Froid comme la mort

Par Sharon Adams

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L’histoire de l’échouement de deux contretorpilleurs américains aux côtes rocheuses de Terre-Neuve il y a 75 ans pendant un blizzard, et le sauvetage héroïque de 186 marins par les citoyens et les mineurs de la place.


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the burin peninsula

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La péninsule de Burin accidentée qui longe la côte sud de Terre-neuve, Canada. [ Archives d’histoire maritime, Université Memorial, PF-306.983. Collection de photographies de John Cardoulis. ]

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LA BEAUTÉ SAUVAGE de la péninsule de Burin qui ressemble à une botte s’avançant dans la mer au sud de Terre-Neuve illustre les immenses forces qui règnent sur le Rocher qu’elles ont formé : les glissements tectoniques où se sont percutés trois continents, les vents incessants, les côtes rocheuses sans cesse remodelées par les marées et le martèlement des vagues.

Les gens endurcis et résilients qui habitent le long de cette côte faiblement peuplée, mineurs, forestiers, pêcheurs, savent que cette terre à la beauté brute et austère est à couper le souffle, ou à faire exhaler le dernier soupir.

a small timer gifDans l’eau de 0 degrés Celsius ou moins, la perte de connaissance causée par l’hypothermie arrive dans les 15 minutes, et l’on estime le temps de survie à entre 15 et 45 minutes seulement.

Le vent et l’eau sont traitres. Surtout en hiver. Le courant du Labrador en provenance de l’Arctique apporte de l’eau froide. Les coups de vent et les marées féroces se fracassent contre la côte, poussent les moutons très haut contre les falaises, arrachent tout ce qui pourrait se trouver sur les saillies et les affleurements, se cognant contre les rochers et repartent au large. Le refroidissement éolien des blizzards fait tomber la température de l’air bien en-dessous du point de congélation, et celle de l’eau est aussi en dessous de zéro. À ces températures, quiconque plonge sans protection sera paralysé dans les 15 minutes, et mort peu après.

C’est dans ces conditions épouvantables, au pied des hautes falaises du cap Lawn et de l’anse Chambers, que 389 hommes de deux bâtiments des États-Unis luttèrent pour leur survie, le 18 février 1942; 203 périrent. Aucun d’entre eux n’aurait survécu sans l’aide des gens braves et généreux des agglomérations avoisinantes de St. Lawrence et de Lawn, et des collectivités qui les entouraient. Un seul des sauveteurs est encore vivant aujourd’hui, Gus Etchegary de St. John’s, et l’on croit que les naufragés ont tous disparu. Cependant, leurs histoires existent encore dans les enregistrements faits par les survivants, dans les livres, les journaux, les dossiers de la marine, et dans l’histoire orale des familles du Rocher.

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Le ravitailleur USS Pollux transportait une cargaison à Argentia lorsqu’il s’échoua. [ Archives d’histoire maritime, Université Memorial, PF-306.983. Collection de photographies John Cardoulis. ]

Débuts funestes

Le 17 février 1942, le USS Pollux voguait entre Casco Bay dans le Maine et la base aéronavale étasunienne d’Argentia, contigüe à la baie de Placentia, dans ce qui était alors le Dominion de Terre-Neuve. Il transportait des bombes, du matériel de radio et des moteurs d’avion, ainsi que 58 recrues en chemin vers leur formation et 16 autres passagers militaires.

Le ravitailleur était escorté par les contretorpilleurs USS Wilkes commandé par le capitaine de corvette John Kelsey et USS Truxtun commandé par le capitaine de corvette Ralph Hickox. Le Wilkes était le vaisseau amiral, à bord duquel se trouvait le capitaine de frégate Walter Webb. Les autres navires de ce petit convoi devaient le suivre pendant qu’il passait par les baguettes des U-boots allemands en zigzaguant dans l’allée des torpilles, tous feux éteints et dans le silence radio complet.

Leur circonspection n’était pas sans raison. La première vague de la campagne d’U-boots de huit mois, ordonnée après que les États-Unis entrèrent en guerre à la suite de l’attaque de Pearl Harbor, avait déjà détruit une bonne vingtaine de navires, et elle finirait par en détruire des centaines le long de la côte orientale d’Amérique du Nord et jusqu’au golfe du Mexique. « On avait rapporté la veille que plusieurs sous-marins se trouvaient dans les parages », écrivit Webb dans un rapport. Les icebergs étaient aussi matière à inquiétude, tout comme le gros temps. Les coups de vent hivernaux réduisaient grandement la visibilité. Seul le Wilkes avait un radar, et les autres navires craignaient de s’entrechoquer pendant la nuit orageuse.

« Il m’avait l’air d’un cercueil flottant. J’imagine que nous avions tous la même prémonition [...]. »

Beaucoup de marins étaient tendus. Le chauffeur de chaudière Lawrence Calemmo du Pollux était déjà inquiet au début de la traversée. Le Pollux venait d’être converti pour la marine, et la première impression qu’il en avait eue n’était pas bonne. « Il m’avait l’air d’un cercueil flottant. J’imagine que nous avions tous la même prémonition, que le navire allait être [...] torpillé par un U-boot », a-t-il déclaré lors d’entrevues affichées sur le site Web Dead Reckoning. D’autres sujets d’inquiétude survinrent peu après. « Les coups de vent s’élevaient à 60 nœuds, les vagues à 20 pieds, à 40 pieds, et la visibilité était à zéro. Nous sommes presque entrés en collision avec le Truxtun à plusieurs reprises. Le capitaine de frégate Turney faisait les cent pas sur la passerelle pendant la journée et pendant la nuit; il savait que nous étions en danger. » Ne pouvant pas se défaire du mauvais pressentiment, Calemmo installa des appareils de chauffage de fortune sous le capot des moteurs des canots de sauvetage afin qu’ils démarrent immédiatement en cas de besoin.

« Je dormais tout habillé, mon gilet de sauvetage à côté de moi », dit le préposé de cantine Lanier Phillips.

À bord du Wilkes, le lieutenant navigateur Arthur Barrett, ne pouvant pas voir les étoiles pour faire le point, naviguait à l’estime, déterminant la position du navire d’après des calculs et la position de la nuit passée. Le navire était en réalité à environ quatre kilomètres de l’endroit où il croyait se trouver, le Truxtun et le Pollux le suivant à l’aveugle dans la tempête. En plus de cela, le capitaine de frégate Webb pensait que le courant aurait compensé toute dérive causée par le vent, alors il ne tenait pas compte de ce dernier. La route qu’il traça les aurait emmenés au milieu de la baie de Placentia, où il y aurait eu des kilomètres de mer des deux côtés. Il faisait complètement erreur.

À bord du Pollux, le navigateur expérimenté, le lieutenant William Grindley, se faisait du souci. Il recommanda plusieurs fois qu’on arrête de zigzaguer, mais sa suggestion fut refusée, car Turney était obligé de suivre les ordres provenant du Wilkes. Le lieutenant Grindley plaidait pour que l’on change de cap de 30 degrés afin de mettre le navire hors de danger. En fin de compte, Turney accepta un changement de cap de 10 degrés, mais il n’arrêta pas de zigzaguer. Cela ne suffit pas.

De petites erreurs par des membres d’équipage et des pannes d’équipement causées par les intempéries à bord du Wilkes contribuèrent à la tragédie. Des changements de profondeur inattendus ne furent pas rapportés aux officiers, et des communications concernant les changements de cap du convoi ne furent pas reçues. L’équipage ne savait pas non plus qu’on ne pouvait pas se fier au radar récemment installé s’il se givrait. À bord du Wilkes, on s’attendait à ce que la terre ferme soit indiquée au moyen d’une série de blips; alors quand il n’y en avait qu’un seul, on pensait qu’il s’agissait d’un bateau. En réalité, il s’agissait bien de la terre.

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Le vieux contretorpilleur à quatre cheminées USS Truxtun, qui s’échoua à l’anse Chambers, Terre-Neuve. [ Archives et collections spéciales, bibliothèque Queen Elizabeth II, Université Memorial, 16.06.213. Collection Cassie Brown. ]

Désastre avant l’aube

Tout juste après 4 heures, l’eau était soudainement peu profonde, de multiples blips apparurent et un mur blanc surgit devant le Wilkes. Kelsey ordonna de changer de cap de toute urgence. Trop tard. À 4 heures 9, le Wilkes s’échoua près du cap Lawn. On ne put avertir le Pollux et le Truxtun à cause de la glace qui recouvrait l’équipement radio. Même la sirène était gelée. Pendant le quart d’heure qu’il fallu pour dégeler l’équipement, les autres navires s’échouèrent aussi.

Bien que Kelsey réussit à retirer le Wilkes endommagé des rochers vers les 7 heures, les deux autres navires étaient dans une mauvaise passe. Le Pollux s’était empalé à la pointe Lawn, à moins d’un kilomètre à l’est, et le Truxtun s’était échoué deux kilomètres plus à l’est, à l’anse Chambers. Le vent, les vagues et le courant étaient trop puissants pour que le Wilkes et les bateaux qui arrivèrent à la rescousse puissent l’approcher suffisamment pour leur porter secours. On ne pouvait atteindre les épaves que de la terre, et il y avait un long voyage à travers la froide campagne déserte jusqu’au site du Pollux.

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Cliquer pour entendre Lanier Phillips parler (en anglais) de ses derniers moments à bord du Truxtun.

La plupart des membres d’équipage dormaient lorsque survint la catastrophe. Ils se précipitèrent sur le pont, insuffisamment habillés, et furent stupéfaits de ce qu’ils virent. « Les faisceaux des projecteurs balayaient les falaises et, mon Dieu, la perspective était peu réjouissante [...] des rochers, des vagues, des moutons, dit le cambusier du Pollux Alfred Dupuy. Les vagues qui s’abattaient sur le récif étaient aussi hautes que des édifices. » Et sur le pont du navire.

Au milieu du navire, George Coleman voyait des vagues grimper les falaises à 12 ou 15 mètres, puis « débouler en une mousse blanche et frapper le bord du bateau (et monter) presque jusqu’en haut du garde-corps.

Turney ne put faire reculer le Pollux pour le retirer des rochers. Comme il s’inquiétait qu’il ne coule en haute de mer s’il se brisait en plusieurs morceaux, et pensant que le cargo pourrait encore être sauvé, il poussa le navire encore plus vers la côte. Le fond se brisa, et le mazout se déversa dans la mer. Les portes étanches furent verrouillées contre les cales inondées, et dans la salle des machines, l’eau s’infiltrait autour des plaques de cloison. Des vagues énormes se brisaient sur le navire. « Ces vagues arrivaient en angle et déferlaient, s’abattaient sur la poupe, et la poupe se faisait déchirer, dit le planton de passerelle du Pollux George Coleman. Je crois qu’il devait y avoir une craquelure en dessous, parce que les vagues qui revenaient de la falaise, moussaient au milieu du navire et se faisaient aspirer soudainement sous le navire.

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L’épave du ravitailleur de la marine américaine Pollux qui sombra près de la côte de Terre-Neuve pendant une tempête, le 18 février, et où un grand nombre de vies furent perdues. [ Archives d’histoire maritime, Université Memorial, PF-306.983. Collection de photographies John Cardoulis. ]

Des fusées éclairantes furent lancées au-dessus des falaises désolées, mais sans effet immédiat. [Les lumières furent entraperçues, puis le navire le fut aussi, pendant une brève accalmie, par les adolescents de l’anse Webbers Adolph Jarvis qui chassait des oiseaux de mer et Ken Roul qui effectuait des tâches ménagères, mais ils se trouvaient à des milles, et à des heures, de quiconque pouvait aller à l’aide.]

Hickcox aussi essaya d’éloigner son bâtiment des rochers, mais les hélices en avaient été arrachées. Les vagues soulevaient le navire, le flanquaient contre le récif, le faisaient rouler de bord et d’autre entre deux gros rochers. La coque était percée, le mazout se déversait et enduisait les falaises autour de la baie en forme de fer à cheval et se répandait à la surface de l’eau.

La salle des machines se faisait inonder. On laissa la vapeur s’échapper pour éviter une éventuelle explosion, les lumières furent éteintes, le chauffage, coupé et les portes étanches, fermées. Les vagues féroces cassaient le navire en morceaux.

Les capitaines du Pollux et du Truxtun, à peu près à deux kilomètres l’un de l’autre, tirèrent à contrecœur la même conclusion : il fallait abandonner les navires. Cependant, la mer était déchainée entre les navires et la côte, interdisant l’accès à la terre ferme.

Aube, Truxtun

Les marins du Truxtun regardaient avec les yeux ronds les falaises de granite et de schiste qui s’élevaient autour d’eux à 90 mètres de hauteur, hors d’atteinte d’un cordage. Mais il y avait un petit bout de plage alléchant à 200 mètres, et la lumière du jour naissant révéla une clôture longeant le haut de la falaise.

« J’ai vu des hommes entraînés par-dessus bord, et j’ai vu des hommes essayant de nager se faire projeter contre les rochers. »

« Je n’avais pas de peur immédiate », dit Phillips. Puis une vague immense déferla sur le pont. « J’ai vu des hommes entraînés par-dessus bord, et j’ai vu des hommes essayant de nager se faire projeter contre les rochers. » Les membres d’équipage comprirent vite le péril dans lequel ils se trouvaient.

Le Truxtun était recouvert de glace; quelques hommes d’équipage s’étaient précipités sur le pont sans vêtements chauds, et les compartiments étaient alors inondés. Certains avaient perdu leurs chaussures, et au cours de la matinée, ils laissaient des empreintes de sang sur le pont d’acier. Des hommes se mirent vite à mourir de froid. Harry Egner vit un homme d’équipage récupérer les chaussures portées par un compagnon de bord qui avait péri.

Les tentatives de mise à l’eau des canots de sauvetage échouèrent, les embarcations se faisant détruire, et il en fut pareil de certains des radeaux de sauvetage. Les trois qui survécurent furent renversés lorsqu’ils furent mis à la mer, et des efforts faits pour les remettre à l’endroit furent entamés. Un marin qui avait plongé pour essayer d’en remettre un à l’endroit fut paralysé instantanément par le froid et emporté par la houle avant qu’on puisse le secourir.

William Harris sauta par-dessus bord, pensant qu’il pourrait nager jusqu’à la côte, et d’autres le suivirent. Egner les regarda se faire soulever par une vague, attirer sous la nappe de pétrole, puis soulever très haut devant la falaise avant de retomber sur les rochers. Le nombre de morts augmentait lentement au fil des heures.

Au moins un des radeaux fut remis d’aplomb. Hickox demanda à Egner s’il pouvait ramer jusqu’à la plage avec un câble de remorque attaché au navire. Agenouillés sur le radeau rugueux, James Fex et lui étaient dans l’eau glacée jusqu’à la ceinture, le mazout leur donnant des haut-le-cœur et leur irritant les yeux, et ils mirent le cap sur la haute mer dans l’espoir que les vagues les poussent au rivage. Ça fonctionna. Ils attachèrent la remorque à un gros rocher. Les hommes remirent les autres radeaux de sauvetage à l’endroit, y montèrent en groupe, et tirèrent sur la ligne pour aller à terre.

« Je pensais que j’avais déjà froid quand j’ai plongé dans l’eau. J’ai eu l’impression qu’un couteau m’avait transpercé le cœur. »

Phillips fit partie de la vingtaine qui atteignit le rivage. « Je pensais que j’avais déjà froid quand j’ai plongé dans l’eau. J’ai eu l’impression qu’un couteau m’avait transpercé le cœur. J’ai été paralysé temporairement par le choc [...]. Les hommes du radeau m’ont tiré à bord [...]. J’avais l’impression de ne pas avoir dormi pendant des semaines, et je savais aussi que si je m’endormais, je ne me réveillerais jamais. »

Edward Bergeron se mit à grimper la falaise lentement en diagonale pendant que l’évacuation se poursuivait, suivi par Edward Petterson, et laissant une ligne pendre pour les autres. Un paysage dénudé et couvert de neige les attendait, où un cabanon était le seul abri s’offrant à la vue. Bergeron laissa Petterson derrière, qui avait trop froid pour pouvoir continuer, et partit chercher des secours.

Titubant, engourdi par sa lutte contre le grésil et les congères, Bergeron aperçut de la lumière en haut d’un culbuteur. Il était arrivé à la mine d’Iron Springs peu après le début du quart de 8 heures.

Les gens de la péninsule de Burin savent très bien ce qu’il faut faire en cas de désastre. La mine fut fermée immédiatement afin que les hommes puissent réagir, et les citoyens de St. Lawrence furent avertis.

Les mineurs Mike Turpin, Sylverster Edwards et Tom Beck ramassèrent du matériel qu’ils avaient sous la main et prirent le chemin de l’anse Chambers, à trois kilomètres de la mine et à cinq kilomètres de la ville. D’autres, mineurs et habitants de St. Lawrence, de Lawn et des collectivités avoisinantes, leur emboitèrent vite le pas, apportant aussi du matériel.

Les femmes aussi trouvèrent à s’occuper. Un poste de premiers soins fut installé dans le vestiaire de la mine, et des résidants des environs y apportèrent la nourriture de leurs garde-mangers, ainsi que les couvertures de leurs lits et les vêtements de leurs garde-robes. Les femmes se mirent à préparer des boissons et de la nourriture chaudes, car elles savaient que les survivants seraient gelés jusqu’aux os.

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Mine d’Iron Springs, St. Lawrence, Terre-Neuve. [ Archives et collections spéciales, bibliothèque Queen Elizabeth II, Université Memorial, 16.06.048. Collection Cassie Brown. ]

Point du jour, Pollux

À l’aube, le Pollux, pont incliné couvert de glace, était coincé à environ 20 mètres d’une corniche rocheuse qui semblait être le seul endroit sous les falaises de 30 mètres de la pointe Lawn où l’on pouvait atterrir. S’ils pouvaient amarrer un câble jusqu’à la terre ferme, les hommes d’équipage pourraient quitter le navire. Mais l’armurerie était l’un des compartiments inondés : le seul fusil lance-amarre qu’ils avaient était sous l’eau.

La mer était si agitée que les hommes devaient s’agripper à quelque chose pour rester debout, leurs mains gelées par le garde-corps, l’eau fouettée par le vent qui les gelait pénétrant dans leurs vêtements et leurs cheveux. Les membres d’équipage réussirent à descendre des canots de sauvetage, mais les vagues les fracassèrent contre le navire.

Alors ils passèrent aux radeaux, cassant la glace qui les soudait au navire. La première tentative ayant échoué, l’enseigne Alfred Pollack et le lieutenant James Boundy pensaient pouvoir réussir s’ils se déshabillaient et s’enduisaient de graisse pour se protéger en partie du froid intense. Ils essayèrent de ramer jusqu’à la rive, mais ils étaient repoussés sans cesse. Engourdis par le froid, ils furent ramenés à bord.

L’équipage lança ensuite un grappin de nombreuses fois vers la terre ferme, jusqu’à ce qu’il s’accroche enfin dans une fissure.

Le quartier-maitre Henry Strauss, champion en plongée et en natation à l’université, se porta volontaire pour se haler jusqu’au rivage. Mais une grosse vague le délogea et il fut repêché. Peu après, il se porta volontaire à nouveau pour ramper le long d’une échelle de corde au bout d’un mât de charge de 15 mètres, mais il lui manquait quelques mètres pour pouvoir traverser le vide.

Cliquer sur la carte pour obtenir une vue plus détaillée des sites des épaves et des régions qui les entourent.

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VILLAGE DE LAWN

Les braves résidants de Lawn voyagèrent pendant la nuit dans la neige et la température glaciale pour aider les naufragés le long de la côte.

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ANSE WEBBERS

Deux adolescents aperçurent le Pollux de Webbers Cove et se rendirent à Lawn en charrette tirée par des bœufs afin d’envoyer des secours aux hommes à bord du navire.

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LE USS WILKES

Le Wilkes, contretorpilleur de la marine des États-Unis, était le navire amiral du convoi qui se dirigeait vers Argentia, Terre-Neuve, en février 1942.

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LE USS POLLUX

Un ravitailleur de la marine des États-Unis. Il transportait des bombes, du matériel radio, des moteurs d’avion et d’autre ravitaillement lors de sa mission fatidique.

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ST. LAWRENCE

Le village minier qui se joint aux collectivités avoisinantes pour aller à la rescousse des hommes qui avaient fait naufrage le 17 février 1942.

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LE USS TRUXTUN

Un contretorpilleur à quatre cheminées de la marine américaine qui avait été envoyé protéger le ravitailleur Pollux et transporter des troupes.

Milieu de la matinée, Pollux

« Ce n’est pas facile de décrire ce qu’on ressent à bord d’un navire qui tombe en morceaux alors que la terre ferme est si près qu’on peut presque la toucher, mais qu’on ne peut toutefois pas atteindre, dit l’enseigne Pollack. Il y a beaucoup de choses qui vous passent par l’esprit. Est-ce que vous allez voir le soleil se lever, ou est-ce que c’est la fin? Et de quel genre de fin s’agira-t-il? »

Convaincu qu’il ne survivrait pas, le quartier-maitre Strauss se rendit dans le compartiment inondé où se trouvait son casier, y prit une photo de son épouse et la serra dans son gilet de sauvetage. « Lorsqu’on trouverait mon corps, on trouverait la photo et elle saurait que je pensais à elle. »

Cinq hommes, Jack Garnaus, Garrett Lloyd, Warren Greenfield, William DeRosa et Lawrence Calemmo se portèrent volontaires pour essayer un des canots qu’il restait. Une sauvegarde fut attachée à leurs gilets de sauvetage et Calemmo fit marcher le moteur de la petite baleinière alors que Lloyd peinait à tenir le cap vers la côte. Une vague souleva l’embarcation et la fracassa sur les rochers, jetant les hommes dans l’eau des deux côtés. « Nous nous sommes finalement hissés sur les rochers couverts de glace et avons rampé à plat ventre pour nous éloigner des brisants », dit Calemmo. Le soulagement tourna à l’angoisse : ils étaient coincés dans une crevasse.

Les autres touchèrent terre sur un petit plateau couvert de glace et de mazout. Malgré le froid qui les laissait sans force, ils se mirent à tirer sur la sauvegarde qui fut vite attachée à une ligne plus grosse, laquelle, espéraient-ils, pourrait supporter une bouée-culotte servant à transférer les hommes d’équipage du navire.

Leurs forces les abandonnèrent en peu de temps. Ils attachèrent la corde à un rocher et firent signent qu’ils partaient chercher du secours. Ils grimpèrent la falaise et se virent confrontés par un paysage recouvert de neige à perte de vue. « Ils avaient l’air de trois fourmis noires escaladant une gorge à pic, disait Strauss dans le Reader’s Digest. On aurait dit que notre seule chance de salut s’éloignait avec eux. Selon la carte marine, les terres étaient désolées sur des milles à la ronde. »

Pendant que les autres s’abritaient dans un ravin, où d’autres marins les rejoignirent peu après, Garnaus partit explorer l’endroit.

Pendant ce temps, les grosses fentes de la coque du Pollux s’allongeaient.

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Cliquer pour entendre Alfred Dupuy évoquer (en anglais) l’abandon du Pollux échoué.

La poupe se sépara avant midi, le reste de la coque s’inclina de façon alarmante, et les vagues cruelles menaçaient de l’emporter au large. « La partie arrière où se trouvaient tous les hommes semblait prête à chavirer, rapporta Turney par la suite. Les hommes qui voulaient essayer de nager ou de se rendre au rivage sur des épaves flottantes obtinrent la permission de passer par-dessus bord [...]. La plus grande partie de ceux qui n’ont pas survécu furent perdus à ce moment-là. »

Quatre-vingt-dix hommes descendirent par des sauvegardes et des filets de fret dans une mer sauvage et un monde d’agonie. Les hommes à bord regardaient leurs compagnons de bord mourir, certains en appelant leur mère, d’autres en criant de ne pas les suivre. Il y en avait aussi qui ne pouvaient pas nager parce que leur gilet de sauvetage leur avait glissé au-dessus de la tête et au bout des bras.

« Je vois mon ami George [Marks] et trois autres complètement aspirés par l’eau sous le navire, dit George Coleman. [D’autres hommes] se sont mis à disparaitre. Un à un, ils sont passés sous le navire. Ensuite, il n’y a plus de voix venant de la mer. Je savais que ces hommes n’avaient pas duré plus de trois à cinq minutes. »

L’eau était jonchée de cadavres. Une vingtaine à peine atteignirent la terre ferme, huit étant tirés des brisants et de la boue par Lloyd et Calemmo, et le reste touchant terre sur le plateau.

À midi, quand l’espoir s’estompait pour les cent qui se trouvaient encore à bord du Pollux, les adolescents de Webbers Cove qui avaient aperçu le Pollux avertirent les résidants de Lawn du naufrage, qui étaient déjà au courant du désastre du Truxtun. Pouvait-il y avoir un autre navire échoué à la pointe Lawn, 15 kilomètres plus loin?

Sceptiques, mais ne voulant pas se détourner de quiconque pouvait être en danger, 10 hommes, le mineur autodidacte Joseph Manning parmi eux, prirent des cordes, des commandes, des turluttes à morue, une hache et partirent à cheval. Deux d’entre eux rebroussèrent chemin. « C’était une montée téribe jusqu’à la pointe par les colines et les bois, C’était un Voyage difficile et sans Savoir s’il y avait un Homme à Sauver ou Pas », écrivit Manning dans une lettre en mars 1942.

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Des hommes descendent à la corde la falaise couverte de neige et de glace pour aller chercher des corps sur la plage. [ Archives et collections spéciales, bibliothèque Queen Elizabeth II, Université Memorial, 16.06.135. Collection Cassie Brown. ]

Milieu de la matinée, Truxtun

Pendant ce temps, à l’anse Chambers, l’évacuation avait cessé. Les radeaux s’étaient empêtrés dans la sauvegarde, et on ne pouvait les en défaire. De grosses fentes mettaient le Truxtun en pièces, la poupe s’était complètement séparée et la coque était presque sur le côté. Le mât avait été arraché et la partie avant s’était séparée du reste.

Hickox fit transmettre le message que quiconque voulait se sauver à la nage avait la permission d’essayer. Les marins commencèrent à passer par-dessus bord.

Les sauveteurs de la mine Turpin, Edwards et Beck arrivèrent en haut de la falaise au moment où cette décision était prise, et ils virent une centaine d’hommes accrochés à des sauvegardes fixées au Truxtun, quelques hommes dans l’eau, dont certains se cramponnaient à des débris.

Les mineurs descendirent par la corde laissée par Bergeron, pataugèrent dans l’eau et se mirent à hisser les survivants couverts de mazout hors de l’eau. D’autres sauveteurs arrivèrent peu après, dont le nombre finit par s’élever jusqu’à 70. « Quand on est arrivés en haut de la colline et qu’on a regardé en bas, à 300 pieds environ, en plein milieu de l’anse, un contretorpilleur [...] en partie immergé [...] tous ces hommes qui s’accrochaient, comment dirait-on, pour leur vie. Il y en avait qui étaient poussés par les vagues le haut de la falaise découpée puis qui retombaient. C’était atroce à voir », dit le sauveteur Gus Etchegary lors d’un documentaire radio.

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Les Terre-Neuviens hissant les corps en haut de la falaise de l’anse Chambers le lendemain du désastre. [ Archives et collections spéciales, bibliothèque Queen Elizabeth II, Université Memorial, 16.06.049. Collection Cassie Brown – photo d’Ena Farrell Edwards. ]

Vu que les rescapés avaient trop froid pour pouvoir grimper tout seuls, les Terre-Neuviens essayèrent de les aider à escalader la falaise jusqu’en haut, mais ils étaient déjà battus à l’arrivée, trop faibles pour se pousser des rochers contre lesquels ils se cognaient pendant l'ascension. Il fallut donc les porter jusqu’en haut. Les marins, vêtements alourdis et glissants à cause de l’huile, furent hissés un à un jusqu’en haut de la falaise.

Lorsque les survivants atteignirent le haut, ceux qui pouvaient encore marcher furent emmenés à la mine par un raccourci. Les autres furent transportés dans des traineaux tirés par des chevaux. Strauss fut accompagné, à pied, par Wallace Rose, âgé de 18 ans, qui « s’enleva les gants et le manteau et me les donna en chemin vers la mine. »

Le sauveteur Lionel Saint remarqua des débris flottants qui ne pouvaient pas provenir du Truxtun. Il partit voir de plus près.

Les sauveteurs mirent les pieds dans l’eau pour tenter, en vain, de libérer les radeaux empêtrés, puis ils firent la chaine pour aider les nageurs jusqu’au rivage, et ils furent rapidement aussi mouillés, gelés et couverts de mazout que les survivants. Certains des marins se noyèrent, d’autres furent fracassés contre les rochers par les vagues, d’autres périrent en essayant de nager à travers le mazout qui par endroits flottait sur l’eau en une couche plus épaisse que leur tête. D’autres encore, c’était à fendre le cœur, moururent peu après leur arrivée au rivage.

Une série de grosses vagues déferla sur le navire, emportant des dizaines d’hommes. Il y en eut une qui nettoya tout le monde qu’il restait sur la passerelle; le capitaine ne fit pas partie des rescapés.

Un survivant fut aperçu, terrifié, qui se cramponnait à un rocher sous la plus haute falaise. Henry Lambert de St. Lawrence s’attacha une corde autour de la taille et fut descendu par une dizaine d’hommes. Ils furent tous deux hissés en sûreté.

Pendant ce temps, Adam Mullins arriva avec un doris qui fut vite descendu et mis à l’eau, les sauveteurs Mullins, Charlie Pike et Dave Edwards à bord, et une sauvegarde trainant derrière jusqu’à la plage. À quelques secondes du navire, une vague emporta Pike dans l’eau, certains des marins furent éloignés du doris et un autre fut lancé dedans. Pike réussit à s’accrocher au bord du doris pendant que les hommes le paumoyaient jusqu’au rivage. Donald Fitzgerald, le dernier homme à s'agripper au navire, s’élança vers le doris et attrapa une corde. Mais une vague la lui enleva des mains. Il fut heureusement rejeté sur la plage. Le dernier homme fut transporté à bord du doris vers 15 heures.

À quatre heures, dit Etchegary, tous les survivants avaient été hissés en haut de la falaise, et la collecte des morts avait commencé.

Midi, Pollux

Garnaus, explorant le haut de la falaise, aperçut un homme au loin : ce n’était pas l’équipe de sauveteurs de la marine qu’il s’attendait à voir, mais Lionel Saint, qui avait quitté le site du Truxtun pour voir les débris mystérieux de plus près.

Saint emmena cinq survivants jusqu’à la mine d’Iron Springs, une marche de trois heures à travers les congères. DeRosa mourut en chemin.

Pendant ce temps, certains des hommes qui avaient abandonné le Pollux atteignirent le rivage près d’une corniche rocheuse qui s’avançait à distance de jet du navire en désintégration. Mais qui quitterait son abri pour attraper une ligne si on en lançait une? Dupuy, pieds nus car ayant perdu ses chaussure en mer, se porta volontaire. « Je me suis mis à quatre pattes. J’avais peur [...] il y aurait des fissures et des trous et, zut, je mettrais le pied dans l’un d’eux et je disparaitrais. » Il s’arrêta à une plaque de glace au bord de l’eau. Le lieutenant Grindley lui lança un récepteur téléphonique au bout d’une ligne. Dupuy l’attrapa. Il ne sentait plus ses mains, alors il lui fallut se servir de ses dents afin de tirer suffisamment sur la corde pour la fixer à un rocher.

Une bouée-culotte fut vite gréée et l’enseigne Edgar Brown, grand et musclé, se porta volontaire pour l’essayer. Les hommes commencèrent la traversée entre le navire et la corniche à 14 heures 30 à peu près.

« Pendant quelques minutes avant de nous apercevoir dans quelle situation délicate nous nous trouvions, nous nous disions “eh bien, nous nous en sommes finalement tirés”, parce que nous étions sur la terre solide qui ne bougeait pas, dit Strauss. [Mais] nous nous trouvions en bas d’une falaise, sur une corniche et sans moyen de grimper. La marée était montante. Les gars se faisaient arracher un à un par les eaux. Je me dis, “eh merde! C’est la fin.” Je me souviens qu’un autre gars et moi même avons essayé d’attraper un marin du nom de [James] Hill qui se tenait juste derrière nous.Il a été emporté par une vague. Nous avons touché son col, mais nous n’avons pas pu le retenir. »

À 16 heures 30, environ 120 hommes avaient atteint la corniche, mais leur situation était précaire.

« Nous devions nous tenir en ligne parce que, plus on montait haut, plus la corniche devenait étroite, dit Coleman. Il fallait faire très attention où l’on mettait les pieds parce que la falaise était complètement recouverte de glace. L’obscurité s’épaississait [...] les vagues déferlent contre la falaise. On peut entendre le hurlement de la mer en dessous. »

Le soleil se couchait; les hommes sur la corniche et la dizaine qui s’abritaient dans la fente avec Lloyd et Calemmo sentaient la température tomber. Ils étaient dans une situation désespérée.

« Soudain, dans l’obscurité, nous avons entendu une voix : “Y a quelqu’un?” Tout à coup, les gars se faisaient hisser en haut de la falaise, dit Strauss.

George Coleman Portrait

Cliquer pour entendre George Coleman raconter (en anglais) son pénible parcours le long des falaises couvertes de glace.

Les hommes de Lawn, Joseph Manning, James Manning, Andrew Edwards, Martin Edwards, James Drake, Thomas Connors, Alfred Grant et Bob Jarvis, étaient arrivés.

« Y étaient pas comme des Êtres humains pas en toute, écrivit Joseph Manning. Toute l’huile brute et des pauvres gars mourant et encore d’autres qui plongeait dans l’eau par ci par la. C’était pas beau à voir. À cinq heure vingt du soir et tout était dans une Plaque brillante et tu devais regarder tes pieds. »

Ils se mirent aussitôt, cinq par corde, à hisser les hommes en haut. « Ça a duré des heures, une couple de Terre-Neuviens du village de Lawn ont passé la nuit entière à hisser un homme à la fois », dit Strauss qui a été hissé lui-même par Drake qui, avec Connors, était descendu aider les hommes sur la corniche. Connors fit don de sa casquette et de ses moufles. « En haut d’une falaise de 250 d’angle, dans la neige et les coups de vent. Ils ont réussi; je ne sais pas comment », dit Strauss.

« S’était pas long avant qu’on soi tous tout trempe, écrivit Manning. Le temps était tro proche de la noirceur. » Vu les intempéries et l’obscurité, le trajet jusqu’à la mine ou jusqu’à l’un des villages était à proscrire, il emmena donc quelques survivants s’abriter dans un bosquet et coupa des planches de son traineau pour allumer un feu. « On peut être fiers d’aider à hisser Cent et trente sept Hommes cette Nuit, Mais [certains] sont morts à coté du feu. »

Une demi-douzaine des premiers survivants à atteindre le haut, dont Pollack, décidèrent de marcher jusqu’à St. Lawrence. « Je me disais que si je devais mourir, je mourrais en bougeant. »

Pendant ce temps, Saint et les survivants atteignaient la mine. Des hommes, gelés, fatigués et couverts du mazout dont ils s’étaient enduits lors du sauvetage de l’anse Chambers, ressortirent dans le froid pour se rendre à la pointe Lawn avec les médecins militaires de la marine des États-Unis. Quand ils y arrivèrent, il ne restait qu’à peu près 30 hommes sur la corniche à hisser.

Turney qui insistait que ses hommes passent tous avant lui fut le dernier à se faire hisser en haut de la falaise. « Vers deux heures, nous avons hissé le capitaine et je peu dire qu’on était Content à cause des bras finis d’à force de tirer et des Dos Brisés et Morts de Faim en plus. » Quand ils retournèrent chez eux, leurs mains étaient à vif, pleines d’ampoules et de coupures.

Les sauveteurs avaient hissé des hommes pendant plus de huit heures, mais il y en avait encore dans la fente, et certains étaient déjà morts. « J’ai alors appris que mourir de froid, ça se fait dans le plus grand des silences, dit Calemmo. On dirait qu’on ressent simplement de la fatigue à cause du manque de circulation et qu’on s’endort. Je ne me souviens pas combien d’entre nous sont morts dans la fente. »

Un officier fit appel à des volontaires parmi son équipage pour aider les hommes à monter. « Y étaient pas mal misérabe et s’était ben dur de les Amener en haut de cette colline dans des Couverte et s’était pas beau à voir des Hommes pied nu et Pas de Botte dans la nuit d’hiver. » Les Terre-Neuviens reprirent le travail, bien que Manning dise qu’ils « étaient pas mal claqués ».

Peu après, Calemmo fut secoué à cause du bruit de la glace et des rochers qui tombaient. « J’ai vu ce que j’ai pensé être un miracle – un ange du ciel ou Dieu Lui-même. » Le dernier des marins à se faire hisser en haut de la falaise, une corde attachée autour de la poitrine, le fut après minuit.

La lutte pour maintenir tout le monde en vie jusqu’à la lumière de l’aube commença dès que les hommes s’assemblèrent autour du feu de camp. « On a un homme couché qui ne bouge pas [le cambusier Paul Pulver]. Il est complètement gelé et mourant, alors on a travaillé sur lui pendant 15 à 30 minutes et on l’a ramené à la vie, dit Coleman. On lui bougeait les jambes d’avant en arrière. On lui bougeait les bras d’en haut en bas, on lui frottait le visage, le cou. Il y a trois ou quatre hommes qu’on a dû faire se lever et marcher. Continue de bouger; ne t’assois pas; ne te couche pas; reste debout. Cela a duré toute la nuit. »

Quelques-uns moururent de froid pendant la nuit malgré leurs efforts. Des hommes du Pollux blessés ou évanouis furent transportés jusqu’à la mine dans les traineaux, à quelque huit kilomètres de là, mais ceux qui le pouvaient marchaient derrière eux.

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Alonzo Walsh et Celestine Giovannini (à d.) de St. Lawrence aidèrent les Américains à monter deux corps qui se trouvaient sur la plage. [ Archives et collections spéciales, bibliothèque Queen Elizabeth II, Université Memorial, 16.06.059a. Collection Cassie Brown – photo d’Ena Farrell Edwards. ]

Accueil chaleureux

Lorsque les premiers rescapés du Truxtun arrivèrent à la mine, on leur donna de la soupe, du thé et du café, et on les mit dans des bains chauds.

Les femmes passèrent des heures à laver un marin après l’autre pour enlever l’huile qu’ils avaient sur la peau et sur les yeux enflés. Elles habillèrent les hommes, certains presque sans connaissance, dans des vêtements secs et les envoyèrent chez les gens de St. Lawrence qui les soignèrent toute la nuit, mettant des pierres chaudes dans leurs lits et les réchauffant au moyen de thé ou de soupe.

Lanier Phillips, premier homme noir que les Terre-Neuviens aient jamais vu, s’étonna de ce traitement. Les quatre autres Américains de descendance africaine, croyant qu’ils s’étaient échoués en Islande et risquaient de se faire lyncher s’ils se rendaient à terre, avaient refusé de quitter le Truxtun et périrent avec lui. Phillips fut décontenancé quand les sauveteurs ne le jetèrent pas de côté pour aider les marins blancs d’abord.

Et là, il était nu dans une salle pleine de femmes blanches, crime passible de lynchage chez lui en Géorgie. Violet Pike s’écria que l’huile avait dû lui pénétrer tous les pores, et il dut les empêcher de lui frotter la peau à la lui arracher. « C’est la couleur de ma peau, leur dit-il. Ça ne s’enlève pas. » Elle l’emmena chez elle, où il fut encore plus étonné de ses soins attentionnés, et d’être invité à s’assoir à table pour manger avec la famille. À bord du navire, il n’avait pas le droit de s’assoir à la même table que ses compagnons de bord : il devait manger debout dans un garde-manger.

D’autres personnes furent reçues tout aussi chaleureusement. Don Fitzgerald, qui délirait à l’arrivée, fut soigné par Clara Tarrant qui persuada même la marine américaine de lui permettre de le soigner un jour de plus pour qu’il se remette un peu plus. Lillian Loder soigna l’enseigne James Seamans, désespérément malade et gelé, qui vomissait le mazout qu’il avait avalé et qui passait par des états de conscience et d’inconscience.

Quand le groupe de Pollack, celui des premiers rescapés du Pollux, arriva à la mine, les survivants du Truxtun dormaient dans les lits de leurs hôtes, et ils furent à leur tour réchauffés, lavés et envoyés dans les familles. Pollack fut envoyé chez Albert Grimes où, malgré la morphine que lui injecta un médecin de la marine, il poussait des cris à cause des engelures.

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De g. à d. : Leo Loder, Sue Farrell, Aubrey Farrell, Cecil Farrell, [Stanislaus Kendzierski], John Arthur Shields, Gertie Etchegary et John Alfred Brollini (devant) à St. Lawrence le lendemain du désastre. [ Archives et collections spéciales, bibliothèque Queen Elizabeth II, Université Memorial, 16.06.134. Collection Cassie Brown – photo d’Ena Farrell Edwards. ]

Un grand nombre de femmes s’occupèrent de la charge qu’on leur avait confiée pendant toute la nuit, puis elles retournèrent à la mine aider les marins du Pollux. Les survivants qui avaient marché depuis l’endroit de l’échouement arrivèrent au milieu de la matinée.

« Je me souviens que les femmes se déchiraient les jupons pour aider les rescapés, dit Pollack. Nous n’étions pas fiers, la plupart d’entre nous ayant des coupures et des contusions, tous couverts de mazout ou de graisse et la plupart d’entre nous gelés. Mes mains et mes pieds étaient gelés; je ne les sentais plus du tout. »

Ils nous donnaient la nourriture qu’ils avaient sous la main, et ils n’en avaient pas beaucoup, dit Dupuy. Ils étaient désespérément pauvres. »

Tarrant reçut aussi Harold E. Brooks, aveuglé par l’exposition à la fumée et un pied nu. Elle lui mit des gouttes de nitrate d'argent dans les yeux qui s’éclaircirent en peu de temps.

Malheureusement, les soins attentionnés ne suffirent pas à sauver le survivant du Pollux Phillip Jewett, dernier mort de l’échouement, qui rendit l’âme le 19 février à 23 heures.

La marine américaine transporta les survivants à la base d’Argentia. George Coleman, comme bien d’autres survivants, passa un certain temps à l’hôpital. « Je ne sais pas à quel point mon corps fut endommagé, mais j’ai été hospitalisé pendant trois semaines. Mon corps était boursouflé, j’avais l’air d’un gros ballon dans le lit. J’avais froid aux pieds, j’avais froid partout. »

La sombre tâche de recouvrer les corps dura des mois à Terre-Neuve et sur de nombreuses iles de la baie Placentia. Les restes n’ont pas tous été trouvés. Environ 150 marins furent enterrés temporairement à Terre-Neuve, et les corps furent retournés aux États-Unis après la guerre.

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Sur les 156 qu’il y avait à bord du Truxtun, 46 seulement survécurent; 93 périrent avec le Pollux. Dupuy se trouvait chanceux de faire partie des 140 rescapés du Pollux. « On m’a décerné une citation de bravoure et une U.S. Navy and Marine Corps Medal [la plus haute récompense pour bravoure autre qu’au combat]. J’ai reçu une commission, et mon travail durant le sauvetage a eu beaucoup à voir avec ça, dit Dupuy. « Tout cela, ce n’était rien par rapport au fait que, mon Dieu, j’avais survécu, et ce n’avait pas été facile. »

La suite de l’histoire

Depuis cette nuit atroce, des gens des deux côtés de la frontière veillent à ce que les marins, les survivants et ceux qui périrent, et leurs sauveteurs et soignants ne soient pas oubliés. Les sites des échouements au cap Lawn et à l’anse Chambers ont été établis lieux historiques municipaux, et la côte du désastre a été rebaptisée Truxtun-Pollux Shore. Un service commémoratif est tenu chaque année à St. Lawrence et à Lawn lors de l’anniversaire de la tragédie. On s’attend à ce que plus de mille personne assistent à celui de 2017, a déclaré Laurella Stacey du comité consultatif historique de St. Lawrence. Bien des évènements sont prévus pendant l’année en l’honneur du 75e anniversaire du désastre : des spectacles de chant et de théâtre concernant les épaves et la vie de Lanier Phillips, des expositions artisanales, des récits. Le dévoilement d’un monument est prévu à l’anse Chambers à l’occasion du service commémoratif du 18 février.

Le gouvernement américain fit bâtir le U.S. Memorial Hospital à St. Lawrence en reconnaissance de la « bravoure intrépide [...] la force d’âme et la générosité montrée par les gens héroïques de Terre-Neuve ». Un grand nombre de sauveteurs y ont ironiquement passé un certain temps pour se remettre des accidents ou des maladies qui se manifestent chez les mineurs. L’hôpital a servi les communautés pendant des dizaines d’années, et maintenant qu’il a été destitué, le nom est perpétué par le U.S. Memorial Health Centre où se trouvent les expositions qui servent à commémorer la tragédie.

Les parents de Perique Gomez ont donné en son honneur une burette à vin qu’utilise lors de la communion l’église anglicane Lamaline, dans le terrain de laquelle leur fils fut d’abord enterré. Strauss a fait un don de 31 000 $ à la Holy Name of Mary Academy de Lawn; Phillips a fait un don d’argent pour un terrain de jeu à St. Lawrence, qui a été nommé en son honneur.

Dans les années 1980, les membres de la Légion royale canadienne Harold et David Fitzpatrick, vétérans de la guerre de Corée, ont érigé une croix à la pointe Lawn qui encore aujourd’hui est presque inaccessible par la terre. Une croix et une plaque ont été érigées à l’anse Chambers en 1988, et un sentier pédestre a été ajouté quand l’anse est devenue une destination populaire pour les pèlerins du souvenir et les touristes. Le premier stade d’un sentier pédestre de 16 kilomètres qui relie l’anse Webbers à Little Lawn Point a été achevé. Le deuxième stade sera achevé selon le financement, dit la présidente du comité Betty Anne Drake. C’est encore une côte accidentée et laide, même les jours d’accalmie, dit-elle. Ce serait difficile d’y effectuer un sauvetage même ces jours-ci. Et pour les touristes, le terrain est impraticable.

Echoes of Valour, sculpture de Luben Boykov évoquant un mineur qui hisse un marin hors de l’eau, a été érigée à St. Lawrence en 1992 en l’honneur des victimes de la mine, des marins du Pollux et du Truxtun, et de ceux qui sont morts au combat pendant les deux guerres mondiales. Des expositions commémorant le désastre se trouvent au Miner’s Memorial Museum de St. Lawrence, dans la pièce du souvenir du Heritage Museum de Lawn et dans bien d’autres endroits. Un mémorial a été dévoilé à Webber Point en 2013 et, en 2014, des vidéos sous-marines on servi à montrer les débris, objets de la tragédie, qui jonchent le fond de l’océan où la mer a englouti le Pollux et le Truxtun.

Les parents des survivants contribuent des artéfacts pour s’assurer que l’histoire retienne les noms de leurs êtres chers. « Il y a une couple d’années, le frère de Stanley Rooker du Truxtun a donné au Miner’s Memorial Museum la dernière lettre que le marin écrivit chez lui et le télégramme avertissant sa famille qu’il avait été perdu en mer. « Il dit que son père les avait gardés tout sa vie, et maintenant qu’il a vieilli lui-même, il se demandait quoi en faire afin que Stanley ne soit pas oublié », dit Cindy Edwards, chargée de projet du musée.

Mais peut-être que le mémorial le plus touchant, c’est l’amitié internationale durable entre certains survivants (et les familles des morts) et les Terre-Neuviens, des relations qui passent d’une génération à l’autre.

« Ma grand-mère donna le gite à l’enseigne James Seaman, dit l’amateur d’histoire Tony Loder. Des Seaman sont venus nous voir quatre ou cinq fois depuis, et ils ont amené leurs enfants plus d’une fois. »

« Chaque Noël et chaque fête, nous recevons des courriels et des cartes de gens de tous les coins des États-Unis », dit Etchegary. Il reste en contact avec le neveu de Clifford Parkerson. Seul signaleur encore vivant, il refusait d’être sauvé afin de continuer à communiquer avec ceux qui étaient coincés à bord du Truxtun. « Il est resté sur cette plage pendant quatre heures. Il a fini par mourir. »

Le frère d’Etchegary Theo trouva une lettre dans la poche du mort, qu’il envoya par la suite à la famille Parkerson. Le frère de Parkerson est allé visiter la famille d’Etchegary à St. Lawrence plusieurs fois avec ses enfants. Et maintenant, un des neveux de Parkerson continue de visiter Etchegary et son épouse à St. Johh’s. « Nous sommes amis. »

Betty Anne Drake avait hâte, à l’automne, de voir la fille de Henry Strauss qui avait été hissé en haut de la falaise par le parent de son mari, Jim Drake.

Beaucoup de gens sont fiers de l’exemple donné lors du sauvetage et de ce qui s’ensuivit.

Loder, qui habite à environ un kilomètre de l’anse Chambers, estime à 60 le nombre de groupes qu’il a guidés jusqu’au site chaque année, une année après l’autre, et il n’a pas l’intention d’arrêter.

« St. Lawrence a fait quelque chose pour la lutte contre le racisme, dit-il. On y a montré que ce n’est pas comme ça partout [et] on a poussé une personne à changer sa vie. Je suis fier de ça. »

« C’est l’histoire d’un désastre, oui, dit l’ancien maire et historien Wayde Rowsell. Mais c’est aussi une histoire de gentillesse, de compassion et d’humanité; de tout ce qui est bon. [C’est] à propos de se sentir concerné et de faire ce qu’on peut pour autrui. À propos du respect et de la tolérance et de l’humanité. À propos de surmonter les adversités.

« C’est une histoire qui n’a pas de fin, qui ne devrait jamais avoir de fin. »

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