quand le train a démarré.&#8221; Dans la                   lettre, Alice dit qu&#8217;elle n&#8217;a jamais oublié son frère. &#8220;Quand                   la guerre a été déclarée, tu as cru devoir partir te battre                   pour le roi et pour la patrie, et faire ta part pour sauver                   le monde. Le coût a été très élevé. C&#8217;était une guerre pour                   sauver le monde mais, Bill, elle ne l&#8217;a pas sauvé.</p>
<p>Tu as pris cette crête à Vimy, mais il a fallu presque 4                   000 vies pour le faire : chacune d&#8217;elles était précieuse pour                   sa famille au Canada.&#8221;</p>
<p>Elle avait écrit que son frère ne reconnaîtrait pas le monde                   d&#8217;aujourd&#8217;hui. &#8220;Les bombes existaient en 1914, mais celles                   d&#8217;aujourd&#8217;hui sont bien plus destructrices. Il y a aussi la                   télévision et on peut y voir la guerre en direct.&#8221;</p>
<p>Avant de terminer sa lettre, Alice dit à son frère qu&#8217;elle                   a un fils qui a été baptisé en son honneur et elle désirait                   que la terre soit saupoudrée sur sa tombe afin qu&#8217;il y ait &#8220;un                   tout petit peu de Canada pour te couvrir&#8221;.</p>
<p>Levant, qui n&#8217;a que 12 ans, dit que c&#8217;était un honneur de                   réaliser les voeux d&#8217;Alice. &#8220;Maintenant que je suis allé à la                   tombe, je sens que son frère fait partie de moi.</p>
<p>Je sens que son frère est un de mes meilleurs amis maintenant.&#8221;</p>
<p>L&#8217;organisation de voyages de cette ampleur n&#8217;a rien de nouveau                   pour Robinson et son équipe de bénévoles qui ont déjà obtenu                   beaucoup de succès lors de voyages pédagogiques. En 2004, il                   a dirigé un voyage à la plage Juno, à l&#8217;occasion du 60e anniversaire                   du débarquement du jour J. Il y a un an et demi, il a mené un                   grand contingent d&#8217;élèves à Hong-Kong pour commémorer le 60e                   anniversaire de la libération des prisonniers canadiens qui                   avaient été dans les camps de prisonniers japonais. En 2008,                   il a l&#8217;intention d&#8217;emmener des milliers d&#8217;élèves à Ortona (Italie),                   en l&#8217;honneur des contributions que les soldats canadiens y                   ont mises en 1943.</p>
<p>Pour les voyages les plus récents il a compté sur la compagnie                   de voyages Explorica.</p>
<p>Le grand nombre d&#8217;élèves et d&#8217;autres pèlerins se rendant à Vimy                   a été tout un défi en ce qui concerne le transport, lequel                   a impliqué diverses correspondances. Beaucoup ont pris l&#8217;avion                   jusqu&#8217;à Paris ou jusqu&#8217;à Londres et puis ensuite ils ont pris                   divers chemins jusqu&#8217;à la crête, faisant nombre de visites à des                   sites du temps de la guerre. C&#8217;était la première fois que beaucoup                   de ces élèves allaient en Europe, sans parler de leur première                   visite à un champ de bataille.</p>
<p>Robinson dit que la participation des élèves à Vimy va rester                   gravée dans son esprit. &#8220;J&#8217;ai dit qu&#8217;ils viendraient il y a                   plusieurs mois, et ils sont venus. Je suis très fier de la                   manière dont ils ont représenté leur école, leur collectivité et                   leur pays. Et quand ils seront de retour chez eux, je suis                   sûr que le monde va leur sembler un peu différent. J&#8217;imagine                   que lorsque je serai rentré chez moi, je vais recevoir des                   courriels de leurs parents où ils vont me demander : qu&#8217;avez-vous                   fait à mon enfant?&#8221;</p>
]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://legionmagazine.com/fr/2007/07/leurs-soldats/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
	</channel>
</rss>
